Une kyrielle de défis pour l’humanitaire.

© WHO En février 2025, avant la rupture du cessez-le-feu, les Palestiniens déplacés dans le sud de Gaza rentraient en masse dans le nord de l’enclave.

Dans cet éditorial je cherche à nommer et comprendre les bouleversements en cours. Cet article n’est ni exhaustif, ni définitif. Il souhaite défricher les situations nouvelles pour adapter la réponse humanitaire.  Il s’alimente à de nombreuses sources. Comme nous l’avons fait auparavant avec notre série d’articles « questions humanitaires », Je vous propose de participer à ce débat en nous adressant témoignage, analyse, point de vue à contact@defishumanitaires.com

Des défis qui se conjuguent.

  1. Changement d’époque.

Nous vivons un changement d’époque politique et géopolitique décisif, certains disent civilisationnel. Quoi que l’on en pense, sous diverses formes le populisme progresse dans le monde et ce phénomène de fond accompagne le renversement de l’ordre international né de la seconde guerre mondiale.

C’est l’affirmation et la montée en puissance de la Russie, la Chine, la Turquie et du sud global dans sa pluralité. Comme le dit Guiliano da Empoli « Trump n’est pas un accident de l’histoire ou un accès de folie, on bascule dans un nouveau monde ». Quel est ce nouveau monde et quelle sera le rôle et la place de l’humanitaire dans celui-ci ?

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

2. Les financements de l’aide en berne !

Le financement de l’aide humanitaire internationale est un bon indicateur des tendances et des priorités des Etats-nations membres de l’ONU. Or les financements chutent sans que l’on sache quand et comment ils se stabiliseront. Il est juste et commode de pointer du doigt la décision brutale du gel de toute aide par l’administration Trump et la suppression d’USAID.

Mais de nombreux pays en Europe ont devancé les Etats-Unis par des coupes budgétaires massives en Grande Bretagne, Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique et pratiquement partout dans des proportions diverses, à l’exception de l’Union Européenne.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

Les raisons en sont multiples selon qu’il s’agisse de l’humanitaire ou du développement qui relèvent de l’Aide Publique au Développement. Outre le questionnement sur l’efficacité de l’aide au développement, outre la demande prioritaire d’investissement productif, la première raison aujourd’hui est la priorité de la sécurité face au risque sérieux d’extension géographique de la guerre d’Ukraine en Europe.  La seconde raison réside dans l’état des finances publiques, de la dette et de la guerre des droits de douane en cours. Défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté devient une priorité vitale face au danger qui menace.

3. Avec quelles conséquences ?

Mais quelles seront les conséquences humaines et politiques de l’attrition des financements humanitaires ? En 2025, selon OCHA, il y a 305,1 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire, mais seules 189,5 millions d’entre elles ont été ciblés dans 72 pays pour recevoir des secours évalués à 47,4 milliards de dollars.

HCR Rapport semestriel sur les tendances mondiales 2024, 9 octobre 2024.

Or, en 2024 sur un budget de 49,6 milliards de dollars, 21,2 milliards ont été réunis soit 43% du montant nécessaire ! Qu’en sera-t-il en 2025 alors que l’Aide Publique au Développement chute dangereusement ?

Parmi ces populations en danger on recensait 122,6 millions de déplacés de force dans le monde en juin 2024. Rappelons qu’ils étaient 51,23 millions en 2013 et 89,27 millions en 2021 et leur nombre devrait encore augmenter à l’avenir.  Va-t-on abandonner les déplacés internes et les réfugiés ? Quelles seront les conséquences humaines, migratoires et politiques de ce désengagement ?

Ainsi, en République Démocratique du Congo, l’insuffisance de financement a conduit à abandonner un programme de lutte contre la malnutrition sévère pour 220.000 enfants de moins de 5 ans.

UNICEF DRC Dubourthoumieu

2024 a été l’année la plus dangereuse pour les humanitaires avec 281 tués dont 63% à Gaza et en Cisjordanie, majoritairement des nationaux. Va-t-on dire aux humanitaires, prenez des risques et débrouillez-vous !

Comme citoyen français, je suis personnellement convaincu aujourd’hui de la nécessité de se préparer à une extension possible de la guerre en Ukraine afin de la juguler et ainsi de gagner la paix. Et si cela n’advient pas, si la guerre nous est finalement imposée, alors de la déclarer pour ne pas perdre et la gagner.

Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment dans un monde où les budgets militaires totalisent 2400 milliards de dollars et où les bénéfices du secteur bancaire sont de 1100 milliards de dollars, pourquoi n’est-il pas possible de trouver 47 milliards pour sauver des vies, stabiliser des pays et relancer le développement et le commerce utiles à tous ?

L’égoïsme et les calculs à courte vue nous rattraperont et coûteront plus chers encore !

4. L’Ukraine et le retour de la guerre.

Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine a remis en cause l’intangibilité des frontières et montré que la guerre redevenait un moyen possible de régler tout conflit. Elle a tué et blessé des centaines de milliers d’Ukrainiens, déplacé des millions d’entre eux et détruit une partie du pays et de ses infrastructures. Sans oublier les pertes russes. Cette guerre mobilise des moyens considérables mais insuffisants de la part des alliés de l’Ukraine.

Je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment conscients du risque et des conséquences d’une extension possible de ce conflit à d’autres pays de la zone de front en Europe et jusqu’à nous par effet domino ! Soyons lucides, Vladimir Poutine nous a déclaré une guerre durable avec le soutien, la bienveillance ou l’indifférence de nombreux pays du sud global. Et si Donald Trump décidait du désengagement du soutien américain à l’Ukraine, le risque de guerre en Europe s’en trouverait renforcé. Or, les pays d’Europe ne sont pas encore prêts à celle-ci. Espérons surtout que cela n’adviendra pas et qu’un cessez-le-feu puis un accord mettront fin à cette guerre.

Mais, si l’extension de la guerre n’est pas sure, elle est néanmoins possible et certains experts considèrent qu’elle a déjà commencé dans le domaine cyber, de la propagande et de la désinformation, du réarmement et de la mobilisation des consciences et des volontés. Comment l’humanitaire aborde-t-il ce danger et que pourrait-il faire en cas de guerre en Europe ? Que deviendraient alors ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance dans un tel cas ?

5. Et l’Europe dans tout cela.

Parmi les trois premiers financeurs humanitaires au monde, avec les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont sacrifié une grande partie de leur budget d’aide, il reste l’Union Européenne ! Lors du récent Forum Humanitaire Européen (FHE) les 19 et 20 mai à Bruxelles, la Commission Européenne semble avoir cherché à rassurer les acteurs humanitaires sans jamais évoquer par ailleurs « l’éléphant dans la pièce » de la fonte des budgets.

Si le programme était techniquement adapté : crises en cours, coopération, coordination, diplomatie humanitaire, nexus, acteurs nationaux, impact du climat, il a soigneusement évité d’aborder la question de la chute de l’APD et de ses conséquences pour l’humanitaire. On a fait comme si de rien n’était ! Des voix se sont néanmoins faîtes entendre avec VOICE sur ces questions, avec l’UNWRA sur Gaza et surtout dans les couloirs de la Conférence.

Ursula Von der Leyen a confirmé le budget humanitaire de la DG ECHO pour un montant de 2,5 milliards d’euros incluant la réserve d’aide d’urgence (580 ME)

en accord avec le « Cadre Financier Pluriannuel » (Multiannual Financial Framework) 2021-2027 de 11,569 billions d’euros (2021)

Ce « cadre » est véritablement stratégique et des discussions commencent à s’engager pour la période 2028-2035.

L’enjeu décisif est bien là ! Dans le contexte budgétaire des pays membres de l’Union Européenne, le budget de la Commission sera-t ’il suffisant et comment sera-t-il réparti ?

L’ancien Commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarcic a eu raison d’insister sur la nécessité d’une diplomatie humanitaire entreprenante pour préserver l’espace humanitaire qui doit dorénavant intégrer la question des financements sans lesquels il n’y a pas d’accès des populations en danger aux secours.

La Commissaire actuelle, Hadja Lahbib, a défini une feuille de route : Nous devons nous concentrer sur deux domaines : premièrement, augmenter le financement, élargir la base des donateurs et travailler plus efficacement. Et deuxièmement, nous devons réduire les besoins humanitaires, souvent causés par les conflits et la crise climatique.

UNRIC. Lors de la session sur le Moyen-Orient, en présence de Hadja Lahbib, Commissaire européenne, et Philippe Lazzarini, directeur d’UNRWA, au Forum Humanitaire européen, le 20 mai 2025 à Bruxelles.

