Trump provoque un tsunami humanitaire.

Le président Donald Trump signe des décrets © Maison Blanche

La décision de l’administration Trump pilotée par Elon Musk est tombée comme un couperet sur l’aide humanitaire et au développement entrainant un effet de sidération. Après un gel de tous les programmes durant 90 jours, s’en est suivi le licenciement immédiat de la presque totalité des salariés d’USAID et de ses agences (BHA, BPRM).

Puis, dans la nuit du 26 au 27 février, les acteurs humanitaires ont reçu des lettres d’interruption soudaine des financements dans des pays où l’urgence des secours est pourtant vitale, Soudan, Syrie, Niger, Yémen, Mozambique notamment.

Ce qui frappe, c’est la soudaineté et la brutalité de la décision et on ne peut qu’être pessimiste pour la suite quand nous apprenons que c’est plus de 10.000 programmes qui sont sacrifiés et 92% du budget d’USAID, selon des indications à confirmer.

C’est un tremblement de terre, un raz de marée, un tsunami, un cataclysme, du jamais vu car, les budgets n’ont fait qu’augmenter depuis plus de 35 ans, même si la courbe des moyens baissait comparée à celle des besoins, selon un effet ciseau que nous avons ici analysé récemment.

La chute n’en sera que plus dure quand l’on sait qu’en 2023, si l’Aide Publique au Développement (APD) mondiale a atteint 223 milliards de dollars US, la contribution des Etats-Unis, premier contributeur, a représenté 64,7 milliards USD dont 14,5 milliards d’assistance humanitaire. Sans connaître le sort qui sera réservé par ailleurs au budget du département d’Etat dans ce domaine, on mesure l’hémorragie de l’aide quand des observateurs indiquent que l’aide américaine représente 42% de l’aide internationale.

Les conséquences humanitaires sont immédiates quand les financements américains représentent selon les organisations parfois entre 20 et 50% de leur budget ! Telle ONG doit interrompre immédiatement un programme d’approvisionnement en eau potable pour 650.000 déplacés au Darfour, quand une autre organisation doit cesser son programme de 850.000 consultations médicales en Afghanistan.

Distribution de kits d’hygiène dans la localité de Kulbus à 300km de Al Geneina au Darfour 2 ©Solidarités International

Il est certain que cette décision de l’administration Trump va provoquer une dégradation des conditions de survie et conduire à terme à une augmentation de la mortalité parmi les populations vulnérables ainsi que beaucoup de désespoir quand l’aide s’interrompt aussi brusquement sans même avoir eu le temps de s’organiser pour limiter le choc. Il faudrait pouvoir évaluer ses conséquences humaines terribles que cela va entrainer, sans oublier toutefois la responsabilité des Etats et des protagonistes des conflits à l’égard de leur population.

Franchement, quel que soient les motifs de cette décision de l’administration Trump, il n’est pas responsable de mettre ainsi en danger la vie de tant d’êtres humains et d’organisations partenaires qui les secourent. Que vaut la parole et la crédibilité d’un pays qui se conduit comme cela à l’égard de l’aide humanitaire et de développement ? On parle ici de sauver des vies et de sortir de pauvreté extrême, ce n’est ni un luxe ni une action contraire à la défense ou à la promotion les Etats-Unis que l’on ne reconnait plus aujourd’hui dans cette décision !

Un tsunami humanitaire.

Il nous faut comprendre et agir rapidement. Nous sommes confrontés à une réduction drastique de l’aide humanitaire et au développement de la part des Etats-Unis mais également d’autres pays qui réduisent dorénavant leur Aide Publique au Développement et à l’humanitaire, malgré quelques contre exemples rares.

Ainsi, l’Allemagne a déjà annoncé une baisse drastique de 53% en 2025 de son aide humanitaire d’un montant initial de 2,77 milliards d’euros. De même, la France, qui avait programmé un budget d’un milliard d’euros d’aide humanitaire en 2025 n’en consacrera que la moitié alors que dans le même temps son Aide Publique au Développement va perdre plus de 2 milliards d’euros cette année.

