Baisse des financements de l’aide internationale, « humanitarian reset »

Deux défis à relever pour le secteur WASH eau-assainissement-hygiène.

Après les inondations dévastatrices de septembre 2024, la communauté de Wulari a perdu son accès à l’eau potable. Depuis lors, les habitants dépendent des services de transport d’eau par camion soutenus par Action contre la Faim. Maiduguri, État de Borno – ©ACF/Maryna Chebat

La situation du secteur de l’Eau, Assainissement et Hygiène en contexte humanitaire (secteur WASH1) est à la fois critique et essentielle. Elle est critique parce que le secteur a violemment subi l’impact des baisses de financements humanitaires initiés par les États-Unis d’Amérique en mars 2025, rapidement rejoints par la plupart des bailleurs historiques2. Elle est essentielle à appréhender et à résoudre car ce secteur est l’un des quatre secteurs définis par les Nations Unies comme « life-saving » (sauveur de vies), avec les secteurs de la santé, la protection et l’aide alimentaire. Avec ces autres secteurs, elle est également3 par l’ampleur des besoins que représente ce secteur en matière de couverture. En effet, si l’on s’en tient aux chiffres de l’année 2024 compilés par les Clusters4 (donc avant les coupes et les altérations induites par la réforme humanitaire), on observait alors un nombre de personnes dans le besoin5 de 340 millions, et ce dans environ soixante pays de la planète. Ce chiffre n’a par ailleurs jamais cessé d’augmenter dans les dix dernières années et a doublé entre 2019 et 2024.

Or, la part de population en besoin d’Eau, d’Assainissement et d’Hygiène, représentait alors 170 millions d’individus, soit environ 50% des besoins multisectoriels globaux. Bref, à lui seul, le secteur WASH représente la moitié des besoins, en termes de nombre de personnes assistées6. Le secteur WASH est également l’un des secteurs le plus directement nécessaire à la suite d’une crise (le manque d’eau entraine la mort au bout de quelques heures) et il est directement associé au contrôle des maladies transmissibles qui s’implantent de manière opportuniste dans les contextes d’urgence (par exemple, choléra). De plus, il constitue un préalable incontournable pour toute autre champ de réponse humanitaire nutritionnelle, santé, éducation, protection, etc. Comment imaginer un centre de santé fonctionnant sans eau, ou un programme de contrôle épidémique envers une population qui n’aurait pas accès à une hygiène de base ?

Même avant les coupes drastiques de financement des agences de développement du Nord au cours de 2025, le secteur WASH était déjà sévèrement contraint et sous-financé. Le budget demandé annuellement, dans le cadre des appels humanitaires des Nations Unies, gravitait autour de 4 milliards de dollars/an, soit environ un tiers de la somme demandée par le secteur de la santé. Qui plus est, cette somme demandée n’est en moyenne abondée qu’aux alentours d’un tiers (37% en 2024 représentait une année standard, alors que l’on était seulement à 6,6% à mi-année en 2025).

©UNICEF/Mohammed Nateel – Une enfant fait la queue pour de l’eau à Gaza

On pourrait s’interroger à la fois sur le faible montant global du budget WASH Humanitaire, vis-à-vis de l’immensité des besoins, et également sur le sous-financement régulier et massif de cette enveloppe. Les raisons sont avant tout d’ordre institutionnel : le secteur de la WASH est, au moins dans son acception onusienne, récent7, tout comme l’est sa gouvernance globale (il a pâtit jusqu’à 2023 d’un manque de conférences onusiennes dédiées).  Ces raisons sont également d’ordre structurel : le secteur de la WASH étant intégré à de nombreux autres secteurs mieux financés (la santé ou l’éducation par exemple), il s’est marginalisé en tant que secteur d’intervention propre.

Ces raisons sont, enfin, liées aux capacités des agences onusiennes et d’autres acteurs WASH pour capter une manne humanitaire toujours décroissante, ou au mieux stagnante.