J’adhère à tout cela, mais il faut resituer la question humanitaire européenne dans les défis auxquels l’Union Européenne est confrontée : cohésion interne, guerre en Ukraine et risque d’extension, guerre commerciale avec les Etats-Unis mais aussi avec la Chine, naïveté et faiblesse de la gouvernance face au monde tel qu’il devient. L’Europe des Etats-nations membres n’échappera pas à un « aggiornamento » politique (rénovation) si elle veut défendre son existence même et sa place dans un monde que menace la loi de la jungle.

6. L’ONU dans la tempête.

Les décisions de Donald Trump dès son élection confirmant l’affaiblissement de la mondialisation et du multilatéralisme ont bousculé l’ONU sommé de s’adapter d’autant que les retards de paiement des Etats-Unis, de la Chine et d’autres risquent d’entrainer un déficit potentiel de 1,1 milliard de dollars d’ici la fin de l’année.

A l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU, Antonio Gueterres a lancé en mars 2025 le projet H80 encore appelé UN80 afin d’adapter dans l’urgence l’organisation confrontée à une baisse des financements.

L’ONU est contrainte à économiser en regroupant ses agences en 4 pôles : paix et sécurité, affaires humanitaires, développement durable, droits de l’homme. L’ONU doit rationaliser sa fragmentation, réduire ses effectifs d’environ 20% des postes et relocaliser vers des villes moins couteuses. Véritable cure d’austérité dont on ne mesure pas encore les conséquences opérationnelles sur le terrain.

Et OCHA se doit d’en prendre sa part sous le nom de « The humanitarian reset » de Tom Fletcher lancé le10 mars avec une réforme en 10 points. Retenons ici en résumé ces 10 décisions : priorisation des acteurs nationaux, adaptation à chaque contexte, plan de priorisation, intégration des réformes, plaidoyer commun des agences, audace pour gagner en efficience, redéploiement sur le terrain des urgences, mutualisation des ressources et des services, simplification des clusters, un « cadre de planification intégrée » plus stratégique et performant.

Nécessité fait loi mais avec quelles conséquences pour l’aide et le partenariat avec les acteurs humanitaires nationaux et internationaux qui doivent s’y préparer pour encaisser les chocs.

Si nous connaissons la « reconfiguration humanitaire » ou « humanitarian reset » d’OCHA, quel est celui des ONG dans leur diversité et à travers leurs instruments de coordination ? Comment sortiront-elles de l’épreuve ?

7. Forces et faiblesses humanitaires.

Commençons par une trop brêve introspection de l’humanitaire qui est trop rare de notre part. Mais c’est le moment de l’approfondir en négatif comme en positif pour reconfigurer l’humanitaire à venir dans ce nouveau monde

L’humanitaire a diverses caractéristiques dont celle de se considérer comme le camp du bien jugeant les autres du haut de sa supériorité morale. Il a également tendance à voir les nations, les empires ou les communautés ethniques à l’image des ONG, ce qui est une grave erreur.

L’humanitaire voit aussi le monde comme une humanité globale, qui est une réalité, mais sans suffisamment prendre en compte sa diversité qui est sa richesse et la source de différents.

Mais l’humanitaire est avant tout un acte existentiel pour secourir toute personne et population en péril et cette solidarité qui traverse le temps et l’espace est plus que jamais d’actualité. L’humanitaire n’est pas la solution à tout, mais sans lui quel serait le sort quotidien des populations en danger ? Chaque jour, environ 550.000 humanitaires s’activent pour secourir autant que possible 190 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui participent activement à une entre aide à hauteur d’êtres humains.

La plus grande frustration et limite de l’humanitaire, c’est de ne pas parvenir à secourir tout ceux qui en ont un urgent besoin pour vivre. Et les entraves sont nombreuses depuis l’empêchement d’accéder aux victimes jusqu’à la baisse des financements indispensables.

Les crises ne manquent pas aujourd’hui en RDC, au Sahel, au Yémen, en Ukraine, au Soudan, en Haïti et Gaza en est le cas emblématique terrifiant du pire devenu possible au quotidien !

Pourquoi la pédiatre Alaa Al-Najjar a-t-elle perdu en une seule frappe sur sa maison vendredi 24 mai à Khan Younès neuf de ses dix enfants, Yahya, Rakan, Eve, Jubran, Raslan, Rifan, Sidine, Louqman et Sidra 7 mois. Seuls son mari et un garçon ont survécu. Pourquoi ?

