OCTOPUS, la première plateforme collaborative qui révolutionne les pratiques humanitaires d’urgence !

OCTOPUS (Operational Collaborative Tool of Ongoing Practices in Urgent Sanitation) représente une innovation technologique pour les experts EHA[1]. Elle permet la mise en commun de pratiques et expériences venues directement du terrain. Développée par l’ONG Solidarités International, la plateforme collaborative OCTOPUS est spécialisée dans la formalisation et la centralisation des savoirs en matière d’élimination et de traitement des boues fécales, une thématique complexe dans les contextes d’urgence. Cet outil en ligne permettra aux différents acteurs de comparer des technologies et d’échanger sur des solutions adaptées aux différentes crises.

Un besoin réel sur le terrain 

Le manque d’information et de connaissance des terrains d’intervention est une des premières difficultés pour la définition et la mise en œuvre des réponses humanitaires. Ces dernières décennies, l’expertise EHA des ONG s’est accrue et la réponse humanitaire d’urgence portant sur la construction de latrines a atteint des niveaux de maîtrise très élevée. Cependant, certains maillons de la chaîne d’assainissement, le traitement des boues notamment, semblent rester en décalage avec le niveau d’expertise attendue.

« Cela reste extrêmement complexe de considérer l’ensemble des maillons de la filière de l’assainissement dès les premières phases d’une intervention d’urgence. » Aude Lazzarini, responsable du pôle EHA de Solidarités International.

En 2013, le Fonds Humanitaire pour l’Innovation (HIF)[2] a initié une analyse des lacunes dans le domaine de l’EHA dans les contextes d’urgence. Un des principaux problèmes identifiés s’est avéré être la gestion et l’élimination des boues fécales. Malgré l’existence d’une large documentation sur cette thématique, le traitement des boues ne se traduit pas toujours dans la pratique par des interventions de qualité. Le problème principal reste l’aspect aléatoire de la gestion des boues fécales. Les praticiens doivent choisir parmi une multitude de techniques existantes, celle qui sera la plus adaptée au contexte dans lequel ils se trouvent, en prenant en compte de nombreux paramètres. Ce choix en pleine situation d’urgence est ainsi très complexe à établir.

Une mauvaise gestion des boues fécales peut avoir un impact catastrophique sur la santé et l’environnement. Si les boues ne sont pas bien traitées avant d’être rejetées, celles-ci risquent en effet de contenir encore trop d’agents pathogènes susceptibles de transmettre des maladies ou d’avoir un impact néfaste sur la faune et la flore environnant la zone de rejet. Il est donc important de penser les différents maillons de la chaîne d’assainissement (collecte, évacuation et traitement) dès les premières phases des interventions d’urgence.

La genèse du projet et son pilotage à Cox’s Bazar au Bangladesh

En août 2017, des centaines de milliers de Rohingyas ont fui le Myanmar, échappant ainsi aux violences survenues dans l’Etat d’Arakan[3]. La majorité a traversé la frontière en direction du Bangladesh, vers la région de Cox’s Bazar. Ils se sont alors réfugiés dans des camps informels ou ont été accueillis dans les communautés bangladeshies avoisinantes. Très vite, l’ampleur de la crise a entraîné d’importants besoins en matière d’assainissement et de traitement des boues fécales.

Processus de vidange au  Bangladesh ©Solidarités International

C’est dans ces conditions qu’a émergé la plateforme OCTOPUS. L’ONG BORDA[4] (Bremen Overseas Research and Development Association) a d’abord débuté par un travail de recherche sur le terrain. Cette analyse avait pour objectif de comprendre les leviers, motivations et obstacles qui sous-tendent la prise de décision initiale des praticiens lors de l’élaboration d’un projet d’assainissement. Il s’est avéré que le manque de coordination et la méconnaissance du contexte étaient les premiers obstacles à un bon traitement des boues dans les premiers mois d’intervention en urgence. Pour pallier à ces problématiques, Solidarités International a alors réfléchi à un format pertinent pour diffuser les pratiques et directives en la matière. L’idée d’avoir une plateforme collaborative en ligne est alors apparue et testée sur la crise à Cox’s Bazar.

Transport des boues, Cox’s Bazar, Bangladesh, 2017. ©Solidarités International

Centraliser des informations de manière collaborative

« La seule voie qui offre quelque espoir d’un avenir meilleur pour toute l’humanité est celle de la coopération et du partenariat. » Kofi Annan, Assemblée générale de l’ONU – 24 Septembre 2001

Construire un pont entre pratique et théorie, c’est ce que la pieuvre d’OCTOPUS symbolise parfaitement. Il fallait créer un moyen d’échanger entre praticiens sur ces thématiques et créer une mémoire des bonnes pratiques acquises selon les crises et contextes afin qu’elles puissent être réutilisées par tous. La plateforme en ligne permet à chaque praticien de l’assainissement de documenter ses expériences et de découvrir des technologies développées par d’autres partenaires.

