50 ans de géopolitique : après la sortie des bancs de l’université

Revue Hérodote, Numéro 200-201 (1er et 2e semestres 2026) en hommage à Yves Lacoste. Disponible dans de nombreuses librairies.

I. De l’opprobre au plébiscite : le long combat pour la reconnaissance académique

Une méthodologie en construction

Si l’utilité de la géopolitique dans son acception contemporaine suscite aujourd’hui le consensus, il s’agit pourtant là de l’aboutissement d’un laborieux processus de réhabilitation. Consacrée par la théorie dite du « Heartland », formulée par le géographe britannique Halford John Mackinder dans un article paru en 1904, cette discipline est longtemps méprisée en raison de son instrumentalisation au service de l’idéologie nazie. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les travaux des théoriciens allemands Friedrich Ratzel puis Karl Haushofer sont en effet mobilisés par les dirigeants du IIIème Reich afin de légitimer leur politique étrangère agressive et leur inspirent notamment le concept de « Lebensraum ». Justement décriée pour ces affiliations, la géopolitique se heurte par la suite aux réticences des géographes qui craignent qu’intégrer le politique à leur champ disciplinaire ne prive celui-ci de sa rigueur scientifique.

Ce n’est que dans les années 1980 qu’elle retrouve alors une place au sein du milieu universitaire. Nous devons la rénovation de cette méthode aux efforts d’Yves Lacoste. Né à Fès au Maroc, durant le protectorat français, ce fils de géologue fournit des apports considérables aux principes fondateurs de la géopolitique. À travers la revue thématique Hérodote qu’il crée en 1976, le géographe expérimente et jette les nouvelles bases de ce que l’on nomme désormais la « géopolitique lacostienne ». Fêtant aujourd’hui ses 50 ans avec un 200ème numéro en hommage à son précurseur, le trimestriel continue d’appliquer les méthodes et concepts développés au prisme de multiples situations conflictuelles à travers le globe.

Plusieurs de ces piliers ont notamment joué un rôle clé dans l’institution de la géopolitique en tant que discipline scientifique reconnue. Parmi ceux-ci, l’étude des représentations portées par les acteurs de rivalités est essentielle en ce qu’elle permet à la fois d’éclairer leurs motivations et stratégies, mais aussi d’éviter tout écueil idéologique lors de l’analyse. Autres particularités de cette méthodologie, les raisonnements géographique diatopique et historien diachronique préconisent l’association de différents niveaux d’analyse spatiale ainsi que des temps long et court. Enfin, Yves Lacoste s’éloigne de la conception traditionnelle que l’on retrouve au sein des relations internationales selon laquelle les rivalités de pouvoir sont uniquement un objet de débat entre dirigeants. Dans une acception plus large et démocratique de cette notion, il élargit le champ d’analyse géopolitique aux acteurs de la société civile.

Yves Lacoste et l’équipe d’Hérodote en 2006

Alors que la géopolitique voit ses bases théoriques se consolider, sa pratique s’étend hors du cadre de la revue. En 1989, l’Université de Paris XVIII où enseigne Yves Lacoste accueille le premier diplôme d’études approfondies (DEA de géopolitique), assorti d’un Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG). En 2002, ces foyers académiques précurseurs deviennent alors l’Institut Français de Géopolitique (IFG) tel que nous le connaissons aujourd’hui. Unique école doctorale en géopolitique de France, l’équipe pédagogique de l’IFG continue de faire vivre Hérodote à travers ses enseignants ainsi que ses doctorants.

 

Conquérir la jeunesse par le secondaire : une popularité consacrée

Alors même que les fondements de la géopolitique ont été établis et que celle-ci est parvenue à trouver sa place sur les bancs universitaires, l’inspecteur général émérite Laurent Carroué profite de cette 50ème parution pour retracer son long combat pour étendre cette reconnaissance de la géopolitique au sein des établissements du secondaire. Aux côtés de ses pairs du groupe d’histoire-géographie de l’Inspection générale (IGEN), le géographe a défendu ses aspirations pour la géopolitique durant des années, et cela malgré une domination numérique incontestée des historiens. À l’origine de l’intégration de cette discipline dans les programmes du secondaire, Laurent Carroué et ses collègues tentent de faire infuser leur vision à travers les sujets d’examen, les programmes scolaires, les sites web ou encore le Festival International de Géographie (FIG). Ces entreprises innovantes sont enfin couronnées de succès en 2019 avec la création de la spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (HHGSP) au lycée. Telle qu’il la qualifie, l’instauration de cette discipline scolaire constitue alors une véritable « révolution intellectuelle, civique et pédagogique » : la géographie n’est plus seulement subordonnée à l’histoire et gagne ses lettres de noblesse grâce à ses particularités.