En déclenchant un pogrom le 7 octobre 2023 et en enlevant 251 otages, le Hamas a enclenché une spirale de violence sans fin avec Israël. 52.400 morts, dont des combattants, 118.014 blessés au 30 avril 2025. A fin 2024, on dénombrait déjà 87% des bâtiments d’habitation détruits en totalité ou en partie, Plus de 80% des commerces et deux tiers du réseau routier hors d’usage ! Comme si cela ne suffisait pas, un blocus humanitaire total a été imposé depuis le 2 mars 2025. La famine est délibérément utilisée comme arme de guerre en violation du droit international. Pour tenter de calmer la réprobation internationale et éviter le détournement partiel de l’aide par le Hamas ou des gangs, Israël a décidé de se passer des organisations humanitaires compétentes pour y substituer une fondation ad hoc crée pour la circonstance, la Fondation humanitaire pour Gaza dont les premières distributions ont tournée au chaos et provoqué morts et blessés.

Les destructions incessantes, le blocus semblent avoir pour objectif final la déportation de tout ou partie de la population de Gaza. Comment faut-il nommer cela ? Une solution politique est-elle encore possible ? Espérons que la réunion sur la Palestine, lors de la prochaine Assemblée générale des Nations-Unies à New-York du 17 au 20 juin, coorganisée par la France et l’Arabie Saoudite, saura y répondre !

8 Et pour conclure.

Alors que nous venons de publier le numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, plus que jamais l’actualité nous confirme dans sa raison d’être utile à la communauté humanitaire et à ses partenaires pour :

– promouvoir l’humanitaire.

– analyser le lien de cause à effet entre géopolitique et humanitaire.

– documenter les grands défis à relever.

Défis Humanitaires est lu chaque mois dans des dizaines de pays par des milliers de personnes que nous saluons ici en voulant être utile à leur action.

Mais nous avons aussi besoin de leur soutien et de leur participation pour faire plus et mieux et nous vous proposons pour cela de :

  • Remplir le questionnaire sur la revue et ce que vous proposez.
  • Nous adresser votre témoignage sur la revue. Qu’en pensez-vous.
  • De soutenir la revue grâce à votre don sur HelloAsso.
  • Je vous remercie pour votre attention, votre fidélité et votre soutien.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Exercice international Saber Junction-2018 © Ministère de la Défense ukrainien
  • Alain Boinet : Il y a un an, lors d’un précédent entretien (géopolitique de la défense), vous aviez souligner qu’au-delà de la rupture stratégique représentée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, c’était la remise en cause des frontières qui constituait l’événement principal. Un an plus tard, c’est le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui renverse la table de l’alliance avec l’Europe et qui menace de lâcher l’Ukraine. Quelles sont les origines et les conséquences de cette nouvelle donne stratégique ?

Grégoire de Saint-Quentin : Je crois que le constat que nous faisions il y a un an reste entièrement d’actualité. L’annexion des territoires par la force, que les mécanismes de régulation internationaux mis en place en 1945 avaient interdite, est plus que jamais de retour. L’élection de Donald Trump n’a pas eu d’effet d’endiguement mais risque plutôt d’amplifier le phénomène puisque les Etats-Unis du fait de leur puissance politique et militaire étaient jusqu’à présent la clé de voute de ce système de régulation. En mettant la pression sur le Canada pour devenir le 51ème Etat de l’Union ou sur le Danemark pour que le Groenland passe sous souveraineté américaine, ou encore quand il semble se résoudre à la perte de souveraineté de l’Ukraine sur une partie de son territoire dans la recherche de l’accord de Paix, Donald Trump fait rentrer son pays et le monde dans une ère géopolitique totalement nouvelle.

Ce changement brutal est un signal extrêmement fort donné à tous les régimes qui ont des visées expansionnistes, à commencer par la Russie qui s’est toujours construite historiquement par la soumission militaire de ses voisins. En témoigne le slogan actuel du Kremlin : « les frontières de la Russie n’ont pas de limites. » La conséquence la plus visible et la plus dramatique de cette nouvelle donne stratégique c’est la primauté de la loi du plus fort et le retour des guerres d’annexion en Europe, en Afrique et demain peut-être en Asie.

  • L’Europe, après avoir privilégié les dividendes de la paix, semble avoir été totalement surprise par l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et maintenant par le retournement des Etats-Unis de Donald Trump. Quelles leçons devrions-nous en tirer ?