Le cas de l’Angleterre est emblématique de cette tendance lourde et durable. Ce pays avait montré l’exemple en consacrant 0,7% de son PIB à l’APD jusqu’à la fin des années 2010. Déjà en 2020, Boris Johnson, alors premier ministre conservateur, avait réduit l’APD de 0,7% à 0,5% du produit intérieur brut (PIB). Il devrait maintenant passer à 0,3%. « Ce n’est pas une annonce qui me réjouit » s’est défendu le nouveau premier ministre travailliste Keir Starmer.

Dans le même temps, Le budget de la défense britannique va passer de 2,3% du PIB à 2,5% dès 2027 et doit progresser jusqu’à 3% en 2030. Ainsi, le budget de la défense britannique qui était de 77 milliards d’euros en 2024 va augmenter à partir de 2027 de 16,1 milliards d’euros chaque année pour faire face au risque de guerre en Europe.

Le choc pour l’humanitaire est violent et massif. A part les ONG qui disposent d’une majeure partie de fonds provenant de la générosité du public et qui ont la trésorerie nécessaire, pour les autres qui sont la majorité cela signifie fermeture de programmes, de missions pays ainsi que des licenciements sur le terrain et au siège pouvant aller de 20 à 50% des effectifs.

Ce processus a déjà débuté parmi les ONG et va se poursuivre d’autant qu’il est encore difficile d’évaluer les conséquences indirectes telles que l’interruption des financements américains aux agences des Nations-Unies qui font appel aux ONG internationales et nationales. On évoque même le retrait des Etats-Unis de diverses organisations multilatérales et Elon Musk va jusqu’à soutenir une sortie de l’ONU !

Femmes et enfants recueillant de l’eau insalubre au Kenya, provoquant des maladies hydriques parfois mortelles © Water.org

Nous publions dans cette édition deux articles à l’occasion de la Journée Mondiale de l’eau du 22 mars. L’accès à l’eau potable et à l’assainissement, l’eau pour l’agriculture répondent à des besoins vitaux pour les populations. Que vont devenir les 17 Objectifs de Développement Durables 2015-2030 dont l’Objectif 6 pour l’eau dans ce contexte ?

Quelles alternatives pour les acteurs humanitaires ?

Si les effets sont globaux, ils se feront sentir de manière diverse selon le niveau de partenariat avec USAID, BHA, BPRM et selon le modèle économique propre à chaque ONG.

Face à une réduction drastique du financement de l’aide humanitaire et au développement, les conséquences sont donc massives, rapides et durables. La priorité est de sauvegarder autant que possible l’aide aux populations tout autant que le cœur opérationnel des organisations de secours.

Dans ce contexte, il faudra autant compter sur ses propres forces, remobiliser le potentiel interne de chaque organisation et de ses soutiens, qu’optimiser la mutualisation des moyens pour les économiser et construire des alliances avec d’autres organisations et avec les pays et institutions publiques ou privées qui resteront mobilisés sur la sécurité humanitaire.

Dans l’immédiat nous faisons face à une double injonction contradictoire. Réduire les capacités des organisations tout en préservant le cœur opérationnel de celles-ci comme moteur de l’action et de la relance. Chaque organisation devra apporter une réponse calibrée dans le temps. Les coordinations d’ONG porteront un plaidoyer global adapté et convaincant sortant des éléments de langage habituels.

Résumons ici les axes d’effort identifiés que chacun optimisera :

  • Mobilisation de toutes les ressources internes, gouvernance, siège, terrain.
  • Optimisation de la mutualisation des achats et de l’innovation opérationnelle de l’aide.
  • Mobilisation des donateurs particuliers, des partenaires entreprises, fondations, collectivités.
  • Optimisation du partenariat avec les partenaires institutionnels, de la France et des pays membre de l’Union Européenne, de l’ONU.
  • Prospection et développement d’autres partenaires comme les pays membres de l’OCDE non européens (Canada, Japon, Australie, Corée du Sud, …) et les pays du golfe.

