« La solidarité internationale est l’affaire de toute la nation ».

Une interview avec Philippe Jahshan, président de Coordination Sud, par Alain Boinet. Sur le financement de la solidarité internationale suite à la crise du Covid-19.

Alain Boinet : Le CICID (Comité Interministériel de la Coopération Internationale et du Développement) du 8 février 2018 a décidé d’une augmentation de l’APD (Aide Publique au Développement) selon une trajectoire progressive pour atteindre 0,55% du PNB (Produit National Brut) de la France en 2022. Dans le contexte actuel de pandémie mondiale et de plan de relance, cet engagement sera-t-il bien tenu ?

Philippe Jahshan : Si l’on parle en termes de pourcentage, oui et sans doute dès cette année ! mais cela est dû à la contraction du RNB (Revenu National Brut). Aussi, il faudra parler surtout en termes de volumes. C’est bien sur un objectif de 15 milliards d’euros que l’on jugera de l’atteinte ou pas des engagements de mandature pré-COVID.

 

Lors d’une réunion récente avec Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avec Coordination Sud, celui-ci a affirmé que l’objectif était bien de sécuriser le cap budgétaire de l’APD en 2021 à hauteur de 0,51% du PNB ? Es-tu rassuré par ces propos ?

Le ministre s’est montré déterminé à sécuriser les moyens prévus pour l’APD et nous nous en félicitons. Mais nous allons plus loin. Nous pensons qu’on ne peut plus se suffire des engagements pré-crise. La donne a totalement changé et nous sommes entrés dans une rupture majeure et historique qui doit être traitée à la bonne hauteur.

 

Face à la pandémie du Covid-19, qui affecte en particulier les pays les plus fragiles, tu as déclaré récemment que « La France ne peut plus se contenter des objectifs préalablement établis ». En effet, les besoins de liquidités pour ces pays sont essentiels. Malgré un moratoire sur la dette, le dernier G-20 semble assez divisé et attentiste à ce sujet. Ne perd on pas un temps précieux ?

Absolument. Nous perdons un temps très précieux. Si l’on reprend les analyses d’Ester Duflo, elle soutient qu’il est bien moins coûteux économiquement, socialement et humainement, de produire de la dette remboursable sur des temps très longs, mais qui produise de la relance tout de suite – et donc de l’activité – plutôt que de laisser tomber dans des trappes de pauvreté des populations entières par manque d’investissement immédiat. Cela, en effet, produit du coût économique plus important à court et moyen terme, sans parler du coût social et humain. De fait, nos pays ont fait ce calcul là pour eux-mêmes. C’est le sens du plan de relance européen que la France a porté. Et pour certains, il reste même insuffisant.

Nous demandons que ce même raisonnement soit tenu pour les pays en développement. En révisant à la hausse les ambitions pré-crise en matière d’APD, en France, comme en Europe et au niveau de l’ensemble des bailleurs bi ou multilatéraux. Parce qu’il ne peut y avoir de relèvement ni de relance et de stabilité durable, sans l’intégration d’une part de solidarité internationale dans nos efforts nationaux.

Les estimations du coût humain, sanitaire, social et économique de la crise pour les pays en développement sont massives. Les Nations Unies avant l’été chiffraient autour de 500 milliards de dollars les besoins immédiats. Et la France d’ailleurs avait amorcé cette mobilisation. Le Président de la République en avait appelé au FMI pour débloquer 500 milliards de dollars de création monétaire internationale, et s’était engagé à ce que la part de la France (autour de 25 milliards) puisse être orientée vers les pays en développement. Cela, couplé à son engagement à l’annulation des dettes des pays les plus pauvres, constituait une feuille de route ambitieuse. Malheureusement, l’initiative auprès du FMI a été bloquée par les États-Unis, et le paiement de la dette a seulement été ajourné.

Aussi, si l’on fait le bilan aujourd’hui de la situation, nous constatons qu’aucun effort massif n’a été entrepris par aucun pays donateur. L’Union européenne et les pays du Nord globalement n’ont consacré aucun euro additionnel à l’APD. C’est très regrettable.

