Entretien avec Pascal Ausseur, Directeur de la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES)

© Pascal Orcier, FMES – « La guerre contre l’Iran à l’intersection des rivalités globales et régionales » datant de mars 2026

Alain Boinet. Pour nos lectrices et lecteurs, pourriez-vous vous présenter ainsi que votre institut ?

Pascal Ausseur. Bonjour, merci beaucoup de cette invitation. Je suis un ancien amiral, j’ai passé 37 ans dans la marine, la moitié de mon temps sur les bateaux de surface de toute taille et autour du groupe aéronaval qui s’occupait de la défense aérienne et de la lutte au-dessus de la surface. J’ai été impliqué dans beaucoup d’opérations des armées françaises à terre et en mer. Ensuite, j’ai passé la deuxième partie de ma carrière à Paris dans ce qu’on appelle les fonctions politico-militaires, c’est-à-dire l’interface entre le monde politique et diplomatique, les relations internationales et le monde militaire, notamment à l’état-major des armées et au cabinet de deux ministres :  j’ai été ainsi au cabinet du ministre Hervé Morin sous la présidence Sarkozy et chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian sous la présidence de François Hollande. J’ai ensuite été à la Direction générale de l’armement où je m’occupais d’exportation industrielle militaire et de la coopération industrielle vers l’Asie-Pacifique, dont l’Inde et l’Australie. Enfin, j’ai été préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, c’est-à-dire le représentant du gouvernement pour l’action publique en mer, du Mont-Saint-Michel à la frontière belge.

Depuis 2018, je dirige la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques) qui est un think tank basé à Toulon depuis 1990 et qui s’est spécialisé dans un premier temps sur la Méditerranée. En 1990, on appelait cette période « la fin de l’histoire », c’est-à-dire le début de la mondialisation heureuse. Les décideurs à l’époque étaient convaincus que la rive sud de la Méditerranée allait très rapidement s’européaniser et rallier l’Union européenne dans tous ses modèles économiques, sociologiques, politiques, etc. Ce think tank a donc été créé par des gens qui ont travaillé pour essayer de mettre en œuvre cette stratégie qui, comme nous le savons maintenant, était malheureusement fondée sur des a priori qui n’étaient pas très bons. Aujourd’hui, la FMES s’est beaucoup élargie et s’adapte au monde en rupture. Elle change d’ailleurs de nom et s’appellera dans quelques semaines la « Fondation pour la Maîtrise des Enjeux Stratégiques ».

La port militaire de Toulon en 2007

Le monde a en effet changé et change encore brutalement. La question n’est plus d’européaniser le monde mais au contraire de vivre dans un monde qui se « déseuropéanise », avec des modèles très différents, des forces centrifuges partout, des rapports de force, des contre-cultures, des contre-modèles, des oppositions, le retour de la confrontation dans tous les domaines. La FMES travaille là-dessus et a considérablement élargi son spectre géographique qui n’est plus limité à la Méditerranée mais qui est global. C’est pour cette raison que nous avons décidé de changer de nom. Cela explique bien ce qui est en train de se passer : des enjeux stratégiques qui se globalisent, sont de plus en plus vitaux pour notre pays et l’Europe, mais aussi pour nos voisins et pour le monde, avec un logiciel complètement différent de celui que nous avons connu il y a 35 ans.

 

Alain Boinet. Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui a débuté le 28 février de cette année ?

Pascal Ausseur. D’une certaine façon, il s’agit d’une illustration parfaite de ce que je viens d’évoquer. Il y a des tensions entre Israël et ses voisins arabes depuis des décennies, entre Israël et l’Iran depuis la révolution islamiste de 1979 laquelle a instauré le premier État se réclamant d’un islam révolutionnaire. L’instauration de la république islamique d’Iran a d’ailleurs été le début d’un mouvement extrêmement fort de retour du religieux dans le monde arabo-musulman. Celui-ci venait de loin mais il a été accéléré par cette révolution. L’Iran, qui était un grand allié d’Israël du temps du Shah, est devenu son opposant principal depuis cette époque. Cette tension entre Israël et ses voisins ne date donc pas d’hier. Mais ce qui a donné une ampleur particulière à cette guerre et qui montre que celle-ci illustre bien ce nouveau monde, ce sont les rapports de force des grandes puissances qui s’étaient atténués progressivement avec la fin de la Guerre froide. Nous pensions qu’ils étaient derrière nous dans un monde qui convergeait vers le modèle européen puisque les États-Unis le portaient et étaient devenus les leaders du monde occidental et la grande superpuissance mondiale qui assurait le fonctionnement du système multilatéral. Cette occidentalisation du monde était censée apporter la pacification mais elle a finalement abouti à un rejet et une désoccidentalisation.

La guerre d’Iran, c’est donc une addition de confrontations plus ou moins masquées :  entre Israël et l’Iran, mais aussi entre des puissances régionales (Turquie, Israël, Iran et l’Arabie Saoudite) pour la maîtrise géopolitique du Moyen-Orient et enfin entre les Etats-Unis et la Chine dans leur compétition pour le leadership mondial. Parce que nous sommes dans un monde qui voit le retour de la compétition de puissance. Et il se trouve que cette tension passe par le Golfe persique puisque l’Iran est un soutien de la Chine au Moyen-Orient et que celui-ci constitue une énorme pompe à essence permettant de faire fonctionner l’usine du monde et le grand consommateur d’énergie qu’est devenue la Chine. On voit donc qu’il y a eu une conjonction de tensions globales entre deux très grandes superpuissances et des confrontations locales. Parfois, toutes ces confrontations rentrent en résonnance et cela aboutit à un état de violence que nous n’avions pas connu depuis des décennies.

Un escadron d’avions israéliens se dirige vers l’Iran le 4 mars 2026

Malheureusement, nous pouvons observer que cet état de violence arrive à d’autres endroits. L’Ukraine en est un autre exemple un peu différent mais qui met en œuvre les mêmes logiques qui se retrouvent partout. Pour nous Français, nous Européens, c’est un indicateur de plus que le monde a changé et que nous devons nous adapter à un environnement qui n’est pas celui que nous attendions – c’est pour cela qu’il est intellectuellement très difficile pour nous de l’accepter. C’est comme si notre ancien monde s’effondrait sous nos pieds. Ce n’est pas le monde que l’on attendait, sur lequel on avait travaillé, que l’on avait planifié, ce n’est pas le monde qui nous est le plus favorable ni le plus conforme à notre vision. Il faut donc s’adapter, mais le premier défi est avant tout intellectuel.

 

Alain Boinet. Certains s’étonnent de la stratégie erratique de Donald Trump et des États-Unis ainsi que du peu d’anticipation apparente des conséquences de la fermeture du Détroit d’Ormuz. Qu’en pensez-vous ? Est-ce surprenant ?

Pascal Ausseur. Oui, c’est surprenant. Dans votre question, vous parlez de Donald Trump et vous avez raison. L’Histoire, ce sont d’abord, il est vrai, des grandes forces, des grandes tendances qui dépassent les individus et c’est un peu ce que j’ai développé jusqu’à présent. Je parle de concentration, puis après de fracturation et de géopolitique, qui sont des grandes forces qui sous-tendent les activités humaines. Mais en même temps, l’Histoire est faite par des individus qui font la différence. Si Poutine n’était pas Poutine, Trump n’était pas Trump, Xi Jinping, Netanyahou, Erdogan ou Macron… les individus en responsabilité font la différence par leur puissance, leur capacité à agir, leurs erreurs ou leur intelligence, leur vision ou leur absence de vision. Trump est donc évidemment un acteur et marque tous ces événements de sa personnalité, notamment par sa brutalité, son côté incohérent et sa façon de s’exprimer à tort et à travers. Il y a bien un facteur Trump dans tout cela, mais je pense que ce serait une erreur de croire que cela arrive à cause de Trump. Je pense qu’il est beaucoup plus le symptôme que la cause de ce qui est en train d’arriver. D’ailleurs, pour qui connaît un peu les relations internationales, nous sentions venir depuis longtemps tout ce qui arrive. Cette fracturation, ce retour du rapport de force, cette tension croissante avec la Chine, ce désintérêt des affaires européennes : tout cela préexistait à Trump. Les choses se faisaient de façon plus lisse, peut-être plus souterraine, moins flagrante et moins choquante, mais elles se faisaient quand même. Donc cela répond à la question sur la personnalité de Donald Trump.

Rencontre entre Xi Jinping et Khamenei en 2026

Maintenant, il y a aussi du monde autour de Trump, de la planification, avec les militaires américains, les diplomates américains… Je les ai fréquentés pendant des décennies et je les connais bien. Ce sont des gens très sérieux, professionnels, qui ont des moyens d’information et de planification. En ce qui concerne Ormuz, personne ne découvre son importance ni que les Iraniens peuvent très facilement le bloquer. Mais je vous signale que beaucoup de pays peuvent perturber le trafic commercial maritime : la moitié du trafic de la mer Rouge a été coupé par les Houthis qui ne sont même pas un État. Demain, le détroit de Malacca pourrait également être bloqué assez facilement, même si personne ne le voit venir. La FMES avait écrit en 2022 un papier, disponible sur notre site de 200 ou 300 pages, qui expliquait « la territorialisation des espaces maritimes », c’est-à-dire l’appropriation de la mer par les pays ou les acteurs côtiers. Ce point était complètement nouveau et explique pourquoi les Ukrainiens ont pu gagner la bataille navale de la mer Noire quasiment sans marine.

C’est pour cette raison que les Houthis ont pu bloquer une grosse partie du trafic maritime en mer Rouge sans marine et que les Iraniens, s’ils le veulent, peuvent bloquer Ormuz même sans marine et avec très peu de moyens. Le détroit de Malacca pourrait être bloqué après-demain et tout le monde poussera des grands cris en disant « mais comment se fait-il qu’on n’ait pas vu que le détroit de Malacca pouvait être bloqué ? ». Or, bien sûr, il peut être bloqué comme on pourrait bloquer le détroit du Pas-de-Calais qui alimente le grand port européen de Rotterdam. Cet ordinateur à travers lequel je vous parle, qui probablement a été construit en Chine, est arrivé dans un porte-conteneur qui a été embarqué à Rotterdam. Demain, on peut bloquer tout cela. Ce qui est donc intéressant, c’est que pour l’être humain comme pour le réchauffement climatique, il y a des choses que nous savons très bien mais nous n’avons pas envie de les voir. Nous préférons donc regarder ailleurs quand tout va bien et que les choses sont à peu près stabilisées. Mais nous vivons une période de rupture où beaucoup de choses peuvent arriver, et il faut se poser les questions « qu’est-ce qui peut arriver ? Pourquoi ça peut arriver ? Quels sont les enjeux ? Qu’est-ce que je dois faire pour préparer les choses ? ».

 

Alain Boinet. Quelles sont les conséquences économiques et stratégiques que l’on peut d’ores et déjà anticiper de cette guerre ? Comment percevez-vous la stratégie de la Russie et de la Chine dans ce conflit en cours, qui n’est bien sûr pas terminé et qui n’a pas livré toutes ses conséquences ?

Pascal Ausseur. Sur le plan économique, il y a bien sûr le sujet de l’énergie. Je suis de la génération qui a connu le premier choc pétrolier en 1973 et je me rappelle son énorme impact sur la vie de tous les jours. Aujourd’hui, je note que l’impact est beaucoup moins important. Pourquoi ? Parce que depuis 1973, nous avons diversifié les sources de pétrole, de gaz et d’énergie. Les producteurs sont partout dans le monde. Les Américains sont aujourd’hui les premiers producteurs et exportateurs de gaz du monde, ce qui n’était pas le cas en 1973. Ils étaient au contraire d’énormes consommateurs. La France a aussi diversifié ses ressources énergétiques après les grands chocs pétroliers : le nucléaire bien sûr, mais également l’énergie renouvelable par l’éolien, etc. La diversification des sources d’énergie permet aujourd’hui de souffrir beaucoup moins qu’en 1973. L’impact est donc moins fort mais il est également plus étendu, parce que la mondialisation favorise l’interdépendance. C’est le paradoxe d’ailleurs. Nous sommes dans un monde qui se fracture, qui est de plus en plus en compétition et en confrontation mais en même temps qui interagit de plus en plus. On est en confrontation et simultanément on fait du commerce. Les Ukrainiens ont acheté du gaz russe jusqu’à l’année dernière, en pleine guerre.  Il faut s’attendre à avoir à la fois des missiles, des porte-conteneurs et de la coopération entre des Etats un peu partout dans le monde.

