Avis de tempête

« A Storm on a Mediterranean Coast » de Claude-Joseph Vernet (1767), Getty Center à Los Angeles

Avant, il se disait que la politique étrangère n’avait pas de place et d’influence sur les élections, que ce n’était pas un critère de choix des électeurs parmi les candidats. Aujourd’hui, la tendance semble s’inverser quand l’opinion publique perçoit que des événements extérieurs, proches ou lointains, peuvent avoir un impact négatif sur leur vie quotidienne, sur leur propre sécurité.

La guerre en Ukraine, la guerre au Moyen-Orient autour du détroit d’Ormuz et leurs conséquences sur l’acheminent du pétrole, du gaz, des engrais, des céréales, des produits alimentaires, des chaînes de valeur produisent des conséquences concrètes immédiates sur le taux de croissance, l’inflation, le déficit et la nécessité de renforcer notre sécurité après des décennies de désarmement des fameux « dividendes de la paix ».

Dans un documentaire magistral (documentaire accessible dans la colonne de droite du site via ARTE), Jean-François Colosimo montre, images et déclarations à l’appui, comment « Les Empires contre-attaquent » (Russie, Chine, Iran, Inde, Etats-Unis) pour étendre leur puissance, si nécessaire au détriment de leurs voisins.

Lors des prochaines élections présidentielles en France, au mois d’avril 2027, la situation internationale et la politique étrangère auront-elles une influence sur les choix politiques des électeurs ? L’aide humanitaire et au développement saura-t-elle être présente et convaincante dans les débats ?

Dans cette édition, nous abordons cette question dont l’actualité s’impose à nous entre menaces extérieures, conséquences et faiblesses intérieures, solidarité internationale.

Dans son article « Comment cassent les vases », Cyprien Fabre souligne les lignes de fractures qui nous fragilisent et une « crise de résilience à laquelle il nous faut tous désormais faire face » en appelant à « construire cette résistance aux chocs ».

Dans sa tribune, Antoine Vaccaro nous alerte sur la forte progression des « régimes autocratiques », l’affaiblissement de la liberté et du droit et appelle à l’aide, avec Sénèque et Marcel Mauss, la philanthropie du don comme antiviral d’une société résistante et dynamique.

Si les menaces extérieures peuvent affaiblir les capacités de résilience d’un pays et de sa population, tout comme celles de l’Union Européenne, nos faiblesses intérieures sont les meilleurs alliés de ceux qui nous considèrent comme leur « ennemi ». L’existence même de l’Ukraine ne tient finalement qu’à celle de sa résistance.

© Alain Boinet – Place Maïdan à Kiev devant les drapeaux et les photos des soldats Ukrainiens morts au combat

Rappelons-nous la leçon de l’historien Arnold Toynbee : « Les sociétés ne meurent pas par assassinat, mais par suicide ».

Il est temps de faire l’état des lieux de nos forces et de nos faiblesses intérieures et d’évaluer les risques extérieurs auxquels nous soumettent Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping et bien d’autres autocrates et dangers comme le changement climatique, les conflits, les déplacements incontrôlés de population partout dans le monde, l’emprise du narcotrafic, le terrorisme, sans parler de l’égoïsme et du consumérisme frénétique.

Nous vivons une drôle d’époque, un moment de transition vers on ne sait encore quoi. Quel anthropologue saura interpréter la sortie simultanée en France de films comme « Les Rayons et les Ombres » de Xavier Giannoli sur la collaboration durant l’occupation de 1940 à 1944, mais aussi le film d’Antonin Baudry « De Gaulle » en deux parties, l’Age de fer puis J’écris ton nom et, en octobre, le fim de Làszlo Nems « Moulin ».

Quel sera l’impact de ces films et du général de Gaulle sur l’opinion publique, les candidats eux-mêmes à la prochaine élection présidentielle ?

« L’Archipel français » ou la « naissance d’une nation multiple et divisée », livre-étude remarquable de Jérôme Fourquet nous appelle plus que jamais à la lucidité et à l’unité.

Alors, quoi de plus symbolique dans ce contexte troublé que l’entrée au Panthéon de Marc Bloch le 23 juin 2026.