Assemblée Générale de Coordination Sud – 2019. Jean-Yves Le Drian et Philippe Jahshan. ®CoordinationSud

Le budget de l’Union Européenne pour la solidarité internationale est en retrait pour la période 2021-2027 suite au plan de relance de 750 milliards d’euros. Que faut-il en penser et peut-on espérer que les organisations multilatérales comme le FMI ou la Banque Mondiale viendront abonder les ressources indispensables par le transfert des vases communicants.

A ce jour, il n’y a aucune garantie pour cela. C’est sans doute le calcul de plusieurs pays donateurs, comme en France, de miser sur une relance mondiale à travers le FMI ou la Banque, mais comme je le disais précédemment, à ce jour, cela n’a pas fonctionné. Les égoïsmes nationaux prennent le dessus. Nous avons espéré que l’Union européenne prenne sa part et fasse bonne place à la solidarité internationale dans son plan de relance. La réalité des négociations notamment avec ceux qu’on a appelé les « frugaux », a été celle du sacrifice, notamment de cette part internationale du plan. Ce sont des calculs déplorables et de courte vue.

 

Quand on voit la situation au Liban ou au Mali, ou encore en Afghanistan, on se dit que la bonne gouvernance politique, économique et sociale est indispensable pour utiliser utilement toute aide extérieure. Qu’est-ce-que cela peut inspirer aux acteurs de la solidarité internationale ?

La variété des situations appelle à mesurer les solutions selon chaque contexte. Toutefois, si l’on se base sur ces trois pays, on peut utilement redire l’importance de ne jamais considérer la solidarité comme un objet externe ; c’est-à-dire pensé par celui qui aide, au bénéfice de celui qui doit être aidé.

En ce sens, comme dans nos propres pays, les véritables filets de résiliences et de développement se situent dans la vitalité de la société civile locale, de ses acteurs associatifs et de ceux qui créent et font l’activité économique, notamment sociale et solidaire. Ils se situent dans ce qui fonde la participation citoyenne et démocratique, et la proximité. Ils se situent dans les innombrables savoir faire locaux, souvent mal valorisés dans l’histoire du développement, parce que considérés de moindre valeur que les technologies du monde développé. C’est avec ces acteurs, et c’est dans ce qui permet de fabriquer des citoyens pleins, indépendants, qu’il faut investir l’aide internationale. C’est dans les acteurs qui bâtissent les véritables transitions démocratiques.

Pour les trois cas cités, on peut parfois se demander si l’essentiel des moyens a bien été consacré à cela. On sait combien l’aide est incriminée parce qu’elle peut nourrir ici et là de la corruption, et qu’elle a pu entretenir des régimes impotents au dépit du bon sens dans tant de pays. C’est sans doute vrai. Mais ce n’est pas le principe de l’aide ou de la solidarité qu’il faut condamner, mais bien les méthodes, les objectifs et finalités réelles de cette aide.

 

Vecteur et outil de la solidarité internationale, beaucoup d’ONG sont impactées par la situation, au risque de devoir réduire si ce n’est interrompre certains programmes d’aide pourtant cruciaux, au moment même où leur action est indispensable. Qu’attends-tu des pouvoirs publics comme mesure ?

Nous avons fait plusieurs propositions à ce sujet. Un certain nombre ont été prises en compte et je m’en félicite. Par exemple, celui de l’assouplissement des conditions et règles de cofinancement de l’AFD (Agence Française de Développement) pour les programmes de l’année 2020 ; la garantie du maintien des volumes et subventions aux programmes en cours, même dans le cas d’arrêt ou de retard d’exécution ; ou encore l’accès des ONG à l’instar de l’ensemble des associations, aux mesures d’aide à l’économie générale du pays : le report de charges, l’accès aux mesures de chômage partiel, l’accès au prêt garanti par l’État etc.

Enfin, suite à notre rencontre avec Jean Yves Le Drian fin mai dernier, nous avons obtenu un financement exceptionnel additionnel de 20 millions d’euros pour les projets d’aide humanitaire et de développement des ONG françaises. C’est un effort important dans un budget d’APD à moyens constants. Mais ce sont plus de 140 ONG françaises qui ont répondu à l’appel du ministre au travers de Coordination SUD, et pour un total de 449 projets représentant un budget total de plus de 272 millions d’euros. Nous avons ainsi fait la preuve de l’extraordinaire vitalité du secteur malgré la crise, et de sa capacité en deux semaines, à mobiliser et produire des propositions d’actions auprès de l’État.