Les objectifs de la plateforme :

  • Partager les bonnes pratiques
  • Documenter et contextualiser les spécificités de différentes zones d’intervention
  • Permettre une meilleure prise de décision en situation d’urgence
  • Comparer, appendre et améliorer les pratiques sur le terrain
Plan d’un système de traitement des boues, Bangladesh ©Solidarités International

Comment fonctionne le processus de mise en commun dans un contexte d’urgence ?

Lorsqu’une crise survient, un National WASH[5] Cluster est mis en place et créé un groupe de travail technique sur l’assainissement. Dès lors, ce groupe se réunit régulièrement pour se coordonner et échanger sur les problématiques et difficultés rencontrées dans le contexte d’intervention. A ce niveau, la plateforme OCTOPUS permet aux praticiens travaillant sur la gestion des boues fécales de documenter leur action selon une trame commune comportant de nombreux indicateurs à renseigner. La communauté globale peut alors commenter et apporter de nouvelles idées. En effet, il est probable que d’autres praticiens ayant utilisé des techniques similaires dans d’autres contextes de crise avec, par exemple, des matériaux différents, puissent ainsi partager leur expérience sur la plateforme. Des tableaux de comparaison seront rendus disponibles afin de comparer des paramètres comme les coûts ou le temps de réalisation. A la fin du processus, de grandes leçons et conclusions seront tirées et capitalisées pour de futures crises (voir Schéma du cycle d’apprentissage).

« L’important dans le cycle d’apprentissage c’est le partage des bonnes et des mauvaises pratiques. Il faut documenter ce qui est fait. Un praticien ne devrait pas avoir peur de parler de ses échecs, de ce qui a fonctionné comme de ce qui n’a pas fonctionné. Parler d’échecs ou d’expériences moins réussies est une chose tabou chez les humanitaires. OCTOPUS s’inscrit donc aussi dans un changement de pratiques et de mentalités. » Emmanuelle Maisonnave, chargée d’apprentissage de Solidarités International

Schéma du cycle d’apprentissage ©Solidarités International

Un outil en plein essor et de multiples possibilités !

« Ce que nous essayons de faire avec OCTOPUS, c’est améliorer la qualité des réponses EHA humanitaires ! » Aude Lazzarini, responsable du pôle EHA de Solidarités International

Financée par le HIF, cette plateforme collaborative est appelée à devenir une source de référence sur l’élimination et le traitement des boues fécales au sein de l’environnement humanitaire. A partir de mai prochain, le Global WASH Cluster et Oxfam rejoindront l’aventure en devenant les nouveaux partenaires de la plateforme. Ils formeront un consortium avec Solidarités International, permettant ainsi la formation d’un lead EHA ayant pour but de mettre en place des processus d’apprentissage sur le terrain. Ensembles, ces trois organisations travailleront à l’élaboration de processus de collecte des données et au développement de cet outil sur le terrain pour les futures crises générant de grands besoins en matière d’assainissement.

Entièrement en anglais, bientôt disponible dans d’autres langues, et facile d’utilisation, la plateforme est accessible à tous. Elle offre également la perspective de découvrir d’autres initiatives du secteur de l’assainissement, tel que le réseau SuSanA (Sustainable Sanitation Alliance).

Ce type d’outils participatifs et collaboratifs permet de répondre à un besoin fondamental de l’humanitaire en termes de coordination. A terme, OCTOPUS pourrait même s’étendre à des thématiques de l’EHA plus larges, comme la construction de latrines et devenir un outil phare des clusters EHA !

« Pourquoi pas même ouvrir un jour la plateforme à d’autres secteurs que l’assainissement ! » Emmanuelle Maisonnave, chargée d’apprentissage de Solidarités International.

Pour découvrir la plateforme OCTOPUS : https://octopus.solidarites.org/

Aude Lazzarini, responsable du pôle EHA de Solidarités International
Emmanuelle Maisonnave, chargée d’apprentissage de Solidarités International
Sarah Boisson, rédactrice pour Défis Humanitaires


[1] Eau, Hygiène et Assainissement, se référant à l’Objectif de Développement Durable n°6.

[2]Humanitarian Innovation Fund. Ce fond est géré par l’organisation caritative mondiale Elrha qui œuvre pour la recherche de solutions et d’innovations aux problèmes humanitaires complexes. Plus d’information sur : https://www.elrha.org/

[3] Appelé aussi Rakhine par le gouvernement

[4] https://www.borda.org/

[5] Water Sanitation and Hygiene : sigle anglais d’Eau, Hygiène, Assainissement.

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