Le Triple Nexus à l’épreuve du terrain : humanitaire-développement-paix.

Dans cet article, Sonia Rahal, directrice adjointe au Sahel et lac Tchad basée à Dakar pour l’ONG humanitaire Solidarités International, présente la position qu’elle a exposée durant la Conférence Nationale Humanitaire du 17 décembre à Paris dans le cadre de la table-ronde intitulée « Nexus humanitaire – développement – Paix ».  Cette table ronde réunissait des représentants de l’OCDE, de l’AFD, du HCR, de la Commission Européenne (EPLO), de l’ONG ENDA au Mali et de Solidarités International.

Rappelons ici que si le double nexus a été mis en avant lors du 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016 à Genève, le triple nexus ajoute la question spécifique de la paix et donc de la sécurité et des militaires et provoquent de nombreux débats comme cet article en témoigne.


Concept en vogue mais qui cache des débats de longue date, le nexus répond avant tout à un constat. Le constat que les personnes en situation de crise n’expérimentent pas des réalités compartimentées mais ont à la fois des besoins conjoncturels d’assistance humanitaire et des besoins structurels de développement.

Les crises prolongées sont devenues la norme

Ce constat est d’autant plus pertinent dans les contextes fragiles ou de crise prolongée caractérisés par une violence épisodique, des déplacements multiples et des désastres climatiques ou sanitaires. Aujourd’hui, les crises prolongées sont la norme : deux tiers de l’aide humanitaire sont ainsi destinés à des crises au long cours dont la durée moyenne est de 7 ans[i]. L’un des principaux défis rencontrés par les acteurs de l’aide humanitaire dans les crises prolongées est que l’action humanitaire seule ne peut répondre à tous les besoins des populations. Faute d’efforts de développement suffisants dans ces contextes fragiles, les humanitaires ont souvent dû étirer leurs mandats et aller parfois au-delà de leur expertise initiale pour combler des gaps.

Le Nexus et la réforme

Le Nexus s’inscrit aussi dans un débat plus large de réforme des Nations Unies. Le Sommet Humanitaire Mondial en 2016 exhorte ainsi à transcender le fossé entre humanitaire et développement et à intégrer les acteurs de la paix. Cette nouvelle manière de travailler (New Way Of Working) défend ainsi une vision où les acteurs humanitaires, de développement et de paix travaillent de concert vers des résultats collectifs, sur la base de leurs avantages comparatifs et en fonction de la spécificité du contexte.

Goundam, région de Tombouctou, Mali. L’association Solidarités International est présente au Mali depuis 2012 et travaille au plus proche des populations. / ©Solidarités International

La question clivante du pilier « Paix »

Pour bon nombre d’ONG, notamment les ONG à mandat multiple, l’intégration du développement est nécessaire et la question n’est pas de savoir s’il faut lier efforts humanitaires et de développement mais plutôt quand et comment. Par contre, la réserve des humanitaires est grande quand il s’agit d’intégrer le troisième pilier de la paix en vue du triple nexus dont la définition et l’opérationnalisation sont sujets à débat. Ce troisième pilier est ainsi appréhendé de manière très différente selon les acteurs : si pour les États et les militaires, le pilier paix est perçu sous le prisme sécuritaire comme impliquant des mesures politico-militaires ; les communautés et la société civile l’appréhendent comme une absence de violence et une forme de paix sociale. Difficile d’envisager des synergies entre acteurs humanitaires, du développement et de la paix, quand le flou demeure sur la définition.

Le risque de compromettre les principes humanitaires

Bien que bon nombre d’ONG aient intégré le principe de « Ne pas nuire », les approches sensibles au conflit ou des projets de cohésion sociale, peu d’entre elles considèrent avoir un mandat de construction de la paix. La crainte que les principes humanitaires se dissolvent dans le triple nexus au profit d’un agenda politique de sécurisation et stabilisation n’est pas sans fondement.

Ainsi, au Mali, où le débat autour du triple nexus a été vif, les ONG soulignent une pression constante de la part des militaires et des politiques pour abandonner toute forme d’indépendance. Nous avons ainsi vu des bailleurs demandant à ce que des évaluations de besoins soient conduites par des forces militaires ou réclamant plus de renseignement dans les rapports de projet ou encore une représentation diplomatique appelant les ONG à supporter un contingent militaire afin de favoriser son acceptation par les populations. Ce mélange des genres est extrêmement préjudiciable à l’action humanitaire et à la sécurité des humanitaires et des populations civiles. Rappelons qu’au Mali, il y a eu 55 enlèvements d’humanitaires en 2020 par des groupes armés non étatiques. Ceci est révélateur d’un climat de suspicion envers les humanitaires.