J’espère que cela contribuera à transformer un peu plus, la perception que peuvent encore avoir les autorités, du rôle, de la capacité et de l’efficacité des ONG françaises.

Mais au-delà de ces mesures, nous avions aussi appelé à un soutien exceptionnel au mécénat et à la générosité du public, notamment par un accroissement de la défiscalisation du don à 75% pour le dernier semestre de l’année, si essentiel notamment à l’approche des fêtes de fin d’année. Je regrette que cette demande ait été rejetée par le gouvernement lors du débat parlementaire sur le 3è rectificatif budgétaire de juin dernier.

Je regrette aussi qu’à ce stade, aucune mesure de soutien structurel n’ait vu le jour pour combler les pertes en frais de fonctionnement des associations. Les ONG en particulier ont des ressources très diversifiées. Elles sont fortement soutenues par la générosité du public et par le mécénat. Les estimations sur ce point sont mauvaises pour la fin de l’année, et probablement pour 2021. Les moyens perdus ne se récupèrent pas. Ce sont autant de cofinancements que les ONG ne pourront pas honorer y compris auprès de bailleurs publics qui auraient maintenus leurs soutiens.

Remise des recommandations de la société civile aux pays
du G7 à Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères dans le cadre du sommet du C7 – Paris, le 1er juillet 2019. ®CoordinationSud

Lors de votre entretien avec Jean-Yves Le Drian vous avez parlé de la LOP (Loi « développement solidaire ») pour le développement international et celui-ci en a annoncé sa relance. Quand cela pourrait-il intervenir et quels sont les enjeux pour toi.

Le calendrier n’est pas précisé encore. Nous espérons une relance du projet pour cet automne. Le ministre a parlé d’une relance dès septembre et le CESE (Conseil Économique Social et Environnemental) a déjà été saisi d’un projet rectifié suite à la crise du Covid. Aussi, cela confirme que le processus reprend. C’est tant mieux.

Cette loi, pour nous chez Coordination Sud, doit incarner l’engagement politique de la France à bâtir un monde moins inégalitaire, sans pauvreté et plus écologique. Elle doit consacrer les engagements de notre pays à la mise en œuvre des engagements de l’accord de Paris sur le Climat et des ODD (Objectif de Développement Durable), et en ce sens, elle doit se donner les moyens de garantir une meilleure cohérence entre les politiques publiques domestiques et la politique de développement international. Elle doit inscrire résolument dans les textes les engagements de la France pour la promotion et la défense des droits humains et de l’égalité entre femmes et hommes. Cette loi doit également affirmer l’engagement de notre pays dans la défense du droit international humanitaire et de l’ensemble des principes humanitaires tant bafoués aujourd’hui sur tant de terrains.

Nous pensons également que la loi doit consacrer le rôle essentiel de la société civile et des associations de solidarité internationale tout particulièrement. La reconnaissance de leur droit d’initiative, issu de la liberté associative consacrée par notre Constitution ; et par conséquent, la place et le rôle du citoyen dans l’exercice de cette solidarité internationale de la France.

En somme, nous disons que la politique de développement n’est pas que l’affaire de l’exécutif. Mais cela doit être l’affaire de la nation tout entière. Et la loi doit l’incarner.

Enfin, évidemment, nous attendons que la loi confirme une dimension programmatique budgétaire, projetant à 2025 l’ambition d’atteindre 0.7% de notre RNB, et fixant à cette échéance les paliers précis pour y parvenir. Le Président de la République, dans son allocution sur la relance qu’il souhaite, a affirmé que toutes les politiques publiques devaient se bâtir sur le temps long. La politique de développement est par excellence une politique du temps long. Il serait incompréhensible que la programmation adoptée en 2021, s’arrête seulement à l’échéance du quinquennat.

 

Comment souhaites-tu conclure ?

