Baisse des financements de l’aide internationale, « humanitarian reset »

Deux défis à relever pour le secteur WASH eau-assainissement-hygiène.

Après les inondations dévastatrices de septembre 2024, la communauté de Wulari a perdu son accès à l’eau potable. Depuis lors, les habitants dépendent des services de transport d’eau par camion soutenus par Action contre la Faim. Maiduguri, État de Borno – ©ACF/Maryna Chebat

La situation du secteur de l’Eau, Assainissement et Hygiène en contexte humanitaire (secteur WASH1) est à la fois critique et essentielle. Elle est critique parce que le secteur a violemment subi l’impact des baisses de financements humanitaires initiés par les États-Unis d’Amérique en mars 2025, rapidement rejoints par la plupart des bailleurs historiques2. Elle est essentielle à appréhender et à résoudre car ce secteur est l’un des quatre secteurs définis par les Nations Unies comme « life-saving » (sauveur de vies), avec les secteurs de la santé, la protection et l’aide alimentaire. Avec ces autres secteurs, elle est également3 par l’ampleur des besoins que représente ce secteur en matière de couverture. En effet, si l’on s’en tient aux chiffres de l’année 2024 compilés par les Clusters4 (donc avant les coupes et les altérations induites par la réforme humanitaire), on observait alors un nombre de personnes dans le besoin5 de 340 millions, et ce dans environ soixante pays de la planète. Ce chiffre n’a par ailleurs jamais cessé d’augmenter dans les dix dernières années et a doublé entre 2019 et 2024.

Or, la part de population en besoin d’Eau, d’Assainissement et d’Hygiène, représentait alors 170 millions d’individus, soit environ 50% des besoins multisectoriels globaux. Bref, à lui seul, le secteur WASH représente la moitié des besoins, en termes de nombre de personnes assistées6. Le secteur WASH est également l’un des secteurs le plus directement nécessaire à la suite d’une crise (le manque d’eau entraine la mort au bout de quelques heures) et il est directement associé au contrôle des maladies transmissibles qui s’implantent de manière opportuniste dans les contextes d’urgence (par exemple, choléra). De plus, il constitue un préalable incontournable pour toute autre champ de réponse humanitaire nutritionnelle, santé, éducation, protection, etc. Comment imaginer un centre de santé fonctionnant sans eau, ou un programme de contrôle épidémique envers une population qui n’aurait pas accès à une hygiène de base ?

Même avant les coupes drastiques de financement des agences de développement du Nord au cours de 2025, le secteur WASH était déjà sévèrement contraint et sous-financé. Le budget demandé annuellement, dans le cadre des appels humanitaires des Nations Unies, gravitait autour de 4 milliards de dollars/an, soit environ un tiers de la somme demandée par le secteur de la santé. Qui plus est, cette somme demandée n’est en moyenne abondée qu’aux alentours d’un tiers (37% en 2024 représentait une année standard, alors que l’on était seulement à 6,6% à mi-année en 2025).

©UNICEF/Mohammed Nateel – Une enfant fait la queue pour de l’eau à Gaza

On pourrait s’interroger à la fois sur le faible montant global du budget WASH Humanitaire, vis-à-vis de l’immensité des besoins, et également sur le sous-financement régulier et massif de cette enveloppe. Les raisons sont avant tout d’ordre institutionnel : le secteur de la WASH est, au moins dans son acception onusienne, récent7, tout comme l’est sa gouvernance globale (il a pâtit jusqu’à 2023 d’un manque de conférences onusiennes dédiées).  Ces raisons sont également d’ordre structurel : le secteur de la WASH étant intégré à de nombreux autres secteurs mieux financés (la santé ou l’éducation par exemple), il s’est marginalisé en tant que secteur d’intervention propre.

Ces raisons sont, enfin, liées aux capacités des agences onusiennes et d’autres acteurs WASH pour capter une manne humanitaire toujours décroissante, ou au mieux stagnante.

Les coupes de l’aide au développement, actées au premier trimestre 2025, ont marqué un tournant dans le financement du secteur WASH. Ces coupes ont été motivées par des raisons multiples, la question de l’efficience de l’aide au développement et du détournement des financements par une machine administrative toujours plus lourde ayant fait l’objet d’analyses et d’articles8.

Ces coupes ont servi de déclencheur à une baisse quasi unanime des bailleurs les plus importants, dans un contexte de récession budgétaire, de droitisation des politiques européennes et Américaines et de dépriorisation vis-à-vis d’enjeux actuels majeurs (comme la défense Européenne). Elles ont surtout entrainé9  et un impact qui se traduit in-fine par des vies humaines sacrifiées10.