Pour revenir à l’interdépendance, le blocage du détroit d’Ormuz nous concerne en raison de celle-ci. La plupart du pétrole, de l’énergie et du gaz qui sortent du Golfe persique allaient vers la Chine. Il n’y a que 10% de notre approvisionnement en énergie qui vient du Golfe. On pourrait se dire que 10% n’est pas grand-chose. Mais le problème est que cela va vers la Chine pour fabriquer des choses que nous achetons, et dont le coût est alourdi par les évènements. Il y a donc un impact indirect, mais il y a quand même un impact. Le monde s’est complexifié, est plus interdépendant, mais il y a en même temps une résilience plus forte.

La deuxième leçon est bien sûr la décarbonisation. Nous essayons de limiter la consommation de carbone et d’hydrocarbures en raison du réchauffement climatique, mais également pour préserver notre résilience ainsi que notre souveraineté. C’est-à-dire que nous essayons de décarboner à la fois face au réchauffement climatique, mais nous le faisons aussi afin d’être moins dépendants des autres.

Mais nous devons également nous poser la question de la dépendance quant au matériel : cet ordinateur par exemple. Est-ce que l’on sait faire des ordinateurs en France ? On saurait le faire bien sûr, mais cela coûterait trop cher. Donc nous les achetons en Chine. Si un jour les Chinois nous disent que nous n’en n’aurons plus, que faisons-nous ? Nous l’avons vu avec le Covid : il n’y avait plus de masques quand les Chinois ont décidé de les conserver pour eux. Nous devons nous poser la question de ce qui est important pour nous. Il va être nécessaire de se « remettre au travail » en quelque sorte et de réintégrer une capacité et une autonomie sur un certain nombre de choses qui nous semblent vitales : l’énergie, les médicaments, toute l’électronique de pointe, tout ce qui constitue notre accès à la technologie et nous permet de vivre dans de meilleures conditions.

Un autre sujet est celui de l’agriculture et de l’accès aux denrées alimentaires. Ce sont des questions que plus personne ne se posait. Aujourd’hui, cela devient un sujet crucial, sachant qu’un tiers des engrais du monde viennent du Golfe persique. Or, le gaz du Golfe aujourd’hui est coupé.

© Unsplash/Francesco Boncompagn – De nombreux produits issus de l’extraction de pétrole ne peuvent être exportés en raison du blocage du détroit d’Ormuz

Bien sûr, cela va avoir un impact sur les productions agricoles au printemps qui sont en train de pousser, et qui nourriront tout le monde à partir de l’été et l’automne. Ce que je dis là peut sembler un peu dramatique, mais finalement, nos grands-parents vivaient dans un monde où rien n’était acquis, où il fallait travailler, se défendre et tenir compte des autres qui n’étaient pas toujours d’accord avec vous. Il fallait donc faire du commerce, de la politique avec des gens différents, apprendre l’altérité. Nos grands-parents le savaient et le vivaient très bien. Nous, nous l’avons oublié. Pourquoi l’avons-nous oublié ? Parce qu’il était à nos yeux tellement plus simple de vivre dans un monde qui, croyions-nous, cherchait à nous ressembler, à adopter nos mœurs, nos principes et nos règles. Et puis, soyons honnêtes, cela fait quand même une cinquantaine d’années que nous avons progressivement cessé de travailler pour faire travailler les autres. Nous nous sommes mis à consommer de plus en plus, de façon complètement irraisonnée, en laissant les autres produire. Nous étions en quelque sorte les réceptacles de leur travail, et cette situation est maintenant derrière nous. Et ce de façon structurelle, car ce n’était pas soutenable sur le plan environnemental, sociétal ou géopolitique.

 

Alain Boinet. Beaucoup d’observateurs semblent surpris par la résistance de l’Iran dans cette guerre asymétrique. N’est-ce pas une situation qui ressemble, tout étant par ailleurs relative, à celle de la guerre d’Afghanistan ? Et cette guerre ne va-t-elle pas radicaliser le pouvoir en Iran et ses alliés, voire relancer le terrorisme, comme ça a pu se produire en Syrie et en Irak avec Daesh, ce qui est aussi la conséquence d’une intervention extérieure ?

Pascal Ausseur. S’agissant de Daesh, de l’Irak et de l’Iran, ce sont des configurations complètement différentes. Ce ne sont pas les mêmes pays, pas les mêmes cultures. Quels sont les points communs ? Il y a d’un côté les États-Unis – un pays occidental – et un pays musulman, producteur de pétrole. Mais l’Iran et l’Irak sont des pays très différents. L’Iran est un pays où l’État est extrêmement fort. Même si c’est une société multiculturelle, on y trouve une identité extrêmement forte, laquelle n’est pas liée au régime des mollahs et existait bien avant. Les Iraniens ne sont pas des Arabes, et ils le revendiquent. L’Iran est par ailleurs héritier d’une civilisation multimillénaire dont les Iraniens sont extrêmement fiers. Si demain, le gouvernement était renversé, le pays ne partirait pas à vau-l’eau. C’est d’ailleurs aussi une des raisons de sa résistance. L’Irak, lui, est un pays de nature artificielle, avec des populations qui se détestent entre elles et que Saddam Hussein tenait sous sa férule. Quand celui-ci est mort, cela a déclenché une guerre civile dont ce pays ne s’est pas remis. Quel est le point commun ? Dans les deux cas, ce sont les Américains qui interviennent ; mais cela ne suffit pas à rendre les deux situations identiques.

La résistance est liée à la capacité de résilience. Or, l’Iran vit sous la férule des Mollahs depuis 70-79 et sur ce sujet la comparaison avec l’Afghanistan est pertinente. Les Iraniens ont d’abord vécu une guerre extrêmement meurtrière avec l’Irak, dans laquelle les Américains n’étaient pas impliqués. Puis le régime iranien s’est affirmé sous la forme d’une dictature religieuse, avec une idéologie très forte de confrontation avec les États-Unis, Israël et l’Occident. Soumise aux embargos, son économie n’a pas pu être développée à la hauteur de son potentiel, malgré un niveau d’éducation remarquable qui aurait permis à l’Iran d’être totalement intégré dans le jeu économique international. De ce fait, ce sont les populations qui ont dû apprendre à travailler et à vivre dans des conditions rustiques, ce qui aujourd’hui participe de cette forte résilience.

On trouve la même rusticité en Afghanistan, pourtant dans un autre registre avec une population sous-éduquée, beaucoup plus tribale et diverse, des rivalités très fortes entre les différents groupes ethniques, mais qui était animée du désir d’être maîtresse chez elle. Ainsi, malgré vingt ans de financement international, de scolarisation, d’efforts considérables sur les plans militaires ou économiques, afin de tenter de rallier cette population, dans sa diversité au modèle occidental, les talibans sont rentrés dans Kaboul sans tirer un coup de feu. Parce que finalement, la population a considéré que la domination des talibans était préférable à celle des occidentaux. Et cela n’empêche pas beaucoup d’Afghans d’essayer de fuir et d’aller en Europe. Mais globalement cela a montré que l’imposition d’un modèle occidental dans un pays comme l’Afghanistan était utopique.

Les talibans patrouillent dans Kaboul en Humvee américain au mois d’août 2021

Cela doit donc remettre en cause un certain nombre de prétentions à l’universalité de notre modèle. C’est peut-être triste à dire et cela constitue une blessure narcissique pour beaucoup d’Européens et d’Occidentaux, mais il nous faut accepter que notre modèle ne fait pas – ou plus – rêver. Soulignons que c’est un point qui n’est pas complètement partagé, s’agissant de l’Iran puisque nous savons qu’une partie importante de la jeunesse iranienne souhaite rallier le modèle occidental.

Ces iraniens ont manifesté au péril de leur vie. Et par ailleurs dans les moments difficiles, sous les coups de l’adversaire, ceux qui « sortent du bois » sont souvent les personnalités les plus radicales, les plus convaincues, ce ne sont pas les tièdes et les prudents. Je suis donc à cet égard tout à fait d’accord avec votre analyse, qui est que cette période est plutôt favorable à des gens radicalisés. Mais il ne faut pas confondre radicalité et stupidité. Les radicaux aussi calculent les gains et les coûts. Il ne s’agit pas de fous furieux, et rares sont les personnes qui souhaitent mourir, même si on l’on parle souvent du culte du martyr s’agissant de l’Iran. J’observe que personne en Iran ne s’expose aux bombes avec plaisir. Donc les leaders iraniens cherchent également une porte de sortie. Ils n’ont pas envie d’être pendus par leur population qui s’est rebellée en masse et qui a été massacrée il y a à peine quelques mois. Et ils n’ont pas envie non plus de mourir sous des bombes américaines. Ils cherchent donc une solution qui leur permette de rester au pouvoir et de conserver des leviers économiques. Il y a ainsi une marge de négociation. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils négocient, même si une négociation reste compliquée et sera certainement longue.

Cette négociation va également demander un peu de finesse, et il est certain que la personnalité de Donald Trump ne favorise pas réellement celle-ci. Je pense que beaucoup de responsables américains en charge de la négociation pensent qu’il serait bien que le président twitte un peu moins et se taise un peu plus.

Manifestation contre le régime de Ali Khamenei dans le quartier de Poonak à l’ouest de Téhéran. Photographe anonyme.

 

Alain Boinet. J’ai une question un peu longue qui concerne surtout les acteurs humanitaires et les acteurs du développement, dont certains se trouvent en Irak, en Syrie, en Jordanie, au Liban et peut-être un jour en Iran. Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a été reçu le 21 avril à l’Élysée par le président de la République, Emmanuel Macron, au moment où deux soldats français de la Finul ont été tués. L’équation est complexe entre désarmement du Hezbollah, occupation d’une partie du territoire libanais par Israël, restauration de l’autorité et de la souveraineté du Liban. Comment sortons-nous de cette impasse ?

Pascal Ausseur. Je vais vous dire quelque chose qui m’attriste et qui n’est pas facile à exprimer : je pense qu’on ne sortira pas véritablement de cette impasse, parce qu’il me semble que ce pauvre Liban est pris dans des champs de force centrifuge qui le dépasse. L’État libanais n’est plus que l’ombre de lui-même et les acteurs étrangers sont partout à l’œuvre. Le Hezbollah est l’acteur le plus puissant du Liban, lequel depuis des décennies est financé par l’Iran, à des fins de déstabilisation, avec bien sûr comme cible prioritaire Israël. Beaucoup de militaires Français ont travaillé avec les armées libanaises, et nous avons déployé à plusieurs reprises des forces pour tenter de stabiliser cette région et ce pays.

Aujourd’hui, je ne veux pas dire que ce pays n’existe plus parce que le Liban et sa population sont là, et que le mot « Libanais » parle aux gens qui habitent ce pays, mais il nous faut admettre que la cohésion nationale, l’identité nationale, la capacité à surmonter les logiques communautaires et ainsi pour les Libanais à se sentir véritablement solidaires, y sont très difficiles ; c’est un peu « chacun pour soi ».

Malheureusement, dans ce Moyen-Orient, il y a deux types de pays. Des pays qui ont réussi à maintenir, souvent de force, une identité nationale malgré la multiculturalité issue d’histoires millénaires. Ces pays qui ont des Etats forts aptes à déployer une stratégie sont la Turquie, l’Iran, Israël et un peu différemment l’Arabie Saoudite, depuis que Mohamed Ben Salman y a pris le pouvoir. Il faut reconnaître que celui-ci a réussi, même si cela reste fragile, à faire de ce pays une puissance régionale. On peut objecter que ces Etats ne sont pas des démocraties, en revanche ce sont des pays « qui tiennent ». Ces pays sont des acteurs régionaux qui ont une stratégie, une capacité à peser, qui défendent et mènent leur géopolitique dans la région.

Mais on trouve également au Moyen-Orient des États dans lesquels le pouvoir est tellement faible, avec une population tellement disparate qu’il n’y a plus d’unité nationale.