Plus concrètement, des solutions comme le Prêt Garanti par l’Etat (PEG) sont à explorer comme une réponse de sécurité transitoire et de redéploiement des ONG humanitaires.

En France, le Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) regroupant les ONG humanitaires et Coordination Sud avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sera un vecteur majeur de la mobilisation et un relais avec l’Europe et les Nations-Unies. Ce travail a déjà commencé.

VOICE devant la Commission du Développement au Parlement européen avec le CICR, MSF et la Croix Rouge UE.

Le niveau Européen est essentiel, tant pour le budget 2025 de la DG ECHO, dont la Réserve d’Aide d’Urgence (EAR) pourrait être augmenté significativement. Le Cadre Financier Pluriannuel (2028 -2035 de la nouvelle Commission Européenne constituera le test décisif de la volonté politique de renforcer la sécurité humanitaire au moment ou les Etats-Unis s’en retire.

C’est là que VOICE, la coordination des ONG humanitaires européennes, aura à jouer un rôle majeur pour promouvoir dès cette année des propositions à la hauteur des enjeux auprès de la Commission Européenne. Cette action gagnera en efficacité si elle est coordonnée avec les Etats alliés, les ONG, la famille Croix Rouge et les agences des Nations-Unies. Dans cette perspective VOICE « appelle l’Union Européenne à prendre la tête d’un dialogue stratégique mondial afin d’élaborer un nouveau système humanitaire ».

Dans un contexte de dette des Etats, de balance des paiements déficitaire, d’instabilité politique et sociale, d’incertitude identitaire et sur l’avenir, de lâchage des Etats-Unis et de réduction de l’APD, les acteurs humanitaires doivent aussi revoir de fond en comble leur communication et leur plaidoyer qui sont déjà datés.

L’aide va être questionnée, interpelée, mise en cause tant sur le plan politique que comparativement à d’autres priorités. Qu’est-ce qui est prioritaire, qu’est ce qui ne l’est pas, qu’est ce qui devient superflu. Quelle est la raison d’être humanitaire et quelle est sa valeur ajoutée réelle. En quoi est-elle nécessaire si ce n’est indispensable. Que fait-on de l’argent ? Comment convaincre maintenant ? Comme me le disait un ami, comment convaincre un électeur du Wisconsin ou du Massif central d’aider l’Ukraine, Haïti, le Myanmar ou le Soudan ?

Vers un nouveau Yalta ?

Un tsunami géopolitique.

Par-delà la question essentielle du financement, les humanitaires vont devoir vivre et s’adapter à une rupture géopolitique majeure. Donald Trump renverse la table des relations internationales et met fin à deux fondamentaux de l’Union Européenne et au-delà, le lien transatlantique (OTAN), le multilatéralisme et le droit international. Nous revenons aux rapports de force avec d’anciens empires qui se réveillent.

Cela a commencé avec la guerre de la Russie en Ukraine qui ouvre la porte à d’autres conflits possibles en Europe même. Mais c’est aussi la voie empruntée par la Chine quand elle menace Taïwan et qu’elle veut occuper tout l’espace de la mer de Chine méridionale et des détroits, la voie de la Turquie en méditerranée orientale et aujourd’hui en Syrie, la voie de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, la voie du Rwanda et du M 23 en RDC. La loi du plus fort. D’autres suivront !

Le vote du 24 févriers aux Nations-Unies sur la résolution réaffirmant le « soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale » donne une idée des bouleversements en cours quand les Etats-Unis votent contre avec la Russie et que le nombre de contre et d’abstention (18 et 65) augmente de manière considérable par rapport au vote précédent du 2 mars 2022 (5 et 35).

