Écouter les femmes afghanes, mais surtout les entendre

© Solidarités International – Farah, district du Gulestan, dans le village de Tel Kamad. SI intervient en construisant un puit, permettant un accès à l’hygiène, des kits d’hygiène et des sessions de promotion. Des enfanats vont chercher de l’eau dans ce point d’eau qu’ils utilisent pour boire, se laver et faire des taches domestisques.

Depuis cinq ans, les femmes afghanes font face à un effacement progressif de leurs droits, de leur visibilité et de leur participation aux espaces de décision. Pourtant, derrière les chiffres et les restrictions, elles continuent d’agir, de se battre pour leurs droits et de faire vivre leurs communautés. En cette cinquième année de prise du pouvoir par les Talibans, l’ONG SOLIDARITÉS INTERNATIONAL crée « Women in Wash », une initiative liée à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, destinée non seulement à écouter les femmes afghanes, mais surtout à reconnaître leur expertise et à créer les conditions pour qu’elles influencent les décisions qui les concernent.

 

Invisibilisées, mais jamais silencieuses 

Le 15 août 2026 marque le cinquième anniversaire du retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Les chiffres décrivent une réalité brutale. Depuis 2021, l’Afghanistan occupe chaque année la dernière place dans l’indice Women, Peace and Security (WPS), qui mesure l’inclusion, la justice et la sécurité des femmes à travers le monde[1]. Pendant cette période, plus de 100 décrets, directives et pratiques sont venus restreindre la liberté, le travail, l’éducation, le déplacement et la vie des filles et femmes afghanes. Aujourd’hui, elles sont largement exclues du secteur public, de l’emploi au sein d’organisations non gouvernementales internationales et nationales (ONG), et des structures formelles de décision. Selon ONU Femmes, il n’existe aujourd’hui plus aucun mécanisme institutionnel permettant aux femmes afghanes de participer aux décisions qui affectent leur vie et leur avenir. Les femmes sont souvent contraintes de passer par un Mahram, un homme de leur famille, pour communiquer leurs besoins et perspectives.

Mais leur vie quotidienne ne s’est pas arrêtée en 2021. Les femmes continuent de porter des responsabilités au sein de leurs foyers. Certaines dirigent des entreprises, des organisations de la société civile ou mènent des initiatives locales. « Les femmes afghanes ne sont pas passives, explique Sameera Noori, directrice de COAR, une importante ONG afghane. Elles s’organisent en collectifs formels ou informels, négocient, trouvent des solutions”. Et tout ce travail paie, car à force de négociations, de pédagogie et d’efforts quotidiens, des petites victoires existent. Ici, les autorités finissent par accepter la tenue d’une formation pour les femmes. Là, un mollah vient équiper sa fille en serviettes hygiéniques.  Ces espaces d’action sont fragiles, contraints, et souvent invisibles. Ils montrent pourtant une réalité souvent perdue dans le narratif dominant relayé au sujet des femmes afghanes : elles restent actrices de leurs vies, de leurs familles et de leurs communautés, même lorsque leur capacité d’action s’est largement restreinte.

© Solidarités International – Dans le village de Brige, situé dans le district de Khashrod, dans la province de Nimroz, l’équipe réalise des tests de qualité de l’eau du forage (pH, conductivité), ainsi que des tests de pression afin de s’assurer qu’il y aura suffisamment d’eau pour l’ensemble du village et qu’elle sera potable. (11 février 2026)

 