S’est rajouté à ces coupes, de la part en particulier des États-Unis, la promotion d’une politique d’appui humanitaire questionnant directement les principes humanitaires11.

En parallèle, et en lien direct avec les coupes de l’Aide au Développement, s’est mis en place la Réinitialisation Humanitaire (Humanitarian Reset) avec ses bons et ses mauvais côtés. L’avantage de cette réforme en cours sous l’égide du Coordinateur Humanitaire UNOCHA12, est la volonté d’améliorer l’efficience d’un modèle onusien (mais pas que) complexe, peu impliqué dans les réformes proposées lors du Grand Bargain13 d’Istanbul 2016, et surtout à bout de souffle et de crédibilité politique, cf. la crise de Gaza ou d’Ukraine, dans lesquelles la réalpolitique a remplacé le droit international en toute impunité. Le désavantage de cette réforme, au moins à court terme, est le démembrement des structures de coordination humanitaire existantes, y compris dans des contextes ou coordonner les acteurs est un préalable absolu à une réponse efficace, couvrant et efficiente (le Nigéria en est un exemple criant).

©UNHCR/Jutta Seidel – Des réfugiés soudanais arrivent dans un site inondé au Tchad.

Alors, que faire devant ce tableau sombre pour le secteur WASH, mais également et plus largement pour les autres secteurs ayant partie liée à la réponse humanitaire ?

Avant tout, comprendre que le projet humanitaire tel que l’on l’a porté et construit au cours des trois dernières décennies est en train de vivre ses derniers jours, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur est la volonté et surtout la nécessité opérationnelle de déployer l’aide majoritairement par (et non pas à travers) des partenaires locaux, mais encore faut-il que ceux-ci aient la capacité, l’éligibilité financière et l’accès aux zones humanitaires. Le pire est de devoir répondre à des besoins humanitaires grandissants avec des moyens financiers qui se réduisent substantiellement, en se focalisant sur les besoins extrêmes14 au risque d’exclure les personnes qui ne seraient pas en priorité absolue15. Les organisations humanitaires classiques et leurs partenaires onusiens devront « faire avec » et revisiter leurs stratégies de réponse, en s’appuyant davantage sur des plans de préparation idéalement portés par les États eux-mêmes et en développant des partenariats stratégiques avec des organisations locales.

Ensuite, acter que le secteur de la WASH a progressé, en quinze ans, sur sa gouvernance globale, avec la nomination de Mme Retno Marsudi, Envoyée Spéciale pour l’Eau, en novembre 2023, liée à la réinstitution de conférences onusiennes régulières du secteur. Cette opportunité en matière de gouvernance doit être mise à profit pour mettre en avant le lien étroit entre les champs humanitaires et du développement, comme cela est porté par le projet des initiatives du collectif de la WASH Roadmap16 en amont de la conférence UN de 2026 sur l’Eau.

Également, si la crise climatique est un déterminant critique des enjeux humanitaires17, elle met aussi en avant, après près de trente COP18 de pseudo absence19, l’importance croissante du secteur de la WASH dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation (incluant la réponse humanitaire).

Un plaidoyer commun pour la WASH Humanitaire et son financement est primordial. Le collectif de la WASH Roadmap offre ainsi la possibilité à toute structure de démontrer son engagement en signant le Humanitarian WASH Call To Action20, et de mettre les Etats devant leurs responsabilités.

La conférence des Nations Unies sur l’Eau de 2026, qui se tiendra aux Emirats Arabes Unis en fin d’année 2026, comporte un dialogue interactif21  qui mettra en avant les enjeux humanitaires et les solutions qui peuvent être portées, il s’agit du Dialogue Interactif N°1, ”L’eau pour les Peuples”. Cette conférence sera initiée par une réunion préparatoire qui se tiendra à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026 où tous les acteurs sont conviés pour alerter et faire des propositions d’actions22.

©ACF/Maryna Chebat – Nigéria

En guise de conclusion, cinq axes pourraient être ainsi privilégiés :

1 – L’obtention de financements humanitaires en lien avec le volume des besoins, accessibles et flexibles, et surtout captables par les acteurs locaux pour assurer l’atteinte des personnes en situation critique, en matière de Nutrition, Aide alimentaire, Santé et, bien sûr, WASH. Appuyer l’accès des organisations locales aux Pool Funds des Nations Unies et autres mécanismes de financement, accompagné par une harmonisation et simplification des règles bailleurs et d’une approche intégrée de la gestion des risques, est déterminant dans ce sens. Augmenter l’enveloppe humanitaire dans une enveloppe d’aide au développement décroissante est également crucial.