Mais au-delà de convaincre un corps enseignant réticent, la géopolitique séduit les étudiants. En 2024, près de 25% des élèves de terminale se tournent vers cette spécialité. Plusieurs facteurs internes et externes permettent de comprendre et d’expliquer cet engouement grandissant. Avant tout, celui-ci puise sa force dans la multiplicité de supports attractifs et adaptés à un jeune public qui ont été développés ces précédentes années. Collection de manuels pour collèges et lycées co-dirigée par Yves Lacoste chez les éditions Nathan, organisation d’un « Concours Carto » par une association éponyme qui mobilise des milliers d’élèves depuis 2010, création de la bibliothèque numérique Géoconfluences par l’École Normale Supérieure de Lyon ou encore diversification des formats dans les médias avec l’émission « Le dessous des cartes » et une variété de magazine de cartographie comme de géopolitique… Les moyens de s’informer sur l’actualité et d’en tirer des analyses accessibles se renouvellent, se réinventent et exercent une force d’attraction notable chez la jeunesse.

En parallèle, le phénomène de forte médiatisation de l’actualité à travers des contenus immersifs, courts, abordables et parfois ludiques contribuent à décupler l’attrait pour cette discipline en alimentant un désir de comprendre la quantité d’informations consommées quotidiennement. La popularité de contenus de vulgarisation telles que les vidéos d’Hugo Décrypte ou de Pascal Boniface en témoigne. On peut également supputer que l’exposition directe des jeunes aux récents bouleversements géopolitiques comme la guerre en Ukraine, par le biais des réseaux sociaux, a pu conduire une grande partie d’entre eux à se sentir concernés, voire à craindre un impact direct sur leur quotidien de vie. Comme le souligne Pascal Ausseur dans un entretien réalisé avec Défis Humanitaires, « ce retour à la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complétement oublié : la vulnérabilité ».

Si la pluridisciplinarité de la géopolitique – englobant à la fois l’histoire, les sciences politiques, l’économie et la sociologie – séduit en ce qu’elle permet de s’orienter dans des directions professionnelles transversales, il est à noter que les possibilités d’accès à cette discipline dans le supérieur demeurent néanmoins limitées. En effet, il n’existe aujourd’hui en France que 2 masters de géopolitique, une école doctorale et nul diplôme de licence étiqueté en tant que tel.

Bien que la géopolitique ait obtenue la reconnaissance de la sphère académique et universitaire, tant auprès des enseignants que des étudiants, du chemin reste à parcourir. Dans cette perspective, Défis Humanitaires milite pour une meilleure intégration de cette discipline dans le monde de l’humanitaire.

 

II. L’action humanitaire guidée par l’analyse géopolitique : pour une meilleure gestion des risques et des crises sur le terrain

Fondée en 2011 par Alain Boinet, la revue Défis Humanitaires a pour vocation initiale de mettre en lumière les liens de cause à effet entre géopolitique et action humanitaire. Il s’agit là d’ouvrir un espace de dialogue et de réflexion autour des innovations à mettre en place afin d’optimiser l’efficacité de l’action humanitaire. À travers des retours d’expérience sur le terrain, des analyses de conflits et de crises mais aussi des focus sur les outils développés par les acteurs associatifs, elle cherche à démontrer que le déploiement des ONG et de leurs programmes ne peut se faire sans être accompagné d’une bonne compréhension des contextes géopolitiques dans lesquels ils s’insèrent.

Acteur à part entière de la géopolitique, le secteur humanitaire exerce une influence réciproque sur les territoires, les populations et les crises au milieu desquels il opère. Dans les pays du Sahel central où les Groupes armés terroristes (GAT) sévissent et instrumentalisent la défaillance d’États en déficit de moyens, lutter contre la précarité ambiante, le stress hydrique et la difficulté d’accès aux soins peut être un moyen de renverser les dynamiques de coopération entre une partie des communautés locales et ces acteurs violents qui se proposaient jusque-là comme unique alternative. À l’inverse, la géopolitique mondiale exerce une influence évidente sur le milieu humanitaire et peut facilement en restreindre l’action. Aux États-Unis, le contexte local de réaffirmation du nationalisme, de priorisation des intérêts domestiques et de retour au protectionnisme à travers la doctrine « America First » mise en avant par Donald Trump, ont eu un impact crucial sur les financements publics : la fin de l’USAID en 2025.