Après 3 ans de guerre, l’Ukraine est toujours en danger. Borodianka, Kyiv Oblast, 6 April. Photo: Oleksandr Ratushniak / UNDP Ukraine

Le rapprochement des Etats-Unis et de la Russie renoue avec le condominium du temps de la guerre froide et laisse l’Europe surprise et en danger. Face au risque que fait peser une guerre possible en Europe, au-delà de l’Ukraine, pour la liberté, l’indépendance, la souveraineté, l’augmentation rapide et massive des budgets de défense en Europe va s’imposer dans la durée. L’Union Européenne va devoir revoir ses fondamentaux pour faire face au nouveau monde qui s’affirme avec force. Elle devra s’appuyer sur ses racines, ses réalités historiques, ses peuples pour exister, être forte, car le risque est grand entre le démantèlement et/ou la vassalisation.

Conclusion.

L’humanitaire est pris dans un ensemble plus vaste, plus puissant qui rythme sa marche et ses priorités. Comment l’humanitaire va-t-il survivre et se renouveler dans ce tsunami ? C’est la question existentielle qui lui est posée aujourd’hui.

Sa raison d’être qui est de sauver des vies est toujours sa mission légitime face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies. Le développement des pays fragiles est toujours la meilleure réponse aux besoins élémentaire des populations et à l’équilibre du monde. Et notre expérience nous enseigne que ne pas le faire génèrera de l’instabilité de proche en proche selon la théorie de l’effet papillon ou l’effet domino créateur de chaos et de souffrances humaines.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

L’humanitaire, panne, recul ou sursaut ?

© WFP/Julian Civiero Distribution de nourriture par le PAM au camp de réfugiés soudanais d’Adre au Tchad.

Depuis 1980, l’humanitaire a été confronté à plusieurs grandes ruptures géopolitiques. Certaines ont littéralement fait décoller l’humanitaire, d’autres l’ont entretenues.

Et aujourd’hui, quelle est la tendance et comment agiront les humanitaires ? Dans cette nouvelle édition de la revue Défis Humanitaires, avec les auteurs d’article et d’interview que nous remercions pour leur contribution, nous évaluons avec eux les enjeux et défis dans plusieurs domaines distincts dont l’impact sur l’humanitaire modèlera surement celui-ci, quand ce n’est pas déjà le cas !

 

L’effet papillon dans la géopolitique des conflits.

Le 24 février 2022, l’agression militaire Russe en Ukraine a ramené la guerre en Europe. Une guerre de haute intensité, sur un vaste front et qui s’inscrit dorénavant dans la durée et dans l’enjeu décisif de la défaite ou de la victoire. Ce qui change tout avec la décision de Vladimir Poutine, c’est que dorénavant la guerre est à nouveau un modèle de règlement des conflits de frontière et ceux-ci ne manquent pas dans le monde.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’attaque de l’Azerbaïdjan qui a chassé en septembre 2023 les Arméniens de leur terre ancestrale du Haut-Karabagh ou Artsakh. De même que la guerre à Gaza et ses victimes s’inscrit dans une dimension régionale de portée mondiale. Enfin, ces tensions et ces conflits opposent souvent et de plus en plus le modèle démocratique à celui des autocraties quand ce n’est pas du néo totalitarisme.

Dans cette édition, nous publions un entretien avec Grégoire de Saint Quentin qui a été général d’armée doté d’une longue expérience internationale. Il intervient régulièrement sur LCI et dans les médias et nous présente les changements, les enjeux et les risques de ce changement d’époque.

Ukraine, la ville d’Adivka est le lieu de violents combats.

 

L’effet ciseau entre besoins et moyens.

A Paris, le 15 avril, la France, l’Allemagne, et l’Union Européenne ont organisé une conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins affectés. Comme le dit très bien, dans son article, Kevin Goldberg, directeur général de Solidarités International, « il était plus qu’urgent d’agir » avant la période de soudure entre deux récoltes au moment de la saison des pluies qui va bientôt paralyser la logistique humanitaire alors que 27 millions de soudanais ont besoin d’aide humanitaire dont 6,8 millions de déplacés internes et près de 2 millions de réfugiés.

Cette conférence a permis de mobiliser 2 milliards d’euros sur les 4 milliards de dollars demandés par les Nations-Unies ! Si cette conférence est la bienvenue, elle souligne aussi la grande fragilité de l’écosystème humanitaire et son déficit chronique de financement qui va s’aggravant.

Conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins – Paris, le 15 avril 2024.

Ainsi, lors du Forum Humanitaire Européen à Bruxelles les 18 et 19 mars, Cindy McCain, représentante du Programme Alimentaire Mondial, a déclaré que celui-ci avait dû faire des choix déchirants par manque de moyens : « En Afghanistan, nous avons retranché plus de 10 millions de personnes des aides, en Syrie nous avons retranché 4 millions, et en Somalie nous avons retiré 3 millions de personnes des aides ». Le verdict est dramatique ! Avis aux humanitaires, nous ne sommes pas seulement des acteurs de la réponse humanitaires, mais tout autant les acteurs de la mobilisation des moyens !

 

L’effet bureaucratique couteux et paralysant.

République Démocratique du Congo – Distribution de cash à Kyondo Beni – Solidarités International et le CDCS – 2024 – @Solidarités International

Lors du Sommet Humanitaire Mondial, en mai 2016 à Istanbul, dans le cadre du « Grand bargain », il avait été décidé un choc de simplification de la gestion administrative de l’aide humanitaire. Selon les acteurs et observateurs, non seulement le choc ne s’est jamais produit, mais bien au contraire, la complexification s’est accrue pour les organisations humanitaires.

Selon le témoignage d’Olivier Routeau de PUI publié dans Défis Humanitaires, quand un bailleur qui demandait deux rapports intermédiaires de suivi par an, demande un rapport mensuel formalisé pour chacun des 7 sites d’intervention, cette obligation fait passer le nombre de rapports à soumettre de 2 à 84 ! Comment peut-on qualifier cela ? Acharnement bureaucratique, autoprotection systémique, défiance maladive ?

Que l’on me comprenne bien. La redevabilité n’est pas ici en cause. Les fonds mis en œuvre par les bailleurs sont des biens publics provenant des impôts des citoyens et il est juste sur le principe comme dans la pratique de rendre compte précisément de l’emploi de ces fonds. J’ajouterai même que si l’audit a fait progresser l’humanitaire à une époque, nous basculons peut-être maintenant dans l’excès d’un zèle bureaucratique déconnecté de la finalité même de l’action humanitaire, celle des secours aux populations en danger.

Dans cette revue, un expert de l’audit prend la parole et fait des propositions. Ludovic Donnadieu, expert-comptable, commissaire aux comptes, diplômé en économie du développement, fondateur du Cabinet d’audit international Donnadieu&Associés. Il établit un diagnostic et fait des propositions dont celle simple et pertinente consistant à lier audit financier et audit opérationnel alors qu’aujourd’hui ils sont déconnectés l’un de l’autre.

Plutôt que de subir et de demeurer dans l’attentisme, les ONG humanitaires et leurs coordinations pourraient s’emparer de ce problème et proposer un modèle d’audit alternatif qui réponde aux exigences de la redevabilité, de la simplification et d’une plus grande pertinence. Le risque de ne rien tenter, c’est assurément l’augmentation du poids bureaucratique et des coûts d’audit, de la défiance et du découplage entre la réalisation concrète du projet et son financement.

 

Quelle alternative entre universalisme et droit des peuples et des souverainetés ?

Assemblée Générale Nations-Unies, l’unité dans la diversité – 2024 – UN Photo/Manuel Elías

Si j’évoque ce sujet, c’est que parmi d’autres questions, celle-ci m’a été posée lors d’un dialogue avec le Groupe Nutriset, organisé par Fatima Madani, avec le journaliste Christian Troubé, bien connu des humanitaires.

Nous sommes tous témoin, si ce n’est acteur de ce débat, qui oppose fréquemment l’universalisme au souverainisme. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que l’on devait promouvoir nos valeurs, sans d’ailleurs les définir, sauf de manière générale comme un mot valise, quel que soit le respect que ces valeurs peuvent nous inspirer.

