La zone sahélienne subit la triple peine

Un entretien avec Jean Bosco Bazie, directeur général de Eau Vive Internationale.

© Jean Bosco Bazié, directeur général de Eau Vive Internationale, à Boudry, Burkina Faso. Photo: EVI.

Défis Humanitaires : Eau Vive Internationale est active depuis plus de 40 ans en Afrique. Quelles actions y réalisez-vous et que faites-vous pour la population face au Coronavirus ?

Jean Bosco Bazie: Avant tout propos, je vous remercie pour l’intérêt porté à l’action d’Eau Vive Internationale. Il faut dire qu’Eau Vive Internationale est une association de droit burkinabé qui fédère les associations Eau Vive Burkina Faso, Eau Vive France, Eau Vive Mali, Eau Vive Niger, Eau Vive Sénégal et Eau Vive Togo. Elle n’a que 6 ans d’existence propre mais elle capitalise plus de 40 ans d’action d’Eau Vive dont elle a pris le relai pour poursuivre l’action de solidarité principalement dans les domaines de l’eau, l’assainissement et leur gouvernance. Grace à son action continue depuis 1978, plus de 3 millions d’africains ont un meilleur accès à l’eau potable et de meilleures conditions d’hygiène et d’assainissement.

Plus récemment avec l’apparition de la pandémie de COVID-19, Eau Vive Internationale mobilise ses partenaires pour la réalisation de nouveaux points d’eau potable, la réhabilitation de points d’eau en panne, la vulgarisation de dispositifs de lave-mains et la sensibilisation des populations pour l’adoption des gestes et mesures barrières à la propagation de la maladie.  Il est évident que les mesures barrières ne peuvent fonctionner sans eau potable. C’est pourquoi nous venons de lancer à Boudry (deuxième plus grande commune du Burkina Faso avec plus de 100 000 habitants), la construction de 45 nouveaux forages équipés et la réhabilitation de 5 anciens forages en panne permettront l’accès à l’eau potable pour 15 000 personnes. 1000 dispositifs de lave-mains seront fabriqués par des artisans locaux ainsi que des masques en tissu et du savon fabriqués localement par des groupements de femmes et de jeunes. Ces lave-mains et ce matériel d’hygiène seront installés dans les lieux publics (écoles, collèges, centres de santé, marchés, etc) ainsi que dans les ménages. Voir article à ce propos dans Burkina demain.

Des actions similaires ont été entreprises dans les communes de Béré, Méguet et Zorgho toujours au Burkina. Dans cette dernière commune par exemple et avec le soutien financier de nos partenaires dont le Grand-Reims en France, la réhabilitation de forages à gros débit, la construction d’un nouveau château d’eau de 300m3 sur 20m de hauteur ont permis d’augmenter la capacité de production de l’eau potable dans cette commune et celle de sa déserte avec 64km de réseau d’eau supplémentaire touchant ainsi plus de 30 000 personnes supplémentaires. Pour renforcer la capacité de réponse des communes, Eau Vive Internationale a entrepris un appui à la relecture des outils de planification d’une dizaine de communes du Burkina Faso afin de prendre en compte la question de la riposte aux risques sanitaires comme le COVID-19 et bien d’autres catastrophes naturelles qui pourraient survenir.

Comme vous le voyez, les besoins restent énormes en Afrique en matière d’alimentation en eau potable. Le robinet ne sera pas réinventé en ce 21ième siècle. Il nous manque juste les ressources financières pour faire plus et mieux.

Comme ONG de développement, comment opérez-vous compte-tenu de la dégradation de la sécurité le long des frontières du Mali et du Niger au nord et que pouvez-vous faire pour les 848.000 déplacés de force dans le pays ?

Effectivement la zone sahélienne subit en ce moment la triple peine du manque d’eau et de meilleures conditions de vie, de l’insécurité et maintenant du risque de la pandémie de coronavirus. C’est dans les moments difficiles que l’on connaît ses amis. Malgré cette situation, nous sommes restés solidaires des populations de cette zone en nous reposant principalement sur les acteurs locaux pour poursuivre l’action. Nos équipes sont cependant frustrées de ne plus pouvoir se déployer comme par avant au contact quotidien des bénéficiaires. Mais c’est le prix à payer. Malheureusement, plusieurs partenaires financiers ne veulent plus financer des actions dans ces zones dites « dangereuses » infligeant ainsi un coup de semonce à l’action de solidarité par manque de ressources suffisantes pour mener à bien nos projets. Ceci étant, il faut reconnaître que la situation sécuritaire va de mal en pire. Malgré le déploiement armé des pays du Sahel et de leurs partenaires dont principalement la France avec la force Barkhane, la situation sécuritaire ne s’améliore guère. Vous avez vu les récentes attaques terroristes au Burkina et ayant faits une quinzaine de morts.

Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont contraintes de quitter leurs terroirs, meurtris par la violence armée et sans moyens de subsistance.

On est bien en droit de penser à deux choses : l’inefficacité de la seule réponse militaire et la non volonté de certains milieux et lobbies à mettre fin à cette situation. C’est pour nous incompréhensible.

En tant qu’acteur humanitaire, nous n’avons d’autres moyens que de poursuivre et renforcer notre travail si modeste soit-il.

La fédération Eau-Vive Internationale est présente dans 6 pays de la région dont l’indice de développement humain est parmi les plus bas au monde et dont trois d’entre eux connaissent des conflits. Quelle est votre stratégie de réponse en matière de développement et de partenariat dans un tel contexte ?

Notre stratégie de réponse a toujours été de reposer l’action sur les acteurs locaux. Eau Vive Internationale ne vient qu’en appui pour mieux formuler l’action, la mettre en œuvre, la suivre et l’évaluer. Eau Vive Internationale n’a pas de projets propres à elle, ce sont les communautés organisées autour de mécanismes locaux, autour des conseils communaux, qui ont des projets que nous venons soutenir. Nous mettons l’action sur la capacité de maîtrise d’ouvrage local et sur l’économie locale avec un soutien aux activités productrices de richesse. Quelques soient les investissements réalisés dans les villages, si les habitants n’ont pas de quoi payer leur fonctionnement et les services, c’est peine perdu. C’est donc une combinaison de plusieurs choses : initiative locale, capacité de maîtrise d’ouvrage local, économie locale, etc.

©Exemple de forage mis en place par Eau Vive Internationale, Burkina Faso. Photo: EVI

Comme son nom l’indique, votre association est particulièrement engagée pour l’accès à l’eau potable. Comment équilibrez-vous votre action pour les populations et le plaidoyer politique pour le droit à l’eau et à l’assainissement ?

En tant qu’organisation de la société civile, nous participons à la réflexion et au plaidoyer sur les politiques publiques en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous agissons au plus près des populations en apportant des réponses concrètes par la réalisation d’infrastructures d’eau et d’assainissement, la préservation de la ressource en eau mais nous savons que cela n’est pas suffisant. Pour changer durablement la situation, il faut agir également sur les politiques publiques et traiter les causes profondes du manque d’accès à l’eau pour tous et pour rendre effectif le droit à l’eau. C’est pourquoi nous avons soutenu les acteurs de la société civile burkinabé en 2015 et 2016 pour constitutionnaliser le droit à l’eau et l’assainissement dans les droits sociaux reconnus dans la constitution burkinabé. Le droit l’eau et l’assainissement devient ainsi opposable et les citoyens sont en droit de l’exiger.  Là également, c’est une combinaison d’actions concrètes de terrain et de plaidoyer qui peut nous permettre de faire les progrès pour l’atteinte de l’ODD6 en matière d’eau et d’assainissement.

Le 9ème Forum Mondial de l’Eau qui se tiendra à Dakar en mars 2021 se veut être un Forum de rupture et de réponse concrète aux besoins des populations. Qu’en penses-tu, qu’est-ce que tu en attends et quelles sont tes propositions pour ce Forum de Dakar ?

C’est la première fois que l’Afrique subsaharienne abritera en mars 2021 à Dakar au Sénégal le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau. Son programme est axé sur l’agenda 2030 pour des actions transformatrices. Pour l’Afrique, il faut un véritable électrochoc pour rattraper le retard en matière d’accès à l’eau potable dont il est inutile de rappeler la nécessité vitale. L’engagement des décideurs du continent pour l’eau est consigné dans la vision africaine de l’eau 2025. Cet engagement pris en mars 2000 par les gouvernements africains et l’Union Africaine affichait au tout premier rang, l’accès durable pour tous à l’eau potable et l’assainissement pour satisfaire les besoins basiques au plus tard en 2025. Alors la pandémie de COVID-19 intervient comme un ultime rappel aux dirigeants africains qui ne disposent désormais que de 5 ans pour tenir une promesse négligée depuis 20 ans. A ceci s’ajoute l’apparition de plusieurs foyers de conflits et d’insécurité ayant jeté sur les routes et les bords de route plusieurs centaines de milliers de personnes laissées à elles-mêmes. Et pourtant, le monde n’a jamais affiché autant de richesses. Nous disons qu’il faut que les dirigeants politiques et économiques arrêtent l’hypocrisie qui caractérise la géopolitique mondiale. Les richesses du monde doivent servir les hommes, rendre leur vie meilleure et non dormir dans des paradis fiscaux. C’est mon cri de cœur pour ce 9ième forum mondial de l’eau.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Chaque minute compte, chaque goutte compte pour sauver des vies. Si rien n’est fait plus qu’il ne l’est actuellement, nous courrons à la perte de l’humanité. L’accès à l’eau et à l’assainissement doit être déclaré « urgence planétaire »