Contraint de s’adapter et de se réinventer en raison des pressions économiques et politiques qui pèsent sur lui, le secteur humanitaire gagnerait donc à prendre plus en compte les contextes et environnements géopolitiques dans lesquels il évolue, opère et s’implante.

Le service HAACT (Humanitarian Analysis for Access in Challenging conTexts) de Solidarités International en est un parfait exemple. Créé en 2019 pour répondre aux problématiques d’accès au terrain et de sécurité du personnel, cette cellule conduit des analyses à distance. Telle qu’elle est présentée sur le site de l’ONG, elle « redonne aux décideurs et acteurs opérationnels de la visibilité sur la situation humanitaire dans des zones très difficiles d’accès » et « partage des recommandations exploitables et sensibles au conflit sur les activités et modalités d’intervention adaptées ». En 2021, le programme HAACT a notamment facilité une réponse humanitaire dans le village d’Ikarfane au sein de la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali.

© Solidarités International – Le système HAACT de captation d’information à distance

Dans la continuité de la démarche entamée par Défis Humanitaires, il est essentiel d’encourager le développement de dispositifs similaires qui, par une meilleure prise en compte des facteurs géopolitiques, permet d’éclairer les rivalités, stratégies et acteurs à l’œuvre, pour mieux cerner les risques auxquels s’exposent les intervenants, les besoins auxquels ils répondent et les freins qui pourraient faire obstacle à leurs activités. Une bonne cartographie des zones sensibles, des points stratégiques où il est possible d’intervenir, de la répartition des acteurs conflictuels sur le territoire et des représentations qui alimentent leurs stratégies – dont certaines peuvent parfois entrer en collision avec les objectifs d’organismes humanitaires – permettrait d’optimiser l’efficacité et la pertinence de l’action humanitaire.

Après 50 ans de lutte pour la reconnaissance de la géopolitique dans le milieu académique, il est fondamental de poursuivre ce travail conséquent pour une meilleure intégration de la discipline en situation professionnelle.

 

Salomée Languille.

Stagiaire chez Défis Humanitaires et étudiante en Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG).


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Mon combat contre la malnutrition, entretien avec Michel Lescanne

Entretien avec Michel Lescanne, fondateur de Nutriset.

Tri de l’arachide, qui entre dans la fabrication de Plumpy’nut, chez Hilina, le partenaire éthiopien du Groupe Nutriset.

Président-fondateur du Groupe Nutriset et co-inventeur de Plumpy’Nut, le premier RUTF, Michel Lescanne vient de publier ses souvenirs chez Eyrolles, avec la complicité du journaliste Christian Troubé. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet :  

Vous venez de publier un livre « Mon combat contre la malnutrition ». Quand et pourquoi avez-vous engagé ce combat ?

Michel Lescanne :

J’ai fondé Nutriset en 1986 sur une intuition et une volonté. Ingénieur en agriculture, j’avais la conviction que l’agroalimentaire avait des solutions à proposer pour contribuer à résoudre ce qu’on appelait alors « la faim dans le monde ». Lors de mes études, j’avais choisi comme sujet de mémoire une réflexion sur la fabrication d’un biscuit nutritif pour les enfants malnutris de ce qu’on appelait alors le « tiers monde ». Le scepticisme de mon jury universitaire n’avait fait que renforcer ma volonté d’y parvenir. Ajoutons aussi mon milieu familial. En Normandie, mon père dirigeait une coopérative laitière, qui deviendra le groupe Nova. J’ai donc, dès l’enfance, baigné dans cet univers. Très tôt, la lecture des ouvrages de René Dumont et de Josué de Castro m’ont permis d’approfondir et d’enrichir mon objectif : nourrir ces enfants en détresse. Il a tout de suite été évident pour moi que ce serait en créant une entreprise.

