Baisse des financements de l’aide internationale, « humanitarian reset »

Deux défis à relever pour le secteur WASH eau-assainissement-hygiène.

Après les inondations dévastatrices de septembre 2024, la communauté de Wulari a perdu son accès à l’eau potable. Depuis lors, les habitants dépendent des services de transport d’eau par camion soutenus par Action contre la Faim. Maiduguri, État de Borno – ©ACF/Maryna Chebat

La situation du secteur de l’Eau, Assainissement et Hygiène en contexte humanitaire (secteur WASH1) est à la fois critique et essentielle. Elle est critique parce que le secteur a violemment subi l’impact des baisses de financements humanitaires initiés par les États-Unis d’Amérique en mars 2025, rapidement rejoints par la plupart des bailleurs historiques2. Elle est essentielle à appréhender et à résoudre car ce secteur est l’un des quatre secteurs définis par les Nations Unies comme « life-saving » (sauveur de vies), avec les secteurs de la santé, la protection et l’aide alimentaire. Avec ces autres secteurs, elle est également3 par l’ampleur des besoins que représente ce secteur en matière de couverture. En effet, si l’on s’en tient aux chiffres de l’année 2024 compilés par les Clusters4 (donc avant les coupes et les altérations induites par la réforme humanitaire), on observait alors un nombre de personnes dans le besoin5 de 340 millions, et ce dans environ soixante pays de la planète. Ce chiffre n’a par ailleurs jamais cessé d’augmenter dans les dix dernières années et a doublé entre 2019 et 2024.

Or, la part de population en besoin d’Eau, d’Assainissement et d’Hygiène, représentait alors 170 millions d’individus, soit environ 50% des besoins multisectoriels globaux. Bref, à lui seul, le secteur WASH représente la moitié des besoins, en termes de nombre de personnes assistées6. Le secteur WASH est également l’un des secteurs le plus directement nécessaire à la suite d’une crise (le manque d’eau entraine la mort au bout de quelques heures) et il est directement associé au contrôle des maladies transmissibles qui s’implantent de manière opportuniste dans les contextes d’urgence (par exemple, choléra). De plus, il constitue un préalable incontournable pour toute autre champ de réponse humanitaire nutritionnelle, santé, éducation, protection, etc. Comment imaginer un centre de santé fonctionnant sans eau, ou un programme de contrôle épidémique envers une population qui n’aurait pas accès à une hygiène de base ?

Même avant les coupes drastiques de financement des agences de développement du Nord au cours de 2025, le secteur WASH était déjà sévèrement contraint et sous-financé. Le budget demandé annuellement, dans le cadre des appels humanitaires des Nations Unies, gravitait autour de 4 milliards de dollars/an, soit environ un tiers de la somme demandée par le secteur de la santé. Qui plus est, cette somme demandée n’est en moyenne abondée qu’aux alentours d’un tiers (37% en 2024 représentait une année standard, alors que l’on était seulement à 6,6% à mi-année en 2025).

©UNICEF/Mohammed Nateel – Une enfant fait la queue pour de l’eau à Gaza

On pourrait s’interroger à la fois sur le faible montant global du budget WASH Humanitaire, vis-à-vis de l’immensité des besoins, et également sur le sous-financement régulier et massif de cette enveloppe. Les raisons sont avant tout d’ordre institutionnel : le secteur de la WASH est, au moins dans son acception onusienne, récent7, tout comme l’est sa gouvernance globale (il a pâtit jusqu’à 2023 d’un manque de conférences onusiennes dédiées).  Ces raisons sont également d’ordre structurel : le secteur de la WASH étant intégré à de nombreux autres secteurs mieux financés (la santé ou l’éducation par exemple), il s’est marginalisé en tant que secteur d’intervention propre.

Ces raisons sont, enfin, liées aux capacités des agences onusiennes et d’autres acteurs WASH pour capter une manne humanitaire toujours décroissante, ou au mieux stagnante.

Les coupes de l’aide au développement, actées au premier trimestre 2025, ont marqué un tournant dans le financement du secteur WASH. Ces coupes ont été motivées par des raisons multiples, la question de l’efficience de l’aide au développement et du détournement des financements par une machine administrative toujours plus lourde ayant fait l’objet d’analyses et d’articles8.

Ces coupes ont servi de déclencheur à une baisse quasi unanime des bailleurs les plus importants, dans un contexte de récession budgétaire, de droitisation des politiques européennes et Américaines et de dépriorisation vis-à-vis d’enjeux actuels majeurs (comme la défense Européenne). Elles ont surtout entrainé9  et un impact qui se traduit in-fine par des vies humaines sacrifiées10.

S’est rajouté à ces coupes, de la part en particulier des États-Unis, la promotion d’une politique d’appui humanitaire questionnant directement les principes humanitaires11.