 

Jean Bosco Bazié 

Certifié Sciences-Po Paris/ISM Dakar/UCT Cape Town/CEFEB Marseille. Diplômé en études du développement à l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social (IEDES-Paris 1 Panthéon Sorbonne) et en recherche et exploitation des eaux souterraines à l’Ecole des Mines de l’Aïr (EMAÏR) au Niger.

Jean Bosco Bazié est Directeur opérationnel d’Eau Vive Internationale qui fédère 6 associations du Burkina Faso, de France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Eau Vive Internationale intervient dans les domaines de l’eau, l’assainissement et du développement économique et social depuis plus d’une quarantaine d’années. Jean Bosco Bazié transmet régulièrement sa grande expérience en concevant et conduisant des conférences, ateliers et sessions de formation relatives à toutes les disciplines liées à l’eau notamment en matière de gestion intégrée de la ressource, d’organisation et de gestion des services, de gouvernance, de développement local et de coopération au développement.

Jean Bosco Bazié est membre de plusieurs organisations, réseaux et panels d’experts sur les questions liées à l’eau, liées aux approches participatives et plus largement aux questions de développement. 

Escalade militaire et humanitaire au Sahel.

J’ai récemment participé à une conférence sur le thème « Peut-on encore innover face aux crises ? ». Ce jour-là, à l’Institut d’Etude Politique de Paris, l’amphithéâtre était plein et tout le monde avait à l’esprit le Sahel, le Moyen-Orient et le dernier épisode de la saison Afghanistan.

Le thème lui-même interpelle. Est-ce à dire que l’on a tout tenté sans réussir et que l’on cherche encore la formule magique ? Le mot d’innovation est-il adapté aux crises comme si l’on parlait d’une recette qui transforme la vie de la ménagère ou du manager ?

J’ai aussi pensé à renverser la question. Les acteurs du conflit, habituellement désignés comme djihadistes ou terroristes en mélangeant toutes les causes de rébellion sans distinction, ont-ils pris l’ascendant parce qu’ils seraient plus innovants ? Poser cette dernière question, c’est déjà y répondre. L’innovation n’est pas la solution de la crise. Cependant, l’avantage de ce titre accrocheur c’est bien qu’il questionne et qu’il a permis d’engager un débat utile.

Mettons maintenant amicalement les pieds dans le plat. Le thème plus général était « Sécurité et développement ». J’ai beaucoup de respect pour l’un et l’autre comme praticien de la solidarité internationale. Mais, je constate encore la difficulté de certains à évoquer le seul nom d’humanitaire comme si c’était un mot tabou alors que c’est une nécessité incontournable de l’aide internationale. Ce n’est pas en gommant le mot humanitaire que l’on avancera puisque l’humanitaire est précisément une réponse à ces crises quand l’insécurité rend difficile voire impossible le développement.

Le Nexus en question.

Il nous faut aussi parler du « nexus » qui est un des mots clefs des crises des dernières années. On se souvient que le 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016 à Istanbul en avait fait une de ses priorités. On sait aussi que l’on est passé subrepticement du double nexus urgence-développement au triple nexus humanitaire-sécurité-développement ou même développement-sécurité-paix ou encore un mixte de tout cela.

De quoi s’agit-il ? Pendant longtemps, les humanitaires, qui sont loin d’être parfaits, ont alerté sur la nécessité de prévoir la suite de l’aide après l’urgence et l’ont mis en œuvre comme ils pouvaient. Cela remonte au moins à 25 ans à la fin de la guerre en Bosnie. Mais ce n’était pas tendance.  Et l’urgence c’est difficile, compliqué et dangereux. Alors, on attendait patiemment la solution militaire d’une paix imposée par la force pour reconstruire les fondations et pour relancer le développement après avoir déblayé le terrain.

@Solidarités International, RDC.

Malheureusement pour cette vision prudemment attentiste, il est apparu que les guerres étaient aujourd’hui difficiles sinon impossibles à gagner, que les populations étaient au cœur des conflits et que nos grandes théories et nos outils les plus affûtés ne donnaient pas les résultats escomptés.