Les débuts de Nutriset. Fin des années 1980. Dans un centre de santé d’Afrique de l’Ouest, le jeune ingénieur Michel Lescanne explique au personnel soignant comment élaborer une solution nutritionnelle enrichie.

 AB :

Les débuts de tout projet novateur sont le plus souvent longs et difficiles avant de réussir. Quelles ont été les grandes étapes du développement de Nutriset ?

ML :

Le parcours d’un entrepreneur est, en effet, souvent fait de réussites mais aussi d’échecs, dont il faut savoir tirer les leçons. Chez Nutriset, nous avions une boussole : mettre toute notre énergie à concevoir des produits qui pourraient sauver les enfants souffrant de malnutrition. Et la seule question que nous nous posions avant de prendre une décision était : est-ce que cela va être utile aux populations vulnérables ? Lorsqu’on a un mandat clair, tout devient plus évident. Et puis, nous n’agissions pas seuls, mais en lien avec un écosystème tout aussi motivé que nous : les chercheurs nutritionnistes qui, dans leurs labos, inventaient des formulations, et les humanitaires qui testaient les produits sur le terrain et nous en remontaient les demandes. C’était une époque d’intense mobilisation. C’est ainsi que nous avons pu concevoir et mettre à l’échelle les premiers laits à haute énergie F-100 et F-75, puis proposer, au milieu des années 1990, le premier aliment thérapeutique prêt à l’emploi sous une forme solide, Plumpy’Nut. Ce premier RUTF – et l’ensemble des produits qui en ont découlé depuis et qui ciblent les différentes formes de malnutrition – a été à l’origine d’une véritable révolution sur le terrain : la prise en charge des traitements directement par les familles touchées, ce qui a permis de tirer d’affaire un nombre de plus en plus important d’enfants malnutris. D’étape en étape, Nutriset a pu proposer des solutions de traitement puis de prévention pour les enfants, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes atteintes de maladie, comme le Sida, ou encore des produits pour les personnes âgées atteintes de dénutrition en France.

Plumpy’nut, le premier RUTF de traitement de la malnutrition a donné naissance à une gamme élargie de produits de traitement et de prévention. Ici le produit de supplémentation lipidique (SQ-LNS) Enov-Nutributter, conçu pour améliorer la croissance des jeunes enfants.

AB :

Il y a une vingtaine d’années, vous avez engagé des partenariats avec des entreprises locales dans une dizaine de pays. Quelle était votre idée à l’époque ? Et où en est ce projet ?

ML :

Dès le départ, nous avons eu l’intuition qu’il fallait que nos produits soient fabriqués au plus près des besoins, dans les pays mêmes où sévissait la malnutrition. Mais cela n’avait rien d’évident. Il fallait trouver sur place des entreprises agroalimentaires susceptibles de les fabriquer avec les normes de qualité requises et d’assurer les approvisionnements en matières premières. Beaucoup d’organisations humanitaires étaient sceptiques sur la question. Avec le temps, nous avons pu avancer, selon le modèle de la franchise ou de la filiale. Nous célébrons, cette année, les 20 ans de ce réseau, regroupé sous le nom de PlumpyField. C’est notre grande fierté : aujourd’hui, près de la moitié des solutions nutritionnelles de Nutriset est fabriquée localement. Ce qui a permis aux organisations humanitaires internationales et aux gouvernements de ces pays d’ouvrir de nouveaux programmes et, par conséquent, de venir au secours de toujours plus d’enfants ou de personnes vulnérables. Ajoutons aussi que ces structures industrielles sont de véritables leviers de développement pour leur pays, en structurant en amont et en aval des filières agricoles et agro-industrielles. Le réseau PlumpyField est présent dans une dizaine de pays, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Haïti. Il va encore s’agrandir.

Une ligne de production de Plumpy’nut chez Tanjaka, membre du réseau PlumpyField basé à Madagascar.

AB :

Le monde a bien changé depuis 40 ans. Comment voyez-vous ce combat contre la malnutrition aujourd’hui ?