Les coupes de l’aide au développement, actées au premier trimestre 2025, ont marqué un tournant dans le financement du secteur WASH. Ces coupes ont été motivées par des raisons multiples, la question de l’efficience de l’aide au développement et du détournement des financements par une machine administrative toujours plus lourde ayant fait l’objet d’analyses et d’articles8.

Ces coupes ont servi de déclencheur à une baisse quasi unanime des bailleurs les plus importants, dans un contexte de récession budgétaire, de droitisation des politiques européennes et Américaines et de dépriorisation vis-à-vis d’enjeux actuels majeurs (comme la défense Européenne). Elles ont surtout entrainé9  et un impact qui se traduit in-fine par des vies humaines sacrifiées10.

S’est rajouté à ces coupes, de la part en particulier des États-Unis, la promotion d’une politique d’appui humanitaire questionnant directement les principes humanitaires11.

En parallèle, et en lien direct avec les coupes de l’Aide au Développement, s’est mis en place la Réinitialisation Humanitaire (Humanitarian Reset) avec ses bons et ses mauvais côtés. L’avantage de cette réforme en cours sous l’égide du Coordinateur Humanitaire UNOCHA12, est la volonté d’améliorer l’efficience d’un modèle onusien (mais pas que) complexe, peu impliqué dans les réformes proposées lors du Grand Bargain13 d’Istanbul 2016, et surtout à bout de souffle et de crédibilité politique, cf. la crise de Gaza ou d’Ukraine, dans lesquelles la réalpolitique a remplacé le droit international en toute impunité. Le désavantage de cette réforme, au moins à court terme, est le démembrement des structures de coordination humanitaire existantes, y compris dans des contextes ou coordonner les acteurs est un préalable absolu à une réponse efficace, couvrant et efficiente (le Nigéria en est un exemple criant).

©UNHCR/Jutta Seidel – Des réfugiés soudanais arrivent dans un site inondé au Tchad.

Alors, que faire devant ce tableau sombre pour le secteur WASH, mais également et plus largement pour les autres secteurs ayant partie liée à la réponse humanitaire ?

Avant tout, comprendre que le projet humanitaire tel que l’on l’a porté et construit au cours des trois dernières décennies est en train de vivre ses derniers jours, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur est la volonté et surtout la nécessité opérationnelle de déployer l’aide majoritairement par (et non pas à travers) des partenaires locaux, mais encore faut-il que ceux-ci aient la capacité, l’éligibilité financière et l’accès aux zones humanitaires. Le pire est de devoir répondre à des besoins humanitaires grandissants avec des moyens financiers qui se réduisent substantiellement, en se focalisant sur les besoins extrêmes14 au risque d’exclure les personnes qui ne seraient pas en priorité absolue15. Les organisations humanitaires classiques et leurs partenaires onusiens devront « faire avec » et revisiter leurs stratégies de réponse, en s’appuyant davantage sur des plans de préparation idéalement portés par les États eux-mêmes et en développant des partenariats stratégiques avec des organisations locales.

Ensuite, acter que le secteur de la WASH a progressé, en quinze ans, sur sa gouvernance globale, avec la nomination de Mme Retno Marsudi, Envoyée Spéciale pour l’Eau, en novembre 2023, liée à la réinstitution de conférences onusiennes régulières du secteur. Cette opportunité en matière de gouvernance doit être mise à profit pour mettre en avant le lien étroit entre les champs humanitaires et du développement, comme cela est porté par le projet des initiatives du collectif de la WASH Roadmap16 en amont de la conférence UN de 2026 sur l’Eau.

Également, si la crise climatique est un déterminant critique des enjeux humanitaires17, elle met aussi en avant, après près de trente COP18 de pseudo absence19, l’importance croissante du secteur de la WASH dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation (incluant la réponse humanitaire).

Un plaidoyer commun pour la WASH Humanitaire et son financement est primordial. Le collectif de la WASH Roadmap offre ainsi la possibilité à toute structure de démontrer son engagement en signant le Humanitarian WASH Call To Action20, et de mettre les Etats devant leurs responsabilités.