2 – Promouvoir des consortia opérationnels et plaidoyer – incluant et, idéalement, pilotés par des partenaires locaux et des réseaux du Sud. Cela implique une montée en puissance préalable de ces acteurs et la simplification des mesures de due diligence, afin de ne pas pénaliser les acteurs locaux en première ligne de réponse humanitaire (encore dans la logique d’un partage de risques).

3 – Revisiter les plateformes de coordination en incluant les acteurs locaux jusqu’au plus haut niveau (les Humanitarian Country Teams), tout en préservant la qualité opérationnelle et technique de la réponse, assurés par les Agences Onusiennes et les acteurs internationaux, comme les ONG internationales. Cette approche de Coordination Locale23 peut impliquer des acteurs et des autorités locales ou de la société civile, comme c’est déjà le cas au Mali actuellement. Ceci exige d’accentuer la complémentarité des acteurs et leur redevabilité opérationnelle en considérant les communautés comme éléments constitutifs des décisions opérationnelles et financières les concernant. Cette redevabilité touche l’ensemble du cycle de réponse humanitaire, à commencer par l’analyse et la validation conjointe des besoins, et prôner les modèles de complémentarité d’ICVA24 au niveaux global et régionaux.

4 – Insister sur les approches anticipatoires, les modèles de Nexus (y compris financier) et l’intégration des divers secteurs humanitaires, afin d’apporter une réponse prédictible, durable et couvrant l’ensemble des besoins des populations affectées.

5 – Enfin, redéfinir la valeur ajoutée des organisations humanitaires internationales en tant que répondeurs directs si les acteurs locaux font défaut, n’ont pas accès, ou que le niveau de crise (volume des besoins) l’exige. Le rôle des ONGs internationales dans la représentation ou l’appui des acteurs locaux dans les groupes techniques et mise en avant des situations de terrain est à considérer.

Jean Lapegue.


1Le secteur est nommé WASH pour Water Sanitation and Hygiene (Eau, Assainissement et Hygiène.

2in June, The OECD projected a 9 to 17% drop in official development assistance (ODA) in 2025: https://www.oecd.org/en/publications/2025/06/cuts-in-official-development-assistance_e161f0c5/full-report.html

3Avec les secteurs de la Santé, la Protection et l’Aide alimentaire.

4Plateformes de coordination humanitaire sectorielles sous l’égide des Nations Unies.

5PIN (People In Need).

6À noter qu’environ un tiers des personnes en besoin humanitaires sont des personnes ayant subi un déplacement forcé, avec 110 millions en 2024 (il s’agit essentiellement de déplacés internes par les conflits et catastrophes naturelles ou climatiques).

7Pour rappel, l’Objectif de Développement Durable dédié au secteur, donc N°6, a été créé en 2015 et le Droit à l’Eau reconnu en tant que Droit Humain en 2010 seulement.

8Référence : The Economist, 06/03/2025.

9Le financement US représentait 42% de l’enveloppe humanitaire globale en 2024.

10Sur les 21 bureaux pays suivis par Action contre la Faim France, 648 672 personnes ont été privées d’appui humanitaire WASH du fait de ces coupes en 2025. Une étude du Lancet de Juillet 2025 a projeté que les coupes de USAID sur les secteurs humanitaires essentiels pourraient entrainer plus de 14 millions de décès additionnels à l’horizon 2030, incluant 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.

11Le cœur de ces principes étant : Humanité, Indépendance, Neutralité.

12Tom Fletcher.

13Les orientations principales de cette conférence incluaient déjà la localisation, l’efficience de l’aide et la redevabilité.

14Environ 100 millions de personnes en 2025.

15Soit autour de 200 millions de personnes en 2025.

16WASH ROAD MAP – WASH Home

17Pour information, le nombre de déplacés internes liés aux crises climatiques a augmenté de 29% entre 2023 et 2024 contre 10% pour les déplacés liés aux situations de conflits.

18Conference of the Parties, réunions des Etats membres autour de l’enjeu climatique.

19Jusqu’à la COP28, le thème de l’Eau a été occulté dans les COPs Climat par la question énergétique.

20Déjà signé par 231 organisations et 4 Etats membres. Lien pour signer le Call : Lien

21Dialogue N°1 : Water For People / L’Eau pour les Peuples.