A propos du souverainisme, qui est un terme très connoté, je préfèrerai que l’on évoque le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans un pays, une nation, un état qui peut légitimement attendre à être respecté comme souverain chez lui, ce qui n’empêche pas les alliances libres et volontaires.

Aussi, je suggère une autre voie. Ma conception de l’universalisme de l’humanité n’est pas opposée à la reconnaissance d’une autre réalité humaine qui est celle de la diversité des langues, des cultures, des religions, des peuples, des histoires, des modes de vie. Un diplomate français, qui a été en poste en Chine, en Grande Bretagne, en Allemagne, déclarait récemment « les autres ne pensent pas comme nous » et « un allemand n’est pas un français qui parle allemand ».  L’universalisme n’est pas l’opposé de la pluralité des identités et des souverainetés mais sa complémentarité. Bien sûr, tout dépend où l’on met le curseur et certains le place aux opposés l’un de l’autre.

Il semble que cette troisième voie de compréhension entre universalisme et souveraineté correspond bien à ce que vivent les humanitaires à travers le monde. L’universalisme de l’aide, du secours, de la solidarité dans des univers de civilisation distincts mais participants tous à l’humanité.

Pourtant, nous savons aussi que cet universalisme pluraliste ne mettra pas fin aux diverses formes de conflictualité, de rapport de force et au phénomène humain de la guerre dont les justifications ne manquent jamais. Mais il pourrait permettre de mieux se comprendre et s’accepter pour choisir la négociation plutôt que la confrontation. Et cela ne se substituera pas plus à la politique (polis en grec et civitas en latin) dont toute communauté humaine a besoin pour vivre ensemble.

 

Conclusion

© UNWRA. Camions de ravitaillement pour Gaza en attente pour entrer.

Alors, l’humanitaire est-il en pause, en recul ou amorce-t-il un sursaut ? S’il est trop tôt pour statuer, en tout cas la question se pose et c’est déjà une indication que d’en parler. Je vous invite à lire (liens à la fin de cet éditorial) les interviews et article de cette nouvelle édition qui vous permettront d’approfondir chacun des défis auxquels l’humanitaire se trouve confrontés.

Parmi les facteurs de changements abordés ici, il y en a sur lesquels les organisations peuvent agir et d’autres auxquels elles doivent surtout s’adapter, encore qu’elles puissent se faire entendre et peser autant que possible sur leur évolution là où elles sont légitimes.

Il y a bien d’autres défis qui se pose à l’humanitaire et dont il doit s’emparer pour y apporter ses réponses : catastrophes, épidémies, Etats faillis, changement climatique, environnement, biodiversité, démographie, innovation, coordination, mutualisation, formation, et bien d’autres encore.

Il en est un parmi les défis prioritaires qui est celui des financements tant il conditionne la réponse aux besoins vitaux des populations en danger que nous portons avec conviction depuis le début de Défis Humanitaires.

Et nous disposons maintenant d’un outil, d’un véritable levier qui consiste dans la recommandation du Conseil de l’Union Européenne aux Etats-membres de consacrer 0,07% de leur Revenu National Brut (RNB) à l’aide humanitaire. Aujourd’hui, seuls 4 pays ont atteint ou dépassé cet objectif, mais plus des deux tiers des autres n’accordent que 0,01% ou moins ! 0,07% doit devenir un objectif mais pas un maximum puisque certains pays font déjà beaucoup mieux. Et cette recommandation pourrait être élargie à tous les autres pays qui en ont les moyens, et ils sont nombreux !  C’est aussi pourquoi nous espérons bien que l’annonce de la France de consacrer un milliard d’euros à l’aide humanitaire sera tenue et concrétisé en 2025 ! Nous y veillerons.

Si l’esprit qui animait les pionniers de l’humanitaire est toujours là, alors tous les espoirs sont permis à condition de le vouloir et de le faire. C’est aussi notre mission.

Alain Boinet
Je vous remercie pour le soutien de votre don (faireundon) à Défis Humanitaires.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces entretiens et article publiés dans édition :