La conférence des Nations Unies sur l’Eau de 2026, qui se tiendra aux Emirats Arabes Unis en fin d’année 2026, comporte un dialogue interactif21  qui mettra en avant les enjeux humanitaires et les solutions qui peuvent être portées, il s’agit du Dialogue Interactif N°1, ”L’eau pour les Peuples”. Cette conférence sera initiée par une réunion préparatoire qui se tiendra à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026 où tous les acteurs sont conviés pour alerter et faire des propositions d’actions22.

©ACF/Maryna Chebat – Nigéria

En guise de conclusion, cinq axes pourraient être ainsi privilégiés :

1 – L’obtention de financements humanitaires en lien avec le volume des besoins, accessibles et flexibles, et surtout captables par les acteurs locaux pour assurer l’atteinte des personnes en situation critique, en matière de Nutrition, Aide alimentaire, Santé et, bien sûr, WASH. Appuyer l’accès des organisations locales aux Pool Funds des Nations Unies et autres mécanismes de financement, accompagné par une harmonisation et simplification des règles bailleurs et d’une approche intégrée de la gestion des risques, est déterminant dans ce sens. Augmenter l’enveloppe humanitaire dans une enveloppe d’aide au développement décroissante est également crucial.

2 – Promouvoir des consortia opérationnels et plaidoyer – incluant et, idéalement, pilotés par des partenaires locaux et des réseaux du Sud. Cela implique une montée en puissance préalable de ces acteurs et la simplification des mesures de due diligence, afin de ne pas pénaliser les acteurs locaux en première ligne de réponse humanitaire (encore dans la logique d’un partage de risques).

3 – Revisiter les plateformes de coordination en incluant les acteurs locaux jusqu’au plus haut niveau (les Humanitarian Country Teams), tout en préservant la qualité opérationnelle et technique de la réponse, assurés par les Agences Onusiennes et les acteurs internationaux, comme les ONG internationales. Cette approche de Coordination Locale23 peut impliquer des acteurs et des autorités locales ou de la société civile, comme c’est déjà le cas au Mali actuellement. Ceci exige d’accentuer la complémentarité des acteurs et leur redevabilité opérationnelle en considérant les communautés comme éléments constitutifs des décisions opérationnelles et financières les concernant. Cette redevabilité touche l’ensemble du cycle de réponse humanitaire, à commencer par l’analyse et la validation conjointe des besoins, et prôner les modèles de complémentarité d’ICVA24 au niveaux global et régionaux.

4 – Insister sur les approches anticipatoires, les modèles de Nexus (y compris financier) et l’intégration des divers secteurs humanitaires, afin d’apporter une réponse prédictible, durable et couvrant l’ensemble des besoins des populations affectées.

5 – Enfin, redéfinir la valeur ajoutée des organisations humanitaires internationales en tant que répondeurs directs si les acteurs locaux font défaut, n’ont pas accès, ou que le niveau de crise (volume des besoins) l’exige. Le rôle des ONGs internationales dans la représentation ou l’appui des acteurs locaux dans les groupes techniques et mise en avant des situations de terrain est à considérer.

Jean Lapegue.


1Le secteur est nommé WASH pour Water Sanitation and Hygiene (Eau, Assainissement et Hygiène.

2in June, The OECD projected a 9 to 17% drop in official development assistance (ODA) in 2025: https://www.oecd.org/en/publications/2025/06/cuts-in-official-development-assistance_e161f0c5/full-report.html

3Avec les secteurs de la Santé, la Protection et l’Aide alimentaire.

4Plateformes de coordination humanitaire sectorielles sous l’égide des Nations Unies.

5PIN (People In Need).

6À noter qu’environ un tiers des personnes en besoin humanitaires sont des personnes ayant subi un déplacement forcé, avec 110 millions en 2024 (il s’agit essentiellement de déplacés internes par les conflits et catastrophes naturelles ou climatiques).

7Pour rappel, l’Objectif de Développement Durable dédié au secteur, donc N°6, a été créé en 2015 et le Droit à l’Eau reconnu en tant que Droit Humain en 2010 seulement.

8Référence : The Economist, 06/03/2025.

9Le financement US représentait 42% de l’enveloppe humanitaire globale en 2024.