Le Liban et la Syrie font partie de ces pays, et c’est toute ambition du président syrien Al-Shara de changer cette situation. Il ne le fera certainement pas de façon démocratique, mais son ambition est de recréer un État fort, dans un pays disloqué par plus de dix années de guerre civile et qui sort d’une dictature sanglante. On pense également à l’Irak, à la Jordanie où le pouvoir existe mais en même temps extrêmement faible avec une population très partagée, et enfin au Yémen… Il y a dans cette région un véritable chaudron et des puissances qui y jouent leur jeu. Le mot « jouer » est bien sûr inadapté, mais ces puissances mènent des actions géopolitiques de rapport de force afin de déterminer qui établira son ascendant. Aujourd’hui on voit que la Turquie tire son épingle du jeu et devient un acteur de plus en plus significatif sur le plan régional. En face nous avons des pays qui sont disloqués, où l’État y est tellement faible qu’ils constituent un « terrain de jeu » pour les autres. Nous devons réfléchir à ce phénomène, parce que ce type de scénarios se met progressivement en place partout dans le monde : les acteurs et les « terrains de jeu ».

 

La coopération entre France et Liban se poursuit après la rencontre entre E. Macron et N. Salam en avril

Alain Boinet. Dans ce conflit au Moyen-Orient, qui va redistribuer les cartes entre les acteurs, quel rôle la France et l’Union européenne peuvent-elle jouer ? Et quelle leçon doit-on en tirer ?

Pascal Ausseur. La France et l’Europe sont en l’espèce pris à revers. Nous avons l’impression que nos chefs d’État et nos populations sont un peu stupéfaites. C’est la conséquence du défi intellectuel que j’évoquais précédemment. Ce monde que nous voyons n’est pas le nôtre, pas celui sur lequel nous voulions aller. Peut-être avons-nous une part de responsabilité, dans l’arrivée de ce monde-là. Peut-être n’avons-nous pas vu venir les choses ou n’avons-nous pas voulu les voir. Nous n’avons pas fait les efforts qu’il fallait pour tenter de stabiliser l’ancien monde. Il est trop tard pour regretter. Nous sommes maintenant confrontés à cette situation.

Pour l’instant, l’Europe a de l’argent et sa stratégie consiste à payer. Mais nous voyons bien que l’argent ne règle pas tout. Regardez ce qui s’est passé à Gaza. Cela fait des décennies que l’Europe injecte des milliards d’euros et cela ne suffit pas, parce que l’argent ne règle pas tous les problèmes. L’identité nationale, l’accès à la reconnaissance des Palestiniens ne sont pas des choses qu’on achète. Ce n’est pas simplement en mettant des milliards d’euros que l’on remplace le besoin des populations à la reconnaissance politique, géopolitique et internationale. Prenez les Kurdes, qui sont toujours les « dindons de la farce » des rapports de force au Moyen-Orient. Et nous pourrions multiplier les comparaisons. L’Europe a donc encore de l’argent, même si nous en avons de moins en moins parce que nous nous appauvrissons chaque année un peu plus. Le carnet de chèque n’est qu’un outil dénué de stratégie ; cela ne marche pas et personne ne nous écoute.

Il nous faut donc une vision cohérente qui tienne compte de notre stratégie et de celles des autres. Il ne s’agit pas d’une vision abstraite du type : « j’aimerais bien que le monde soit gentil, pacifié… ». Il faut nous demander : « quels sont les enjeux ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Et qu’est-ce que je suis prêt à faire comme effort ? ». Il s’agit de mettre de l’argent, mais aussi du crédit politique, de prendre le risque de fâcher des Etats et des populations et d’assumer des conséquences, éventuellement douloureuses, pour notre population et pour nos armées ; ce sont de vrais efforts. Ainsi nous ne pouvons pas avoir des avis sur tout et vouloir intervenir dans les affaires du monde entier sans nous demander « Qu’est-ce qui est important pour nous ? ». Pourquoi la France était-elle un auparavant acteur important au Moyen-Orient ? Parce que la France avait alors une stratégie, une politique internationale et qu’elle s’était donnée les moyens de sa politique. Cela veut dire qu’elle avait accepté de payer ses choix en assumant les coûts financier, militaire – quelquefois de la vie de ses soldats – et politique.

Porte-avions le Charles de Gaulle en 2022

À vouloir toujours ménager la chèvre et le chou, faire des efforts sans en faire, intervenir et vouloir peser mais sans que cela nous coûte quoi que ce soit, les gens se rendent compte que vous ne comptez pas. C’est vrai pour la France mais encore plus pour l’Europe, parce que la France a toujours été un des pays d’Europe qui était le plus intéressé par notre voisinage au Moyen-Orient et en Afrique. La France a été historiquement plus impliquée là-bas que d’autres et elle y a fait beaucoup d’efforts. Mais aujourd’hui, on se rend compte qu’il n’y a plus d’adéquation entre ce que nous voulons, ce que nous pouvons, et l’effort que nous sommes prêts à faire. Alors pourtant que le monde qui est devant nous n’est pas nécessairement un monde sombre.

Bien sûr, j’ai conscience que ce sera un monde beaucoup plus secoué, rugueux, avec des rapports de force, etc. Ce ne sera pas un monde de « bisounours », mais pas nécessairement un monde catastrophique non plus. Si nous prenons les bonnes décisions, et si nous acceptons de faire les efforts, d’avoir le courage de mener nos politiques en conséquence, avec une cohérence entre ce que nous disons, ce que nous faisons et ce que nous acceptons de prendre en charge, nous pouvons mettre en place une organisation beaucoup plus pérenne, sereine et peut-être pacifiée, où les gens seraient certes dans une situation un peu moins confortable mais beaucoup plus soutenable.

Je pense que nous pourrions même y être beaucoup plus heureux parce qu’il y a quand même un paradoxe à souligner : Le monde que nous quittons est un monde de confort. Jamais les Français, les Européens ou même les Homo sapiens n’ont connu un tel confort. Ni nos parents, nos grands-parents et arrière-grands-parents – et on peut remonter plus loin dans l’histoire – ni personne n’a connu cet état de confort. Pourtant, quand nous faisons des sondages et regardons les indicateurs, on ne peut pas dire que les Français et les Européens soient beaucoup plus heureux aujourd’hui que ne l’étaient leurs parents, leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents. Le taux de suicide n’a jamais été aussi haut, la France est devenue un important pays consommateur de drogue, par la jeunesse essentiellement. Ce ne sont pas des indicateurs positifs de santé ni de bien-être. En Europe, nous avons une démographie catastrophique, ce qui indique que les gens ne se projettent pas dans l’avenir. Or, une fois encore, la vie n’y a jamais été aussi confortable qu’aujourd’hui. Cela doit nous faire réfléchir sur le modèle que nous avons mis en place. C’est un modèle très confortable, tout le monde en a conscience, mais ce n’est peut-être pas le modèle, le plus porteur de bonheur pour les individus comme pour les communautés, de mon point de vue.

 

Alain Boinet. Le premier ministre libanais a notamment demandé, lors de sa venue à Paris, une aide humanitaire de 500 millions d’euros pour les six mois à venir. Dans le même temps, l’Aide publique au développement des pays développés chute brutalement, non seulement du fait de l’administration Trump depuis un an, mais également du fait des plus gros contributeurs : la France, l’Allemagne, l’Angleterre, le Japon et 24 pays sur 36 au sein du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Ne pensez-vous pas que cette chute de l’aide internationale dans le contexte géopolitique conflictuel actuel aura pour conséquence, au-delà de l’abandon et de la souffrance des populations, de générer d’autres tensions, des déplacements de populations qui fuient la guerre, mais aussi de la pauvreté – les deux se combinent souvent – des mouvements migratoires qui s’amplifieront, la déstabilisation de ces pays et peut-être de leurs voisins, voire de générer une radicalisation du désespoir dans certaines populations ? Et que dire d’ailleurs de Gaza et de la Cisjordanie ?

Pascal Ausseur. Pour moi, Gaza et la Cisjordanie sont d’abord des problèmes politiques. Quand on est dans une détresse humanitaire après une guerre effroyable, il faut bien sûr beaucoup d’aide humanitaire. Mais au départ, il s’agit d’abord d’un problème politique : quelle place pour le peuple palestinien au Proche-Orient ?

Sur la question du développement, vous avez parfaitement raison, mais je voudrais apporter une réflexion un peu nuancée. D’abord il y a la question de la perception. Il y a toujours eu des pauvres et des riches depuis que l’humanité existe, mais aujourd’hui, nous avons les appareils numériques : même dans les pays très pauvres, les gens savent donc comment vivent les gens des pays très riches. C’est une machine à créer du ressentiment. Même si nous admettions que le problème alimentaire n’est pas encore d’une urgence absolue, quand les populations là-bas ont des conditions de vie, de travail et de santé basiques et rudimentaires, voire en dessous du seuil acceptable et rendant leur vie très difficile, et que ces populations grâce à Internet réalisent qu’il y a par exemple des pédicures pour chiens dans les pays européens, cela crée un énorme ressentiment. Nous devons en prendre conscience et en prendre acte.

Cette différence de richesse entre les pays est le fruit de l’histoire, du développement, et de choix… Mais quelle que soit sa cause, il ne s’agit pas de culpabiliser les uns au détriment des autres, mais de reconnaître que celle-ci est créatrice de tensions, dans un monde de plus en plus interconnecté, où l’accès à l’information, la connaissance, est de plus en plus répandu et puissant. Cette tension peut de surcroît être instrumentalisée. Dans un monde où la géopolitique et les rapports de force reviennent avec brutalité, de la part de Etats qui veulent prendre l’ascendant les uns sur les autres, jouer sur la tension d’une population pour affaiblir votre adversaire n’est pas très éthique, mais c’est de bonne guerre. Nous sommes dans un monde où le droit international, la morale partagée et universelle, volent en éclat chaque jour un peu plus. Cela renforce évidemment les tensions. De ce point de vue, il y a un énorme sujet sur comment faire pour atténuer la « différence de potentiel » entre deux pôles d’un « condensateur » qui est relativement étroit et qui s’appelle la Méditerranée – avec tout ce que vous avez évoqué comme possibilité d’expression de cette tension, que ce soit terrorisme, violence, migration, guerre… et que nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte.

Ensuite, il y a l’aide au développement. Il faut quand même regarder son impact depuis plusieurs décennies. Cette aide a eu beaucoup d’effets positifs mais ceux-ci n’ont jamais été proportionnels à l’investissement financier engagé. Très souvent, on associait l’aide au développement à une occidentalisation des récipiendaires, comme une façon de dire aux populations concernées : « nous vous donnons de l’argent, mais en retour vous devez adapter progressivement votre société pour que celle-ci devienne de plus en plus européenne ». Nous voyons les limites de cette conception, et cela nous revient d’ailleurs en boomerang, avec des gens qui nous disent « Nous, on ne le veut pas et on ne le fera pas », voire « Nous avons décidé de nous éloigner de plus en plus explicitement de votre modèle ». La façon dont nous dépensons l’argent, dont nous pilotons cette aide au développement doit être repensée. Elle était cohérente dans un monde qui se voyait en convergence inéluctable vers le modèle européen. Je ne dis pas du tout que les responsables en charge de l’aide au développement jusqu’à récemment commettaient des aberrations. Ils étaient en cohérence avec le logiciel que nous avions tous. Aujourd’hui, ce logiciel est caduc de façon structurelle. Nous ne reviendrons pas en arrière. Il va donc falloir que nous repensions les inégalités régionales ou sociales, en matière de richesse et de développement entre les pays, dans un monde qui diverge. Je pense que nous sommes encore très loin de cela. Nous n’avons pas encore tiré jusqu’au bout les « fils » intellectuels de la réalité que nous vivons actuellement dans ce domaine.

 

Alain Boinet. Merci pour cette réflexion autour d’enjeux absolument considérables que les humanitaires vivent dans des dizaines de pays à travers le monde depuis très longtemps, avec des crises qui s’enlisent et durent 20, 30 ou 40 ans, et qui peuvent dégénérer puis créer des zones de non-droit, d’abandon et de souffrance, comme on le voit en Haïti, dans les pays du Sahel, au Soudan.

Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RS Med) 2025 à Toulon

Tout à l’heure, vous avez parlé des changements à venir de la Fondation Méditerranée d’Études Stratégiques. Est-ce que, avant de conclure, vous souhaitez développer un peu, préciser ce redéploiement, ses raisons, ainsi que ce que vous en attendez ? Est-ce que vous resterez toujours concentré sur le monde méditerranéen et son environnement, tout en élargissant bien au-delà ?

Pascal Ausseur. Oui. La FMES est à Toulon. Nous sommes au bord de la Méditerranée depuis maintenant 36 ans. Donc, bien sûr, nous parlons d’où nous sommes. Je crois que la période qui vient est un retour de la géographie. Nous avions oublié la géographie dans un monde mondialisé : le monde était plat. Un journaliste américain, Thomas Friedman, avait publié un livre qui s’appelle « The World is Flat » dans les années 90, lequel avait fait un tabac, en disant que dans un monde mondialisé, il n’y a plus de frontières, de montagnes, de mers…  Il n’y a plus qu’un seul monde dans lequel tout le monde fait du business indifféremment les uns avec les autres, et nous-mêmes devenons ainsi interchangeables : le problème d’identité n’existe plus, le problème de nationalité n’existe plus, les États n’existent plus. Aujourd’hui, le monde n’est plus plat. C’est le retour de la géographie.

À la FMES, notre angle de vue est donc méditerranéen. Mais la Méditerranée est un point d’application de nouvelles règles du jeu, des nouvelles forces structurelles qui sont à l’œuvre, et touchent le monde entier. Nous sommes 8 milliards d’êtres humains. Quand je suis né, nous étions 3 milliards. En l’espace d’une vie d’homme, nous sommes donc passés de 3 à 8 milliards. Évidemment, le monde n’est pas le même. Cette fragmentation du monde est une réalité structurelle qui va toucher tout le XXIe siècle et peut-être même au-delà. Nous vivons la fin d’une parenthèse qui a commencé au début de l’ère industrielle, il y a 200 ans. Il faut imaginer quand même que nous sommes en train de changer totalement de monde.

Ce qui intéresse la FMES est d’analyser tout cela dans tous ces champs politiques, géopolitiques, économiques, financiers et militaires, parce que c’est aussi le retour d’une violence qui s’est complètement démocratisée.  C’est d’ailleurs un peu de notre fait, parce que nous avons exporté et diffusé les technologies dans le monde entier, dans un monde où ce n’était pas très grave puisqu’il devait se pacifier mécaniquement par le commerce.

Mais nous voyons bien ce qu’il en est. Ce retour de la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complètement oublié : la vulnérabilité. Les Français sont vulnérables, les Européens le sont, tout le monde est vulnérable et a la capacité de faire très mal à l’autre. Les Houthis, qui ne sont même pas un État, sont capables d’infliger des dégâts considérables à des pays beaucoup plus riches qu’eux et à leurs populations. Cela a un impact sur l’économie de milliards d’êtres humains. Ne croyons pas que nous sommes sur la Lune, loin de tout cela, et que nous pourrons regarder cela comme un laboratoire dont nous serions les observateurs extérieurs. Nous sommes au milieu de ce chaudron et nous sommes perçus par une très grande partie de la population mondiale comme nantis, repus, oisifs. Ce sont des mots qu’employait Xi Jinping il y a quelques années en parlant des Européens. Nous avons quand même de ce point de vue une « petite tête de bouc émissaire ». Assez facilement, les gens vont arriver à un consensus global pour dire que si quelqu’un doit perdre, ce seront les Européens. Ce n’est pas très agréable, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il y a un choc intellectuel. Il faut d’abord comprendre ce qui est en train de se passer.

Quand le monde était dans une sorte de course mécanique vers la croissance, l’européanisation des mœurs, la pacification, l’économie, on pouvait se permettre de ne pas penser, regarder des films à la télévision et ne plus réfléchir. Quand le monde se durcit, il faut être intelligent. Marc Bloch, qui va bientôt être au Panthéon, qui était un grand historien de l’entre-deux-guerres et qui a été fusillé par les Allemands après la défaite de juin 1940, a écrit un livre juste avant de mourir qui s’appelle « L’étrange défaite ». Pourquoi la France, qui était une grande puissance européenne, a perdu en un mois alors que personne ne l’imaginait, face à l’Allemagne qui n’était pas si puissante vis-à-vis d’elle ? Si vous lisez ce livre qui est absolument remarquable, l’idée-force est que nous avons perdu la guerre parce que nous n’avons pas compris ce qui se passait. Le vrai risque aujourd’hui est que les Français, les Européens et d’autres ne comprennent pas ce qui se passe et se disent « c’est un mauvais moment, on va faire le gros dos et après on va retrouver le cours des choses ». Nous avons vu venir la rupture climatique et démographique mais pas les ruptures politiques, géopolitiques, sociétales, militaires, conflictuelles… L’ancien système est en permanence en train de craquer sous nos pieds et nos yeux. Il y a donc là un défi intellectuel afin de comprendre ce qui est en train de se passer.

L’étrange défaite par Marc Bloch aux éditions Folio Histoire

À la FMES, nous ne sommes pas plus intelligents que les autres. Simplement, nous passons nos journées à réfléchir avec des gens d’horizons totalement différents – beaucoup de pays du Sud, des pays européens mais aussi d’ailleurs. Nous croisons les regards sans porter de jugement sur les perceptions des autres. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, mais nous essayons d’être collectivement plus intelligents pour comprendre et mettre des mots et des concepts sur ce qui se passe. La deuxième étape est de comprendre que nous sommes vulnérables et que nous risquons de souffrir de façon inutile si nous ne prenons pas les bonnes décisions. Enfin, il s’agit d’essayer de faire des recommandations. Mais là, je fais confiance à l’esprit et au génie humain. De plus, la culture européenne est une culture du débat démocratique. C’est là qu’a été inventée la démocratie, le débat contradictoire, la rationalité, l’identification des voies, l’acceptation de l’échec, le fait de dire « je me suis peut-être trompé, donc je vais essayer autre chose ». Je suis donc assez confiant sur notre capacité à surmonter, rebondir et même créer un monde beaucoup plus pérenne, durable et harmonieux que celui dont nous avons hérité. Je pense que nous en avons tout à fait la possibilité si nous nous mettons au travail. Et pour cela, il faut comprendre ce qui se passe, d’où le travail d’un think tank.



Pascal Ausseur

L’amiral (2s) Pascal Ausseur a assumé des responsabilités opérationnelles dans les forces navales et dans le domaine politico-militaire, notamment au sein du cabinet militaire d’Hervé Morin et comme chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian. Il est directeur général de la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques).

 


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Entretien avec Maurice Goudault-Montagne

Alain Boinet. Pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler l’essentiel de votre parcours diplomatique ?

Maurice Gourdault-Montagne. J’ai été diplomate pendant un peu plus de 40 ans. Je suis rentré au Quai d’Orsay – non pas par l’ENA – mais par le Concours d’Orient des Affaires Étrangères, donc j’ai toujours eu un intérêt très grand pour le vaste monde au-delà de l’Europe. Cela ne m’a pas empêché d’avoir des postes en Inde ,en  Europe, notamment deux fois en Allemagne et une fois au Royaume-Uni. Puis je suis allé au Japon, en Chine et j’ai beaucoup travaillé en cabinet, puisque j’ai été directeur du cabinet du Premier ministre Alain Juppé. Un peu plus tard, j’ai été conseiller diplomatique et Sherpa du Président de la République Jacques Chirac. Donc j’ai à la fois eu une carrière dans des cabinets, à l’étranger, quatre fois comme ambassadeur au Japon, en Angleterre, en Allemagne, en Chine, et j’ai terminé comme Secrétaire Général du ministère des Affaires étrangères.

 

Alain Boinet. Merci pour cette présentation. Vous avez justement récemment écrit un livre intitulé « Les autres ne pensent pas comme nous » chez Bouquins Éditions. Qu’est-ce que signifie pour vous « Les autres ne pensent pas comme nous », quelles conséquences cela entraîne sur les relations internationales ?

Maurice Gourdault-Montagne. « Les autres ne pensent pas comme nous », c’est l’approche qui doit être celle de toute personne qui s’intéresse à la différence, au monde et à tous ceux qu’on appelle les étrangers. J’ai commencé ma carrière avec un premier ambassadeur qui m’a dit : « Vous savez, un Allemand n’est pas un Français qui parle allemand. » Ça m’a frappé, je me suis dit que c’était naturellement transposable à toutes les nationalités et cultures.

Nous avons chacun dans notre culture un bagage émotionnel et culturel que nous portons, dont nous avons hérité et que nous tenons de nos parents, nos environnements et de l’éducation que nous recevons. Ce qui veut dire que nous ne voyons pas le monde de la même manière. J’insiste beaucoup là-dessus parce que je crois qu’il y a chez les peuples en particulier une mémoire collective émotionnelle.

J’ai eu l’occasion de rencontrer un professeur britannique d’histoire à Cambridge qui m’avait dit : « Vous savez, c’est très important pour les Britanniques de comprendre ce que c’est que d’être occupé. » Il avait écrit des livres sur la résistance en France. Il a dit : « Le continent européen, c’est l’histoire d’invasions, d’occupations et d’occupants qu’on essaie de chasser.» Les Britanniques ne savent pas et il faut donc leur apprendre. Alors je me suis dit, « Les autres ne pensent pas comme nous ». Quand on regarde la guerre, le monde tel qu’il évolue, on le voit avec les yeux de la position où on se trouve, de la culture qu’on a reçue et des émotions que nous portons.

D’ailleurs, chacun d’entre nous pourrait regarder quelles émotions nous portons en tant que Français, Allemand, Britannique, Italien, Indien, Chinois etc. Chaque peuple a son histoire. Elle le façonne et elle façonne son regard. C’est donc à prendre en compte. Et chaque fois que nous rencontrons quelqu’un qui n’est pas de notre culture, quel est son regard sur le monde ? Quelle est sa vision ? Elle n’est forcément pas la nôtre, il faut la déchiffrer. Et donc l’apprentissage du déchiffrement de l’autre est quelque chose qui est la nature même du métier de diplomate, mais aussi, je crois, de toute personne qui s’intéresse à ce qui se passe en dehors de chez lui.

Alain Boinet. Donc il faut savoir concevoir à la fois l’universalisme de la nature humaine mais aussi les différences qui font que les autres ne pensent pas comme nous. Comment combiner les deux ?

Maurice Gourdault-Montagne. L’universalisme est une conception très française – l’universalité de ce que nous représentons, nous. Qu’est-ce qui est universel ? Ce qui est universel, c’est par exemple l’expérience que les peuples et les individus ont de la liberté. Mais la liberté, elle se conçoit très différemment.

Quand vous êtes dans une société où le groupe prime sur l’individu, la liberté n’a pas la même notion. En revanche,  la liberté face à l’oppression est une chose qui est universellement partagées. Je dirais aussi par exemple que la dignité de l’Homme est aussi une chose universellement partagée. Cette dignité s’exprime selon les peuples de façon différente. Et tout ce qui est indigne, ce qui rabaisse la personne, est quelque chose qui est rejeté fortement dans quelque civilisation que ce soit. Mais les expressions de la liberté ou de la dignité peuvent prendre parfois des formes différentes. Et c’est pour cela que les autres ne pensent pas comme nous. Nous avons notre conception, celle des Européens et des Français en particulier pour ce qui nous concerne. Et puis quand vous allez en Afrique, oui, la liberté et la dignité existent. De même en Asie. Mais elles s’expriment dans des contextes qui ne sont absolument pas les mêmes.

 

Alain Boinet. Nous venons de célébrer la date de l’invasion russe de l’Ukraine du 24 février 2022. Quelle est la signification géopolitique de cette agression ? Aurions-nous pu éviter cette guerre à l’époque ? Et quel est l’enjeu principal pour nous maintenant ?

Chars russes en direction de Kiev

Maurice Gourdault-Montagne. Alors nous avons effectivement célébré – si le mot est adéquat d’ailleurs – et passé le cap d’une quatrième année de guerre qui dépasse en durée maintenant la grande guerre patriotique que les Russes ont menée à l’époque contre les nazis, qui dépasse maintenant sans doute aussi le nombre de jours de la Première Guerre mondiale qui a duré quatre ans.