22Pour plus de renseignements ou si vous souhaitez rejoindre notre action de plaidoyer humanitaire à cette conférence préparatoire, merci de contacter washadvocacy@actioncontrelafaim.org

23Area Based Coordination.

24About ICVA – ICVA


Jean Lapegue 

Jean Lapegue est Responsable du service Eau Assainissement Hygiène de Action contre la Faim UK puis France depuis 2003. Il cumule une expérience de 26 ans dans le domaine de la WASH Humanitaire, essentiellement auprès de l’ONG Action contre la Faim. Il a une expérience de quatre ans en tant que responsable de la cellule hydrologique du Ministère de l’Agriculture et de la Forêt de la Collectivité Territoriale de Mayotte (1992-1996).

Son expérience de terrain, de plus de dix ans, couvre essentiellement des contextes de conflit et post conflit, où il a été exposé à l’accompagnement de populations déplacées : Sri-Lanka (1999-2001) et Afghanistan (2001-2003).

Jean Lapegue est membre de diverses instances décisionnelles et de coordinations humanitaires, comme le Cluster Global WASH, La Taskforce Globale pour le Contrôle du Cholera et a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2015-2022) et membre du Groupe Stratégique du Global WASH Cluster. Il représente Action contre la Faim dans diverses instances de coordination incluant le Partenariat Français pour l’Eau, la WASH Roadmap, Coalition Eau, etc.

Sa formation est une thèse de doctorat en hydrologie de l’environnement (1999) et il est engagé sur plusieurs projets de recherche, a co-encadré plusieurs thèses de doctorat et est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages et publications et d’une cinquantaine d’articles sur le secteur de l’Eau en contexte de crise.

Il enseigne la stratégie humanitaire et l’architecture de la coordination dans cadre du Master WASH Humanitaire porté par l’Université Régionale de 2iE (Burkina Faso).


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Conférence de l’ONU sur l’Eau : l’eau et le choléra

Interview de Renaud Piarroux

Une course contre la montre au Niger : mise en place d’un centre de traitement du choléra en quelques jours. @Union européenne, Ollivier Girard)

Défis Humanitaires : Peux-tu rappeler pour nos lecteurs ce qu’est le choléra qui provoque toujours des victimes dans de nombreux pays. 

Renaud Piarroux : Le choléra est une maladie diarrhéique qui se traduit essentiellement par de la diarrhée et des vomissements. Dans les formes les plus graves, une déshydratation majeure peut entraîner un état de choc et même le décès du patient. C’est une maladie due à une bactérie que l’on retrouve chez l’homme et aussi dans l’eau de boisson, dans les aliments, après contamination humaine.

Défis Humanitaires. En 2022, nous avons fait face partout à un fort regain de choléra et de victimes de celui-ci dans le monde, pourquoi et que faire ?

Renaud Piarroux : Il y a effectivement plus de cas de choléra, en tout cas l’année dernière il y avait plus de cas de choléra que les années précédentes. C’est lié à des situations diverses, par exemple la guerre qui a eu lieu en Syrie avec des conséquences jusqu’au Liban dans les camps de réfugiés. C’est lié également à des reprises de choléra en Afrique, et aussi en Haïti. Donc, c’est à chaque fois lié à des contextes locaux particuliers qui font que la maladie a connu un essor assez important l’année dernière. Qu’est-ce que l’on doit craindre ? C’est que ces maladies restent tout aussi négligées qu’elles le sont actuellement et qu’il n’y ait pas de réponse à la hauteur de ce problème de santé qui a ré-émergé dans beaucoup de pays l’année dernière.

Défis Humanitaires : Y a-t-il un lien entre ce regain d’épidémie de choléra et la pandémie de la COVID-19.

Renaud Piarroux : Il y a peut-être un lien dans la mesure où beaucoup des moyens qui ont été alloués à la santé et aux maladies transmissibles sont partis sur le Covid-19. Ces moyens humains et matériels ont manqué pour la prise en charge de beaucoup d’autres maladies. Il ne s’agit pas que du choléra, c’est le même problème pour le paludisme, la tuberculose, la rougeole. C’est finalement un flux de moyens qui est allé sur la Covid et qui a manqué sur d’autres maladies.

Défis Humanitaires : Comment lutter contre le choléra afin de sauver des vies.