En parallèle, et en lien direct avec les coupes de l’Aide au Développement, s’est mis en place la Réinitialisation Humanitaire (Humanitarian Reset) avec ses bons et ses mauvais côtés. L’avantage de cette réforme en cours sous l’égide du Coordinateur Humanitaire UNOCHA12, est la volonté d’améliorer l’efficience d’un modèle onusien (mais pas que) complexe, peu impliqué dans les réformes proposées lors du Grand Bargain13 d’Istanbul 2016, et surtout à bout de souffle et de crédibilité politique, cf. la crise de Gaza ou d’Ukraine, dans lesquelles la réalpolitique a remplacé le droit international en toute impunité. Le désavantage de cette réforme, au moins à court terme, est le démembrement des structures de coordination humanitaire existantes, y compris dans des contextes ou coordonner les acteurs est un préalable absolu à une réponse efficace, couvrant et efficiente (le Nigéria en est un exemple criant).

©UNHCR/Jutta Seidel – Des réfugiés soudanais arrivent dans un site inondé au Tchad.

Alors, que faire devant ce tableau sombre pour le secteur WASH, mais également et plus largement pour les autres secteurs ayant partie liée à la réponse humanitaire ?

Avant tout, comprendre que le projet humanitaire tel que l’on l’a porté et construit au cours des trois dernières décennies est en train de vivre ses derniers jours, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur est la volonté et surtout la nécessité opérationnelle de déployer l’aide majoritairement par (et non pas à travers) des partenaires locaux, mais encore faut-il que ceux-ci aient la capacité, l’éligibilité financière et l’accès aux zones humanitaires. Le pire est de devoir répondre à des besoins humanitaires grandissants avec des moyens financiers qui se réduisent substantiellement, en se focalisant sur les besoins extrêmes14 au risque d’exclure les personnes qui ne seraient pas en priorité absolue15. Les organisations humanitaires classiques et leurs partenaires onusiens devront « faire avec » et revisiter leurs stratégies de réponse, en s’appuyant davantage sur des plans de préparation idéalement portés par les États eux-mêmes et en développant des partenariats stratégiques avec des organisations locales.

Ensuite, acter que le secteur de la WASH a progressé, en quinze ans, sur sa gouvernance globale, avec la nomination de Mme Retno Marsudi, Envoyée Spéciale pour l’Eau, en novembre 2023, liée à la réinstitution de conférences onusiennes régulières du secteur. Cette opportunité en matière de gouvernance doit être mise à profit pour mettre en avant le lien étroit entre les champs humanitaires et du développement, comme cela est porté par le projet des initiatives du collectif de la WASH Roadmap16 en amont de la conférence UN de 2026 sur l’Eau.

Également, si la crise climatique est un déterminant critique des enjeux humanitaires17, elle met aussi en avant, après près de trente COP18 de pseudo absence19, l’importance croissante du secteur de la WASH dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation (incluant la réponse humanitaire).

Un plaidoyer commun pour la WASH Humanitaire et son financement est primordial. Le collectif de la WASH Roadmap offre ainsi la possibilité à toute structure de démontrer son engagement en signant le Humanitarian WASH Call To Action20, et de mettre les Etats devant leurs responsabilités.

La conférence des Nations Unies sur l’Eau de 2026, qui se tiendra aux Emirats Arabes Unis en fin d’année 2026, comporte un dialogue interactif21  qui mettra en avant les enjeux humanitaires et les solutions qui peuvent être portées, il s’agit du Dialogue Interactif N°1, ”L’eau pour les Peuples”. Cette conférence sera initiée par une réunion préparatoire qui se tiendra à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026 où tous les acteurs sont conviés pour alerter et faire des propositions d’actions22.

©ACF/Maryna Chebat – Nigéria

En guise de conclusion, cinq axes pourraient être ainsi privilégiés :

1 – L’obtention de financements humanitaires en lien avec le volume des besoins, accessibles et flexibles, et surtout captables par les acteurs locaux pour assurer l’atteinte des personnes en situation critique, en matière de Nutrition, Aide alimentaire, Santé et, bien sûr, WASH. Appuyer l’accès des organisations locales aux Pool Funds des Nations Unies et autres mécanismes de financement, accompagné par une harmonisation et simplification des règles bailleurs et d’une approche intégrée de la gestion des risques, est déterminant dans ce sens. Augmenter l’enveloppe humanitaire dans une enveloppe d’aide au développement décroissante est également crucial.

2 – Promouvoir des consortia opérationnels et plaidoyer – incluant et, idéalement, pilotés par des partenaires locaux et des réseaux du Sud. Cela implique une montée en puissance préalable de ces acteurs et la simplification des mesures de due diligence, afin de ne pas pénaliser les acteurs locaux en première ligne de réponse humanitaire (encore dans la logique d’un partage de risques).

3 – Revisiter les plateformes de coordination en incluant les acteurs locaux jusqu’au plus haut niveau (les Humanitarian Country Teams), tout en préservant la qualité opérationnelle et technique de la réponse, assurés par les Agences Onusiennes et les acteurs internationaux, comme les ONG internationales. Cette approche de Coordination Locale23 peut impliquer des acteurs et des autorités locales ou de la société civile, comme c’est déjà le cas au Mali actuellement. Ceci exige d’accentuer la complémentarité des acteurs et leur redevabilité opérationnelle en considérant les communautés comme éléments constitutifs des décisions opérationnelles et financières les concernant. Cette redevabilité touche l’ensemble du cycle de réponse humanitaire, à commencer par l’analyse et la validation conjointe des besoins, et prôner les modèles de complémentarité d’ICVA24 au niveaux global et régionaux.