Goundam, région de Tombouctou, Mali / ©Solidarités International

Les principes humanitaires de neutralité, indépendance et impartialité ne sont pas seulement un cadre théorique et idéologique. Ils guident nos politiques et procédures, ils reflètent également des engagements pris par les États comme le Consensus Européen sur l’Aide humanitaire adopté par l’Union européenne. Le respect des principes humanitaires garantit surtout notre accès humanitaire en nous permettant d’être perçu comme un acteur neutre, indépendant et impartial et de négocier l’accès aux populations dans des contextes souvent hautement volatiles.

Recommandations

Garantir une distinction entre les mandats des différents acteurs :

Il est crucial de distinguer les opérations militaires des opérations humanitaires et civiles afin de garantir l’espace humanitaire et les principes humanitaires. L’aide humanitaire ne doit pas être utilisée au profit d’un agenda politique ou sécuritaire et doit être uniquement déployée en fonction des besoins des populations.

Cela n’empêche pas le dialogue entre acteurs humanitaires et acteurs militaires : il faut renforcer la coordination civilo-militaire lors des rencontres avec un absentéisme important ou un niveau de représentation inadéquat. Ces interactions entre acteurs civils et militaires sont fondamentales dans les situations d’urgence humanitaire, chacun dans son rôle et ses responsabilités. Il faut aussi renforcer les formations pour que les acteurs militaires soient sensibilisés au Droit International Humanitaire (DIH) et aux principes humanitaires.

Il faut aussi être très prudent quant aux activités civilo-militaires des forces armées qui visent à gagner l’acceptation des populations telles que les Quick Impact Project (QIP) qui peuvent se confondre avec les actions des humanitaires. Les ONG plaident pour que ces activités soient des projets liés aux infrastructures plutôt que des distributions de vivres ou de médicaments, pour éviter une duplication d’aide et une confusion des rôles. Enfin, les forces militaires doivent toujours communiquer en amont sur ces activités, ce qui n’est pas toujours le cas.

Opérations Barkhane, Mali.

Adapter les mécanismes et instruments de financement :

Les crises prolongées ont exacerbé les besoins humanitaires et parfois impacté négativement les gains du développement. Nous faisons face à des besoins à grande échelle dans des contextes où les infrastructures et les services publics sont faibles ou absents. Au Sahel, où 24 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire, les plans de réponse humanitaires sont financés à moins de 50%. Il faut donc adapter les instruments et mécanismes de financement pour opérer dans des contextes fragiles et nous avons besoin de financement multi-annuel et flexible. Il faut aussi que les bailleurs puissent traduire en pratique l’ambition du double nexus. Bien qu’il y ait eu des initiatives dans ce sens (Commission Européenne avec ECHO, DEVCO et les contrats cadres, crisis modifier pour les financements américains d’USAID), il faut un dialogue renforcé et concerté entre bailleurs humanitaires et de développements qui travaillent encore très souvent en silos ainsi que des instruments et mécanismes de financement plus souples. Pour autant, il faut s’assurer que les budgets d’aide au développement et d’aide humanitaire restent séparés et indépendants pour éviter toute politisation de l’aide humanitaire.

S’assurer de la participation de la société civile :

Les sociétés civiles locales jouent un rôle clé dans la réponse aux besoins humanitaires et de développement en travaillant vers cet objectif de « Ne laisser personne derrière ». Le risque de centraliser la prise de décision à travers l’approche suggérée par les Nations Unies dans la Nouvelle manière de travailler (New Way Of Working, NWOW) à travers les objectifs conjoints est de ne pas refléter la voix des populations dans une approche top-down. Toute approche nexus doit donc inclure la participation de la société civile et des acteurs locaux à toutes les phases du cycle du projet de l’élaboration à la mise en œuvre et au suivi de projet. Travailler avec des acteurs locaux qui sont présents avant, pendant et après la crise augmente la probabilité que les objectifs de court et long terme soient atteints.

