L’intelligence collective n’est pas un vain mot

Une interview de Thierry Vandevelde, délégué général de la fondation Veolia.

© Uvira, République Démocratique du Congo, Fondation Veolia.

Quelques semaines après la fin du confinement, Thierry Vandevelde, délégué général de la fondation Veolia, dresse un premier bilan de la gestion de la crise de la Covid-19. Examinées à l’aune d’autres expériences de pandémies, nos pratiques occidentales ne sortent pas grandies.

Défis Humanitaires: Avec la fondation Veolia, vous avez l’expérience de la gestion des crises sanitaires, notamment celles qui touchent le continent africain. Y a-t-il des leçons à tirer de ce qui s’est passé en Europe et en France ?

Thierry Vandevelde : La gestion des crises sanitaires n’a, en tant que tel, rien d’inédit : les acteurs de l’humanitaire d’urgence y sont confrontés très régulièrement après les catastrophes humanitaires. On le sait : les actions rapides à mettre en œuvre sur le terrain sont des priorités.

En France, la gestion hospitalière de la pandémie a permis de prendre en charge les patients et de leur prodiguer tous les soins utiles. Mais la réponse médicale ne peut être suffisante. La stratégie doit être ouverte et multisectorielle en raison des nombreuses inconnues : elle doit associer toutes les parties prenantes que sont les secteurs de la santé, les acteurs économiques et la société civile. C’est d’ailleurs la recommandation d’un avis récent (8 juin 2020) du conseil scientifique Covid-19 mis en place par le gouvernement français.

©Au Cameroun, des bornes-fontaines et lave-mains ont été mis à disposition à Bangangté et dans ses 13 villages, Fondation Veolia

 

Pour cela, il faut sans doute accepter d’aller plus loin que les cadres d’intervention classiques et privilégier, quand une épidémie est mondiale comme c’est le cas avec le coronavirus, une action transnationale. Quand je vois qu’un envoi de masques de protection destinés à nos collègues opérateurs de services d’eau en Afrique est empêché par un règlement européen, je me désole… Nous avons été confrontés à des refus d’exportation qui sont devenus des autorisations à force d’insister, avant d’être de nouveau bloqués par un texte du ministère français en charge des transports. Sans doute le fait d’une bureaucratie pas toujours très agile. L’exemple est anecdotique mais symptomatique : ces décisions fluctuantes ont été prises au détriment des besoins des populations.

 

Vous avez observé ce qui s’est passé en Afrique. Quels sont vos constats ?

La réponse européenne aurait gagné en efficacité en s’inspirant de l’exemple donné par certains pays d’Afrique qui ont, malheureusement, une grande habitude des crises sanitaires. Souvent, ils ont vite réagi avec les moyens du bord. Je pense à la République Démocratique du Congo qui s’est inspirée de son plan stratégique multisectoriel d’élimination du choléra pour promouvoir une approche ciblée et multi acteurs dans sa lutte contre la Covid-19.

Je pense aussi au Cameroun, et particulièrement à la commune de Bangangté, qui a très vite mobilisé sa jeunesse pour diffuser la pratique des gestes barrière. Et au Sénégal, le gouvernement, anticipant la diffusion de l’épidémie, n’a pas hésité à mettre en place un couvre-feu.

En quoi l’eau est-elle un élément de la lutte contre ce type de pandémie ?

 L’OMS a très tôt souligné que l’eau et le savon étaient les premières armes dans la lutte contre le coronavirus, pour mettre en œuvre les gestes barrière. Mais il s’agit de ressources encore rares dans de nombreux pays dits moins avancés. L’amélioration de l’accès à l’eau, à l’assainissement et donc à l’hygiène est la réponse évidente aux maladies hydriques comme le choléra, la typhoïde, ainsi que des dizaines d’autres pathologies. On pourra construire tous les hôpitaux que l’on veut – et cela reste évidemment nécessaire – et mener des campagnes massives de vaccinations, ces réponses ne seront jamais ni suffisantes ni durables pour faire face à des crises sanitaires majeures. A côté de programmes mondiaux de lutte, qui ont fait leurs preuves, tel le fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme qui vient d’être refinancé, il est aussi essentiel de mobiliser d’importants moyens financiers pour l’accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement.