4 – Insister sur les approches anticipatoires, les modèles de Nexus (y compris financier) et l’intégration des divers secteurs humanitaires, afin d’apporter une réponse prédictible, durable et couvrant l’ensemble des besoins des populations affectées.

5 – Enfin, redéfinir la valeur ajoutée des organisations humanitaires internationales en tant que répondeurs directs si les acteurs locaux font défaut, n’ont pas accès, ou que le niveau de crise (volume des besoins) l’exige. Le rôle des ONGs internationales dans la représentation ou l’appui des acteurs locaux dans les groupes techniques et mise en avant des situations de terrain est à considérer.

Jean Lapegue.


1Le secteur est nommé WASH pour Water Sanitation and Hygiene (Eau, Assainissement et Hygiène.

2in June, The OECD projected a 9 to 17% drop in official development assistance (ODA) in 2025: https://www.oecd.org/en/publications/2025/06/cuts-in-official-development-assistance_e161f0c5/full-report.html

3Avec les secteurs de la Santé, la Protection et l’Aide alimentaire.

4Plateformes de coordination humanitaire sectorielles sous l’égide des Nations Unies.

5PIN (People In Need).

6À noter qu’environ un tiers des personnes en besoin humanitaires sont des personnes ayant subi un déplacement forcé, avec 110 millions en 2024 (il s’agit essentiellement de déplacés internes par les conflits et catastrophes naturelles ou climatiques).

7Pour rappel, l’Objectif de Développement Durable dédié au secteur, donc N°6, a été créé en 2015 et le Droit à l’Eau reconnu en tant que Droit Humain en 2010 seulement.

8Référence : The Economist, 06/03/2025.

9Le financement US représentait 42% de l’enveloppe humanitaire globale en 2024.

10Sur les 21 bureaux pays suivis par Action contre la Faim France, 648 672 personnes ont été privées d’appui humanitaire WASH du fait de ces coupes en 2025. Une étude du Lancet de Juillet 2025 a projeté que les coupes de USAID sur les secteurs humanitaires essentiels pourraient entrainer plus de 14 millions de décès additionnels à l’horizon 2030, incluant 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.

11Le cœur de ces principes étant : Humanité, Indépendance, Neutralité.

12Tom Fletcher.

13Les orientations principales de cette conférence incluaient déjà la localisation, l’efficience de l’aide et la redevabilité.

14Environ 100 millions de personnes en 2025.

15Soit autour de 200 millions de personnes en 2025.

16WASH ROAD MAP – WASH Home

17Pour information, le nombre de déplacés internes liés aux crises climatiques a augmenté de 29% entre 2023 et 2024 contre 10% pour les déplacés liés aux situations de conflits.

18Conference of the Parties, réunions des Etats membres autour de l’enjeu climatique.

19Jusqu’à la COP28, le thème de l’Eau a été occulté dans les COPs Climat par la question énergétique.

20Déjà signé par 231 organisations et 4 Etats membres. Lien pour signer le Call : Lien

21Dialogue N°1 : Water For People / L’Eau pour les Peuples.

22Pour plus de renseignements ou si vous souhaitez rejoindre notre action de plaidoyer humanitaire à cette conférence préparatoire, merci de contacter washadvocacy@actioncontrelafaim.org

23Area Based Coordination.

24About ICVA – ICVA


Jean Lapegue 

Jean Lapegue est Responsable du service Eau Assainissement Hygiène de Action contre la Faim UK puis France depuis 2003. Il cumule une expérience de 26 ans dans le domaine de la WASH Humanitaire, essentiellement auprès de l’ONG Action contre la Faim. Il a une expérience de quatre ans en tant que responsable de la cellule hydrologique du Ministère de l’Agriculture et de la Forêt de la Collectivité Territoriale de Mayotte (1992-1996).

Son expérience de terrain, de plus de dix ans, couvre essentiellement des contextes de conflit et post conflit, où il a été exposé à l’accompagnement de populations déplacées : Sri-Lanka (1999-2001) et Afghanistan (2001-2003).

Jean Lapegue est membre de diverses instances décisionnelles et de coordinations humanitaires, comme le Cluster Global WASH, La Taskforce Globale pour le Contrôle du Cholera et a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2015-2022) et membre du Groupe Stratégique du Global WASH Cluster. Il représente Action contre la Faim dans diverses instances de coordination incluant le Partenariat Français pour l’Eau, la WASH Roadmap, Coalition Eau, etc.

Sa formation est une thèse de doctorat en hydrologie de l’environnement (1999) et il est engagé sur plusieurs projets de recherche, a co-encadré plusieurs thèses de doctorat et est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages et publications et d’une cinquantaine d’articles sur le secteur de l’Eau en contexte de crise.

Il enseigne la stratégie humanitaire et l’architecture de la coordination dans cadre du Master WASH Humanitaire porté par l’Université Régionale de 2iE (Burkina Faso).


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L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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