Le débat autour du Nexus a le mérite de faire réfléchir ensemble acteurs humanitaires, de développement et militaires à ces défis de l’aide et de la paix dans des crises prolongées. Il permet de réaffirmer également la nécessité que les acteurs de développement s’engagent dans ces contextes fragiles et que les mécanismes et instruments de financement s’adaptent aux réalités du terrain. Enfin, dans un contexte grandissant de politisation de l’aide, il est fondamental de rappeler que le respect des principes humanitaires est conditionnel à toute action humanitaire, et d’œuvrer dans ce sens.

Sonial Rahal

Directrice des Opérations adjointe au Sahel et Lac Tchad

Solidarités International

[i] Namitha Sadanand and Estefanie Hechenberg, Sphere Standards in Protracted Crises, A case study of DRC and Haiti, 2017

Qui est Sonia Rahal ?

Sonia Rahal a rejoint l’ONG Solidarités International en Janvier 2020 en tant que Directrice du bureau régional de Dakar. De 2015 à 2020, elle a effectué de nombreuses missions humanitaires avec l’ONG Save the Children dans divers contextes tels que le Sahel, la crise syrienne au Liban et la crise Ebola en Afrique de l’ouest.

Avant de rejoindre le secteur humanitaire, elle a travaillé plusieurs années dans le développement en Afrique de l’ouest, dans le secteur de la microfinance. Elle est titulaire d’un Master de l’Université Paris V en Droit et Politiques du Développement et d’un Bachelor en Economie et Politique de l’Université de Montréal.

 


Pour en savoir plus sur la CNH :

Sécurité et développement dans le Sahel : un livre pour comprendre … et pour agir.

Pierre Brunet fait un résumé riche et clair de l’ouvrage Sécurité et développement dans le Sahel, paru aux éditions Harmattan, sous la direction de Peer de Jong.

Les éditions de L’Harmattan[1] ont publié un ouvrage synthétisant, en un nombre de pages digeste, les interventions, analyses et réflexions échangées, à l’occasion du colloque « Sécurité et développement dans le Sahel, du concept à la réalité ». Cet évènement était organisé par l’institut Themiis et l’association Europe-Mauritanie, au siège parisien de l’UNESC0 le 1er octobre 2019.

Assez souvent, ce type de compte-rendu ou minutes de colloque relève du pensum aride, complexe, s’adressant à un lectorat étroit d’universitaires ou de spécialistes. Cela n’est pas la cas de ce livre, qui se lit comme une analyse à plusieurs voix mais fluide, homogène, cohérente et surtout claire  Mêlant état des lieux, diagnostics concrets, exemples parlants, vision globale et présentation du « champ du possible » en termes de solutions à un problème déjà trop avancé quant à cette région du Sahel, il tente de répondre à cette question : comment lutter contre l’insécurité protéiforme qui ronge les pays de la zone, tout en construisant, simultanément, les moyens d’offrir un avenir à la fois aux victimes et au acteurs de cette insécurité (souvent les mêmes…) ?

Le continuum développement – sécurité, une révolution copernicienne pour les penseurs européens

Par ailleurs, ce livre se place en contrepoint – ou en écho – de l’essai « Africanistan » de Serge Michailof, que j’avais eu, aussi, l’occasion de chroniquer pour Défis Humanitaires. Dans son ouvrage, Serge Michailof insistait sur la nécessité pour les « développeurs » au sens large « d’oser » s’engager dans la construction d’outils assurant la sécurité à long terme, outils sans lesquels tous les efforts de développement se perdent dans les sables… Et dans le livre de L’Harmattan, c’est bien souvent le constat de la nécessité « d’oser » s’engager dans la construction d’un développement pérenne, viable et capable de répondre aux immenses attentes d’une population déstabilisée par de nombreux chocs simultanés (dont par exemple, au-delà de l’insécurité, le changement climatique), population jeune et à la croissance démographique exponentielle, qui est affirmée. Et ceci souvent par des militaires ne négligeant pas, loin s’en faut, la nécessité du combat militaire, sur le terrain, face aux nombreux groupes armés profitant de la désagrégation, de la disparition ou de l’abandon de l’état et de ses services dans des régions immenses… Sans perspectives de développement, aucune victoire militaire n’assurera de réel changement sécuritaire à long terme…

Distribution de CASH, Mali, 2017 / ©Solidarités International

Ce « continuum », pour utiliser un terme à la mode, entre développement et sécurité, comme l’écrit le général de division mauritanien Ould Sidi Mesgharou, est une révolution copernicienne pour nombre de penseurs européens du développement qui, pendant longtemps, n’ont voulu voir et théoriser que le continuum entre développement et démocratie, qui semblait être naturel et d’une certaine façon se suffire à lui-même.