ML :

Beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine, en quarante ans, et Nutriset a pu y contribuer largement. Les acteurs de la lutte contre la malnutrition, l’Unicef, le Programme alimentaire mondial, les ONG, les gouvernements locaux ont désormais à leur disposition des produits simples d’emploi et à l’efficacité reconnue. Mais ce qui fait cruellement défaut, ce sont les financements, et par conséquent la volonté politique. Les chiffres restent terriblement alarmants !  La malnutrition, avec ses causes associées, est responsable d’un décès sur deux d’enfants de moins de cinq ans. Si on prend en compte, la dénutrition, synonyme d’émaciation, de retard de croissance et d’insuffisance pondérale, les carences en micronutriments qui touchent un enfant sur deux et une femme sur trois, le surpoids et l’obésité, nouveau fléau de notre siècle, ce sont des centaines de millions de personnes qui sont concernées ! Il faut donc ne rien lâcher ! Le récent sommet international Nutrition for Growth, qui s’est tenu à Paris, a montré qu’une mobilisation de tous les acteurs est possible : pouvoirs publics, agences des Nations unies, ONG, fondations, gouvernements et secteur privé. Plus de 27 milliards de dollars y ont été promis pour lutter contre la malnutrition. Mais, dans le même temps, des signaux contradictoires nous arrivent des Etats-Unis et des pays donateurs, avec une baisse incompréhensible de leur Aide publique au développement.

L’entreprise Hilina, à Addis-Abeba, est un partenaire historique de Nutriset. Cinquante ans après les grandes famines qui ravageaient l’Ethiopie, cette entreprise couvre aujourd’hui la quasi-totalité des besoins nutritionnels du pays.

AB :

En effet, l’administration américaine du président Trump a récemment supprimé l’agence USAID et gelé de nombreux programmes et financements. De même, de nombreux pays diminuent leur Aide publique au développement et à l’action humanitaire. Cela a-t-il des conséquences pour le Groupe Nutriset, vos partenaires et les programmes contre la malnutrition, et comment y faire face ?

ML :

Nos principaux acheteurs sont l’Unicef et le Programme alimentaire mondial qui sont fortement touchés par les restrictions américaines, de même que les grandes ONG internationales. Comme tous les acteurs humanitaires, nous observons, au jour le jour, des fluctuations dans les décisions de l’administration américaine, notamment à travers notre membre américain du réseau PlumpyField, l’entreprise Edesia. Nous prenons acte, comme tout le monde, de ce brutal virage du premier bailleur de fonds de la planète et des conséquences désastreuses que cela entraîne. Avec moins d’argent, il va falloir faire preuve d’imagination et d’agilité. Pour Nutriset, cela signifie, par exemple, de poursuivre et d’élargir encore notre politique de localisation, en travaillant, par exemple, avec de nouveaux acteurs, comme les fondations, ou en développant des programmes spécifiques directement avec des gouvernements. Ce que nous faisons, par exemple, au Bénin ou en Côte d’Ivoire. 

AB :

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut s’engager aujourd’hui ?

ML :

Chaque génération a son approche du monde et sa manière d’appréhender des solutions. Je constate que nous entrons dans un monde où les risques se multiplient, du réchauffement climatique aux nouvelles règles du jeu géopolitique, mais je reste indéfectiblement optimiste sur l’aptitude de la nature humaine à se transcender, à donner le meilleur d’elle-même.  A un jeune qui s’engage aujourd’hui, je dirais que, s’il a une conviction forte, il doit la cultiver et lui être fidèle, y compris dans les moments de doute.

Nana Hadiza, 28 ans, tient ses jumelles dans ses bras alors qu’elles sont assises sur un lit d’hôpital au CHU de Maradi, au Niger. Les jumelles sont traitées pour malnutrition avec des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi de Nutriset. © UNICEF/UN0535873/Dejongh

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

ML :

Votre revue porte un beau titre : « Défis humanitaires ». J’ai eu la chance, depuis quarante ans, de côtoyer des personnes exceptionnelles dans les agences et les ONG humanitaires. Nous avons, en quelque sorte « grandi ensemble ». Je voudrais donc profiter de cette occasion pour rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui ont fait vivre et font vivre aujourd’hui cet engagement. Au début de mon livre, je rappelle la figure du docteur Pascal Grellety-Bosviel, médecin de la Croix-Rouge dans les années 1980, qui m’a beaucoup inspiré, avec tant d’autres. Je voudrais saluer ici tous les humanitaires de la nouvelle génération et leur dire qu’il ne faut rien lâcher ! Le combat continue !