Marc Bloch en tenue d’officier lorsqu’il combattait dans un régiment d’infanterie en 1914 – 1918 (photo non datée)

Marc Bloch, normalien, agrégé, historien a fait la guerre de 1914-1918 puis celle de 1939-1945.  En 1929, il crée avec Lucien Lefebvre la revue Annales d’histoire économique et sociale. En 1939, alors âgé de plus de 50 ans et père de 6 enfants, il demande à reprendre du service. A l’issue de la défaite, il écrit le procès-verbal de mai 1940 « L’étrange défaite », livre à lire et relire pour comprendre. Juif et patriote français, il s’engage alors dans la résistance. Il est arrêté à Lyon le 8 mars 1944, torturé par Klaus Barbie et exécuté sommairement le 16 juin 1944 avec une trentaine d’autres prisonniers, un martyr de la résistance française.

Mon propos n’est pas de signifier que l’histoire se répète car, comme le dit le philosophe, « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Cependant, pourquoi ce passé revient-il aujourd’hui avec force dans notre mémoire collective et quelles leçons allons-nous en tirer pour les temps présents ?

Si nous ne réécrirons pas l’histoire, en revanche nous avons besoin d’hommes et de femmes de la trempe, du courage, de l’intelligence d’un Marc Bloch, d’un Jean Moulin et de la vision d’un général de Gaulle. Ce qui vaut pour nous vaut pour tous partout. Les pays du monde, membres de l’ONU, doivent se repositionner sur l’échiquier mondial qui tangue.

© Thueras – Statue d’Athéna la protectrice, Academie d’Athènes

Les leçons sont nombreuses et diverses. Face à l’agression et au totalitarisme, combattre dès le début est la meilleure façon d’empêcher la soumission. Si, comme le disait Churchill, « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres », cela ne doit pas la soustraire à entendre de justes critiques et à se réformer en temps de crise. L’enjeu de sa légitimité en dépend. Car nous sommes faibles de nos propres faiblesses et divisions. Il n’y a pas de fatalité, cela dépend d’abord de nous.

Si la philanthropie et l’aide humanitaire ne sont pas la solution à tous ses immenses défis, ils constituent une condition essentielle de vie en commun dans la diversité des états-nations, des alliances, des identités dans un respect mutuel et la solidarité.

Alain Boinet.


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Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


50 ans de géopolitique : après la sortie des bancs de l’université

Revue Hérodote, Numéro 200-201 (1er et 2e semestres 2026) en hommage à Yves Lacoste. Disponible dans de nombreuses librairies.

I. De l’opprobre au plébiscite : le long combat pour la reconnaissance académique

Une méthodologie en construction

Si l’utilité de la géopolitique dans son acception contemporaine suscite aujourd’hui le consensus, il s’agit pourtant là de l’aboutissement d’un laborieux processus de réhabilitation. Consacrée par la théorie dite du « Heartland », formulée par le géographe britannique Halford John Mackinder dans un article paru en 1904, cette discipline est longtemps méprisée en raison de son instrumentalisation au service de l’idéologie nazie. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les travaux des théoriciens allemands Friedrich Ratzel puis Karl Haushofer sont en effet mobilisés par les dirigeants du IIIème Reich afin de légitimer leur politique étrangère agressive et leur inspirent notamment le concept de « Lebensraum ». Justement décriée pour ces affiliations, la géopolitique se heurte par la suite aux réticences des géographes qui craignent qu’intégrer le politique à leur champ disciplinaire ne prive celui-ci de sa rigueur scientifique.

Ce n’est que dans les années 1980 qu’elle retrouve alors une place au sein du milieu universitaire. Nous devons la rénovation de cette méthode aux efforts d’Yves Lacoste. Né à Fès au Maroc, durant le protectorat français, ce fils de géologue fournit des apports considérables aux principes fondateurs de la géopolitique. À travers la revue thématique Hérodote qu’il crée en 1976, le géographe expérimente et jette les nouvelles bases de ce que l’on nomme désormais la « géopolitique lacostienne ». Fêtant aujourd’hui ses 50 ans avec un 200ème numéro en hommage à son précurseur, le trimestriel continue d’appliquer les méthodes et concepts développés au prisme de multiples situations conflictuelles à travers le globe.