10Sur les 21 bureaux pays suivis par Action contre la Faim France, 648 672 personnes ont été privées d’appui humanitaire WASH du fait de ces coupes en 2025. Une étude du Lancet de Juillet 2025 a projeté que les coupes de USAID sur les secteurs humanitaires essentiels pourraient entrainer plus de 14 millions de décès additionnels à l’horizon 2030, incluant 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.

11Le cœur de ces principes étant : Humanité, Indépendance, Neutralité.

12Tom Fletcher.

13Les orientations principales de cette conférence incluaient déjà la localisation, l’efficience de l’aide et la redevabilité.

14Environ 100 millions de personnes en 2025.

15Soit autour de 200 millions de personnes en 2025.

16WASH ROAD MAP – WASH Home

17Pour information, le nombre de déplacés internes liés aux crises climatiques a augmenté de 29% entre 2023 et 2024 contre 10% pour les déplacés liés aux situations de conflits.

18Conference of the Parties, réunions des Etats membres autour de l’enjeu climatique.

19Jusqu’à la COP28, le thème de l’Eau a été occulté dans les COPs Climat par la question énergétique.

20Déjà signé par 231 organisations et 4 Etats membres. Lien pour signer le Call : Lien

21Dialogue N°1 : Water For People / L’Eau pour les Peuples.

22Pour plus de renseignements ou si vous souhaitez rejoindre notre action de plaidoyer humanitaire à cette conférence préparatoire, merci de contacter washadvocacy@actioncontrelafaim.org

23Area Based Coordination.

24About ICVA – ICVA


Jean Lapegue 

Jean Lapegue est Responsable du service Eau Assainissement Hygiène de Action contre la Faim UK puis France depuis 2003. Il cumule une expérience de 26 ans dans le domaine de la WASH Humanitaire, essentiellement auprès de l’ONG Action contre la Faim. Il a une expérience de quatre ans en tant que responsable de la cellule hydrologique du Ministère de l’Agriculture et de la Forêt de la Collectivité Territoriale de Mayotte (1992-1996).

Son expérience de terrain, de plus de dix ans, couvre essentiellement des contextes de conflit et post conflit, où il a été exposé à l’accompagnement de populations déplacées : Sri-Lanka (1999-2001) et Afghanistan (2001-2003).

Jean Lapegue est membre de diverses instances décisionnelles et de coordinations humanitaires, comme le Cluster Global WASH, La Taskforce Globale pour le Contrôle du Cholera et a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2015-2022) et membre du Groupe Stratégique du Global WASH Cluster. Il représente Action contre la Faim dans diverses instances de coordination incluant le Partenariat Français pour l’Eau, la WASH Roadmap, Coalition Eau, etc.

Sa formation est une thèse de doctorat en hydrologie de l’environnement (1999) et il est engagé sur plusieurs projets de recherche, a co-encadré plusieurs thèses de doctorat et est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages et publications et d’une cinquantaine d’articles sur le secteur de l’Eau en contexte de crise.

Il enseigne la stratégie humanitaire et l’architecture de la coordination dans cadre du Master WASH Humanitaire porté par l’Université Régionale de 2iE (Burkina Faso).


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La Syrie du nord-est assoiffée

Depuis le mois de juin 2021, la Turquie a réduit la quantité d’eau dans l’Euphrate pour la Syrie de 500 m3 seconde à 214m3 en retenant cette eau dans ses barrages en amont.

Nous roulons à petite allure sur le pont flottant qui enjambe le fleuve Tigre pour entrer en Syrie depuis l’Irak. La frontière Turque est proche. Faysh Khabur est le seul point de passage pour entrer dans ce nord-est Syrien aujourd’hui enclavé entre la Turquie et le territoire contrôlé à l’ouest par les autorités syriennes à Damas.

Cette région située entre le Tigre et le fleuve Euphrate est sous le contrôle du Conseil Démocratique Syrien dirigé par les kurdes avec des arabes et des représentants de ce qu’il reste ici des chrétiens syriaques et arméniens chassés de leurs terres comme de nombreux kurdes. Ce territoire a été le lieu d’âpres et meurtrier combats menés par les forces kurdes face aux djihadistes de Daech, depuis la bataille de Kobané jusqu’à celle de Raqqa avec l’appui de la Coalition Internationale dont la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne.