L’Europe voit tous ses choix stratégiques des trente dernières années remis en cause à un moment délicat de son histoire. Elle a bâti son modèle en déléguant sa sécurité aux Etats-Unis et en développant son économie sur de flux massifs de pétrole et de gaz russe à des prix attractifs. Pour les raisons que nous venons d’évoquer rapidement, ce système ne fonctionne plus alors que l’Europe arrive à un pic d’endettement du fait des crises précédentes. Nos marges de manœuvre sont étroites au moment où nous devons faire un effort budgétaire important pour adapter l’outil militaire des Etats membres.

L’Europe est donc à un moment clé de son histoire car elle doit véritablement se repenser de façon beaucoup plus autonome qu’auparavant. Elle a été fondée dans un monde de coopération et se trouve brutalement projetée dans celui des rapports de forces avec des menaces protéiformes, militaires mais aussi intérieures avec l’affaiblissement de son modèle politique dominant, celui de la démocratie parlementaire. De surcroît, elle doit impérativement restaurer de la croissance économique alors que les principales promesses en la matière sont portées par la révolution technologique (IA), domaine où les Américains et les Chinois sont très largement dominateurs. Enfin, la politique de taxes tous azimuts de Donald Trump pénalise toute l’économie mondiale et plombe, au moins jusqu’à présent, les perspectives économiques européennes.

  • Il y a un an, l’effort budgétaire minimum pour la défense était fixé à 2% du PIB. Aujourd’hui, Donald Trump évoque le chiffre de 5%. En 2017, le budget de la défense de la France était de 32 milliards d’euros, en 2025, il est de 50,5 milliards, en 2030, il est prévu 67 milliards et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille sur des scénarios de montée en puissance de l’outil militaire qui pourrait atteindre près de 100 milliards d’euros. Comment cela se traduirait-il concrètement pour les armées en termes de matériels, d’hommes et combien de temps cela peut-il demander ?
Défilé de l’École Spéciale Militaire en 2023 © Ministère des Armées

Il est difficile de répondre de façon exhaustive dans le format de cet entretien sur le nombre et la qualité des d’équipements à terminaison de la loi de programmation militaire (LPM) en 2030, d’autant que la revue nationale stratégique qui doit en dessiner les grandes lignes, est encore en cours. Toutefois, on discerne clairement les efforts capacitaires que nous allons avoir à faire :

  • Ce que révèle la guerre en Ukraine et de façon plus large le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances, c’est que les équipements qui n’étaient que peu d’utilité dans les conflits asymétriques sont devenus indispensables : les capacités spatiales, notamment d’observation et de communication large bande, la maitrise des fonds marins, la guerre électronique, les feux dans la profondeur, la Défense sol-air contre tous types d’aéronefs, incluant les drones, et à l’inverse, les capacités de destruction des systèmes du même type chez l’adversaire.
  • Par ailleurs, nous assistons à la même mutation technologique dans la conduite des opérations militaires que dans les chaines de valeur économiques. Les systèmes de forces se réorganisent progressivement autour du traitement des données par l’intelligence artificielle. Cette mutation représente un coefficient multiplicateur considérable sur l’efficience des capacités militaires. Cela ouvre des perspectives réellement inédites sur la façon dont on se battra et donc de larges pans de vulnérabilité pour ceux qui auront décroché. C’est la raison pour laquelle le ministère des Armées a créé récemment une agence dédiée spécifiquement à ces questions.
  • Enfin, ces conflits de haute intensité se caractérisent par un haut niveau d’attrition. Il faut donc plus de volume d’équipements conventionnels : blindés, aéronefs, bateaux. Il faut également pouvoir compter sur une ressource humaine plus nombreuse et suffisamment qualifiée pour servir des systèmes d’armes devenus numériques. L’apport des réservistes jouera un rôle crucial.

 

  • Sébastien Lecornu a récemment déclaré que « La France pourrait être défaite sans être envahie », et que « Le principal risque d’une puissance nucléaire est de voir sa dissuasion nucléaire contournée par le bas ». Sur un plan stratégique, comment décrypter ces déclarations du ministre de la Défense ?