Plusieurs de ces piliers ont notamment joué un rôle clé dans l’institution de la géopolitique en tant que discipline scientifique reconnue. Parmi ceux-ci, l’étude des représentations portées par les acteurs de rivalités est essentielle en ce qu’elle permet à la fois d’éclairer leurs motivations et stratégies, mais aussi d’éviter tout écueil idéologique lors de l’analyse. Autres particularités de cette méthodologie, les raisonnements géographique diatopique et historien diachronique préconisent l’association de différents niveaux d’analyse spatiale ainsi que des temps long et court. Enfin, Yves Lacoste s’éloigne de la conception traditionnelle que l’on retrouve au sein des relations internationales selon laquelle les rivalités de pouvoir sont uniquement un objet de débat entre dirigeants. Dans une acception plus large et démocratique de cette notion, il élargit le champ d’analyse géopolitique aux acteurs de la société civile.

Yves Lacoste et l’équipe d’Hérodote en 2006

Alors que la géopolitique voit ses bases théoriques se consolider, sa pratique s’étend hors du cadre de la revue. En 1989, l’Université de Paris XVIII où enseigne Yves Lacoste accueille le premier diplôme d’études approfondies (DEA de géopolitique), assorti d’un Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG). En 2002, ces foyers académiques précurseurs deviennent alors l’Institut Français de Géopolitique (IFG) tel que nous le connaissons aujourd’hui. Unique école doctorale en géopolitique de France, l’équipe pédagogique de l’IFG continue de faire vivre Hérodote à travers ses enseignants ainsi que ses doctorants.

 

Conquérir la jeunesse par le secondaire : une popularité consacrée

Alors même que les fondements de la géopolitique ont été établis et que celle-ci est parvenue à trouver sa place sur les bancs universitaires, l’inspecteur général émérite Laurent Carroué profite de cette 50ème parution pour retracer son long combat pour étendre cette reconnaissance de la géopolitique au sein des établissements du secondaire. Aux côtés de ses pairs du groupe d’histoire-géographie de l’Inspection générale (IGEN), le géographe a défendu ses aspirations pour la géopolitique durant des années, et cela malgré une domination numérique incontestée des historiens. À l’origine de l’intégration de cette discipline dans les programmes du secondaire, Laurent Carroué et ses collègues tentent de faire infuser leur vision à travers les sujets d’examen, les programmes scolaires, les sites web ou encore le Festival International de Géographie (FIG). Ces entreprises innovantes sont enfin couronnées de succès en 2019 avec la création de la spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (HHGSP) au lycée. Telle qu’il la qualifie, l’instauration de cette discipline scolaire constitue alors une véritable « révolution intellectuelle, civique et pédagogique » : la géographie n’est plus seulement subordonnée à l’histoire et gagne ses lettres de noblesse grâce à ses particularités.

Mais au-delà de convaincre un corps enseignant réticent, la géopolitique séduit les étudiants. En 2024, près de 25% des élèves de terminale se tournent vers cette spécialité. Plusieurs facteurs internes et externes permettent de comprendre et d’expliquer cet engouement grandissant. Avant tout, celui-ci puise sa force dans la multiplicité de supports attractifs et adaptés à un jeune public qui ont été développés ces précédentes années. Collection de manuels pour collèges et lycées co-dirigée par Yves Lacoste chez les éditions Nathan, organisation d’un « Concours Carto » par une association éponyme qui mobilise des milliers d’élèves depuis 2010, création de la bibliothèque numérique Géoconfluences par l’École Normale Supérieure de Lyon ou encore diversification des formats dans les médias avec l’émission « Le dessous des cartes » et une variété de magazine de cartographie comme de géopolitique… Les moyens de s’informer sur l’actualité et d’en tirer des analyses accessibles se renouvellent, se réinventent et exercent une force d’attraction notable chez la jeunesse.

En parallèle, le phénomène de forte médiatisation de l’actualité à travers des contenus immersifs, courts, abordables et parfois ludiques contribuent à décupler l’attrait pour cette discipline en alimentant un désir de comprendre la quantité d’informations consommées quotidiennement. La popularité de contenus de vulgarisation telles que les vidéos d’Hugo Décrypte ou de Pascal Boniface en témoigne. On peut également supputer que l’exposition directe des jeunes aux récents bouleversements géopolitiques comme la guerre en Ukraine, par le biais des réseaux sociaux, a pu conduire une grande partie d’entre eux à se sentir concernés, voire à craindre un impact direct sur leur quotidien de vie. Comme le souligne Pascal Ausseur dans un entretien réalisé avec Défis Humanitaires, « ce retour à la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complétement oublié : la vulnérabilité ».