Renaud Piarroux : Quand il y a une épidémie, il faut déjà soigner les gens. Sur le choléra, c’est d’autant plus important que la maladie peut être très rapidement mortelle mais que si on traite et en réhydratant, soit par voie orale dans les cas les moins graves, soit par perfusion, on sauve les patients. La priorité est évidemment de réhydrater et de traiter les patients. Après, la lutte contre la transmission doit utiliser une palette d’outils et le mieux est d’utiliser la totalité de la palette. Elle va depuis la sécurisation de l’apport en eau potable, l’information, l’éducation à l’hygiène et la vaccination, sachant qu’aucun de ces outils, pris seul, ne peut maîtriser une épidémie. En particulier, on n’a pas, avec le vaccin contre le choléra, la même efficacité par exemple qu’avec le vaccin contre la fièvre jaune ou la rougeole. C’est l’ensemble de ces outils qui doivent être appliqué en urgence. Enfin, n’oublions pas qu’on n’aurait pas de choléra si on assurait un apport en eau potable correct aux populations partout dans le monde.

Rwampara, province de l’Ituri, RD Congo : Des soldats de la compagnie du génie népalaise de la Force de la MONUSCO enseignent aux écoliers les gestes d’hygiène et de prévention du choléra. Cette campagne de sensibilisation participe aux efforts mis en œuvre pour ralentir et maîtriser la transmission du choléra en Ituri. Photo MONUSCO/Compagnie du génie népalaise. MONUSCO/Nepalese Engineering Company

Défis Humanitaires ; Peut-on dire que l’accès à l’eau potable est le meilleur remède au choléra.

Renaud Piarroux : Oui, en fait il n’y a d’épidémies de choléra que là où les populations n’ont pas accès à l’eau potable. L’assainissement joue aussi mais c’est essentiellement l’eau potable qui permet de maitriser la transmission du choléra.

Défis Humanitaires : L’eau non potable provoque d’autres maladies dites hydriques puisque provenant de l’eau insalubre. As-tu des exemples.

Renaud Piarroux : Parmi les maladies dites hydriques, il y a des diarrhées infantiles, certaines sont d’origine virale, d’autres bactériennes, d’autres parasitaires ou fongiques . Tout dépend du contexte mais dans la plupart des cas, l’apport en eau potable est un élément déterminant. Il y a des exceptions, par exemple, on avait en France, et on a toujours, des épidémies de Rotavirus alors que l’on dispose de toute l’eau potable nécessaire. Ce virus se transmet simplement par des défauts  d’hygiène des mains. L’eau potable ne garantit pas l’absence de toute maladie diarrhéique. On peut aussi tomber malade en mangeant des aliments contaminés. Il y a aussi les hépatites que l’on attrape avec de l’eau, ainsi que l’amibiase et d’autres parasites intestinaux.

Moha Ag Maouloud, utilise la latrine d’urgence que Solidarités International a offert au village Sonima commune de Alzounoub dans le cercle de Goundam Décembre 2021. @SolidaritesInternational

Défis Humanitaires : Lors de la 78ème Assemblée mondiale de la santé, en mai 2018, celle-ci avait voté une résolution pour mettre fin au choléra dans le monde et avait décidé d’une feuille de route 2030. Ou en est-on aujourd’hui.

Renaud Piarroux : Rien. Je n’attends pas grand-chose de cette résolution, on peut toujours se dire qu’on va faire mieux à l’avenir, la réalité c’est que les moyens sont insuffisants pour atteindre ces objectifs.

Défis Humanitaires : Cette Assemblée mondiale de la santé avait même décidé de réduire de 90% le nombre de décès lié au choléra d’ici 2030. Est-on dans la bonne voie pour atteindre cet objectif ?

Renaud Piarroux : Si on veut obtenir ce résultat, il faut amener de l’eau potable dans les endroits les plus touchés. En tout cas, il faut être conscient qu’on n’y arrivera pas uniquement avec la vaccination. On a l’exemple actuel du Malawi où la lutte a été très axée sur la vaccination, mais le vaccin est partiellement efficace et surtout il ne protège que de manière temporaire. L’année dernière, on a eu la pire épidémie de choléra au Malawi de l’histoire du Malawi. Donc, le vrai problème c’est la répartition des richesses et le fait que des populations se trouvent dans des états de dénuement et de manque d’accès à l’eau potable. Quand on aura réglé ce problème-là, ça ira beaucoup mieux, mais tant qu’on laisse des pans entiers de la population mondiale dans une situation catastrophique en termes sanitaires faut pas s’étonner d’avoir des épidémies de choléra.