Nous sommes dans une situation très particulière où il s’est finalement creusé un fossé entre deux parties du monde. On s’est aperçu de ce fossé lorsque l’Assemblée Générale des Nations Unies a réagi à cette agression russe en Ukraine – agression contre un pays libre, indépendant et souverain dans des frontières internationalement reconnues – et tout ceci en violation de la Charte des Nations Unies. Et de manière très intéressante, lorsqu’il s’est agi de condamner cette agression, lors du vote à l’Assemblée Générale des Nations Unies, on s’est aperçu que si la majorité condamnait, 40 à 60 pays sur les 193 préféraient s’abstenir comme si ça ne les concernait pas.

Pourtant, ce sont des pays souverains qui tiennent à leur inviolabilité et sont en faveur de la Charte des Nations Unies dans toutes ses acceptions. Et pourquoi ? C’est parce que ces pays ont considéré que l’Occident devait régler ses problèmes tout seul sans impliquer le reste du monde, que cela ne les regardait pas, que c’était une guerre – comme ça a été dit à l’époque – entre blancs, entre Russes et pays de l’OTAN, donc que cette guerre aurait sans doute – à leurs yeux – pu être évitée, qu’elle était une guerre par procuration et que les Américains se trouvaient derrière. Et ça s’est amplifié lorsqu’il s’est agi d’imposer des sanctions à la Russie, puisque les seuls pays qui ont imposé des sanctions, ce sont les pays dits « occidentaux »  –c’est-à-dire les États-Unis, l’Europe, quelques autres et au total les pays de l’OCDE, face au reste du monde qui est resté totalement en dehors du système des sanctions, considérant que le libre commerce avec la Russie pouvait continuer. C’est donc une fracture du monde qui s’est ouverte, qui marque qu’il y a un monde occidental qui se décroche de ce qu’on a appelé plus tard le Sud global.

On avait déjà les premiers indices de tout cela lorsque, après ce que j’appelle les embardés de la guerre en Irak par les États-Unis, puis la crise des subprimes – la crise financière de 2008, un certain nombre de pays du monde se sont dit « mais le leadership occidental ne fonctionne pas, la gouvernance occidentale n’existe plus, nous ne pouvons pas la suivre telle qu’elle est ». C’est ainsi que les BRICS ont été constitués en 2009 – Brésil, Russie, Inde, Chine et un peu plus tard l’Afrique du Sud – et se sont d’ailleurs élargis depuis à quatre autres pays. On a donc cette fracture entre un monde occidental et le reste du monde. Je dirais que ce n’a été qu’une première expression de cette fracture, parce qu’il y a eu depuis la crise de Gaza avec le massacre du 7 octobre par l’organisation terroriste du Hamas et la répression sanglante et indiscriminée à Gaza par l’armée israélienne.

Là aussi, le Sud global a réagi parce qu’il a considéré que nous en voulions – pour de bonnes raisons – à l’agression russe et que nous voulions entraîner Poutine devant la Cour pénale internationale, mais qu’en revanche, nous étions beaucoup plus mous s’agissant d’appliquer un traitement du même type et de condamner les actions de l’armée israélienne ainsi que du chef du gouvernement israélien, Netanyahou. C’est ainsi qu’Israël a été traîné devant la Cour de justice par l’Afrique du Sud et de manière adjacente par l’Irlande qui se souvient de la colonisation anglaise. Là est donc l’élargissement de ce fossé.

Le Sud global trouve donc une cause politique en disant que les Palestiniens sont colonisés par les Israéliens et qu’ils subissent le sort que leurs ancêtres ont connus, puisque beaucoup de ces pays ont été sous domination occidentale et sous un régime de colonisation. Nous sommes donc dans cette situation où le monde est fracturé. Aujourd’hui, nous avons évidemment le facteur Trump, mais on pourra peut-être y revenir.

Et aujourd’hui, vous me demandiez « aurait-on pu éviter cette guerre ? ». Je pense que la guerre d’Ukraine, qui fait des centaines de milliers de morts, de blessés, des veuves, des orphelins, des personnes déplacées, qui est un outrage finalement à la vie internationale, aurait peut-être pu être évitée. Parce que je fais partie de ceux qui estiment que nous avons certes traité – après la chute de l’Union soviétique – les problèmes économiques, mais que nous n’avons pas accompagné ces problèmes économiques d’un règlement en matière de contrôle des armements, comme cela avait été fait avec l’acte d’Helsinki, suite à la Conférence de la Sécurité et la Coopération en Europe en 1975, la fameuse CSCE.

Il y avait tout un régime de contrôle sur les armements conventionnels, les missiles à portée intermédiaire, le traité START, le fameux traité ABM et les missiles balistiques. Ce contrôle des armements n’existe plus, on a laissé libre cours à chacun. De plus, la fin de l’Union soviétique entraînait un bouleversement complet dans l’architecture de sécurité européenne et nous n’avons pas reconstruit une architecture de sécurité.

Un jour, le président Macron a dit qu’il fallait reconstruire cette architecture,  « y compris la Russie ». À l’époque, ça avait été assez mal pris par un certain nombre de pays. En l’occurrence, la sécurité des uns est aussi la sécurité des autres. La sécurité est une notion indivisible. Et si je veux assurer ma sécurité, il faut que celui qui est en face de moi ait le sentiment aussi d’être en sécurité. Les Russes ont invoqué cette question de sécurité pour déclencher l’agression en Ukraine, notamment sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Je fais partie de ceux qui pensent qu’un pays peut choisir ses alliances mais qu’il doit aussi prendre en compte les rapports de force et la situation géographique qui est la sienne, et que pousser l’Ukraine à entrer dans l’OTAN, c’était une sorte de provocation. Je ne suis pas le seul à le dire. Un certain nombre de grands diplomates américains le pensaient et Kissinger était également dans cette optique.

Nous sommes donc allés trop loin en donnant le prétexte à la Russie qui a toujours souffert de la perte de ces pays qui étaient ceux de l’époque impériale russe puis de l’époque soviétique, et qui a toujours cette idée d’un empire perdu. Nous avons offert un prétexte. L’agression est donc évidemment russe, mais sans doute n’avons-nous pas fait ce qu’il fallait pour pouvoir se réunir et dire : « mais quelle est l’architecture de sécurité ? ».

Les Américains sont les plus forts et c’est à eux de traiter avec les Russes directement. Les Européens devront être aussi présents autour de la table. Ce que nous, Français et Allemands, aurions donc dû faire, était d’aller voir les Américains et leur dire : « il y a là un sujet qui risque d’exploser, il faut que vous le traitiez avec les Russes ». On a bien eu les accords de Minsk à deux reprises, avec ces négociations Russes-Ukrainiens, et avec en face les Allemands et les Français comme témoins des négociations. Mais les Américains n’étaient pas là.

Ces négociations ne se sont pas bien passées parce qu’aucun des acteurs russes ou ukrainiens n’a joué le jeu des engagements qui avaient été pris au moment des accords. J’ai moi-même assisté une fois à une séance, en remplacement de notre ministre, et je dois dire que la mauvaise foi des deux parties était patente. Il y a donc beaucoup d’occasions manquées et je pense que souvent, dans beaucoup de situations internationales, la question de la sécurité est une question centrale.

C’est le monde d’aujourd’hui. Regardons ce qui se passe dans le conflit avec l’Iran : c’est à la fois une question de sécurité pour les pays du Golfe et pour l’Iran. Deux pays voisins doivent s’entendre sur leur sécurité, deux groupes de pays doivent s’entendre, ce qui nécessite beaucoup de créativité politique et d’audace.

Alain Boinet. Dans votre livre, vous évoquez précisément le fait que le président Chirac avait une vision globale de la sécurité et qu’en 2006, il vous a demandé de prendre contact avec Moscou, Berlin et Washington, avec l’un de vos collègues, Laurent Bili, sur la base d’une idée qui était « Pourquoi ne pas donner à l’Ukraine une protection croisée assurée par l’OTAN et la Russie ? ». Cela n’a finalement pas abouti, mais cette idée aurait-elle pu éviter la guerre ?

Maurice Gourdault-Montagne. Ça aurait pu être une solution, effectivement. C’était l’idée d’une protection croisée dans laquelle l’OTAN d’un côté et la Russie de l’autre assuraient la sécurité de l’Ukraine. C’était donc une neutralisation de l’Ukraine qu’aurait gérée le conseil OTAN Russie. . Cela intéressait beaucoup les Russes, parce que quand je leur avais parlé, le conseiller diplomatique de Poutine m’avait aussitôt répondu « Ah, mais ça nous règle le problème de Sébastopol. » Et vous savez qu’à l’époque, la Crimée était ukrainienne, les Russes ne l’avaient pas envahie – ce qu’ils ont fait en 2014 – et ne l’avaient pas annexée. La Crimée était ukrainienne et pour les Russes, l’idée de voir la base de Sébastopol entourée par l’OTAN si l’Ukraine y était rentrée, c’était tout à fait inconcevable.

Donc ça réglait le problème et celui de la Russie, pays enclavé, sans débouchés maritimes, si ce n’est par les glaces d’un côté, par l’Extrême-Orient russe dans le Pacifique et par la mer Baltique. Un pays donc relativement enclavé, dépourvu d’accès aux mers dites chaudes, par le passage des Détroits vers la Méditerranée, ce qui était quelque chose de tout à fait important pour une grande puissance. On est donc dans cette situation et on a sans doute raté une occasion. Mais le président Chirac était en fin de mandat, il n’y avait pas de répondant et les Américains m’avaient répondu que venant de la France, cette proposition les faisait sourire parce que nous avions selon eux déjà essayé de bloquer la première adhésion à l’OTAN d’un certain nombre de pays de l’Europe centrale et orientale, et que nous n’avions pas bloqué la deuxième. Nous avions compris ce jour-là que l’intention américaine était de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN. C’est l’application de la doctrine de Brzezinski, dans son livre Le Grand Échiquier, qui est que la Russie ne peut pas être une grande puissance si elle est privée de l’Ukraine. Dans la rivalité entre Russie et États-Unis, l’avantage doit donc demeurer qu’il y ait une Russie sans Ukraine et c’est la politique américaine depuis la fin de l’Union soviétique.

 

Alain Boinet. Vous avez notamment parlé du président Donald Trump. Comment perçevez-vous sa seconde présidence depuis janvier 2025 ? S’agit-il d’une disruption profonde et durable de l’ordre international ou d’une parenthèse ?

Rencontre entre les président Donald Trump et Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago

Maurice Gourdault-Montagne. Alors, ce qui est intéressant, c’est effectivement de voir que le président Trump est élu pour un deuxième mandat dans un contexte déjà fortement dégradé sur le plan de la règle de droit dans le monde et de la gouvernance globale.

On sait que les Nations Unies et les organisations internationales sont bloquées dans leur capacité de décision. Heureusement, elles existent encore comme caisse de résonance et pour un certain nombre d’actions, je pense en particulier aux conférences des Nations Unies sur le climat. Mais pour ce qui est du règlement des conflits, il y a un blocage et le Conseil de sécurité ne fonctionne plus. Il y a aussi une remise en cause de la part des pays dits émergents, qui sont devenus pour une dizaine d’entre eux – je pense à l’Inde, l’Indonésie, au Brésil, etc. – des puissances politiques, économiques, militaires, quelquefois technologiques, et qui veulent donc avoir leur voix au chapitre sur la scène internationale. Et donc elles contestent l’ordre international.

Il y a également une fracture du monde avec l’Ukraine et la guerre de Gaza – des conflits qui ne sont pas résolus et sur lesquels les Nations Unies n’ont rien pu faire. Et arrive le président Trump dans ce contexte déjà désorganisé, avec des sociétés qui le sont aussi, telle que la société américaine, avec un sentiment de déclassement parce que les émergents ont pris des places qui étaient occupées autrefois par eux. Et aujourd’hui, les États-Unis se trouvent surtout en compétition avec un rival de poids qui les domine d’ores et déjà dans un certain nombre de domaines et avec beaucoup d’atouts, qui est la Chine.