Raqqua, comme à Kobané, une guerre destructrice, immeuble par immeuble, que les combattants kurdes, femmes et hommes, ont remportée contre Daech au prix de lourdes pertes. @Mahmoud Bali

Je voyage en bonne compagnie avec Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères, Patrice Franceschi, écrivain engagé qui vient de publier un roman sur les combattantes kurdes, les Yapajas, et Gérard Chaliand, géostratège, tous les trois habitués de longue date de cette région. Avec eux, je suis là comme humanitaire spécialiste de l’eau.

Nous sommes invités par l’Auto Administration du Nord-Est Syrien (AANES) à participer à un « Forum International pour l’eau dans le Nord-Est Syrien » qui se tient dans la ville d’Hassakeh les 27 et 28 septembre. Car cette région du Nord-Est est aujourd’hui au centre d’une triple crise de l’eau qui perturbe et menace gravement la vie quotidienne de ses habitants et des populations déplacées de force par les combats qui ont lieu en Syrie depuis maintenant plus de 10 ans.

Le long de la route vers Amuda, des immeubles en construction à l’abandon. @Alain Boinet

Ici, la terre est uniformément plate. Les montagnes protectrices sont de l’autre côté, au Kurdistan d’Irak. Le long de la route, nous découvrons une ville fantôme avec ses alignements d’immeubles inachevés, vides, à l’abandon. Plus loin, apparaissent des petits puits de pétrole comme des culbutos qui fournissent le carburant local. Ici et là, dans la plaine, des troupeaux de moutons, une des rares ressources de la région.

Dans la voiture, au long des heures, les discussions vont bon train sur l’imbroglio qui règne ici, sur le sort des populations et leur avenir bien incertain mais avec l’espoir chevillé au corps. Sur la route, on y croise régulièrement des convois militaires Russes ou Américains et les Turcs ne sont pas loin. A une petite demie journée de route, nous atteignons notre destination, la localité d’Amuda où l’Auto administration nous reçoit dans une maison pour les hôtes de passage.

Forum International pour l’Eau dans le Nord-Est Syrien.

Le lendemain, l’accueil est chaleureux à Hassakeh dans le hall du vaste amphithéâtre où le Forum se déroule. Le programme est dense et riche avec 23 intervenants, principalement kurdes, arabes, avec des invités venant d’Irak, de France, d’Autriche, de Grande Bretagne ou d’Afrique du Sud. Des représentants d’ONG humanitaires internationales actives dans la région sont là aussi.

Allocution d’ouverture par Bernard Kouchner du Forum International de l’eau dans le nord-est Syrien.

Dans son allocution d’ouverture, Bernard Kouchner, invité d’honneur bien connu des kurdes, insiste sur les risques que la Turquie fait peser sur les populations en coupant ou en limitant les volume d’eau indispensables à la vie quotidienne et il salue avec beaucoup de conviction l’action des ONG locales et internationales.

Pour Patrice Franceschi qui lui succède, cette raréfaction délibérée de l’eau disponible est une guerre « sans bruit » qui vise à affaiblir les populations et il s’agit là d’une question éminemment politique et diplomatique.

Gérard Chaliand, conclura que malgré les erreurs et les incertitudes « personne ne peut vous obliger à ne pas être ce que vous êtes ». C’est toute la question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’il rappelle à notre conscience.

A la tribune, les experts vont succéder aux spécialistes pour montrer, évaluer, analyser les conséquences de la sécheresse qui touche toute la région, la coupure de la station d’eau potable d’Ah Houq et la réduction drastique du niveau de l’eau de l’Euphrate dont la source est en Turquie qui la retient en amont dans un grand nombre de barrages.