Mais il n’y a pas que les développeurs européens qui ont été remis en question dans leur approche, par l’apparition et la montée de l’insécurité au Sahel. Comme le souligne dans son introduction Maman Sambo Sidikou, Secrétaire exécutif du G5 Sahel, « Le terrorisme est relativement nouveau au Sahel et nous a pris de court ».  Tirant les conséquences de cette « surprise stratégique », le même Maman Sambo Sidikou conclut son propos en affirmant la nécessité, pour le G5 Sahel mais pas seulement, aussi pour les responsables africains et européens au sens large impliqués dans la résolution de la situation, de mener une action pertinente, efficace et tangible, ce qui implique « d’agir différemment et de sortir de sa zone de confort ».

Une contradiction à résoudre entre les attentes sécuritaires et celles des populations

Cette action efficace, intervenant aussi bien, et en synergie, dans le champ du militaire que de l’institutionnel et du développement, implique un certain nombre de prérequis que je citerai en conclusion, mais il présuppose déjà, comme le précise encore Maman Sambo Sidikou, de trancher – ou à minima d’arbitrer clairement – entre les attentes sécuritaires, quant à cette région du Sahel, des alliés occidentaux des pays africains… et les attentes des populations qui y vivent… Les premiers, au-delà de la lutte antiterroriste, attendent des forces de défense et de sécurité des pays au Sahel qu’ils « sécurisent les frontières », c’est-à dire « empêchent la mobilité internationale des migrants vers le Nord », tandis que les populations vivant sur le trajet de ces derniers subsistent aujourd’hui, en grande partie, de cette migration, qui consomme et nourrit l’économe locale, tout au long du trajet… Peer de Jong, Vice-président de l’institut Themiis, parle même, dans son intervention, « d’une situation qui a fini par générer une profitable économie du désordre dont les intérêts croisés amènent progressivement à un état de guerre sans fin »…

Contradiction à résoudre, donc, d’autant plus que les besoins et l’attente économique de la population au Sahel sont vertigineux…

Vertigineux, car la croissance démographique au Sahel – comme l’avais déjà démontré Serge Michailof dans son ouvrage – est explosive. Franck Galland, intervenant pour le cabinet d’ingénierie-conseil ES qu’il dirige, rappelle les chiffres : la population des pays du G5 Sahel doublera dans les vingt prochaines années. A titre d’exemple, le Niger, qui avait 3,5 millions d’habitants en 1960, en a 20 millions aujourd’hui, en aura 35 à 40 en 2035 et plus de 50 millions en 2050… Comme l’affirme Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) « L’explosion démographique n’est pas un problème dans l’absolu mais de facto, elle accentue tous les problèmes, à commencer par les besoins de service de base des populations, déjà difficilement couverts ». Si l’on ne prend que le besoin premier de l’accès à l’eau, Franck Galland rappelle que 150 millions de Sahéliens sont d’ores et déjà confrontés à d’immenses défis sur cette question, avec une disponibilité en eau par habitant qui a diminué de plus de 40 % au cours des vingt dernières années. Quant à « l’attente économique » en elle-même, le constat est presque pire : Alain Antil explique que les économies de la zone n’ont que la capacité de créer, en termes de bons emplois, même pas 10 % des besoins annuels des nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Site de transit, OIM, Cameroun, 2014 / ©Solidarités International

« La guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence »

Une partie déterminante du malheur rongeant la région tient, selon beaucoup d’intervenants, à une forme de renoncement, d’aveuglement ou d’évitement, de la part de nombre des responsables politiques au pouvoir. Alain Antil déclare que « tout le monde fait semblant de croire que les appareils sécuritaires, et par extension les états, gouvernent leur territoire »… Pour illustrer cette « absence de sursaut des élites », il cite en exemple (intervention faite avant le coup d’état du 18 août 2020) le cas du Mali, où « le cours politique semble s’écouler paisiblement à Bamako, sans changement majeur, alors que plus de la moitié du territoire national est aujourd’hui contrôlé par d’autres que l‘état ».  Or, comme le souligne Peer de Jong, « la guerre s’internationalise et s’étend ». Et il va plus loin, précisant que cette guerre-insécurité qui s’installe et s’étend laisse craindre une contagion vers le Sud et le golfe de Guinée, faisant redouter une évolution « à la somalienne ». Peer de Jong affirme que « le golfe de Guinée est maintenant à portée, laissant entrevoir la possibilité d’une zone chaotique et l’établissement éventuel de « califats à vocations multiples » entre la Méditerranée et l’Atlantique ». Enfin, Peer de Jong souligne que « la guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence ». Urgence qu’il précise, en détaillant comment le délabrement de la situation sécuritaire, allié à l’absence de l’état dans les territoires, permet le développement sans limite d’une criminalité transfrontalière très organisée s’appuyant sur les GAT (Groupes Armés Terroristes), criminalité aux multiples activités (trafics d’armes, de drogues, de migrants, etc.), tout le monde y trouvant son compte, entre « narcoterrorisme » et « islamo-terrorisme ».

Urgence donc, de gagner la guerre, car, comme l’affirme le colonel mauritanien N’Diawar N’Diaye, et même si l’enjeu du développement est, parallèlement, essentiel, « cette guerre se gagnera militairement ou ne se gagnera pas ». Peer de Jong développe en expliquant que « l’objectif n’est plus seulement de détruire un ennemi invisible et aux moyens de moins en moins rudimentaires mais bien de favoriser l’émergence d’un environnement qui lui soit hostile. Il faut donc agir sur le biotope de cet adversaire dont il est lui-même parfois étranger, en favorisant l’émergence d’un espace réfractaire à la présence d’une force terroriste islamiste ou non ». L’objectif n’est donc plus simplement la destruction « sans cesse renouvelée » des terroristes mais bien l’action au profit des populations susceptibles d’apporter leur aide et de basculer dans l’assistance aux groupes armés.

C’est en cela, comme le souligne Peer de Jong, que « la lutte contre les groupes extrémistes violents, par sa finalité évidemment politique, s’apparente à une guerre contre-révolutionnaire ». Et il poursuit : « Toute guerre contre-insurrectionnelle implique au niveau de l’état menacé des actions méthodiques toujours inscrites dans la durée ».

Seule une présence de l’État renforcée peut enraciner la sécurité

L’objectif est donc clairement les populations. Peer de Jong, encore, énonce le concept et la méthode : la sécurité s’apporte principalement par la présence effective de l’État au plus loin (Accès à l’eau, éducation, santé, administration, police, gendarmerie, armée, justice). Il s’agit pour l’état d’atteindre les plus éloignés et par là-même les plus démunis, en implantant durablement les services régaliens et indispensable. Seule cette présence effective et intègre (notamment s’agissant de la justice) peut enraciner la sécurité, partout où l’armée a repris des territoires à l’ennemi. L’objectif ultime est donc de « mettre en place une politique de dissociation (GAT-population) en menant des actions continues de sécurité et de développement au plus près des centres de vie ».

Enfants participant à un quizz sur le lavage des mains, Niger, 2014 / ©Solidarités International

Comme le reconnaît Peer de Jong, « cette forme d’action mixant en permanence action politique, sécuritaire et développement nécessite un volume de personnel important. Elle est de toute façon structurellement inscrite dans le moyen terme. Le retour de la confiance des populations dans l’État ne s’impose pas, il ne peut que se construire au fil des années ». La méthode, de surcroît, se doit d’être adaptée aux particularités de chaque pays ou zone, car, comme le souligne Christophe Bigot, représentant spécial de la France au Sahel « Sur une zone de cinq millions de km2, on ne peut pas avoir les mêmes approches ». Enfin, d’autres questions sine qua non sont à mettre à plat, comme celle, soulignée par Alain Antil, de la non-représentativité, dans la plupart des pays du G5 Sahel, de la diversité régionale ou ethnique dans les effectifs de leurs forces armées.  

Car sans représentativité, la qualité de la relation des forces gouvernementales aux populations est altérée, or, celle-ci est centrale car il est vital que l’environnement humain, selon les mots de Peer de Jong « soit favorable aux forces gouvernementales. Sans cet appui, il est illusoire de penser reprendre le contrôle de zones perdues. Reprendre pied dans une région, la contrôler effectivement, ne peut être réalisé que par la cohésion – presque la connivence – qui doit exister entre les forces gouvernementales et les populations. Ces dernières doivent se sentir « du pays », ce qui implique un vrai travail de perception de l’appartenance et de construction des États-nations dans le Sahel ».