Vous insistez beaucoup sur les approches multisectorielles et le rôle des acteurs locaux…

Cette crise a montré que les acteurs locaux du monde de l’eau sont de plus en plus compétents et efficaces dans les pays du Sud. Ils ont été incontournables dans la réponse à la crise en étant pratiquement les seuls à être restés sur place, de nombreux travailleurs internationaux ayant été évacués par précaution. J’ai en tête l’exemple très récent de la ville d’Uvira, où la fondation Veolia lutte depuis des années contre le choléra en créant des infrastructures d’accès à l’eau, et qui a été touchée par de violentes intempéries en avril. Les inondations qui les ont suivies, en pleine crise Covid-19, ont mis en péril l’accès à l’eau potable, obligeant toutes les parties prenantes à collaborer de manière très intense pour rétablir ce service essentiel. Pour appuyer l’opérateur local, nous avons travaillé à distance, main dans la main avec un bureau d’ingénierie africain, les équipes en charge des travaux et une ONG congolaise. Cette expérience est la démonstration que l’intelligence collective n’est pas un vain mot : la gestion de crise nécessite que les parties prenantes se fassent confiance et mettent en commun leurs compétences. De ce point de vue, la pandémie actuelle est une forme de rappel à l’ordre et d’exigence de vigilance pour l’avenir.

Thierry Vandevelde

Thierry Vandevelde, Docteur ès en Sciences et ingénieur spécialiste des questions liées à l’eau, est actuellement Délégué général de la fondation Veolia engagée dans le développement durable en France et à l’étranger. Auparavant il a exercé plusieurs fonctions : Responsable de la préservation de l’environnement au sein de la Compagnie générale des Eaux, Responsable des programmes de recherche, puis Directeur des technologies au sein de la division technique internationale de Veolia Eau.

Vandevelde est également membre du Comité d’orientation pour l’action humanitaire mis en place par le gouvernement français et de l’American Water Works Association ainsi que Secrétaire du Comité français du Programme Solidarité Eau (pS-Eau). Il siège, par ailleurs, au conseil d’administration de plusieurs associations internationales de proximité.

 

La zone sahélienne subit la triple peine

Un entretien avec Jean Bosco Bazie, directeur général de Eau Vive Internationale.

© Jean Bosco Bazié, directeur général de Eau Vive Internationale, à Boudry, Burkina Faso. Photo: EVI.

Défis Humanitaires : Eau Vive Internationale est active depuis plus de 40 ans en Afrique. Quelles actions y réalisez-vous et que faites-vous pour la population face au Coronavirus ?

Jean Bosco Bazie: Avant tout propos, je vous remercie pour l’intérêt porté à l’action d’Eau Vive Internationale. Il faut dire qu’Eau Vive Internationale est une association de droit burkinabé qui fédère les associations Eau Vive Burkina Faso, Eau Vive France, Eau Vive Mali, Eau Vive Niger, Eau Vive Sénégal et Eau Vive Togo. Elle n’a que 6 ans d’existence propre mais elle capitalise plus de 40 ans d’action d’Eau Vive dont elle a pris le relai pour poursuivre l’action de solidarité principalement dans les domaines de l’eau, l’assainissement et leur gouvernance. Grace à son action continue depuis 1978, plus de 3 millions d’africains ont un meilleur accès à l’eau potable et de meilleures conditions d’hygiène et d’assainissement.

Plus récemment avec l’apparition de la pandémie de COVID-19, Eau Vive Internationale mobilise ses partenaires pour la réalisation de nouveaux points d’eau potable, la réhabilitation de points d’eau en panne, la vulgarisation de dispositifs de lave-mains et la sensibilisation des populations pour l’adoption des gestes et mesures barrières à la propagation de la maladie.  Il est évident que les mesures barrières ne peuvent fonctionner sans eau potable. C’est pourquoi nous venons de lancer à Boudry (deuxième plus grande commune du Burkina Faso avec plus de 100 000 habitants), la construction de 45 nouveaux forages équipés et la réhabilitation de 5 anciens forages en panne permettront l’accès à l’eau potable pour 15 000 personnes. 1000 dispositifs de lave-mains seront fabriqués par des artisans locaux ainsi que des masques en tissu et du savon fabriqués localement par des groupements de femmes et de jeunes. Ces lave-mains et ce matériel d’hygiène seront installés dans les lieux publics (écoles, collèges, centres de santé, marchés, etc) ainsi que dans les ménages. Voir article à ce propos dans Burkina demain.