Décisions masculines pour usages féminins

La question de l’accès à l’Eau, Assainissement et Hygiène (EAH ou WASH en anglais) cristallise ces contradictions. Dans les foyers afghans, ce sont les femmes qui vont chercher l’eau, s’occupent de l’hygiène du foyer, prennent soin des enfants et des malades et gèrent leurs propres besoins, notamment menstruels. Dans certains contextes ruraux, elles continuent de travailler dans les champs et de prendre soin des bêtes. Elles détiennent une connaissance très concrète des besoins et contraintes qui entourent l’eau au quotidien. Pourtant, elles sont souvent exclues des prises de décision, comme dans les systèmes d’irrigation traditionnels gérés par les « mirabs » – groupes d’hommes en charge d’assurer le partage de l’eau entre agriculteurs le long d’un canal d’irrigation – dans lesquels la participation des femmes est socialement inacceptable[2]. « L’eau est une ressource indispensable aux femmes dans toutes leurs activités quotidiennes, explique Sameera. Leurs difficultés d’accès à l’eau pourraient être résolues en les impliquant dans la conception des programmes humanitaires. » Malgré cela, le secteur EAH – public, privé et humanitaire – reste majoritairement masculin dans ses métiers et ses espaces de décision. Les activités EAH sont souvent conçues par des hommes, avec une perspective technique prenant peu en compte les besoins spécifiques des femmes, et les conséquences sont immédiates : des points d’eau trop éloignés, des latrines mal éclairées et dangereuses la nuit. Des espaces sans intimité, inadaptés à la vie des femmes.

© Solidarités International – Nimruz dans le district de Khosh Rod, dans le village de Garo au Gulestan. Une enfant de 10 ans qui a assisté aux sessions de promotion d’hygiène organisées par SI se lave les mains en suivant les conseils qu’elle a reçus.

Consulter les femmes fait aujourd’hui partie des pratiques attendues dans la conception et le suivi des programmes. Mais être consultée ne signifie pas forcément influencer une décision. Entre ce qu’une femme exprime lors d’une discussion communautaire et le service qui sera finalement financé et mis en œuvre, de nombreux arbitrages interviennent. Quelles priorités arrivent jusqu’aux décideurs, et lesquelles se perdent en chemin ? Ce sont ces questions que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a voulu poser à travers « Women in WASH », initiative lancée en 2024 en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien français (CDCS).

 

Women in WASH : remettre les femmes au cœur de l’expertise

Conçue comme un renforcement des pratiques et des capacités techniques des acteurs du secteur EAH, Women in WASH vise à renforcer la qualité, la sécurité, la dignité et l’adaptation contextuelle des services de base aux besoins des femmes. L’initiative vise à enrichir, par la contribution directe et active des femmes afghanes, les données factuelles sur leurs pratiques, leurs besoins et leurs priorités. Elle permet d’élaborer des outils pratiques et des lignes directrices à l’intention des acteurs EAH, et à renforcer la diffusion des connaissances, les échanges techniques et la place de l’expertise des femmes au sein du secteur. Pour cela, trois dispositifs se répondent et s’alimentent les uns les autres :

  1. Une plateforme technique visant à favoriser l’apprentissage, l’engagement du secteur et le soutien aux initiatives menées par des femmes. Portée actuellement par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, elle a pour vocation à devenir une structure indépendante portée par des femmes et des organisations afghanes. Elle vise à rassembler des structures représentant l’ensemble des acteurs de la société civile dans le domaine EAH, qu’ils soient publics, privés ou non gouvernementaux, avec une place centrale donnée aux femmes et aux organisations féminines afghanes.
  2. Un diagnostic analysant les pratiques, les connaissances, les besoins et les priorités des femmes en matière d’EAH ; la manière dont ces éléments sont recueillis, compris, pris en compte et mis en œuvre dans le cadre de différentes interventions, y compris les processus programmatiques formels ; et enfin les initiatives locales existantes, formelles ou informelles.
  3. « La réforme », une traduction des conclusions du diagnostic en outils concrets, mesures et initiatives recommandés pour les acteurs de mise en place ou de soutien des services EAH afin de mieux intégrer les besoins, les idées et la participation des femmes et des filles aux prises de décision. Ceux-ci seront discutés, revus, adaptés et promus à travers la plateforme technique.

 

Et concrètement, on en est où ?