En guise d’introduction, un intervenant rappelle les traités et agréments signés entre la Turquie, la Syrie et l’Irak et toujours d’actualité. Toutes les disciplines sont présentes dans ce Forum pour traiter le sujet de l’eau : droit international, science politique, économie, environnement, agriculture, biotechnologie, géographie, architecture, géologie, recherche, humanitaire. A les écouter s’exprimer et débattre, on découvre le haut niveau de formation et de compétence existant qui demeure impliqué face aux graves difficultés auxquelles les populations sont confrontées dans leur vie quotidienne et qui conduisent certains à prendre à contre coeur le chemin incertain de l’exil.

Je suis Invité à titre personnel comme spécialiste de l’eau et administrateur de plusieurs organisations, coordination et think tank dédiés à l’eau et à l’assainissement, aux situations d’urgence et de reconstruction comme à la réalisation des Objectifs de Développement Durables (2015-2030) qui prévoient dans son Objectif 6 un accès universel à l’eau potable pour tous dans le monde. C’est à ce titre que j’interviens à la tribune du Forum pour rappeler ce que nous savons tous : l’eau c’est la vie, c’est un bien public mondial, et que rationner si ce n’est couper délibérément l’eau aux populations pour faire la guerre est contraire au Droit International Humanitaire (DIH) qui s’applique à tous dans les conflits.

Alain Boinet devant l’entrée du Forum avec des participants. @Alain Boinet

En fin de matinée, nous prenons nos repas tous ensemble dans une grande salle autour de tables communes. C’est là, autour d’un plat, que je fais connaissance avec les membres du Forum des ONG dans le Nord-Est Syrien et d’autres représentants d’ONG venus de Bagdad et mobilisés sur la défense du fleuve Tigre qui, venant de Turquie, dessert l’Irak où il va rejoindre l’Euphrate pour former un estuaire commun, le Chatt-el-Arab, long de 200 km, qui débouche dans le Golfe Persique.

Puis, c’est l’heure du « tchaï », le thé et du « Cawa », café, sous une grande tente qui nous protège d’un soleil brulant qui nous surplombe dans le bleu du ciel. C’est également l’heure des retrouvailles quand d’anciens amis et connaissances se retrouvent avec Bernard Kouchner.  Accolades et souvenirs s’enchainent. J’ai moi-même la surprise d’être abordé par trois jeunes, un homme et deux femmes, qui veulent faire un selfie. « D’accord mais dites-moi avant comment vous me connaissez ». « On vous a vu sur l’écran du Forum et on vous a reconnu ». Après les photos, dans la discussion, je découvre qu’ils travaillent pour la coordination des ONGI humanitaire pour l’eau, l’assainissement et l’hygiène.

Je ne peux pas résumer tant d’interventions et de débats durant ces deux jours de Forum à Hassakeh en raison de la diversité et de la densité des propos comme des vidéos illustrant bien le sujet au plus près des réalités. En revanche, je vous dois maintenant de présenter le pourquoi et le comment de cette triple crise de l’eau qui assoiffe lentement la population et l’agriculture.

La triple crise de l’eau dans le Nord-Est Syrien (NES)

Depuis longtemps, comme humanitaire militant pour l’accès à l’eau potable, l’assainissement et l’hygiène pour tout dans le monde, j’ai eu de nombreuses occasions d’intervenir pour l’accès à l’eau en Afghanistan, en RDC, au Mali, au Liban et ailleurs et de publier et plaider la cause de l’eau à Genève, Istanbul, Marseille, Daegu, Paris ou Dakar et, aujourd’hui, au Nord-Est Syrien.

Les informations présentées ici, les chiffres en particulier, sont issues des informations provenant de l’AANES et, pour l’essentiel, du Forum du NES qui regroupe et coordonne l’action humanitaire de 14 ONGI dans 16 domaines différents, de l’eau à la santé, de la sécurité alimentaire à l’énergie en passant par l’éducation. Rappelons que les agences des Nations et le CICR n’ont pas l’autorisation des autorités de Damas d’intervenir dans le NES, à l’exception de quelques enclaves gouvernementales et des camps de déplacés.

Pour revenir à la triple crise de l’eau, celle-ci provient de la conjugaison d’une forte sécheresse dans toute la région en 2020-2021, de la coupure de l’eau potable de la station de Al Houq et de la forte diminution du niveau d’eau dans l’Euphrate.