Si la pluridisciplinarité de la géopolitique – englobant à la fois l’histoire, les sciences politiques, l’économie et la sociologie – séduit en ce qu’elle permet de s’orienter dans des directions professionnelles transversales, il est à noter que les possibilités d’accès à cette discipline dans le supérieur demeurent néanmoins limitées. En effet, il n’existe aujourd’hui en France que 2 masters de géopolitique, une école doctorale et nul diplôme de licence étiqueté en tant que tel.

Bien que la géopolitique ait obtenue la reconnaissance de la sphère académique et universitaire, tant auprès des enseignants que des étudiants, du chemin reste à parcourir. Dans cette perspective, Défis Humanitaires milite pour une meilleure intégration de cette discipline dans le monde de l’humanitaire.

 

II. L’action humanitaire guidée par l’analyse géopolitique : pour une meilleure gestion des risques et des crises sur le terrain

Fondée en 2011 par Alain Boinet, la revue Défis Humanitaires a pour vocation initiale de mettre en lumière les liens de cause à effet entre géopolitique et action humanitaire. Il s’agit là d’ouvrir un espace de dialogue et de réflexion autour des innovations à mettre en place afin d’optimiser l’efficacité de l’action humanitaire. À travers des retours d’expérience sur le terrain, des analyses de conflits et de crises mais aussi des focus sur les outils développés par les acteurs associatifs, elle cherche à démontrer que le déploiement des ONG et de leurs programmes ne peut se faire sans être accompagné d’une bonne compréhension des contextes géopolitiques dans lesquels ils s’insèrent.

Acteur à part entière de la géopolitique, le secteur humanitaire exerce une influence réciproque sur les territoires, les populations et les crises au milieu desquels il opère. Dans les pays du Sahel central où les Groupes armés terroristes (GAT) sévissent et instrumentalisent la défaillance d’États en déficit de moyens, lutter contre la précarité ambiante, le stress hydrique et la difficulté d’accès aux soins peut être un moyen de renverser les dynamiques de coopération entre une partie des communautés locales et ces acteurs violents qui se proposaient jusque-là comme unique alternative. À l’inverse, la géopolitique mondiale exerce une influence évidente sur le milieu humanitaire et peut facilement en restreindre l’action. Aux États-Unis, le contexte local de réaffirmation du nationalisme, de priorisation des intérêts domestiques et de retour au protectionnisme à travers la doctrine « America First » mise en avant par Donald Trump, ont eu un impact crucial sur les financements publics : la fin de l’USAID en 2025.

Contraint de s’adapter et de se réinventer en raison des pressions économiques et politiques qui pèsent sur lui, le secteur humanitaire gagnerait donc à prendre plus en compte les contextes et environnements géopolitiques dans lesquels il évolue, opère et s’implante.

Le service HAACT (Humanitarian Analysis for Access in Challenging conTexts) de Solidarités International en est un parfait exemple. Créé en 2019 pour répondre aux problématiques d’accès au terrain et de sécurité du personnel, cette cellule conduit des analyses à distance. Telle qu’elle est présentée sur le site de l’ONG, elle « redonne aux décideurs et acteurs opérationnels de la visibilité sur la situation humanitaire dans des zones très difficiles d’accès » et « partage des recommandations exploitables et sensibles au conflit sur les activités et modalités d’intervention adaptées ». En 2021, le programme HAACT a notamment facilité une réponse humanitaire dans le village d’Ikarfane au sein de la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali.

© Solidarités International – Le système HAACT de captation d’information à distance

Dans la continuité de la démarche entamée par Défis Humanitaires, il est essentiel d’encourager le développement de dispositifs similaires qui, par une meilleure prise en compte des facteurs géopolitiques, permet d’éclairer les rivalités, stratégies et acteurs à l’œuvre, pour mieux cerner les risques auxquels s’exposent les intervenants, les besoins auxquels ils répondent et les freins qui pourraient faire obstacle à leurs activités. Une bonne cartographie des zones sensibles, des points stratégiques où il est possible d’intervenir, de la répartition des acteurs conflictuels sur le territoire et des représentations qui alimentent leurs stratégies – dont certaines peuvent parfois entrer en collision avec les objectifs d’organismes humanitaires – permettrait d’optimiser l’efficacité et la pertinence de l’action humanitaire.

Après 50 ans de lutte pour la reconnaissance de la géopolitique dans le milieu académique, il est fondamental de poursuivre ce travail conséquent pour une meilleure intégration de la discipline en situation professionnelle.

 

Salomée Languille.

Stagiaire chez Défis Humanitaires et étudiante en Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG).


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