L’initiative « Women in WASH » est entrée dans sa première phase opérationnelle en 2025 avec l’établissement d’une version initiale de la plateforme technique. Des partenariats ont été noués avec plusieurs organisations afghanes dirigées par des femmes et des partenaires techniques :

  • Citizens Organization for Advocacy and Resilience (COAR), ONG nationale forte de 36 ans d’expérience, apporte son expertise opérationnelle dans l’accès aux services EAH pour les femmes.
  • Safe Path Prosperity, entreprise sociale fabriquant des serviettes hygiéniques lavables à Kaboul et Kandahar, apporte son expertise technique sur la santé menstruelle et l’accès au marché des produits à destination des femmes.
  • L’Association Afghane des Sage-femmes (AMA), association professionnelle, apporte son expertise en matière de santé des femmes, de pratiques d’hygiène et d’interfaces de services.
  • Samuel Hall, partenaire de recherche, apporte un soutien technique et méthodologique en matière de conception et analyses d’évaluations. SOLIDARITÉS INTERNATIONAL contribue à la coordination et à la mise en œuvre de l’initiative.

En 2026, le diagnostic, deuxième dispositif de « Women in WASH », a été lancé suite à la co-construction des outils et méthodologies avec les actrices de la plateforme. L’ensemble de ce dispositif est piloté par des femmes, de la définition des questions et le développement des outils jusqu’à la collecte des données, la traduction et l’analyse. En août 2026, plus de 40 discussions et entretiens ont été conduits avec des femmes et des hommes dans six provinces pour comparer les réalités des femmes dans des contextes géographiques, sociaux et opérationnels variés : à Bamyan, Herat, Kaboul, Kandahar, Nangarhar et Nimroz. L’analyse mettra en lumière les éléments suivants :

  • Les réalités des femmes : leurs pratiques, connaissances, besoins et priorités en matière d’EAH.
  • Les processus de réponse et de prise de décision : la manière dont les priorités des femmes sont évaluées, interprétées, hiérarchisées et prises en compte aux niveaux communautaire, organisationnel et institutionnel.
  • Les déterminants : les facteurs familiaux, communautaires, institutionnels et contextuels qui façonnent ces dynamiques, notamment les normes sociales, les relations de pouvoir, l’éducation, les conditions socio-économiques et les contraintes opérationnelles.
© Solidarités International – 01/12/2022 – 10/12/2023. Province de Bayiman et kapisa, programme financé par SI et ECHO sur l’eau, l’hygiène et l’assainissement avec 91 270 bénéficiaires. Photo de construction de puit dans le village de Tel Kamad (10 octobre 2025)

Une première version du rapport présentant les résultats du diagnostic sera disponible d’ici fin septembre, le rapport final étant attendu pour fin octobre 2026. Celui-ci informera alors « la réforme », dispositif opérationnel de « Women in WASH » :

  • Traduction des résultats en outils pratiques et en recommandations permettant aux organisations humanitaires de mieux comprendre, prendre en compte et répondre aux priorités des femmes.
  • Engagement des acteurs du secteur EAH, des bailleurs de fonds et des partenaires techniques dans un dialogue structuré sur la manière dont ces données peuvent être mieux prises en compte dans la conception des programmes et des services de base.
  • Test et affinage de ces approches avant d’encourager leur adoption à plus grande échelle dans l’ensemble du secteur.

À travers ce travail de recherche et la mise en place de la plateforme technique, tous deux conçus, alimentés et portés par des femmes et organisations féminines afghanes, « Women in WASH » cherche à créer un mécanisme à travers lequel les réalités, connaissances et solutions des femmes afghanes peuvent influer sur les décisions qui impactent leur quotidien. Cinq ans après le retour des talibans, l’enjeu est de ne pas laisser disparaitre l’expertise des femmes à mesure que les espaces d’influence disparaissent. Pour le secteur humanitaire, écouter ne suffit plus.

Laure Laroquette et Rayhana Karim.

 

[1] Women, Peace and Security Index – Georgetown Institute for Women, Peace and Security

[2] https://www.academia.edu/2997-6006/3/1/10.20935/AcadEnvSci8027

 


Pour plus d’information, ou pour recevoir une copie du rapport Women in WASH, veuillez contacter Rayhana Karim : wash.pm@solidarites-afghanistan.org ou Laure Laroquette : llarroquette@solidarites.org


Rayhana Karim

Responsable de programme pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en Afghanistan, Rayhana travaille depuis plusieurs années sur les enjeux de participation et d’inclusion des femmes afghanes dans l’action humanitaire et le développement. Après avoir dirigé une organisation locale dédiée aux femmes et travaillé sur des programmes de protection, de santé, d’autonomisation économique et de participation, elle pilote aujourd’hui l’initiative Women in WASH.