En te remerciant ! Et en formant le souhait que la crise que nous traversons, qui constituera probablement une rupture majeure dans l’histoire de ce siècle, soit l’opportunité d’un monde meilleur : c’est-à-dire le déclic pour accélérer les transformations sociales, écologiques et démocratiques qui sont à l’œuvre un peu partout et pour répondre mieux aux aspirations citoyennes à plus de participation et de considération.

Jean Yves Le Drian exprimait, au printemps dernier, ses craintes que le monde de demain ne soit pire que celui d’avant ; il n’avait sans doute pas tort.  Faisons donc en sorte que cela ne soit pas le cas ! Et quel meilleur levier que la solidarité internationale pour cela ?

 

Qui est Philippe Jahshan ?

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po) avec une spécialisation dans les Relations internationales et les métiers du développement, Philippe Jahshan s’est engagé dans les ONG et notamment à Solidarité Laïque depuis 2002. Après y avoir occupé plusieurs fonctions de chef de projets, il est devenu en 2009 le délégué aux actions internationales, puis en 2016 le délégué aux Relations extérieures.

 

Parallèlement, Philippe a exercé plusieurs mandats dans des collectifs de la solidarité internationale : coordinateur du Réseau Euromed France (2005-2008), administrateur (à partir de 2006) puis président du F3E (2010-2012) et administrateur de Coordination SUD depuis 2010.

Au sein de Coordination SUD, Philippe Jahshan s’est particulièrement investi sur les questions européennes. Référent Europe de Coordination SUD, il a représenté Coordination SUD au sein de Concord, dont il a co-présidé le Forum Politique (Policy Forum) entre 2011 et 2012, et en a été le représentant au Forum politique pour le développement de la Commission Européenne jusqu’en 2015.

Elu au Bureau de Coordination SUD en 2012, il y a exercé les fonctions de trésorier puis de vice-président. Depuis janvier 2015, Philippe Jahshan est Président de Coordination SUD (ré-élu pour un second mandat de trois ans en décembre 2017). Il est membre du Conseil National pour le Développement et la Solidarité Internationale, et de son Bureau au titre du collège ONG. Il siège au Conseil d’administration de l’AFD. Depuis novembre 2015, il est membre du Conseil Economique, Social et Environnemental, dans le groupe des associations. A ce titre, Philippe Jahshan a été rapporteur au Cese d’un avis sur la Coopération française dans le cadre de de l’agenda 2030 du développement durable.

Enfin, en octobre 2016, il est élu Président du Mouvement Associatif (la coordination des collectifs associatifs français).

Global Humanitarian Assistance report 2020 – les chiffres clés

Le Global Humanitarian Assistance Report est publié depuis maintenant 20 ans par Development Initiatives.

Grâce à des données précises et nombreuses, il dresse un tableau détaillé du financement de l’aide humanitaire internationale. Vous retrouverez ici un résumé des 4 chapitres de ce rapport.

Bonne lecture !

Ressources

Vous trouverez ici l’accès au PDF du rapport complet de Development Initiatives.

Nous vous conseillons de visualiser le résumé interactif du GHAR 2020, en cliquant ici.

Vous retrouverez les résumés des GHAR 2018 et 2019 sur le site de Défis Humanitaires, dans la rubrique « Études« .

Chapitre 1: Population et Crises

Ce premier chapitre donne une image globale de l’étendue de la pauvreté dans le monde. Il établit un lien entre ce phénomène et les pays qui connaissent une crise prolongée.

Les auteurs mettent l’accent sur le genre, affirmant que « les femmes sont souvent touchées de manière disproportionnée par les crises humanitaires ». Il est toutefois difficile d’accéder à des données sur les dépenses liées à l’aide spécifiques à chaque sexe. Cela entrave notre capacité à évaluer la mesure dans laquelle « les femmes et les filles sont touchées par les crises humanitaires ». Selon les chiffres existants, « l’APD1 relative à la violence fondée sur le sexe (Gender-based violence) a augmenté progressivement depuis 2016″. Elle ne représente toutefois que 0,7 % de l’APD totale.

Les données du rapport permettent de cartographier les personnes touchées par les crises et ayant besoin d’une aide humanitaire. Les auteurs estiment que 215,6 millions de personnes vivant dans 69 pays ont besoin d’une aide humanitaire. 57% d’entre elles vivent dans 10 pays. Sur ces 10 pays, seuls 4 font partie des « 10 pays recevant les plus gros volumes de financement dans le cadre des appels de l’ONU ».