La crise de l’eau de la sécheresse. En 2020-2021, les pluies ont décru de 50 à 70 % dans toute la région selon la FAO. Plus précisément, l’AANES calcule que la diminution est de plus de 75% pour les cultures pluviales et de 10 à 25% pour les cultures irriguées. Il y a deux saisons en Syrie pour les récoltes, la saison d’hiver de novembre à Mai et la saison d’été de juin à septembre. La sécheresse et la forte diminution d’eau dans l’Euphrate provoquent une augmentation de l’insécurité alimentaire sachant que le NES produit 80% du blé et de l’orge en Syrie. Ainsi, cette année, la production d’orge a chuté de 2,2 millions de tonnes à 450.000 tonnes !

Carte montrant l’emplacement de la station d’eau potable d’Hal Houq située en territoire syrien occupé par les Turcs.

La crise de la station d’eau potable d’Hal Houq. Cette station est située en Syrie sur un territoire situé entre Ras-al-Ain et Tel Abiad, qui sur une longueur de 100 km et une largeur de 30 km a été annexée par la Turquie à l’issue d’une offensive militaire de deux mois lancée le 9 octobre 2019. Depuis, les populations kurdes originaires de cette zone ont fui et vivent maintenant dans des camps de déplacés. Elles ont été remplacées par des populations arabes syriennes qui étaient réfugiées en Turquie ainsi que par de nombreux djihadistes.

Cette station est donc sous le contrôle des autorités turques qui depuis octobre 2019 opèrent régulièrement des coupures d’eau. Depuis l’été 2021 la coupure d’eau est totale. Or, cette station est la seule à pouvoir alimenter les populations d’Hassakeh et des villages environnements ainsi que des quatre camps de déplacés. Cela représente 460.000 habitants et 99.000 déplacés.

Distribution d’eau potable par camion-citerne par les organisations humanitaires.

C’est là qu’on dû intervenir de toute urgence plusieurs ONGI humanitaires internationale avec des camions citernes d’eau, ou « water trucking », pour ravitailler en continu les camps de déplacés, les centres informels d’accueil et les habitants. Des entreprises privées locales opèrent par ailleurs des forages dans les nappes d’eau souterraine et vendent l’eau aux habitants.

La crise de l’eau du fleuve Euphrate.

Venant de Turquie où il a sa source, l’Euphrate traverse la Syrie du Nord au Sud puis pénètre en Irak où il va rejoindre le Tigre puis le Golfe Persique. Dans des accords passés en 1987 et toujours d’actualité, la Turquie s’est engagée à fournir 500 m3 d’eau par seconde à Damas.  De son côté, en 1989, la Syrie a signé un accord bilatéral avec l’Irak prévoyant que 52% des eaux de l’Euphrate reviendrait à Bagdad.

Or, depuis le mois de juin cette année, la quantité d’eau entrant en Syrie est tombée à 214 m3 par seconde c’est-à-dire une chute brutale de 60% aux nombreuses conséquences pour les populations de la région, tant dans le Nord-Est que dans la partie Ouest du fleuve sous le contrôle du gouvernement Syrien de Damas. Ainsi, 54 des 73 stations de prélèvement d’eau situées à l’ouest voient leurs capacités fortement diminuées, de même que 44 des 126 stations se trouvant sur la rive Est du NES impactant 38 communautés, des camps et des centres d’accueil collectifs et informels accueillant des déplacés forcés.

Niveau actuel de l’eau par rapport au niveau habituel du barrage de Tishreen.

Cela a entrainé des conséquences immédiates pour les populations. Ainsi, le barrage hydroélectrique de Tishreen, premier barrage sur l’Euphrate en Syrie, ne peut plus utiliser que 2 de ses 6 turbines produisant 5 à 6h d’électricité par jour (février 2021) au lieu de 12 à 14h (Juin 2021). On voit bien les conséquences pour les familles, hôpitaux, services publics, magasins et exploitations agricoles ! Un peu plus bas, le barrage de Tabqa est à 20% de son niveau normal, très proche comme à Tishreen du « niveau mort » ou « dead level » en deçà duquel les turbines seraient irrémédiablement endommagées.