La France a la très grande chance de disposer d’une force dissuasion qu’elle a patiemment bâtie, au prix d’efforts importants, en toute autonomie. Elle n’est dépendante de quiconque pour son entretien et pour son emploi. C’est son assurance -vie contre tous ceux qui voudraient attenter à l’existence même de la nation. Son caractère indispensable étant posé, elle ne peut pas répondre à toute les menaces car certaines ne justifieraient pas que la Président de la République engage un processus d’escalade nucléaire. Je pense donc que c’est à celles-ci que fait référence le ministre des Armées en disant qu’elles peuvent nous faire mal sans pour autant nous amener à franchir le seuil de l’emploi de notre dissuasion.

Volodymyr Zelensky et Sébastien Lecornu à Kiev © Compte X de Volodymyr Zelensky

C’est donc pour contrer ces menaces que nous devons disposer d’un outil militaire et de sécurité à la pointe de la technologie. Pour prendre un exemple – totalement imaginaire – si des essaims de drones devaient frapper simultanément plusieurs lieux de pouvoir à Paris, ce serait certainement un coup très dur pour la sécurité de notre pays mais l’arme nucléaire ne nous serait pas d’une grande utilité dans ce cas précis, même si nous avions identifié avec certitude le commanditaire de cette attaque terroriste. Vous pouvez également imaginer combiner plusieurs attaques cinétiques de ce type avec des attaques hybrides de grande ampleur comme des actions cyber ou des opérations de désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’évolution des sociétés et des technologies ne rend pas indispensable la conquête d’un pays pour le déstabiliser et finir, à l’usure, par le disloquer. Il faut en avoir conscience et s’en prémunir.

  • Si les Etats-Unis se retiraient de l’OTAN ou de la défense de l’Europe, quelle pourrait être l’architecture de défense des pays en Europe qui gardent la souveraineté de leur défense ? Le pilier Européen de l’OTAN est-il la solution ou plutôt une coalition ad hoc avec des pays leaders ?

Tout d’abord, depuis l’investiture du Président des Etats-Unis on n’observe aucune déclaration allant dans le sens d’un retrait pur et simple de l’OTAN et personnellement je n’y crois pas. L’OTAN est une alliance militaire et dans le monde dans lequel nous vivons, pouvoir compter sur des alliés est un atout, même pour les Etats-Unis. Par contre, ce qui est fort possible c’est que les Américains disent aux Européens de façon encore plus claire que jusqu’à présent : « la défense de l’Europe est votre problème, mettez-y les moyens car nous gardons les nôtres pour un potentiel affrontement avec la Chine. » Il faudra alors se débrouiller avec un investissement minimal des Américains mais dans un cadre rodé et standardisé de coopération qui existe depuis 1949. Il y aura certainement des choses à adapter mais ce ne sera pas un saut dans l’inconnu.

  • Dans l’éventualité où les Etats-Unis retiraient leur parapluie nucléaire en Europe, le Président de la République s’est dit ouvert à la discussion sur une extension de protection de l’arme nucléaire française. Si l’idée semble simple, sa mise en œuvre semble délicate. Cela est-il faisable ?

Sans rentrer dans les détails, le parapluie nucléaire américain actuel en Europe n’est ni conçu ni organisé comme la force de dissuasion française pour un usage strictement national. Il faudrait d’importants efforts de doctrine et d’adaptation ainsi que de concertation entre alliés européens pour parvenir à mettre en place l’équivalent sans les moyens américains. Mais nous n’en sommes pas là.

  • Pour revenir à la guerre en Ukraine, comment évaluez-vous les rapports de force sur le terrain des combats ?

Le rapport de forces penche toujours en faveur de la Russie pour les simples raisons de sa taille, de ses ressources et des appuis qu’elle parvient à mobiliser à l’extérieur. Je pense en particulier aux renforts en équipements et en hommes venus de Corée du Nord. Ceci posé, je trouve que la résilience et la dignité des Ukrainiens méritent d’être soulignées alors même que le soutien américain se dérobe sans pouvoir être totalement compensé par les efforts européens.

Les cours expérimentaux de leadership se poursuivent à l’Académie nationale de l’armée de terre © Ministère de la Défense ukrainien
  • Un cessez-le-feu est à l’ordre du jour en Ukraine, comment pourrait-on le garantir ? Des cartes circulent même avec une présence de troupes françaises et britanniques. Mais Vladimir Poutine n’en veut pas. Quels sont les scénarios possibles pour garantir un cessez-le-feu, si ce n’est un accord de paix?