Le président Trump arrive dans ce contexte, se fait élire, réélire, et les Américains savent ce qu’ils font en l’élisant. Là, nous avons affaire à une véritable rupture parce qu’il est intéressant de voir quels sont les objectifs. L’objectif est de redonner sa place aux États-Unis avec un accompagnement idéologique très particulier, qui est symbolisé par les acteurs des GAFAM. C’est-à-dire qu’il faut mettre la main sur les ressources énergétiques, de terres rares et les finances pour assurer l’hégémonie des États-Unis.

On obtiendra naturellement les finances en remettant le dollar à un bon niveau et afin que les États-Unis puissent repartir sur le plan industriel, parce qu’un dollar trop élevé joue un rôle néfaste sur le plan commercial. On va donc punir les pays excédentaires dans leur  commerce extérieur par rapport aux États-Unis, ce qui est toute la politique des tarifs douaniers que Trump a mis en œuvre. Mais pour le reste, c’est l’appropriation de l’énergie et des terres rares le plus possible, y compris par la prédation. Tout ceci est mis en œuvre, est annoncé par la Stratégie Nationale de Sécurité de Trump et on voit aujourd’hui un programme se dérouler. Au début de l’année, c’est l’enlèvement de Maduro au Venezuela.

Tout ceci se fait sans accompagnement comme cela se faisait dans l’impérialisme américain d’autrefois, soit au nom des droits de l’homme et de la démocratie. Là, c’est simplement pour récupérer le pétrole et sans doute priver la Chine d’avoir accès aux 5% d’approvisionnement de pétrole dont elle a besoin, qui provenaient du Venezuela. C’est vraisemblablement priver la Chine des retours des 60 milliards qu’elle a investis au Venezuela et sur lesquels elle se faisait payer en pétrole. Ensuite, il y a eu l’épisode du Groenland qui est évidemment une question sécuritaire invoquée par le président Trump. Mais c’est en réalité surtout une question de terres rares au Groenland, parce que dans le cadre de la négociation avec la Chine, il ne suffit pas d’exercer la sécurité du Groenland mais il faut avoir les terres rares pour soi. Même s’il faut une dizaine d’années pour mettre en place les installations de raffinage de ces terres rares. Mais dans un rapport de force, il vaut mieux avoir une carte de cette nature en main que de l’avoir par procuration via le Danemark.

L’affaire du Groenland n’est à mon avis pas terminée mais elle montre bien cette idée de mettre la main et de mener une prédation sur les terres rares. Aujourd’hui, nous sommes dans la situation de la guerre en Iran lancée par les Israéliens avec l’appui des Américains, et là aussi, l’objectif à terme est de s’approprier les ressources énergétiques  de l’Iran et  de priver la Chine de vraisemblablement de 15 à 20 % de ses approvisionnements pétroliers. Si vous ajoutez ça à ce qui est fait sur le Venezuela, ça représente 20 % à 25 % et ça met en péril le développement de la Chine.

C’est l’objectif final, parce que dans la négociation Chine-États-Unis, vous aurez d’un côté la Chine qui a 60% des terres rares et 80 % du raffinage, tandis qu’en face, les États-Unis veulent avoir en main l’ensemble de l’énergie mondiale, en se l’étant appropriée petit à petit. On est donc dans une situation où l’arrivée du président Trump est une disruption totale. Ajoutez à cela le refus  des Américains de se ranger aux règles du multilatéralisme parce que ce sont autant d’entraves à la liberté, ce qui est toute l’idéologie des gens qui l’accompagnent, des gens des GAFAM, de Musk, de Zuckerberg, de Google, Microsoft et autres.

On est dans cette situation où il y a une brutale rupture avec l’ordre multilatéral tel qu’il existait, sans parler évidemment du retrait des États-Unis de l’UNESCO, de l’OMS – les États-Unis étant déjà depuis longtemps à l’origine de l’affaiblissement de l’OMC, puisque c’est déjà au temps du président Obama que les juges n’avaient pas été réinstallés dans l’instance d’appel de l’OMC. Trump arrive dans  un ordre mondial qui est déjà très perturbé et veut se réapproprier l’ensemble des moyens qui donneront aux États-Unis la capacité d’exercer leur domination et de gagner la course aux hautes technologies avec la Chine, puisque c’est l’enjeu. Voilà la situation telle qu’on la voit et c’est donc une rupture majeure.

 

Alain Boinet. Vous venez déjà de répondre partiellement à la question sur votre compréhension de la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, sur ses conséquences économiques notamment avec le blocus du Détroit d’Ormuz, mais aussi les répercussions pour les pays du Golfe, l’avenir de Gaza, la guerre au Liban. Que pourraient devenir ensuite les accords d’Abraham dans cette redistribution des cartes ?

État des circulations dans le détroit d’Ormuz le 31 mars 2026 – Images satellites, Marine Traffic

Maurice Gourdault-Montagne. Nous sommes effectivement devant une guerre dont on ne voit pas très bien comment elle va se résoudre et se conclure parce que l’Iran résiste et tient bon. L’Iran est un pays sophistiqué qu’on a sans doute sous-estimé. C’est déjà la Perse de l’Antiquité qui avait attaqué Sparte et Athènes. C’est l’histoire de Xerxes et d’Artaxerxes contre Sparte et Athènes, telle que racontée par les historiens grecs. C’est un pays immense, trois fois la France en surface. Il a tenu dans un environnement culturel qui est  la civilisation turque, ottomane, la civilisation arabe, les pays du Caucase, la civilisation chinoise. C’est un pays qui a toujours tenu dans sa singularité et son unité. C’est un pays très développé sur le plan intellectuel qui est sous sanction depuis 47 ans mais qui a quand même des universités de haut niveau, qui est capable de développer des technologies extrêmement poussées.

Il ne faut pas sous-estimer l’Iran. C’est un pays qui s’est préparé à la guerre et qui a deux atouts : d’une part, sa capacité d’anticipation et c’est ce qu’il a fait sans les moyens de développement comme ceux des États du Golfe en face. Sur le plan intellectuel, les Iraniens n’ont rien à envier à d’autres. Puis, ils ont le Détroit d’Ormuz. Aujourd’hui et cette guerre va se faire contre les États-Unis, sur tout ce qui est américain dans le détroit, que ce soit purement américain, des infrastructures, des biens, des actifs, des bases militaires et donc , par ailleurs, ils ont le garrot que représente le Détroit d’Ormuz. Voilà donc une situation qui risque de durer. Les plus atteints qui subissent le plus les drones et les missiles iraniens, sont les États du Golfe et en particulier, les Émirats arabes unis. Ils ont été ciblés par plus de 50% des attaques iraniennes.

Les Émirats arabes unis et le Bahreïn sont des signataires des accords d’Abraham. Je pense que, de ce point de vue, lorsque la guerre sera terminée, il va y avoir une réorganisation complète, une restructuration de toute la dimension sécuritaire du Golfe. Ce qui prend les pays du Golfe par surprise, c’est que la plupart d’entre eux sont protégés par les États-Unis et ont acheté des armes aux États-Unis. Ils sont tous dans cette situation, y compris l’Arabie saoudite. Ils ont déjà subi un choc lorsqu’il y a eu des doutes sur la protection américaine. C’était le cas pour les Saoudiens en 2019, lorsque les Houthis avaient attaqué les installations d’Aramco et que les Américains n’avaient pas réagi.

Ça a été le cas beaucoup plus récemment, après la guerre des 12 jours et le bombardement par les Israéliens de Qatar, qui est une place forte de la présence américaine dans la région puisqu’il y a une base de commandement américain pour toute la région avec 10 000 hommes. Beaucoup c’étaient interrogés sur la nature de la protection américaine. Aujourd’hui, on se rend compte qu’acheter des armes et être protégé par les Américains ne vous protège pas, d’autant plus que les Américains ont pris le parti de soutenir  celui qui a agressé l’Iran et cela sans prévenir et en exposant les pays qui sont les alliés objectifs des Américains. Donc évidemment, à l’avenir, tout ceci va donner lieu à une réorganisation de la sécurité. On l’a déjà vu après l’affaire du Qatar lorsque l’Arabie Saoudite a passé un accord de sécurité avec le Pakistan. Vraisemblablement, il va donc y avoir un déplacement vers l’Est.

Et puis, chacun se rend compte de l’imprévisibilité américaine, des foucades du président Trump dans le cadre de la stratégie qu’il a mise en place et qu’il déroule méthodiquement, et cela mérite réflexion. Il est important pour tous les pays concernés de savoir si la Chine n’est pas le pôle de stabilité et le moteur économique dont on a besoin, sans se ranger sous sa protection mais s’assurer que la croissance et la prospérité des peuples peut être assurées avec plus de stabilité, en établissant des liens plus solides et forts avec la Chine. Cela va même prendre une forme qui peut être une plus grande polarisation. On a vu que le passage dans le Golfe et dans le Détroit d’Ormuz est maintenant autorisé par les Iraniens à des bateaux qui payent le passage en yuan. La monnaie chinoise va sans doute continuer à prendre de l’importance. Auparavant, les Chinois ayant mis en place tout un dispositif pour contre les sanctions qui pèsent lorsqu’on fait des transactions en dollars et qu’on est sous sanction américaine. Aujourd’hui, les transactions en dollars c’est encore 50% et 10% pour celles en yuan. Mais si les transactions de pétrole dans le Golfe se font de plus en plus en yuan comme c’était déjà le cas avant , on voit que  c’est en train de monter en puissance. Cela peut, non pas déstabiliser le dollar mais entrer en compétition avec le dollar de manière plus intense que cela n’a été le cas jusqu’aujourd’hui. Donc voilà des conséquences très importantes.

Avant cela, je pense que les conséquences de cette guerre vont s’appliquer dans d’autres domaines. Il y a l’énergie, le pétrole et puis le gaz. Quand on regarde les effets adjacents notamment en Inde, où il y a aujourd’hui 400 millions d’Indiens qui ne peuvent plus trouver de bombonnes de gaz et qui sont obligés de faire cuire leurs aliments sur du charcoal ou sur des bouses de vache comme autrefois. Cela veut dire que ces 400 millions d’Indiens ne vont plus arriver à s’alimenter dans les petits restaurants de quartier et de rue que l’on trouvait. C’est donc un immense problème.

Deuxième problème qui va toucher l’Inde, mais aussi l’Égypte, les pays d’Afrique, et qui va également toucher les États-Unis : 30 % des engrais et de tous les produits chimiques liés aux fertilisants passent par le détroit d’Ormuz. Passent par le détroit d’Ormuz le soufre, l’ammoniaque, l’urée, des produits de l’industrie, l’hélium, ainsi que des produits liés à l’aluminium.

En résumé, cela va mettre en panne les agricultures. Dans un certain nombre de pays, les semis de printemps ne pourront pas se faire avec les engrais et les fertilisants que l’on utilise habituellement. Est-ce que tout cela ne va pas entraîner de moindres rendements agricoles, conduisant à une baisse de l’autosuffisance de certains pays ou à une augmentation des importations dans beaucoup d’autres ? Donc des disettes, et des disettes entraînant des famines.

On est dans une situation gravissime dont on n’a pas encore pris la mesure. Et ce sont les Iraniens qui ont la main : ils tiennent le détroit d’Ormuz, et pour le moment personne n’a encore envisagé sérieusement de dégager le détroit d’Ormuz par la force. D’ailleurs, il suffirait pour eux de couler quelques bateaux dans le détroit et cela perturberait durablement le trafic.

La stratégie des Iraniens est de créer une crise telle que l’ensemble des pays du monde, pour des raisons à la fois énergétiques et agroalimentaires, feront pression sur les États-Unis pour arrêter la guerre.

Vous avez par ailleurs la dimension israélienne que vous avez évoquée. Les Israéliens, pour des raisons de sécurité — ce qui est leur stratégie après le 7 octobre, que l’on peut comprendre — ont attaqué l’Iran et ont pensé qu’en décapitant le régime, le pays s’effondrerait. Mais ce n’est pas le cas, compte tenu de la structure iranienne, de l’organisation politique de ce pays, et du fait qu’ils ont eux-mêmes envisagé cette décapitation en prévoyant, jusqu’à N moins quatre, de remplacer les dirigeants dans l’ensemble des régions où ils disposent d’une certaine autonomie pour réagir aux frappes, ainsi que des moyens pour cela.