Niveau de l’eau très bas à la station Al-Suwah à Deir-Ez-Zohr au sud de la Syrie

Du côté des stations d’eau le long du fleuve, cette diminution du niveau de l’eau réduit autant l’eau pour la consommation des familles que pour l’irrigation des cultures. Enfin, la concentration chimique, bactériologique, provenant des égouts et des déchets agricoles et industriels, provoquent une augmentation des maladies hydriques, particulièrement les diarrhées qui accroissent la mortalité infantile en l’absence de médicaments anti diarrhéiques. Sans oublier la croissance alarmante des cas de malnutrition chez les enfants en bas âge.

Les conséquences sont saisissantes selon les organisations humanitaires internationales :

  • 5,5 millions de personnes sont en danger par manque d’eau potable dans le NES et le gouvernorat d’Alep.
  • 3 millions d’habitants sont touchés par la réduction de l’énergie électrique.
  • 5 millions de personnes sont affectées par une diminution des moyens de subsistance alimentaire.

Conclusion.

La conclusion de ce Forum suivi par plus de 150 experts s’est clôturée dans une ambiance à la fois studieuse et cordiale.

Gérard Chaliand avec des participants à la fin du Forum International de l’Eau dans le nord-est Syrien.

Dans cette triple crise de l’eau, il faut distinguer la sécheresse qui affecte sans distinction tous les pays de la région, dont la Turquie, et l’utilisation de la station d’Al Houq et de l’eau de l’Euphrate comme moyen de pression sur les populations et sur les autorités du NES.

La Turquie poursuit activement le développement de son immense projet (GAP) de construction de 22 barrages et de 19 usines hydroélectriques en amont de la Syrie et de l’Irak et peut à tout moment réduire ou leur couper l’eau !

Les conséquences humanitaires sont immédiates dans le NES pour 2,6 millions d’habitants et déplacés, selon les organisations humanitaires, dont 1,8 million nécessitent une aide humanitaire alors que plusieurs facteurs de vulnérabilité (restriction sévère d’eau potable de boisson et pour l’agriculture, diminution des productions agricoles, maladies hydriques, augmentation des prix) se conjuguent pour le pire. Ainsi, l’auto administration indique que 72% des fermiers sont victimes d’une réduction des récoltes de blé et les stocks sont à un niveau dangereusement bas avant l’hiver.

Dans l’immédiat, la première urgence est humanitaire. Le Forum du NES et ses 14 ONGI font un immense travail mais selon leur évaluation, il manque 215 millions d’USD pour faire face aux besoins essentiels dont 122 millions nécessaires dès maintenant, tant pour les besoins immédiats que pour développer la production de blé de la prochaine saison.

Déclaration sur les réseaux sociaux de Bernard Kouchner reçu par le ministre des Affaires étrangères de l’auto administration, M. Abdul Karim Omar.

Sur le plan de l’hydro diplomatie, il faut revenir aux Conventions cadres de référence internationale : la Convention d’Helsinki de 1992 et la Convention de New-York de 1997. Celles-ci font référence à « l’utilisation équitable et raisonnable » de l’eau entre pays riverains ainsi que sur l’«obligation de ne pas causer de dommage à l’utilisation des autres Etats ».

 Dans cette perspective, la station d’Al Houq doit à nouveau ouvrir les vannes de l’eau potable et la station devrait être accessible aux Nations-Unies et au CICR notamment. D’autre part, conformément à ses engagements, la Turquie doit à nouveau délivrer 500 m3 d’eau par seconde dans l’Euphrate pour les populations en Syrie et en Irak.

Sur la route du retour vers Paris, si je suis certain que les humanitaires comme l’auto administration du NES feront tout ce qu’ils pourront pour les populations en danger, pour l’essentiel c’est maintenant à l’hydro-diplomatie d’agir pour éviter le pire si cette situation devait perdurer.

 

Alain Boinet de retour du Nord Est Syrien.