Mon Combat contre la malnutrition, par Michel Lescanne, avec Christian Troubé (Editions Eyrolles, 24 euros)

Michel Lescanne :

« Votre idée n’a aucun avenir, monsieur ! » Alors qu’il vient de rendre son mémoire de fin d’études, le jeune ingénieur agricole Michel Lescanne n’en reste pas moins fidèle à son rêve : concevoir des produits pour lutter contre la faim dans le monde. Dans les années 1970, alors que les famines en Afrique font la une des médias ,le défi est immense. Et les obstacles nombreux. Aujourd’hui, le Groupe Nutriset, qu’il a créé en 1986, est présent partout où sévit la malnutrition, en Afrique, Asie, Amérique latine, et même en France, et sauve des millions d’enfants et d’adultes. C’est ce parcours singulier que raconte ici son fondateur.

 

Christian Troubé

Grand reporter spécialisé dans les relations internationales, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a ensuite accompagné diverses ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Auteur de nombreux ouvrages sur l’humanitaire, il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset, en conseillant sa communication stratégique.

 

Note de lecture du livre : « Mon combat contre la malnutrition »

Face à un constat alarmant, « Aujourd’hui dans le monde, un enfant sur quatre de moins de 5 ans est atteint de malnutrition, 165 millions souffrent de retard de croissance, 50 millions sont touchés par une malnutrition aiguë qui met gravement en péril leur précaire existence », Nutriset se présente comme une entreprise spécialisée dans la production de solutions nutritionnelles, avec pour mission sociale de lutter contre la malnutrition.

Fondée en 1986 en Normandie, elle s’est progressivement imposée comme un acteur clé de cette cause à l’échelle mondiale, en conjuguant innovation, expertise scientifique et engagement humanitaire.

Un récit pour comprendre un combat : l’ouvrage Mon combat contre la malnutrition

L’ouvrage Mon combat contre la malnutrition, rédigé par Michel Lescanne, fondateur de Nutriset, et coécrit avec le journaliste Christian Troubé, retrace, en quinze chapitres, le développement de l’entreprise tout en exposant les grandes évolutions de la lutte contre la malnutrition. Il ne s’agit pas d’un simple témoignage entrepreneurial, mais d’un retour d’expérience engagé, innovant, apportant un éclairage précieux sur les dynamiques humanitaires internationales. L’expertise de Nutriset, en tant qu’acteur structurant du secteur, en fait un outil de réflexion stratégique pour penser les enjeux de demain.

Faire émerger la problématique de la malnutrition

Tout commence à la fin des années 1980. Michel Lescanne, fils d’un dirigeant  d’une coopérative laitière normande, baigne dès l’enfance dans l’univers de la nutrition. Très tôt, il développe une sensibilité particulière pour les enjeux d’accès à l’alimentation dans les contextes de crise humanitaire.

À cette époque, la malnutrition infantile est une urgence silencieuse. Les famines sont traitées par des interventions d’urgence, souvent inadaptées aux réalités de terrain. La famine en Éthiopie (1984-85), puis les bouleversements du génocide rwandais en 1994, mettent en lumière l’insuffisance des dispositifs existants. L’alimentation thérapeutique reste peu développée, dépendante de solutions hospitalières lourdes, difficilement accessibles aux familles les plus vulnérables dans des situations troublées.

C’est dans ce contexte qu’en 1993, Nutriset met au point une innovation : des laits thérapeutiques F-75 et F-100, conçus pour une prise en charge efficace de la malnutrition sévère dans les centres de santé. Ces produits posent les bases de la reconnaissance de Nutriset dans le monde humanitaire.

Cette découverte implique de nombreux défis pour l’entreprise. Le passage d’un projet individuel, dans une maison normande, à la création d’une structure pérenne implique le recrutement d’une équipe, la définition d’un mandat clair, et la recherche de financements.

Cette dernière doit surtout affronter une tension structurelle : concilier impératifs économiques et mission sociale. Comment faire coexister un statut d’entreprise avec un engagement centré sur des produits d’intérêt public ? Pour gagner en légitimité, Nutriset doit convaincre, nouer des alliances, prouver l’efficacité de ses solutions. Les premières ONG partenaires, en testant les produits sur le terrain, comme Action contre la faim en 1993 au Rwanda, ou encore Médecins sans frontières, participent activement à leur amélioration continue.