Les Israéliens, après une attaque du Hezbollah, ont décidé d’entrer massivement dans le sud du Liban. Ils ont chassé un million de Libanais de leurs terres. Ils pratiquent finalement dans le sud du Liban ce qu’ils ont fait à Gaza. Cela fait sans doute partie de la politique du « Grand Israël » et constitue autant de gages donnés par Netanyahou aux membres de sa coalition. Il suffit de les entendre parler de la sécurisation du sud du Liban, et donc jusqu’au Litani. On peut imaginer une annexion du sud du Liban par Israël au détriment de la souveraineté libanaise. C’est donc un événement très grave, et une remise en cause de l’ordre tel qu’il existait, tout cela sans projet politique cohérent. C’est une négation, une fois de plus, de la souveraineté des pays environnants, un non-règlement de la question palestinienne, totalement écartée.

On ne parle pas de ce qui se passe à Gaza en ce moment. On ne parle pas de ce qui se passe dans les territoires occupés, en Cisjordanie en particulier, où la colonisation israélienne et le comportement des colons sont devenus totalement intolérables, à tel point que des généraux israéliens en retraite ont dénoncé dans une tribune  ce qu’ils appellent « le terrorisme juif ».

La situation est en train d’empirer. C’est vrai que le régime iranien est un régime odieux, un régime qui a massacré son peuple et sa jeunesse au début du mois de janvier. Est-ce que cette guerre n’a pas été lancée par les Américains et les Israéliens sans en mesurer toutes les conséquences ? La négociation n’était-elle pas préférable, une négociation sous pression comme elle avait été engagée au tout début, notamment au mois de janvier, avec des intermédiaires omanais sur le point d’aboutir à un accord ?

On s’est lancé dans une aventure dont les conséquences sont difficilement mesurables, mais sans doute parmi les aventures guerrières les plus sérieuses et les plus lourdes de conséquences que l’on ait connues depuis fort longtemps.

 

Alain Boinet. Dans votre livre, le « retour des empires » que vous évoquez est-il aussi par conséquence celui des Etats-nations et comment cette évolution peut-elle s’articuler avec l’union Européenne, les Nations-Unies et le multilatéralisme ?


Maurice Gourdault-Montagne. Oui, il y a une reconstitution des empires. En fait, il y a des empires qui ont existé en tant que tels comme l’Empire russe, qui est passé à l’Empire soviétique. Vous avez aussi l’Empire chinois, et les Chinois ne sont pas des conquérants. Les Chinois ont une idée de leur unité : une unité géographique, une unité, un monde culturel chinois, parce que la Chine est aussi un pays pluriethnique. En Chine, vous avez les Han, et puis vous avez une cinquantaine de nationalités.

Vous avez l’Inde, avec l’ancien Empire Moghol mais il ne se reconstitue pas, parce que le Pakistan en faisait évidemment partie et le Bangladesh aussi. Néanmoins, vous avez une zone d’influence, la zone d’influence de l’Asie du Sud, qui inclut l’océan Indien avec les pays qui s’y trouvent. Donc ce sont quelquefois  des empires stricto sensu, ce sont aussi des zones d’influence, ce sont des zones de clientélisme.

Alors effectivement, il y a un fractionnement du monde tel qu’il existait. Le Nord occidentalisé est aujourd’hui séparé entre Européens et États-Unis, et puis il y a une remise en cause venant de là, d’un régime unique de règles partagées par tous. On aboutit aujourd’hui à une espèce de régionalisme dans le monde.

Néanmoins, je crois qu’il ne faut pas nier non plus le fait que la globalisation a eu lieu. La globalisation a permis des échanges entre pays : des échanges de personnes, des échanges de marchandises, des échanges de capitaux, des investissements croisés. Et donc il y a un certain nombre d’interdépendances qui ont été créées, qui nécessitent quand même des règles entre les uns et les autres.

Alors il y a des régions qui commercent entre elles, l’Union européenne fait du commerce entre les pays de l’Union européenne. Vous avez des régions, notamment par exemple le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), qui regroupe les pays de l’Asie du Sud-Est, plus la Chine, le Japon, la Corée, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, qui représentent, en termes d’échanges, une zone de préférence tarifaire très importante aussi. Mais les interdépendances existent d’une région à l’autre.

Ainsi il faut une règle multilatérale globale qui s’applique à tous. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de disruption, et je pense que la nécessité va nous amener à trouver des règles qui permettent de continuer à commercer d’un endroit à l’autre. On est dans une phase, je dirais, de rétrécissement. Je pense qu’un jour viendra la phase où l’on sera obligé de se remettre à des règles communes qu’il aura fallu négocier.

Tout ceci devra passer aussi par une prise en compte du poids respectif des uns et des autres. Et on revient à la question de la gouvernance globale. Les organisations internationales, aujourd’hui, doivent prendre en compte le poids de chacun parce que les pays émergents, comme on les appelle, remettent en cause cette gouvernance globale, estimant qu’elle ne reflète pas le poids respectif de chacun. C’est un long travail à faire. Alors c’est une remise en cause du Conseil de sécurité tel qu’il existe. Il y a déjà certains pays qui proposent des réformes. Il y a les pays attachés au multilatéralisme comme la France et les pays de l’Union européenne le sont, parce que la règle de droit est un principe qui nous unit. Et d’autres pays hors de l’Europe comme le Mexique, qui est un pays attaché à la règle de droit et beaucoup de pays d’Amérique latine le sont. La Chine est attachée aussi à sa manière  à une forme de multilatéralisme.

Comment intégrer les réflexions de chacun pour essayer de reconstruire un ordre global ?

Aujourd’hui, nous sommes dans la phase des conflits, de la destruction. Les plus récalcitrants à la règle de droit et au droit international sont actuellement les Américains, qui n’ont jamais véritablement voulu entrer dans des systèmes qui les lient. C’est le cas depuis la non-ratification par les Américains du traité de Versailles en 1920, le fait qu’ils n’étaient pas dans la Société des Nations. En 1945, ils sont entrés dans l’ONU. Aujourd’hui, ils prennent leurs distances par rapport à ce que l’ONU peut établir comme règles multilatérales.

Mais je pense que la nécessité s’imposera. Le monde, même s’il se divise et se fracture, a des besoins réciproques d’une partie du monde à l’autre, qui nécessiteront des règles de fonctionnement.

 

Alain Boinet. Pour la France comme pour l’Europe, que faire face à Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Xinping ? Cette situation ne donne-t-elle pas raison à posteriori au général de Gaulle dans un nouveau contexte ?

Maurice Gourdault-Montagne. Vous avez raison. Le journal The Economist a fait son titre sur « Et si les Français avaient raison ». Il ne s’agit pas de dire qu’on a eu raison. Je pense que la vision du général de Gaulle sur la souveraineté et l’autonomie de décision, est quelque chose de très important.

Parce que les pays changent, le monde change et la société d’il y a 30 ans, encore plus il y a 50 ans, n’est pas celle d’aujourd’hui. Les sociétés de chaque pays, parce qu’il y a eu des progrès technologiques, parce qu’il y a eu un enrichissement, parce que le monde change, ont évolué, et la société mondiale a évolué aussi.

Alors que faire pour ce qui nous concerne ? Nous avons des acquis. La France est dans l’Europe. La France existe en tant qu’État-nation depuis longtemps. La France a ses propres problèmes. Effectivement, la France est affaiblie, mais la France a des atouts. La France a un État, et la France, c’est largement l’État. L’État-nation, c’est la conception française.

La France a un mérite particulier dans un monde qui est très mêlé puisque la France n’est pas un pays ethnique, c’est un pays de projet. Et donc la France rassemble ses citoyens autour d’un projet. C’est ce que disait Renan : la France est l’adhésion de chaque jour à un projet national. Donc retrouvons notre projet.

La France s’inscrit dans l’Europe. L’Europe, c’est une construction qu’il ne faut pas sous-estimer, parce qu’on a tendance à dire : « Oui, l’Europe ne fonctionne pas ». L’Europe a des compétences qu’on lui a transférées, qui sont celles du commerce international, de la politique agricole commune notamment. Et puis l’Europe, c’est un projet politique, parce que nous sommes librement, chacun des pays d’Europe, rassemblés autour de valeurs qui sont celles de la démocratie, des droits de l’homme et des conquêtes que nous avons faites pour nos libertés sous toutes leurs formes. Et ça, c’est l’acquis européen.

Et puis l’Europe, c’est un espace de paix. Et nous avons trop tendance, dans un monde de conflits comme celui que nous vivons, à oublier que cet espace de paix, c’est extraordinaire. Je suis, pour ce qui me concerne, la première génération à ne pas avoir fait la guerre aux Allemands, et je ne parle pas seulement des guerres qui ont précédé la Première et la Deuxième Guerre mondiale, ni de la guerre de 1870.

Nous avons fait la guerre aux Allemands tous les 30 ans, à chaque génération. Donc, depuis les traités de Westphalie au XVIIe siècle, il y avait toujours des armées françaises et allemandes qui se battaient, quel que soit le drapeau qu’elles servaient.

Aujourd’hui, nous ne nous battons plus dans l’espace européen depuis 80 ans. C’est tout à fait extraordinaire. Et quand vous circulez dans le vaste monde et que vous rencontrez des gens qui appartiennent à des pays qui ont, à leurs frontières, des ennemis avec lesquels ils ont fait la guerre quelques années auparavant, ou avec lesquels ils vont recommencer à faire la guerre, et que vous leur parlez de la réconciliation franco-allemande et de la paix en Europe, ils vous regardent avec des yeux ébahis et se disent que c’est possible.

Donc je crois que cet exemple, il faut le valoriser. Il s’est fait autour de ces valeurs dont je parlais. Mais c’est surtout que Français et Allemands ont développé des valeurs communes, et c’est ça qui est important.

Je pense qu’il faut donc revenir à ces valeurs des Lumières, notamment les valeurs de liberté et les valeurs de conquête de ces libertés ,de réunion, de pensée, de religion…, qui ont façonné l’Europe dans laquelle nous vivons.

Alors aujourd’hui, face aux agressions que nous subissons, il faut que l’Europe se serve des armes qui sont les siennes. En termes d’agressions, je pense en particulier à ce que les Américains ont décidé de faire. Les Américains n’aiment pas l’Europe depuis le début, parce qu’elle est un compétiteur possible, je dirais, face à leur pouvoir, notamment en termes économiques et financiers.

Nous avons aujourd’hui cédé, sur le plan commercial, sans réagir, sans négocier véritablement, dans cet accord passé avec les États-Unis, où il y a des droits de douane pour les produits français, les produits européens, aux États-Unis.

Pour ce qui est américain, nous avons par ailleurs un avantage sur les services, et là nous pourrions réagir par rapport aux Américains. Nous avons une menace qui pèse sur le numérique. L’Union européenne a réussi à prendre deux directives sur les services et les contenus numériques, car nous protégeons nos enfants et nos valeurs. Les Américains voudraient détruire ces deux résolutions sur les services numériques et le contenu numérique, ces deux directives européennes. Nous ne pouvons pas laisser, au nom de la liberté d’expression, n’importe quoi circuler dans le numérique, et notamment tout ce qui peut être contre la dignité de l’homme. Il faut donc être prêt à se battre sur ce sujet.

L’Europe a des moyens de riposte, notamment cet outil anti-coercition. Je crois qu’il faudra peut-être, un jour, le mettre en œuvre si l’agression est trop forte. A l’origine, il avait été conçu contre les Chinois, nous avons face à la Chine aussi des problèmes. Les surcapacités chinoises mettent en péril les industries européennes, en particulier dans le domaine de l’automobile.

Alors comment faire, comment réagir à tout cela ? Il y a un immense travail, et l’Europe n’est pas sans moyens. Pour que l’Europe soit forte, il faut qu’elle puisse développer ses capacités.

L’Europe a des infrastructures, l’Europe a une forme d’organisation, l’Europe a un niveau de vie qui continue à intéresser le monde, et l’Europe a une stabilité qui est celle d’une région de droit, d’une zone de droit. Il faut pouvoir attirer les capitaux.

Nous avons en chantier l’union des marchés de capitaux, qui s’appelle l’Union pour l’épargne et l’investissement. Elle avance doucement mais là il faut avancer parce que pense que ça fait partie des atouts. Donner de la profondeur financière à l’Europe serait certainement une manière d’avancer plus vite plus fort.