Des actions similaires ont été entreprises dans les communes de Béré, Méguet et Zorgho toujours au Burkina. Dans cette dernière commune par exemple et avec le soutien financier de nos partenaires dont le Grand-Reims en France, la réhabilitation de forages à gros débit, la construction d’un nouveau château d’eau de 300m3 sur 20m de hauteur ont permis d’augmenter la capacité de production de l’eau potable dans cette commune et celle de sa déserte avec 64km de réseau d’eau supplémentaire touchant ainsi plus de 30 000 personnes supplémentaires. Pour renforcer la capacité de réponse des communes, Eau Vive Internationale a entrepris un appui à la relecture des outils de planification d’une dizaine de communes du Burkina Faso afin de prendre en compte la question de la riposte aux risques sanitaires comme le COVID-19 et bien d’autres catastrophes naturelles qui pourraient survenir.

Comme vous le voyez, les besoins restent énormes en Afrique en matière d’alimentation en eau potable. Le robinet ne sera pas réinventé en ce 21ième siècle. Il nous manque juste les ressources financières pour faire plus et mieux.

Comme ONG de développement, comment opérez-vous compte-tenu de la dégradation de la sécurité le long des frontières du Mali et du Niger au nord et que pouvez-vous faire pour les 848.000 déplacés de force dans le pays ?

Effectivement la zone sahélienne subit en ce moment la triple peine du manque d’eau et de meilleures conditions de vie, de l’insécurité et maintenant du risque de la pandémie de coronavirus. C’est dans les moments difficiles que l’on connaît ses amis. Malgré cette situation, nous sommes restés solidaires des populations de cette zone en nous reposant principalement sur les acteurs locaux pour poursuivre l’action. Nos équipes sont cependant frustrées de ne plus pouvoir se déployer comme par avant au contact quotidien des bénéficiaires. Mais c’est le prix à payer. Malheureusement, plusieurs partenaires financiers ne veulent plus financer des actions dans ces zones dites « dangereuses » infligeant ainsi un coup de semonce à l’action de solidarité par manque de ressources suffisantes pour mener à bien nos projets. Ceci étant, il faut reconnaître que la situation sécuritaire va de mal en pire. Malgré le déploiement armé des pays du Sahel et de leurs partenaires dont principalement la France avec la force Barkhane, la situation sécuritaire ne s’améliore guère. Vous avez vu les récentes attaques terroristes au Burkina et ayant faits une quinzaine de morts.

Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont contraintes de quitter leurs terroirs, meurtris par la violence armée et sans moyens de subsistance.

On est bien en droit de penser à deux choses : l’inefficacité de la seule réponse militaire et la non volonté de certains milieux et lobbies à mettre fin à cette situation. C’est pour nous incompréhensible.

En tant qu’acteur humanitaire, nous n’avons d’autres moyens que de poursuivre et renforcer notre travail si modeste soit-il.

La fédération Eau-Vive Internationale est présente dans 6 pays de la région dont l’indice de développement humain est parmi les plus bas au monde et dont trois d’entre eux connaissent des conflits. Quelle est votre stratégie de réponse en matière de développement et de partenariat dans un tel contexte ?

Notre stratégie de réponse a toujours été de reposer l’action sur les acteurs locaux. Eau Vive Internationale ne vient qu’en appui pour mieux formuler l’action, la mettre en œuvre, la suivre et l’évaluer. Eau Vive Internationale n’a pas de projets propres à elle, ce sont les communautés organisées autour de mécanismes locaux, autour des conseils communaux, qui ont des projets que nous venons soutenir. Nous mettons l’action sur la capacité de maîtrise d’ouvrage local et sur l’économie locale avec un soutien aux activités productrices de richesse. Quelques soient les investissements réalisés dans les villages, si les habitants n’ont pas de quoi payer leur fonctionnement et les services, c’est peine perdu. C’est donc une combinaison de plusieurs choses : initiative locale, capacité de maîtrise d’ouvrage local, économie locale, etc.

©Exemple de forage mis en place par Eau Vive Internationale, Burkina Faso. Photo: EVI

Comme son nom l’indique, votre association est particulièrement engagée pour l’accès à l’eau potable. Comment équilibrez-vous votre action pour les populations et le plaidoyer politique pour le droit à l’eau et à l’assainissement ?