Plumpy’Nut : une innovation qui transforme la lutte contre la malnutrition

Dès sa création, Nutriset mise sur la recherche et l’innovation. L’entreprise s’appuie sur un réseau d’acteurs scientifiques, de nutritionnistes, de médecins, d’ONG et de laboratoires pour développer des solutions adaptées aux contraintes du terrain. C’est dans ce cadre qu’émerge Plumpy’Nut, un Ready-to-Use Therapeutic Food (RUTF) révolutionnaire, développé pour répondre aux limites des laits thérapeutiques.

Plumpy’Nut est une pâte prête à l’emploi à base d’arachide, riche en calories, protéines et micronutriments essentiels. Stable, sans besoin de réfrigération, elle est administrable à domicile, sans eau, et permet aux familles de participer au processus de guérison. Ce changement de paradigme permet non seulement d’alléger les structures médicales, mais surtout de replacer les mères au cœur du processus de soin.

Cette innovation est soutenue par un important travail de plaidoyer mené auprès d’organismes internationaux. Grâce à ces efforts, Nutriset devient partenaire des grandes agences des Nations unies comme le PAM (Programme alimentaire mondial), ou encore l’UNICEF. Ces partenariats marquent l’institutionnalisation de l’approche RUTF, qui devient un standard mondial dans la lutte contre la malnutrition aiguë sévère.

Une entreprise à dimension internationale face aux défis contemporains

En 2005, Nutriset initie un changement d’échelle avec la création du réseau PlumpyField, composé aujourd’hui de 11 membres répartis dans plusieurs pays du Sud. Cette stratégie de franchise permet une production décentralisée, au plus près des besoins locaux, tout en favorisant l’autonomie des partenaires industriels et un apport précieux à la souveraineté alimentaire des pays concernés. Aujourd’hui, plus d’un tiers de la production de Nutriset est réalisée par ce réseau.

Dans une logique de réponse globale, Nutriset développe également des gammes de produits ciblés, comme le programme des 1000 jours, qui couvre les besoins nutritionnels des femmes enceintes jusqu’aux deux ans de l’enfant. Ces développements traduisent une évolution de l’approche socio-culturelle de la nutrition, intégrant les pratiques alimentaires locales et les réalités familiales.

L’entreprise s’inscrit dans une approche pluri-acteurs, réunissant les secteurs public et privé, les ONG, les chercheurs, les médecins et les nutritionnistes autour d’un objectif commun : une lutte coordonnée contre la malnutrition, ancrée dans les dynamiques de terrain. Cette alliance transdisciplinaire permet de faire évoluer les pratiques en fonction des crises successives (Rwanda, Syrie, Sahel…) et des données scientifiques les plus récentes.

Des défis pour demain : penser l’avenir de la nutrition humanitaire

Nutriset s’inscrit dans le prolongement des grandes dynamiques internationales, notamment les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) lancés en 2000, qui visaient à éradiquer l’extrême pauvreté et la faim et, depuis 2015, par les Objectifs de Développement Durables à l’horizon 2030. Aujourd’hui, face à la multiplication des crises et à l’évolution de la réponse humanitaire, les enjeux se complexifient.

Michel Lescanne identifie plusieurs défis majeurs pour les années à venir :

  • La multiplication des conflits, nécessitant une transition d’une aide ponctuelle vers une aide durable
  • L’augmentation des besoins humanitaires, en lien avec les crises politiques, économiques et climatiques
  • L’exigence d’une innovation constante, avec des produits respectueux des populations, de l’environnement et produits au plus près des zones d’intervention
  • L’approfondissement de la réflexion autour de produits plaçant la nutrition au cœur des questions de santé.

Nutriset entend répondre à ces défis en poursuivant sa mission : mettre la science et sa maîtrise des technologies au service des plus vulnérables, et continuer à faire de la nutrition un droit fondamental accessible à tous.

Mon combat contre la malnutrition n’est pas seulement le récit d’un parcours entrepreneurial, c’est un appel à l’action. À travers l’engagement de Michel Lescanne et la trajectoire de Nutriset, ce livre nous rappelle avec force que l’innovation, alliée à la volonté, peut sauver des millions de vies. Face à un fléau persistant, il trace une voie exigeante mais nécessaire : faire de la nutrition un accès possible pour tous !

Esther de Montchalin

Mon combat contre la malnutrition, Michel Lescanne avec Christian Troubé, éditions Eyrolles

 

 

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