Il y a des chantiers à mettre en œuvre. Il y a évidemment les divisions qui traversent toujours les Européens entre eux. Mais je pense que la gravité, la remise en cause des situations acquises jusqu’à présent dans le monde, à travers les conflits que nous vivons, va nous amener vraisemblablement à nous mobiliser pour aller de l’avant.

Et on l’a dit souvent : c’est dans les graves crises que l’Europe avance. Nous l’avons vu avec la crise du COVID : nous avons mis en place, pour la première fois, une mutualisation de la dette à travers le plan de relance. Je pense qu’il y aura sans doute avec la crise que nous vivons, et celles qui s’annoncent, des avancées nouvelles pour l’Europe.

L’Europe est une chance, et il faut continuer à construire l’Europe.

© Ministère des armées – Illustration du dossier sur le Service national universel

 

Alain Boinet. Dans un petit livre intitulé « Notre déni de la guerre » l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau écrit que la guerre en Ukraine « nous force à réévaluer notre propre rapport à la guerre » et à nous y préparer comme l’annonçait il y a peu, Fabien Mandon, le chef d’Etat-Major des Armées. Qu’en pensez-vous ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je crois que le livre de Audoin-Rouzeau est un excellent livre, parce qu’effectivement il y a une tendance à oublier que, d’abord, l’Histoire est tragique et que le conflit fait partie de la vie des hommes : le conflit individuel, le conflit collectif, le conflit des pays les uns avec les autres.

Je parlais à l’instant de la zone de droit et de la zone de paix que nous avons créée en Europe et qui nous préserve de la guerre. Je ne pense pas que les pays de l’Union européenne, qui ont souffert tant de la guerre et qui ont maintenant renoncé à la guerre, qui sont vaccinés contre la guerre, s’y remettent.

Mais en revanche, nous avons des ennemis qui nous désignent, parce que nous les gênons, parce que nous sommes en compétition avec eux et parce que, pour des raisons sécuritaires, pour des raisons d’hégémonie traditionnelle, ils peuvent nous regarder.

Il faut évaluer la menace. Alors il faut se préparer à la guerre. Il y a une manière de le dire. Je ne suis absolument pas d’accord avec la façon dont le général Mandon a parlé de cette affaire, en demandant à des maires de France, dont ce n’est pas le métier, de se préparer à la guerre et de se préparer à voir nos enfants mourir. Je crois que cette présentation n’était pas exacte. Mais néanmoins, il est important pour une nation de savoir quels sont les risques qui peuvent peser sur elle et ’aujourd’hui l’effort est fait dans ce sens.

Ainsi le retour d’un service militaire volontaire, qui est en train de se mettre en place, doit contribuer à ramener ce qu’on appelait l’esprit de défense. Le lien armée-nation doit être renforcé. L’armée, effectivement, est en première ligne pour pouvoir, je dirais, se porter à la protection de la collectivité nationale. Mais encore faut-il que l’arrière, c’est-à-dire la nation, soit bien lié avec l’armée.

Là, je pense qu’il y a un travail qui est en train de se faire, qui est extrêmement utile pour l’avenir.

De notre côté, il faut sans doute se réarmer, parce que, pour préserver — et c’est la vieille phrase des Romains — « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Donc être prêt à la guerre, ça veut dire se réarmer. Nous avons sans doute été trop confiants dans le fait que nous allions toucher pour toujours les dividendes de la paix. Le monde s’est reconstitué autrement. Le monde revient vers une période de conflit, parce qu’il y a des pays qui sont plus riches, parce qu’il y a des ambitions, des ambitions renaissantes.

Je ne pense pas nécessairement que la menace vienne, comme autrefois, d’une attaque létale de l’armée russe qui déboulerait dans les  dans les plaines de Pologne, d’Allemagne ou de France. En revanche, la guerre se fait sous d’autres formes on appelle ça les guerres hybrides. Il y a les guerres par le cyber, il y a la remilitarisation de l’espace et les enjeux que nous avons dans les pôles.

Donc il faut être fort pour pouvoir s’exprimer, pour pouvoir avoir une voix au chapitre et ça passe par un réarmement, ça passe par une armée forte, qui est prête à nous défendre, le cas échéant.

Se préparer à la guerre tout de suite, je ne pense pas qu’elle arrive. Mais néanmoins, être dans l’esprit de la défense et dans la relation armée-nation d’une manière plus importante est quelque chose de  très utile et nécessaire pour un pays comme la France dans la situation où nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Alain Boinet. Habituellement, la politique étrangère n’est pas un enjeu dans les élections en France. Des journalistes estiment cependant que cela ne sera plus le cas lors des élections présidentielles en France en 2027. Quel est votre opinion à ce sujet ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je crois qu’aujourd’hui on se rend compte que la géopolitique, comme on l’appelle c’est-à-dire les relations internationales et les chocs dans ces relations internationales, ou les déplacements de centres de gravité touche la vie ordinaire des Français.

Quand on regarde sa facture d’électricité, on se rend compte que cela vient de ce qui se passe dans le Golfe, cela vient de ce qui se passe en Ukraine. On va le voir également sur le plan agroalimentaire, sur la vie des nations, les relations entre les peuples et les relations internationales ont un impact.

Donc je pense que, même si ce ne sera pas pendant la campagne électorale le premier des thèmes évoqués, la dimension internationale sera plus présente qu’elle ne l’a été jusqu’à maintenant. Parce que, dans leur vie quotidienne, les Français ressentent les à-coups de ce monde fracturé et violent que nous vivons.

 

Alain Boinet. L’administration américaine à dissout en janvier 2025 l’Agence USAID et supprimé l’essentiel de ses financements humanitaires et de développement dans le monde. Cette décision a été précédée par des restrictions drastiques dans ces domaines en France et dans la plupart des pays membres de l’OCDE. Face à cet abandon partiel de l’assistance internationale aux populations en danger et aux pays en développement, humanitaires et développeurs témoignent des graves conséquences que cela entrainera. La « sécurité humaine » dans le monde n’est-elle pas aussi une condition de la sécurité internationale. Comment appréciez-vous cette situation nouvelle en rupture avec les politiques antérieures et ses conséquences dans nos relations avec les pays et populations concernés ?

La fin de l’USAID

Maurice Gourdault-Montagne. Je suis de la génération qui a accompagné la montée en puissance de l’aide publique au développement, et notamment tout ce qui avait été fait avec cet objectif des 0,7 % du PNB de la part des pays comme la France, un objectif que nous essayons de remplir et c’était l’objectif à l’époque où j’étais chez le président Chirac.

Il y a eu les objectifs de développement durable aussi au niveau des Nations unies qui ont été fixés, donc de grandes ambitions qui étaient portées par le contexte de la globalisation.

La globalisation a permis d’éradiquer une partie de la pauvreté et de favoriser des infrastructures dans un certain nombre de pays qui en avaient besoin. Elle a permis de porter des ambitions au niveau de la santé. Lorsque j’étais sherpa du G7, la santé figurait parmi nos principaux objectifs, parce qu’il fallait éradiquer la polio, éradiquer des maladies qui minaient un certain nombre de pays.

Nous étions animés à l’époque par un sentiment de justice. Il fallait de la justice dans la répartition des richesses du monde et tout ceci se passait dans un contexte qui était porteur, c’était la fin des blocs, et donc il y avait de grandes causes communes qui étaient partagées.

Dans ces causes communes est venue s’ajouter la question du changement climatique, qui touchait évidemment un ensemble de pays qui étaient plus défavorisés que d’autres, par exemple la zone sahélienne était plus impactée.

C’était le contexte de la globalisation qui a donné lieu à de nouveaux acteurs, les fameux pays émergents et la répartition des richesses sur la planète s’est faite de manière un peu différente, mais néanmoins, on gardait ces objectifs.

Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’il y a eu une brusque rupture, comme vous l’avez dit vous-même, et on l’observe au début des années 2020 avec les grands conflits, en particulier la guerre en Ukraine. La guerre en Ukraine a soustrait, parce qu’il fallait soutenir l’Ukraine sur le plan de ses armements, une partie de ce que nous étions prêts à donner sur le plan de l’aide au développement, au profit du réarmement et de la distribution d’armes et d’aide à l’Ukraine.

Donc, à la fois la répartition des sources de richesse dans le monde, du fait de la montée des pays émergents, l’appauvrissement des pays qui étaient les principaux donateurs de cette aide publique au développement, en particulier la France et le Royaume-Uni ,le fait qu’il y ait d’autres acteurs, comme la Chine par exemple, qui sont très actifs dans des pays qui étaient les bénéficiaires de l’aide au développement , tout ceci remet en cause, je dirais, les objectifs qui avaient été fixés.

Est-ce que cela veut dire qu’il faut reculer ? Je pense que les pays les plus pauvres sont les plus touchés. Cette baisse de l’aide au développement, de la perspective qui avait été mise en place, a surtout impacté les pays qui étaient déjà les plus pauvres, les autres s’en sont à peu près sortis.

Alors il ne faut pas perdre de vue cet objectif. Nous avions en France voté à l’unanimité à l’Assemblée une loi de programmation pour l’aide internationale, qui était une loi pluriannuelle, un engagement. Cet engagement, nous ne le tenons pas. Je crois qu’il y a, pour répondre à un besoin de justice dans le monde, une nécessité de reprendre ce combat pour l’aide au développement, qui est en train d’être perdu de vue de manière sérieuse et problématique. Évidemment, les États-Unis sont en tête.

Cela ne veut pas dire que, parce que les États-Unis mettent fin à l’USAID, nous devons nous couper les ressources de cette aide au développement, qui reste, à mon avis, une priorité pour l’équilibre du monde.

 

Alain Boinet. Comment souhaitez-vous conclure ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je souhaite conclure en disant que nous vivons une période extrêmement dure, qui est une période de maturation d’un monde nouveau, dans lequel il faut sortir des cadres et des schémas idéologiques habituels.

En tant que Français, nous nous sommes enfermés dans des schémas intellectuels, des schémas de raisonnement, et qu’il nous faut retrouver ce qui est l’originalité de la France, c’est-à-dire d’être au contact du monde entier sans préjugés, en essayant de comprendre que les autres ne pensent pas comme nous, qu’ils ont peut-être aussi raison sur beaucoup de sujets, que leur approche mérite d’être prise en considération. En somme, ce n’est pas à nous d’être toujours leader, mais c’est à nous peut-être de nous impliquer dans les initiatives des autres, d’apporter notre expérience.

Il faut être un peu plus humble, mais ne jamais perdre confiance, parce que les grandes valeurs que la France a toujours portées, c’est-à-dire la liberté, la dignité, sont des valeurs que l’on peut retrouver avec l’ensemble du monde.

 

 


Maurice Gourdault-Montagne 

Né à Paris en 1953, Maurice Gourdault-Montagne, après des études de Sciences politiques, de droit et de langues orientales, est entré en 1978 au Ministère des Affaires étrangères où il a effectué toute sa carrière, alternant des affectations à Paris et à l’étranger.

Il a exercé les fonctions notamment de porte- parole du Quai d’Orsay (1991-93), de Directeur de cabinet du Premier Ministre (1995-97), de conseiller diplomatique et Sherpa du Président de la République (2002-07) impliquant notamment les dialogues stratégiques avec l’Inde et la Chine, ainsi qu’à l’étranger notamment comme ambassadeur de France au Japon (1998-02), au Royaume-Uni (2007-11), en Allemagne (2011-14) et en Chine (2014-17). Enfin il été Secrétaire Général du Ministère Affaires étrangères (2017-19).

 


Références

Les autres ne pensent pas comme nous, Maurice Gourdault-Montagne, Bouquins Editions (13 novembre 2022), 404 p.

Maurice Gourdault-Montagne nous fait revivre les grands événements diplomatiques qui ont marqués la France de Mitterrand à nos jours. Plus que les mémoires d’un grand diplomate, cet ouvrage est celui de l’un des meilleurs connaisseurs des relations interna tionales de ces quarante dernières années. Acteur et expert de premier plan, l’auteur nous éclaire sur des enjeux stratégiques dont l’actualité ne cesse de faire irruption dans nos vies. Maurice Gourdault-Montagne est un homme de caractère. Sa vigueur intellectuelle donne…

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