 

Laure Larroquette

Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, Laure a travaillé depuis plus de 11 ans avec l’ONG en gestion ou coordination de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement en Afrique centrale, Moyen Orient et Asie du Sud-Ouest. De retour d’une visite en Afghanistan en juin 2026, Laure travaille actuellement avec la mission de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur une stratégie d’accès à l’eau plus durable, protégeant les ressources, mais également plus inclusive des femmes et des filles, leurs premières utilisatrices.


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Baisse des financements de l’aide internationale, « humanitarian reset »

Deux défis à relever pour le secteur WASH eau-assainissement-hygiène.

Après les inondations dévastatrices de septembre 2024, la communauté de Wulari a perdu son accès à l’eau potable. Depuis lors, les habitants dépendent des services de transport d’eau par camion soutenus par Action contre la Faim. Maiduguri, État de Borno – ©ACF/Maryna Chebat

La situation du secteur de l’Eau, Assainissement et Hygiène en contexte humanitaire (secteur WASH1) est à la fois critique et essentielle. Elle est critique parce que le secteur a violemment subi l’impact des baisses de financements humanitaires initiés par les États-Unis d’Amérique en mars 2025, rapidement rejoints par la plupart des bailleurs historiques2. Elle est essentielle à appréhender et à résoudre car ce secteur est l’un des quatre secteurs définis par les Nations Unies comme « life-saving » (sauveur de vies), avec les secteurs de la santé, la protection et l’aide alimentaire. Avec ces autres secteurs, elle est également3 par l’ampleur des besoins que représente ce secteur en matière de couverture. En effet, si l’on s’en tient aux chiffres de l’année 2024 compilés par les Clusters4 (donc avant les coupes et les altérations induites par la réforme humanitaire), on observait alors un nombre de personnes dans le besoin5 de 340 millions, et ce dans environ soixante pays de la planète. Ce chiffre n’a par ailleurs jamais cessé d’augmenter dans les dix dernières années et a doublé entre 2019 et 2024.

Or, la part de population en besoin d’Eau, d’Assainissement et d’Hygiène, représentait alors 170 millions d’individus, soit environ 50% des besoins multisectoriels globaux. Bref, à lui seul, le secteur WASH représente la moitié des besoins, en termes de nombre de personnes assistées6. Le secteur WASH est également l’un des secteurs le plus directement nécessaire à la suite d’une crise (le manque d’eau entraine la mort au bout de quelques heures) et il est directement associé au contrôle des maladies transmissibles qui s’implantent de manière opportuniste dans les contextes d’urgence (par exemple, choléra). De plus, il constitue un préalable incontournable pour toute autre champ de réponse humanitaire nutritionnelle, santé, éducation, protection, etc. Comment imaginer un centre de santé fonctionnant sans eau, ou un programme de contrôle épidémique envers une population qui n’aurait pas accès à une hygiène de base ?

Même avant les coupes drastiques de financement des agences de développement du Nord au cours de 2025, le secteur WASH était déjà sévèrement contraint et sous-financé. Le budget demandé annuellement, dans le cadre des appels humanitaires des Nations Unies, gravitait autour de 4 milliards de dollars/an, soit environ un tiers de la somme demandée par le secteur de la santé. Qui plus est, cette somme demandée n’est en moyenne abondée qu’aux alentours d’un tiers (37% en 2024 représentait une année standard, alors que l’on était seulement à 6,6% à mi-année en 2025).