Quelles forces pour mener ce combat ? Peut-être pas les casques bleus, en tout cas pas dans leur mandat actuel… Comme l’affirme le général de corps d’armée sénégalais Babacar Gaye, « le modèle onusien de protection des populations élaboré en République Démocratique du Congo et que résumait le concept « présence égale protection » n’opère pas de manière satisfaisante au Sahel. L’adaptation de l’outil onusien à la menace au Sahel devrait – pour restaurer l’ascendant moral des casques bleus et par là le crédit de l’Organisation – s’inscrire dans une approche plus globale de la sécurité, d’avantage axée sur les causes profondes des conflits, leur prévention et la consolidation de la paix ».

Alors, inventer, ou réinventer (Peer de Jong parle pour les armées du Sahel de « retrouver leurs savoir-faire ancestraux »), une nouvelle forme de forces militaires adaptées aux défis du Sahel ?

Allier missions de sécurité et missions régaliennes : l’exemple mauritanien

L’exemple de la Mauritanie a été examiné en profondeur dans ce colloque (en raison, entre autres, du parrainage de l’association Europe-Mauritanie). L’armée mauritanienne a su former et opérer, avec succès, parallèlement, les GSI (Groupements Spéciaux d’Intervention) équipés de pickups armés, capables de surgir et d’agir seuls et loin, en autonomie, constituant une force rapide, rustique et soutenue par l’aviation ; d’un autre côté et en synergie, l’état-major mauritanien a mis en œuvre des groupements nomades, souvent équipés de chameaux. Ces groupements nomades, ressuscitant un peu les « compagnies sahariennes » de la « coloniale » ont la capacité de patrouiller en profondeur très longtemps dans des régions qu’ils connaissent, de circuler là où même les 4X4 ne passent pas, de se fondre dans le paysage, et, en plus des missions de sécurité (recherche et destruction de GAT, combats et embuscades d’opportunités)  de remplir des missions régaliennes auprès des populations très éloignées, de suivre des programmes de développement simples destinés à la satisfaction immédiate des besoins de ces populations, et d’offrir des services de police (lutte contre les voleurs de bétails, etc.). Connaissance du terrain, rusticité, adaptabilité, autonomie et polyvalence… A l’heure de la guerre High tech et des drones, la réponse la plus efficace à long terme n’est peut-être pas là où on aurait cru la trouver…

Camp de réfugiés Touaregs maliens à Mberra, Mauritanie, 2013 / ©Solidarités International

D’autres outils, bien plus « macro » sont également nécessaires. Christophe Bigot détaille, à cet égard, la création de l’Alliance Sahel en juillet 2017, sous initiative franco-allemande avec la Banque Mondiale et l’UE. Cette nouvelle approche « permet de consacrer plus de fonds au Sahel mais aussi de réformer la manière dont on fait du développement en touchant les zones vulnérables, en recourant à d’autres acteurs que l’État quand celui-ci est absent, en passant par des organisations non-gouvernementales (ONG), des collectivités locales ou des entreprises ». Enfin, la France a proposé un nouveau cadre de relation entre les pays du Sahel et leurs partenaires, appelé « Coalition pour le Sahel », ce nouveau cadre, dirigé par Christophe Bigot lui-même, a pour objectif « d’impulser un nouvel élan et à orienter / dynamiser l’effort dans quatre directions : lutte contre le terrorisme, renforcement des capacités militaires des Etats, appui au retour des administrations dans les territoires et aide au développement ».

La lecture de cet ouvrage donne, même si les constats et diagnostics sont parfois sans concessions, un sentiment d’espoir. Il y a des solutions, à portée de main, c’est-à-dire de volonté. Reste pour les responsables politiques, administratifs et militaires à répondre aux prérequis implicites à ces solutions ; lucidité, courage, sens des responsabilité, transparence, intégrité, volonté d’inclure à tous les niveaux toutes les communautés composant chaque pays du Sahel, disponibilité à se coordonner étroitement avec voisins et alliés et à se donner les moyens de ce combat de longue haleine, proximité avec la réalité du terrain… et hauteur de vue…

Pierre Brunet

Écrivain et humanitaire

Consulter la biographie de Pierre Brunet.

[1] « Sécurité et développement dans le Sahel – Du concept à la réalité », sous la direction de Peer de Jong, éditions de L’Harmattan.