Défis Humanitaires : Cette année, du 22 au 25 mars, une Conférence de l’ONU est consacrée à l’eau, c’est-à-dire à l’Objectif 6 des Objectifs de Développement Durable. Quel est selon toi l’enjeu majeur de cette conférence et que peut-on en espérer ?

Renaud Piarroux : L’enjeu c’est de remobiliser ceux qui ont le pouvoir de faire quelque chose : les Etats et les grands acteurs privés, les fondations, etc. Ce qu’on peut faire c’est expliquer la situation et montrer que même si on est déjà à mi-parcours des ODD, la moitié du chemin, elle, n’est pas faite. On en est même encore loin. Ça peut servir de prise de conscience, surtout que cette conférence-là n’a plus eu lieu depuis 47 ans.

La lutte contre le choléra est très impactée par l’intérêt, ou plutôt le désintérêt, de chacune des nations, et pas centrée sur l’intérêt de l’humanité. Les problèmes étant gérés de cette manière-là, on a beaucoup de mal à avoir suffisamment de moyens pour intervenir dans les pays les plus touchés par le choléra. C’est d’ailleurs la même chose pour la tuberculose, le sida, le paludisme et de nombreuses maladies qui touchent en général les mêmes pays.

Docteurs traitant des patients atteint de choléra dans un centre médical au Nigéria. @KendraHelmer, USAID

Défis Humanitaires : Lors du 9ème Forum Mondial de l’Eau à Dakar en 2022, Les Nations-Unies ont indiqué que pour atteindre l’ODD 6 (eau) en 2030 il faudrait multiplier par 4 les moyens financiers  et par 23 dans les situations de crise. Est-ce que cette conférence va remobiliser tous les acteurs, mais aussi les ressources indispensables pour y parvenir ?

Renaud Piarroux : Vu ce qui s’est passé dans les autres conférences internationales jusqu’ici, je ne suis pas très optimiste sur le fait qu’il y ait une grande mobilisation qui soit suivie d’un investissement financier important. Malheureusement, les pays riches ont compris que le choléra n’était pas un problème pour eux. Manifestement, ils laissent faire.

Défis Humanitaires : Tu as beaucoup travaillé sur le choléra, notamment en Haïti, en RDC, avec des acteurs comme les ONG humanitaires et de développement, les organisations internationales, les Etats, tout en participant aux conférences internationales sur l’eau. Quels sont les enjeux et défis de l’action humanitaire et de développement face aux situations de crise et au choléra. Cette Conférence de l’ONU sur l’Objectif 6 Eau parviendra t’elle respecter les engagements pris par les 17 Objectifs de Développement Durables ?

Renaud Piarroux : La réponse est dans la question : chercher à faire bouger les lignes au travers de témoignages, en interpellant les acteurs majeurs. Mais le succès a été plus que mitigé jusqu’ici. Il ne pas faut pas pour autant abandonner la cause. Ce n’est pas parce que jusqu’ici il n’y a pas eu de mobilisation majeure globalement pour les problèmes sanitaires dans les pays en développement qu’il ne faut pas redemander à chaque fois à ce que cela soit fait.

La Covid a montré aussi que ce qu’il se passait dans un pays, même à l’autre bout de la planète pouvait nous concerner. Même si directement on n’a pas la crainte d’avoir du choléra, le fait qu’une grande partie de l’humanité vive dans des conditions sanitaires déplorables fait le lit d’épidémies et même de pandémies.

Un enfant traité en isolation pour le choléra, Juba, Sud Soudan. @UN Photo/ JC Mcllwaine.

Défis Humanitaires : Souhaites-tu préciser quelque chose pour conclure ? 

Renaud Piarroux : Simplement, pour dire que le point important que je vois dans ce type de réunions c‘est d’interpeller les personnes qui ont la capacité de prendre des décisions. C’est de faire la lumière sur ce qu’il se passe et que l’on oublie très facilement, puisqu’on ne le voit pas chez nous. On laisse ça de côté jusqu’au jour où l’on se trouve confronté à un problème que l’on n’attendait pas. Ce que j’espère c’est qu’il y aura au maximum d’occasions de témoigner sur la situation de l’accès à l’eau dans les pays en développement.

Renaud Piarroux

Spécialiste des maladies infectieuses en particulier du choléra et de la médecine tropicale. Professeur à la faculté de médecine de Sorbonne Université. Membre de l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique rattaché à l’INSERM et chef du service parasitologie à la Pitié Salpêtrière.

 

 

 

Epidémie de choléra en Haiti : quelles responsabilités pour l’ONU ?