©UNICEF/Mohammed Nateel – Une enfant fait la queue pour de l’eau à Gaza

On pourrait s’interroger à la fois sur le faible montant global du budget WASH Humanitaire, vis-à-vis de l’immensité des besoins, et également sur le sous-financement régulier et massif de cette enveloppe. Les raisons sont avant tout d’ordre institutionnel : le secteur de la WASH est, au moins dans son acception onusienne, récent7, tout comme l’est sa gouvernance globale (il a pâtit jusqu’à 2023 d’un manque de conférences onusiennes dédiées).  Ces raisons sont également d’ordre structurel : le secteur de la WASH étant intégré à de nombreux autres secteurs mieux financés (la santé ou l’éducation par exemple), il s’est marginalisé en tant que secteur d’intervention propre.

Ces raisons sont, enfin, liées aux capacités des agences onusiennes et d’autres acteurs WASH pour capter une manne humanitaire toujours décroissante, ou au mieux stagnante.

Les coupes de l’aide au développement, actées au premier trimestre 2025, ont marqué un tournant dans le financement du secteur WASH. Ces coupes ont été motivées par des raisons multiples, la question de l’efficience de l’aide au développement et du détournement des financements par une machine administrative toujours plus lourde ayant fait l’objet d’analyses et d’articles8.

Ces coupes ont servi de déclencheur à une baisse quasi unanime des bailleurs les plus importants, dans un contexte de récession budgétaire, de droitisation des politiques européennes et Américaines et de dépriorisation vis-à-vis d’enjeux actuels majeurs (comme la défense Européenne). Elles ont surtout entrainé9  et un impact qui se traduit in-fine par des vies humaines sacrifiées10.

S’est rajouté à ces coupes, de la part en particulier des États-Unis, la promotion d’une politique d’appui humanitaire questionnant directement les principes humanitaires11.

En parallèle, et en lien direct avec les coupes de l’Aide au Développement, s’est mis en place la Réinitialisation Humanitaire (Humanitarian Reset) avec ses bons et ses mauvais côtés. L’avantage de cette réforme en cours sous l’égide du Coordinateur Humanitaire UNOCHA12, est la volonté d’améliorer l’efficience d’un modèle onusien (mais pas que) complexe, peu impliqué dans les réformes proposées lors du Grand Bargain13 d’Istanbul 2016, et surtout à bout de souffle et de crédibilité politique, cf. la crise de Gaza ou d’Ukraine, dans lesquelles la réalpolitique a remplacé le droit international en toute impunité. Le désavantage de cette réforme, au moins à court terme, est le démembrement des structures de coordination humanitaire existantes, y compris dans des contextes ou coordonner les acteurs est un préalable absolu à une réponse efficace, couvrant et efficiente (le Nigéria en est un exemple criant).

©UNHCR/Jutta Seidel – Des réfugiés soudanais arrivent dans un site inondé au Tchad.

Alors, que faire devant ce tableau sombre pour le secteur WASH, mais également et plus largement pour les autres secteurs ayant partie liée à la réponse humanitaire ?

Avant tout, comprendre que le projet humanitaire tel que l’on l’a porté et construit au cours des trois dernières décennies est en train de vivre ses derniers jours, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur est la volonté et surtout la nécessité opérationnelle de déployer l’aide majoritairement par (et non pas à travers) des partenaires locaux, mais encore faut-il que ceux-ci aient la capacité, l’éligibilité financière et l’accès aux zones humanitaires. Le pire est de devoir répondre à des besoins humanitaires grandissants avec des moyens financiers qui se réduisent substantiellement, en se focalisant sur les besoins extrêmes14 au risque d’exclure les personnes qui ne seraient pas en priorité absolue15. Les organisations humanitaires classiques et leurs partenaires onusiens devront « faire avec » et revisiter leurs stratégies de réponse, en s’appuyant davantage sur des plans de préparation idéalement portés par les États eux-mêmes et en développant des partenariats stratégiques avec des organisations locales.

Ensuite, acter que le secteur de la WASH a progressé, en quinze ans, sur sa gouvernance globale, avec la nomination de Mme Retno Marsudi, Envoyée Spéciale pour l’Eau, en novembre 2023, liée à la réinstitution de conférences onusiennes régulières du secteur. Cette opportunité en matière de gouvernance doit être mise à profit pour mettre en avant le lien étroit entre les champs humanitaires et du développement, comme cela est porté par le projet des initiatives du collectif de la WASH Roadmap16 en amont de la conférence UN de 2026 sur l’Eau.