En tant qu’organisation de la société civile, nous participons à la réflexion et au plaidoyer sur les politiques publiques en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous agissons au plus près des populations en apportant des réponses concrètes par la réalisation d’infrastructures d’eau et d’assainissement, la préservation de la ressource en eau mais nous savons que cela n’est pas suffisant. Pour changer durablement la situation, il faut agir également sur les politiques publiques et traiter les causes profondes du manque d’accès à l’eau pour tous et pour rendre effectif le droit à l’eau. C’est pourquoi nous avons soutenu les acteurs de la société civile burkinabé en 2015 et 2016 pour constitutionnaliser le droit à l’eau et l’assainissement dans les droits sociaux reconnus dans la constitution burkinabé. Le droit l’eau et l’assainissement devient ainsi opposable et les citoyens sont en droit de l’exiger.  Là également, c’est une combinaison d’actions concrètes de terrain et de plaidoyer qui peut nous permettre de faire les progrès pour l’atteinte de l’ODD6 en matière d’eau et d’assainissement.

Le 9ème Forum Mondial de l’Eau qui se tiendra à Dakar en mars 2021 se veut être un Forum de rupture et de réponse concrète aux besoins des populations. Qu’en penses-tu, qu’est-ce que tu en attends et quelles sont tes propositions pour ce Forum de Dakar ?

C’est la première fois que l’Afrique subsaharienne abritera en mars 2021 à Dakar au Sénégal le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau. Son programme est axé sur l’agenda 2030 pour des actions transformatrices. Pour l’Afrique, il faut un véritable électrochoc pour rattraper le retard en matière d’accès à l’eau potable dont il est inutile de rappeler la nécessité vitale. L’engagement des décideurs du continent pour l’eau est consigné dans la vision africaine de l’eau 2025. Cet engagement pris en mars 2000 par les gouvernements africains et l’Union Africaine affichait au tout premier rang, l’accès durable pour tous à l’eau potable et l’assainissement pour satisfaire les besoins basiques au plus tard en 2025. Alors la pandémie de COVID-19 intervient comme un ultime rappel aux dirigeants africains qui ne disposent désormais que de 5 ans pour tenir une promesse négligée depuis 20 ans. A ceci s’ajoute l’apparition de plusieurs foyers de conflits et d’insécurité ayant jeté sur les routes et les bords de route plusieurs centaines de milliers de personnes laissées à elles-mêmes. Et pourtant, le monde n’a jamais affiché autant de richesses. Nous disons qu’il faut que les dirigeants politiques et économiques arrêtent l’hypocrisie qui caractérise la géopolitique mondiale. Les richesses du monde doivent servir les hommes, rendre leur vie meilleure et non dormir dans des paradis fiscaux. C’est mon cri de cœur pour ce 9ième forum mondial de l’eau.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Chaque minute compte, chaque goutte compte pour sauver des vies. Si rien n’est fait plus qu’il ne l’est actuellement, nous courrons à la perte de l’humanité. L’accès à l’eau et à l’assainissement doit être déclaré « urgence planétaire »

 

Jean Bosco Bazié 

Certifié Sciences-Po Paris/ISM Dakar/UCT Cape Town/CEFEB Marseille. Diplômé en études du développement à l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social (IEDES-Paris 1 Panthéon Sorbonne) et en recherche et exploitation des eaux souterraines à l’Ecole des Mines de l’Aïr (EMAÏR) au Niger.

Jean Bosco Bazié est Directeur opérationnel d’Eau Vive Internationale qui fédère 6 associations du Burkina Faso, de France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Eau Vive Internationale intervient dans les domaines de l’eau, l’assainissement et du développement économique et social depuis plus d’une quarantaine d’années. Jean Bosco Bazié transmet régulièrement sa grande expérience en concevant et conduisant des conférences, ateliers et sessions de formation relatives à toutes les disciplines liées à l’eau notamment en matière de gestion intégrée de la ressource, d’organisation et de gestion des services, de gouvernance, de développement local et de coopération au développement.

Jean Bosco Bazié est membre de plusieurs organisations, réseaux et panels d’experts sur les questions liées à l’eau, liées aux approches participatives et plus largement aux questions de développement.