« 215,6 millions de personnes vivant dans 69 pays ont besoin d’une aide humanitaire »

Chapitre 2 : Assistance Humanitaire Internationale

Baisse de l’aide humanitaire internationale pour la première fois depuis 2015

« En 2019, le total de l’aide humanitaire internationale des gouvernements et des institutions de l’UE et les contributions estimées des donateurs privés ont diminué de 1,6 milliard de dollars US pour atteindre 29,6 milliards de dollars US ». Il s’agit d’une baisse de 5 %, qui fait suite à 4 années de croissance. Cette forte diminution est principalement due à « une baisse des financements des gouvernements et des institutions de l’UE, qui ont diminué de 8 % ».

A l’inverse, les appels à donation des Nations unies ont augmenté de 5 %, et les besoins satisfaits sont passés de 60 % à 64 % en 2019.

Le volume de l’aide internationale fournie par les 20 plus grands donateurs a diminué en 2019. En effet, depuis 2014, l’augmentation des dons ralentit d’année en année. Cette tendance a été interrompue en 2018 suite aux contributions exceptionnelles des Émirats arabes unis (EAU). Ces derniers ont augmenté leur contribution de 1,8 milliard de dollars US en 2018, mais l’ont réduite de 1,5 milliard de dollars US l’année suivante. En conséquence, les contributions régionales du Moyen-Orient et du nord du Sahara ont diminué de 44 % en 2019.

À l’échelle régionale, seule l’Europe a légèrement augmenté ses contributions de 1,9 %. Cela est dû principalement à « une forte augmentation de l’aide humanitaire internationale du Royaume-Uni, qui a augmenté de 24 % ».

Enfin, les auteurs notent le rôle important des donateurs privés, dont les contributions « ont constamment représenté un peu plus d’un cinquième de l’aide humanitaire internationale totale ».

« Pour la première fois depuis 2012, « le volume de l’aide internationale fournie par les 20 plus grands donateurs a diminué »

Les plus grands bénéficiaires, un groupe stable, marqué par les crises prolongées


Cette infographie, qui parle d’elle-même, montre les dix plus grands bénéficiaires de l’aide humanitaire internationale en 2018.

A retenir :

  • Pour la première fois en sept ans, la Syrie n’a pas reçu la plus grande quantité d’aide.
  • L’augmentation de l’aide au Yémen est due aux donateurs du Moyen-Orient : « En 2017, 29% du financement total du Yémen provenait de ces deux donateurs [EAU et Arabie Saoudite]. En 2018, cette proportion est passée à 69% ».
  • Les principaux bénéficiaires sont un groupe relativement stable, car la plupart d’entre eux connaissent une crise prolongée.
  • En dehors des dix plus grands bénéficiaires, le Bangladesh, la République démocratique du Congo, le Tchad et le Niger ont connu une augmentation importante des fonds reçus.

Finalement, ce chapitre se concentre sur l’APD ciblée sur la réduction des risques liés aux catastrophes. L’aide humanitaire internationale pour la réduction des risques liés aux catastrophes gagne en importance car « le changement climatique est susceptible d’avoir (…) des répercussions profondes et durables sur la vie des gens ». Il semble que cette APD spécifique soit bien ciblée sur les pays présentant un risque « très élevé » ou « élevé » de catastrophe naturelle. L’aide humanitaire internationale spécifique à la réduction des risques ne représente toutefois qu’une faible proportion de l’APD totale, variant entre 0,5 % et 1,7 %.

« Le changement climatique est susceptible d’avoir (…) des répercussions profondes et durables sur la vie des gens »

Chapitre 3 : Financer de manière efficace et efficiente

La réponse humanitaire internationale totale en 2018 s’élevait à 31,2 milliards de dollars US. Les canaux d’acheminement de cette aide n’ont pas beaucoup changé depuis 2017. Les gouvernements donnent principalement aux agences multilatérales (62 %), tandis que les donateurs privés continuent de donner en majorité aux ONG (89 %, ce qui représente 56 % du financement total des ONG). Si l’on tient compte à la fois des gouvernements et des donateurs privés, « le financement des ONG (…) en proportion de l’aide humanitaire internationale totale est passé de 35 % en 2017 à 30 % en 2018 ».