Également, si la crise climatique est un déterminant critique des enjeux humanitaires17, elle met aussi en avant, après près de trente COP18 de pseudo absence19, l’importance croissante du secteur de la WASH dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation (incluant la réponse humanitaire).

Un plaidoyer commun pour la WASH Humanitaire et son financement est primordial. Le collectif de la WASH Roadmap offre ainsi la possibilité à toute structure de démontrer son engagement en signant le Humanitarian WASH Call To Action20, et de mettre les Etats devant leurs responsabilités.

La conférence des Nations Unies sur l’Eau de 2026, qui se tiendra aux Emirats Arabes Unis en fin d’année 2026, comporte un dialogue interactif21  qui mettra en avant les enjeux humanitaires et les solutions qui peuvent être portées, il s’agit du Dialogue Interactif N°1, ”L’eau pour les Peuples”. Cette conférence sera initiée par une réunion préparatoire qui se tiendra à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026 où tous les acteurs sont conviés pour alerter et faire des propositions d’actions22.

©ACF/Maryna Chebat – Nigéria

En guise de conclusion, cinq axes pourraient être ainsi privilégiés :

1 – L’obtention de financements humanitaires en lien avec le volume des besoins, accessibles et flexibles, et surtout captables par les acteurs locaux pour assurer l’atteinte des personnes en situation critique, en matière de Nutrition, Aide alimentaire, Santé et, bien sûr, WASH. Appuyer l’accès des organisations locales aux Pool Funds des Nations Unies et autres mécanismes de financement, accompagné par une harmonisation et simplification des règles bailleurs et d’une approche intégrée de la gestion des risques, est déterminant dans ce sens. Augmenter l’enveloppe humanitaire dans une enveloppe d’aide au développement décroissante est également crucial.

2 – Promouvoir des consortia opérationnels et plaidoyer – incluant et, idéalement, pilotés par des partenaires locaux et des réseaux du Sud. Cela implique une montée en puissance préalable de ces acteurs et la simplification des mesures de due diligence, afin de ne pas pénaliser les acteurs locaux en première ligne de réponse humanitaire (encore dans la logique d’un partage de risques).

3 – Revisiter les plateformes de coordination en incluant les acteurs locaux jusqu’au plus haut niveau (les Humanitarian Country Teams), tout en préservant la qualité opérationnelle et technique de la réponse, assurés par les Agences Onusiennes et les acteurs internationaux, comme les ONG internationales. Cette approche de Coordination Locale23 peut impliquer des acteurs et des autorités locales ou de la société civile, comme c’est déjà le cas au Mali actuellement. Ceci exige d’accentuer la complémentarité des acteurs et leur redevabilité opérationnelle en considérant les communautés comme éléments constitutifs des décisions opérationnelles et financières les concernant. Cette redevabilité touche l’ensemble du cycle de réponse humanitaire, à commencer par l’analyse et la validation conjointe des besoins, et prôner les modèles de complémentarité d’ICVA24 au niveaux global et régionaux.

4 – Insister sur les approches anticipatoires, les modèles de Nexus (y compris financier) et l’intégration des divers secteurs humanitaires, afin d’apporter une réponse prédictible, durable et couvrant l’ensemble des besoins des populations affectées.

5 – Enfin, redéfinir la valeur ajoutée des organisations humanitaires internationales en tant que répondeurs directs si les acteurs locaux font défaut, n’ont pas accès, ou que le niveau de crise (volume des besoins) l’exige. Le rôle des ONGs internationales dans la représentation ou l’appui des acteurs locaux dans les groupes techniques et mise en avant des situations de terrain est à considérer.

Jean Lapegue.


1Le secteur est nommé WASH pour Water Sanitation and Hygiene (Eau, Assainissement et Hygiène.

2in June, The OECD projected a 9 to 17% drop in official development assistance (ODA) in 2025: https://www.oecd.org/en/publications/2025/06/cuts-in-official-development-assistance_e161f0c5/full-report.html

3Avec les secteurs de la Santé, la Protection et l’Aide alimentaire.

4Plateformes de coordination humanitaire sectorielles sous l’égide des Nations Unies.

5PIN (People In Need).

6À noter qu’environ un tiers des personnes en besoin humanitaires sont des personnes ayant subi un déplacement forcé, avec 110 millions en 2024 (il s’agit essentiellement de déplacés internes par les conflits et catastrophes naturelles ou climatiques).

7Pour rappel, l’Objectif de Développement Durable dédié au secteur, donc N°6, a été créé en 2015 et le Droit à l’Eau reconnu en tant que Droit Humain en 2010 seulement.

8Référence : The Economist, 06/03/2025.

9Le financement US représentait 42% de l’enveloppe humanitaire globale en 2024.

10Sur les 21 bureaux pays suivis par Action contre la Faim France, 648 672 personnes ont été privées d’appui humanitaire WASH du fait de ces coupes en 2025. Une étude du Lancet de Juillet 2025 a projeté que les coupes de USAID sur les secteurs humanitaires essentiels pourraient entrainer plus de 14 millions de décès additionnels à l’horizon 2030, incluant 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.

11Le cœur de ces principes étant : Humanité, Indépendance, Neutralité.

12Tom Fletcher.

13Les orientations principales de cette conférence incluaient déjà la localisation, l’efficience de l’aide et la redevabilité.

14Environ 100 millions de personnes en 2025.

15Soit autour de 200 millions de personnes en 2025.

16WASH ROAD MAP – WASH Home

17Pour information, le nombre de déplacés internes liés aux crises climatiques a augmenté de 29% entre 2023 et 2024 contre 10% pour les déplacés liés aux situations de conflits.

18Conference of the Parties, réunions des Etats membres autour de l’enjeu climatique.

19Jusqu’à la COP28, le thème de l’Eau a été occulté dans les COPs Climat par la question énergétique.

20Déjà signé par 231 organisations et 4 Etats membres. Lien pour signer le Call : Lien

21Dialogue N°1 : Water For People / L’Eau pour les Peuples.

22Pour plus de renseignements ou si vous souhaitez rejoindre notre action de plaidoyer humanitaire à cette conférence préparatoire, merci de contacter washadvocacy@actioncontrelafaim.org

23Area Based Coordination.

24About ICVA – ICVA


Jean Lapegue 

Jean Lapegue est Responsable du service Eau Assainissement Hygiène de Action contre la Faim UK puis France depuis 2003. Il cumule une expérience de 26 ans dans le domaine de la WASH Humanitaire, essentiellement auprès de l’ONG Action contre la Faim. Il a une expérience de quatre ans en tant que responsable de la cellule hydrologique du Ministère de l’Agriculture et de la Forêt de la Collectivité Territoriale de Mayotte (1992-1996).

Son expérience de terrain, de plus de dix ans, couvre essentiellement des contextes de conflit et post conflit, où il a été exposé à l’accompagnement de populations déplacées : Sri-Lanka (1999-2001) et Afghanistan (2001-2003).

Jean Lapegue est membre de diverses instances décisionnelles et de coordinations humanitaires, comme le Cluster Global WASH, La Taskforce Globale pour le Contrôle du Cholera et a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2015-2022) et membre du Groupe Stratégique du Global WASH Cluster. Il représente Action contre la Faim dans diverses instances de coordination incluant le Partenariat Français pour l’Eau, la WASH Roadmap, Coalition Eau, etc.

Sa formation est une thèse de doctorat en hydrologie de l’environnement (1999) et il est engagé sur plusieurs projets de recherche, a co-encadré plusieurs thèses de doctorat et est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages et publications et d’une cinquantaine d’articles sur le secteur de l’Eau en contexte de crise.

Il enseigne la stratégie humanitaire et l’architecture de la coordination dans cadre du Master WASH Humanitaire porté par l’Université Régionale de 2iE (Burkina Faso).


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