Souvenons-nous du slogan « gagner les cœurs et les esprits » doublé d’un « surge/renfort » de 30 à 40.000 hommes du Général Stanley McChrystal en Afghanistan et des fameux « PRT » ou « Provincial Reconstruction Team » composés de militaires et d’experts civils faisant de l’humanitaire pour épauler la reconstruction de l’Etat et des services publics auprès des populations. Quels en ont été les résultats ?

Côté Etat français, la prise de conscience est venue principalement du Mali et de la RCA, sans parler de la RDC et encore de l’Afghanistan. Je me souviens encore d’une conversation avec Pascal Canfin, alors ministre de la Coopération, qui de retour de Bamako en 2013 nous confiait que les agences de développement n’étaient pas capables de décaisser rapidement alors que c’était une priorité. Lors de cette conférence, l’un des intervenants de la commission européenne constatait qu’aujourd’hui à Bamako, « on n’est pas capable de réaffecter des fonds dans les situations de crise ».

C’est à ce moment-là que l’on a convoqué le « Nexus » à la rescousse. L’idée a été d’élaborer une stratégie intégrée embarquant tous les acteurs et toutes les étapes de la guerre au retour à la paix. En d’autres mots, la logique a été la suivante. Les humanitaires soutiennent en temps de crise les services publics et leurs représentants, humanitaires et développeurs se tendent la main, et, dans le même temps, les militaires ramènent la sécurité en donnant le temps aux politiques de remplir leur office. Tout cela devient mission impossible quand le fameux G 5 Sahel ne remplit pas sa mission, que les gouvernants ne sont pas au rendez-vous et quand on assiste par conséquent à une communautarisation de la sécurité.

© G5 SAHEL

Au Sahel, la situation ne cesse de se dégrader pour les populations dans tous les domaines, de la sécurité physique aux besoins vitaux. Le nombre de réfugiés au Burkina Faso est passé de 90.000 à 560.000 en 2019. Les agences des Nations-Unies tirent la sonnette d’alarme : 3,3 millions de personnes ont un besoin d’assistante immédiate dans le Sahel central et 4,8 millions sont menacées d’insécurité alimentaire entre juin et aout 2020. On ne peut pas dire que l’on ne sait pas !

Dans ce contexte d’intensification, d’expansion du conflit et de confusion des rôles et des responsabilités, il nous faut affirmer les fondamentaux de l’aide humanitaire. Dans les situations de guerre, l’humanitaire répond aux conséquences qu’elle engendre pour les populations et non pas aux causes du conflit.

Au fond, l’objectif humanitaire c’est la sécurité humaine dans l’urgence. Pour y parvenir dans une zone de guerre en accédant aux populations en danger, l’application des principes de neutralité politique, d’impartialité des secours et d’indépendance d’action sont les clefs. Ajoutons-y les principes de ne pas nuire et de ne pas se substituer que nous devrions chercher systématiquement à approfondir et améliorer, ce qui passe notamment par plus de partenariats. Je peux ici en témoigner, quand les projets humanitaires répondent aux besoins réels des populations avec leur pleine participation, alors ces projets réussissent et les groupes armés eux-mêmes les respectent.

En attendant une solution politique.

Il faut sortir d’un mirage. Aucun nexus ne gagnera la paix. Cela ne veut pas dire que l’humanitaire, la sécurité, le développement ne sont pas indispensables, bien au contraire. Cela signifie simplement que la solution est politique et qu’elle relève de la responsabilité de la gouvernance de ces pays.

J’aimerai ajouter que toute rébellion est politique et qu’il faut arrêter de sous-estimer le fait religieux, les réalités ethniques et la diversité des activités agro-pastorales. Il faut arrêter de plaquer des schémas occidentaux sur des sociétés qui ne le sont pas et auxquelles nous devons le respect de leur identité pour trouver des solutions locales adaptées.

Face à une dégradation de la sécurité, les décideurs sont partagés par une double injonction. Partir au risque de voir la situation devenir chaotique et d’inciter de nouveaux acteurs à prendre la place, comme en Libye. Ou continuer comme avant au risque de l’enlisement et de l’impopularité.

L’expérience nous enseigne qu’il n’y a pas de solution viable sans le soutien et la participation des populations, tant aux programmes d’aide que pour une solution politique. C’est d’autant plus réaliste que les populations sont en général particulièrement attachées à la sécurité.

Les décideurs d’en haut ont inventé pour nous les nexus qui pouvaient leur être utiles pour nous occuper et les servir. A nous de leur proposer un nouveau nexus, le nexus Population, bonne gouvernance, sécurité, développement.

En attendant, la mission des humanitaires est bien d’être aux côtés des populations en danger et d’adapter de manière pragmatique leur action selon chaque situation rencontrée afin d’améliorer leur condition de vie quel que soit le contexte.

 

Alain Boinet.