Une diminution importante du financement direct aux acteurs locaux et nationaux

Les données sur les bénéficiaires des fonds alloués à l’aide humanitaire internationale sont peu accessibles. En effet, « au-delà du financement aux bénéficiaires de premier niveau, il y a toujours un manque de données sur les transactions ultérieures », ce qui rend difficile l’analyse de l’efficacité et de l’efficience des dépenses d’aide.

Les données analysées par Development Initiatives, notamment celles de l’OCHA FTS2, montrent que le financement direct aux acteurs locaux et nationaux a été largement réduit en 2019 . On constate ainsi, sur le schéma ci-dessus, une diminution, tant en proportion qu’en volume, du financement direct aux acteurs locaux et nationaux.

Les fonds communs des Nations unies, qui offrent une option de financement flexible et géré à l’échelle des pays dans le cadre des Country-based pooled fund (CBPF), ont augmenté de 25 % en 2019. Toutefois, cette accroissement est principalement dû à une hausse de 55 % du financement du Fonds central d’intervention pour les urgences humanitaires (CERF) et non des CBPF.

« Les ONG reçoivent plus des deux tiers des fonds alloués par les CBPF », cependant 65 % des fonds du CBPF alloués aux ONG visent les ONG internationales, tandis que 35 % visent les ONG locales et nationales. Les CBPF (Country-based pooled fund) sont une source importante de financement pour les acteurs locaux et nationaux, mais ils « restent une petite partie de l’aide humanitaire totale, ne représentant que 4 % du total des contributions des donateurs publics en 2019″. Il existe également de grandes différences entre les fonds communs par pays : par exemple, « le Fonds humanitaire pour l’Irak a alloué 0,9 % de son financement aux ONG locales et nationales, tandis que le Fonds humanitaire pour les territoires palestiniens occupés en a alloué 36,9 % ».

Les « quality fund », une option plébiscitée lors du Grand Bargain mais encore peu utilisée

La dernière partie de ce chapitre se concentre sur les « financements de qualité » (« quality fund »), qui englobent les financements non affectés et pluriannuels. Alors que les financements pluriannuels ont largement augmenté, « la part des financements non affectés par rapport au financement total n’a cessé de diminuer depuis 2015 » et son volume est tombé en 2019 en dessous des niveaux de 2015. Une forte augmentation a cependant été constatée en ce qui concerne l’utilisation de l’aide en espèces et par bons (cash and voucher assistance), dont le volume a augmenté régulièrement depuis 2015.

En 2016, lors du Sommet Humanitaire Mondial, les cinq plus grands donateurs et les six plus grandes agences des Nations Unies avaient signé un document de 51 décisions pour rendre l’aide plus efficace. C’est ce qu’on appelle le « Grand Bargain », qui compte aujourd’hui 61 signataires (24 États, 11 agences des Nations Unies, 5 organisations intergouvernementales et de la Croix-Rouge et 21 ONG). L’amélioration de la traçabilité et de la flexibilité des fonds alloués étaient des points majeurs de ce rapport. Or, les auteurs, ici et plus loin dans le rapport, montrent bien la difficulté d’accès à des données sûres et comparables, ainsi que l’absence de flexibilité des fonds débloqués. Il est difficile, suite à la lecture de ce rapport de conclure à une bonne avancée, de la part des États et des bailleurs internationaux, sur les points soulevés lors du Grand Bargain.

Lire plus sur le Grand Bargain, c’est ici, sur Défis Humanitaires.

Chapitre 4: Financement de crise pour la réponse à la pandémie de Covid-19

« D’ici la fin juin 2020, 3,8 milliards de dollars US ont été déboursés pour la Covid-19 ».

La Covid-19, pandémie aux multiples conséquences, impacte  négativement l’aide internationale humanitaire

Ce dernier chapitre analyse le financement de la réponse à la pandémie de Covid-19. Alors que les besoins et les demandes de fonds ont largement augmenté en raison de la pandémie, les ressources, y compris l’APD, ont diminué. En effet, « le total des besoins de financement de l’appel humanitaire de l’ONU pour 2020 a déjà atteint 37,7 milliards USD, soit 25 % de plus qu’en juin 2019 ». En parallèle, les ressources, telles que les investissements étrangers directs, le tourisme, les transferts de fonds, etc., diminuent en raison de la crise économique provoquée par la pandémie.

Development Initatives a calculé que « l’APD totale pourrait passer de 153 milliards USD en 2019 à 143 milliards USD en 2020, au mieux (…) Au pire, l’APD totale pourrait tomber à 139 milliards USD en 2020 avant de retomber à 134 milliards USD (soit une réduction de 12 %) en 2021 ». Ces projections risquent d’affecter gravement les pays, car « l’APD représente plus d’un quart de l’ensemble des dépenses publiques pour un tiers des pays du Plan mondial de réponse humanitaire (PMH) ».

En juin 2020, 20 % des 37,7 milliards de dollars de financement de l’appel humanitaire de l’ONU avaient été atteint, « avec la même proportion, en moyenne, de besoins atteints pour l’appel Covid-19 et pour d’autres appels humanitaires » – les donateurs n’ont pas donné la priorité à la réponse de Covid-19 face à d’autres crises. Bien qu’il soit un peu moins élevé que les 23% des besoins satisfaits en juin de l’année dernière (2019), il est supérieur en volume de 578 millions de dollars US.

La distribution de l’aide a varié par rapport aux années précédentes, une proportion plus faible étant directement allouée aux pays et « un sixième des allocations totales allant aux services de soutien mondiaux ».

Répartition du financement total des appels liés/non liés au Covid-19
2020 – not Covid-19 related 2020 – Covid-19 related
Directly to countries’ plans 83% 74%
Support services 17%
Regional Response plans 17% 8%

Qui donne et à qui ? Les principaux donateurs de la riposte contre la Covid-19 sont les mêmes que ceux fournissant le plus grand volume d’aide humanitaire en 2019

Quant aux donateurs, on retrouve les mêmes acteurs majeurs : « les trois donateurs qui ont fourni les plus grands volumes d’aide humanitaire internationale en 2019 sont les principaux donateurs de la réponse à la pandémie de Covid-19 », à savoir les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni. A eux trois, ils ont fourni 44 % du total des subventions des donateurs publics à la riposte de la pandémie de Covid-19.

L’aide humanitaire internationale pour le Covid-19 est principalement acheminée par les agences des Nations unies : « Au 24 juin 2020, près des trois quarts de l’aide humanitaire internationale totale pour la riposte à la crise du Covid-19 étaient acheminés par des organisations multilatérales ».

92 % de cette aide est allée à quatre agences des Nations unies, à savoir :

  • L’Organisation mondiale de la santé (38% des financements accordés aux agences des Nations unies et autres organisations multilatérales)
  • Le Fonds international d’urgence pour l’enfance des Nations unies (24%)
  • Le Programme alimentaire mondial (17%)
  • Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (13 %).

En comparaison, les ONG ont reçu moins que d’habitude, avec « seulement 5,1 % de l’aide humanitaire internationale totale pour la Covid-19 – contre une moyenne de 19 % dirigée vers les ONG et les OSC par les gouvernements entre 2014 et 2018 ».

La Covid-19, que retenir du financement de cette crise ?

Pour terminer cet article sur une note positive, s’il y a un aspect bénéfique à retenir de cette crise sanitaire, c’est la plus grande flexibilité de financement imposée aux bailleurs. Les agences de l’ONU ont publié de nouvelles lignes directrices en matière de flexibilité, favorisant la reprogrammation des financements existants, l’allègement du processus de négociation et de décaissement et la simplification des processus de demande de fonds et de reporting. Ces aspects sont conformes à la volonté du Grand Bargain d’accroître la flexibilité du financement. La question reste de savoir si ces nouvelles façons de faire dureront au-delà de la pandémie ?

 

Madeleine Trentesaux

[1] APD – Aide Publique au Développement, traduction d’Official Development Assistance, ODA

[2] OCHA-FTS – Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (UN) Financial Tracking System – système de suivi du financement de l’aide humanitaire internationale