La Russie sait très bien que si des troupes occidentales stationnent sur le territoire ukrainien cela compliquera considérablement ses plans de déstabilisation de la partie de l’Ukraine qu’elle n’a pas déjà sous sa domination. Il faudrait certainement d’importantes concessions sur d’autres aspects pour qu’elle finisse par accepter ce scénario. A moins que les Etats-Unis ne se résolvent à le lui imposer en s’engageant eux aussi à apporter des garanties de sécurité au cessez-le-feu. Je suppose que ce sont des questions qui sont au cœur des intenses tractations qui ont lieu en ce moment.

  • Des sondages récents (Odoxa) indiquent que 3 français sur 4 sont prêts à soutenir un effort de réarmement et un autre (Opinion Way) que 50% des 18 à 30 ans sont prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. Que pensez-vous de cet état de l’opinion publique à ce sujet ?

Les Français ont parfaitement perçu les enjeux et ils ont certainement en mémoire la citation du général de Gaulle : « La Défense est le premier devoir d’un état et il ne saurait y manquer sans se détruire lui-même ». Les jeunes Français ont beaucoup plus conscience des enjeux de sécurité que les générations précédentes et d’ailleurs, ces sujets les intéressent car ils ont du sens. Je trouve ce sondage plutôt rassurant même si on peut aussi se poser la question de l’attitude des 50% qui ne souhaiteront pas répondre à l’appel du pays. C’est ce point-là qu’il faut travailler sans attendre car si l’Ukraine est toujours debout après trois ans de guerre c’est en grande partie dû au maintien de sa cohésion nationale.

  • Comment le monde va-t-il se restructurer, retour des néo empires, des Etats-Nations, des coalitions ad hoc dans un contexte ou l’occident est divisé entre les Etats-Unis et l’Europe.

Il est certain qu’il y a un réflexe impérial aujourd’hui dans le monde, pour ne pas dire impérialiste. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour ceux qui ne sont pas atteints d’un tel prurit. Nous sommes entrés dans une époque de grands changements et les cartes peuvent être redistribuées rapidement. Il y aura de la place pour les pays pragmatiques, confiants dans leurs talents et s’étant débarrassés des carcans qui brident les énergies. Pour cela il faut néanmoins être prêt à changer d’agenda et à accepter le rapport de forces.

La réduction de l’aide apportée à Gaza, déchirée par la guerre © UNRWA
  • Gaza compte plus de 50.000 morts, majoritairement des civils, et de nombreuses infrastructures sont visées et détruites (hôpitaux, station d’eau potable, station électrique). Des secouristes, des humanitaires, des journalistes sont tués. Il en est de même en Ukraine. Plusieurs pays en Europe viennent de rompre leur engagement international concernant l’emploi des mines anti personnels et des armes à sous-munitions qu’ils vont à nouveau réutiliser. Que vont devenir les Conventions de Genève, le droit international humanitaire, et les guerres vont-elles considérer les civils du camp opposé comme l’ennemi au même titre que les combattants.

Nous venons de vivre une période de plusieurs décennies de conflits intraétatiques ou la conquête de la population pour obtenir son soutien, de gré ou de force, a été le but même du conflit. Souvenez-vous des milices somaliennes qui partageait le pays en fiefs féodaux, organisant la prédation de la population et de l’aide humanitaire.

Malheureusement, les populations sont toujours les premières victimes des guerres. Cela traverse les époques car ils sont aussi un moyen d’affaiblir la volonté de l’adversaire. La destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui n’est en rien un objectif militaire, est menée dans l’idée de faire fléchir la résistance de l’opinion publique et amener le gouvernement à capituler.

Cela constitue un crime au regard des traités internationaux pour autant cela ne signifie pas que le droit des conflits armés et le droit international humanitaire disparaissent, même si certains ont décidés de s’en affranchir. Je ne suis pas convaincu que l’impunité soit définitivement la règle et le respect du droit est aussi ce qui permet de différencier les différents protagonistes d’un conflit.

  • Comment souhaitez-vous conclure ?

D’abord en vous remerciant de m’avoir ouvert les colonnes de votre centième numéro. Ensuite en rappelant qu’en cette période de très fortes évolutions, les humanitaires, comme les militaires, sont des praticiens habitués à se confronter à la réalité des conflits. Leurs avis seront précieux pour construire le monde de demain.

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint-Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

En septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens. 

Depuis septembre 2024, il préside la société de gestion des risques GEOS du groupe ADIT. Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :