Interview de Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France

Sécheresse en Ethiopie après 3 saisons des pluies manquées. ©EU/ECHO/Anouk Delafortrie (CC BY-NC-ND 2.0)

Alain Boinet : Nous sommes heureux d’accueillir aujourd’hui Véronique Andrieux, la directrice générale de WWF France. Rappelons que WWF (World Wide Fund for Nature), est une organisation non gouvernementale internationale créée en 1961 et qui est vouée à la protection de l’environnement et au développement durable. Pour commencer notre entretien et avant d’aborder des questions plus spécifiques, peux-tu nous indiquer quelles sont les priorités du WWF et en quoi consiste votre action ?

Véronique Andrieux : Notre mission se compose de trois volets. Le premier axe c’est d’abord d’alerter sur la crise climatique et d’effondrement de la biodiversité à travers des rapports basés sur l’expertise du WWF, notamment le rapport « Planète Vivante ». Le deuxième axe relève de la protection et la restauration du monde vivant, des écosystèmes, les espèces sauvages et ceux qui en dépendent, notamment les communautés locales avec une gestion durable des ressources naturelles. Ce sont des projets de terrain, que ce soit en France Métropolitaine, dans les départements d’Outre-Mer ou dans les « hotspots de biodiversité » comme le bassin du Congo, le Mékong, ou encore l’Indonésie, le Brésil, Madagascar. Le troisième axe enfin, c’est transformer : agir sur les causes structurelles de destruction d’écosystèmes et de perte du vivant. Sur cet axe, nous travaillons avec le gouvernement et les collectivités locales pour changer les politiques publiques mais aussi avec des entreprises et des acteurs financiers pour transformer leurs modèles d’affaires.

 

A.B. : Précédemment tu as occupé plusieurs responsabilités associatives, dans des organisations humanitaires et des organisations de développement. Comment, avec l’expérience que tu as, vois-tu des liens et des complémentarités entre l’humanitaire, l’environnement, et le développement ?

V.A. : Cela fait vingt-cinq ans que je fais ce travail et j’ai toujours vu les impacts néfastes qu’avait le changement climatique sur les populations locales, notamment quand je travaillais sur le terrain. Par exemple, dans les Andes, il y a 20 ans, on voyait déjà les effets du dérèglement climatique sur les courants marins et ce que cela impliquait pour la saison des pluies, les récoltes, la fonte des glaciers. Au Yémen ou au Sahel, le dérèglement climatique provoque des sécheresses plus fréquentes et plus longues et une hausse des températures qui impactent la sécurité alimentaire et alimentent les tensions sur les ressources naturelles. Autre exemple, les industries extractives en Amérique Latine qui polluent les sols et les eaux par leur utilisation massive de produits chimiques et des études d’impact environnemental et social insuffisantes. En Guyane, la pollution des eaux au mercure (interdit par la Convention de Minamata) entraîne des maladies aux populations autochtones. Ce sont des exemples parmi tant d’autres de gestion non-durable des ressources qui montrent que la prise en compte de l’environnement au centre des programmes de développement humain et inversement est la seule réponse adaptée.

C’est pourquoi le triple nexus climat, biodiversité et développement humain est au cœur de l’action du WWF, à travers des mesures d’atténuation et d’adaptation telles que par exemple les solutions fondées sur la nature (ndlr : protéger ou restaurer les écosystèmes pour faire face à la crise climatique, l’insécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau etc). Face à la crise climat et biodiversité et à ses effets dévastateurs en matière de développement humain et d’accélération des inégalités, il est essentiel de sortir des silos et des approches fragmentées. Cette dichotomie entre développement et environnement ne peut donc tenir, puisque l’environnement est le socle essentiel au développement humain. Les études démontrent que 80% des ODD sont menacés par la crise climatique.

 

A.B. : Puisque tu évoques le dérèglement climatique, quelles mesures propose le WWF pour y faire face ? Ne sommes-nous pas dans une situation d’urgence ?

V.A. : Complètement. Nous avions tendance pendant des années à nous dire que les problèmes liés au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité étaient ailleurs. L’Amazonie, c’est terrible ce qui s’y passe mais c’est loin, les températures extrêmes au Sahel ou au Pakistan, la montée des eaux dans les îles du Pacifique, c’est terrible mais c’est loin etc. De nos jours nous ne pouvons plus ignorer la crise climatique : c’est aussi ici et maintenant. Je compare cela à une slow onset crisis (ndlr : crise humanitaire qui se manifeste progressivement au fil des mois, voire des années, et qui résulte souvent de la confluence de différents facteurs ou événements). En France, nous connaissons à présent des incendies, des sécheresses à répétition et une sécheresse historique cette année, des canicules, des grêles, nous sommes donc en situation d’urgence et c’est pour cela qu’il faut non seulement réduire et atténuer les différentes causes du dérèglement climatique, mais aussi agir de manière beaucoup plus affirmée sur l’adaptation et la prévention.

Au WWF, nous proposons des solutions au niveau systémique et au niveau sectoriel. Il y a un problème majeur de cohérence climatique et biodiversité des politiques publiques. Par exemple, la France finance davantage de subventions pour les combustibles fossiles que pour les énergies renouvelables. Or continuer de flécher de l’argent public vers des subventions dommageables pour le climat plutôt que vers des activités économiques durables nous verrouille dans un modèle carboné et détourne des ressources indispensables pour la transition. Il y a donc une nécessité d’agir sur ces questions systémiques. Le WWF a proposé un « pass climatique et biodiversité », qui passerait au crible les politiques publiques et les budgets de l’état pour assurer leur compatibilité avec les engagements pris par la France et l’Union Européenne en matière de climat et de biodiversité. Par ailleurs, nous proposons des mesures sectorielles pour la France dans les domaines des transports, de l’agriculture, du logement, de l’énergie. C’est l’ensemble du logiciel et de la matrice de production et de consommation qu’il faut remettre à plat et revoir de manière radicale et profonde.

Sécheresse en Ethiopie a cause du phénomène El Nino. ©EU/ECHO/Anouk Delafortrie (CC BY-NC-ND 2.0)

A.B. : La guerre en Ukraine provoque un séisme dans le domaine de l’énergie (hydrocarbures, gaz) avec la réouverture des centrales à charbon et avec la relance du nucléaire comme seule alternative stable. Comment analyses-tu cette situation et comment faire face à cette situation de rupture majeure ?

V.A. : L’Ukraine a accéléré certaines problématiques et pourrait être une fenêtre d’opportunité pour certaines transformations de fond tant au niveau énergétique que sur le système agroalimentaire.

Au niveau énergétique et au-delà des mesures d’urgence absolument nécessaires, il faudra miser sur le triptyque : énergies renouvelables, efficacité énergétique et sobriété. Le gouvernement travaille sur un plan d’action sobriété énergétique. C’est une bonne chose, il faudra en effet consommer moins (et pas seulement cet hiver, mais dans la durée). En parallèle, aborder un des leviers majeurs d’efficacité énergétique : un large plan de rénovation énergétique des bâtiments (rénovation complète de 700 000 logements/an en France). Il ne faut pas oublier que plus de 12 millions de français sont en situation de précarité énergétique –plus de 5 millions de passoires énergétiques, et qu’il est nécessaire de les accompagner. En matière d’énergies renouvelables, la France est le seul état membre européen à ne pas tenir ses engagements (19% vs objectif de 23% en 2020). Dans le cadre de RePowerEU (plan de la Commission Européenne visant à rendre indépendante l’Union Européenne des énergies fossiles russes), certains projets qui sont aujourd’hui à l’arrêt pourraient être débloqués. Cependant, il faudra faire attention à ne pas diluer ou faire sauter les critères biodiversité et sociaux. A titre d’exemple, ne pas placer des éoliennes sur des zones Natura 2000 ou des lieux de nidification ou de migration des oiseaux.

Concernant le système alimentaire, le principal levier de solution c’est de revoir notre régime alimentaire et de réduire la consommation de protéines animales. Nous mangeons le double de protéines animales que ce qui est recommandé par les autorités sanitaires. Nous préconisons de remplacer par davantage de protéines végétales. 2/3 des céréales consommées en Europe va dans l’alimentation du bétail et seulement 17% pour la consommation humaine ; 60% des sols sont destinés à la production d’alimentation animale (avec une efficience ou facteur de conversion faible pour certaines filières). Il faut revoir la hiérarchisation de l’usage des sols et prioriser la production d’alimentation pour les populations.

On est face à une contradiction lorsque l’Union Européenne se désigne comme puissance nourricière alors qu’en réalité elle a délocalisé une partie significative de son empreinte écologique sur des pays tiers et est la deuxième puissance importatrice de déforestation derrière la Chine. Les produits issus de la déforestation ou de la conversion d’écosystèmes se retrouvent dans notre alimentation (indirectement, lorsque la viande qu’on mange a été nourrie à base de soja brésilien issu de la déforestation par exemple) et dans les agro-carburants. C’est pourquoi le WWF pousse pour une législation contraignante afin d’interdire la mise sur le marché européen de produits issus de la déforestation ou de la conversion d’écosystèmes.

 

A.B. : Un autre sujet sur lequel le WWF est très engagé, c’est celui des rivières et des fleuves. Face aux conséquences du dérèglement climatique, à l’augmentation de la pollution de l’eau du fait notamment de la démographie mais aussi du développement des modes de vie, quelles initiatives prenez-vous et quelles actions engagez-vous ?

V.A. : Sur la question de l’eau, nous travaillons à partir de deux approches complémentaires : biodiversité et empreinte écologique. Côté biodiversité, le WWF porte différentes initiatives telles que « Free Flowing Rivers » pour une renaturation des cours d’eau et le démantèlement d’infrastructures telles que certains barrages et microbarrages qui fragmentent les cours d’eau et empêchent la nature, sans production d’énergie significative. Il y a aussi tout un travail de restauration de zones humides, qui jouent un rôle d’éponge en cas de sécheresse et de buffer en cas de risque d’inondation, protégeant ainsi les communautés locales. En France, nous sommes présents depuis des décennies en Camargue et en Brenne, par exemple.

Concernant l’empreinte écologique, notre modèle agricole industriel est extrêmement intensif et consommateur en eau douce (l’agriculture utilise 70% de l’eau douce disponible à l’échelle de la planète, essentiellement pour l’irrigation). Au regard des années de sécheresse successives et de la sécheresse historique que traverse la France cette année, y a un impératif d’avancer vers un modèle d’agriculture beaucoup moins gourmand en eau, plus durable et résilient, compatible avec les autres usages de l’eau et avec la biodiversité. Une grande partie de l’eau part irriguer des céréales dont la grande majorité servira à nourrir du bétail, alors que les populations et la biodiversité manquent d’eau. Il faudra revoir la place de l’alimentation du bétail dans l’usage des sols et de l’eau, et prioriser les usages et la production pour les populations humaines.

Aide humanitaire de l’Union Européenne en Amérique Centrale suite au inondations dues aux ouragans ETA and IOTA. © Alianza por la Solidaridad, 2020 (CC BY-ND 2.0)

A.B. : La guerre en Ukraine avec la Russie risque de provoquer comme le disait Antonio Guterres un « ouragan famine » n’est-il pas urgent, en particulier au Moyen-Orient et en Afrique, de prévoir un plan d’action mondial ?

V.A. : Il n’y a pas une action unique qui va résoudre le problème mais c’est plutôt une palette d’actions. Les mesures d’urgence telles que celles menées par le PAM sont cruciales. Sur le moyen/long terme, il faut agir sur les régimes alimentaires en réduisant notre consommation de protéines animales et promouvoir la consommation de protéines végétales, stopper la déforestation, développer l’agroécologie (augmenter la surface en bio, moins de pesticides et d’engrais azotés, diversification des cultures, etc), réduire le gaspillage alimentaire, et revenir vers des cultures endémiques plus résilientes. Avec notre système de monoculture, nous avons détruit la diversité des plantes qui existent dans le monde et qui est absolument nécessaire pour une résilience et souveraineté agricole. Le but est de réduire la dépendance des pays d’Afrique et du Moyen Orient en créant un socle de résilience et de souveraineté alimentaire dans ces pays.  Plutôt que d’importer du blé, promouvoir la production locale et durable de farine de manioc, de sorgho et de mil – des cultures endémiques, adaptées aux milieux, plus résilientes au stress hydrique – comme le font déjà plusieurs pays africains face à la crise. Investir dans cette souveraineté et résilience locale, c’est aussi restaurer les millions d’hectares de terres dégradées.

 

A.B. : La Terre compte désormais huit milliards d’êtres humains et d’ici 2050 la population africaine va passer de 1,1 milliard d’habitants à 2,1 milliards d’habitants. Comment répondre à ces besoins démographiques, osons parler d’une explosion démographique pouvant impacter la situation mondiale, tout en sachant que le continent nécessite des besoins d’aménagement phénoménaux ?

V.A. :  Cette question touche aux inégalités au cœur de la crise climatique. L’Afrique est le continent qui émet le moins de gaz à effets de serre or celui qui subit de plein fouet les effets les plus importants (avec une partie de l’Asie) du dérèglement climatique. Les inégalités climatiques sont criantes entre les différentes régions et pays du monde, mais aussi à l’intérieur de chacun des pays. Si l’on prend par exemple les élites globales, à échelle planétaire entendons, les modes de consommation du 1% de la population plus riche représente 20% de la croissance des émissions de gaz à effet de serre depuis 1990. De l’autre côté, si l’on prend 50% de la population la plus pauvre, elles ne sont responsables que de la croissance de 16% des émissions de gaz à effets de serre. Ce n’est donc pas qu’une question démographique, c’est surtout une question des modes de consommation qu’il faut rééquilibrer. Il y a une corrélation claire entre le niveau de richesse et le niveau d’émission. La question qui se pose est alors comment pouvons-nous assurer que les élites globales adoptent des modes de vie plus sobres. De mon point de vue, ce n’est pas l’augmentation démographique en Afrique qui va à elle seule accroitre les émissions de gaz à effets de serre. Des études montrent que les millions de personnes qui sont sorties de la pauvreté extrême ces dernières décennies n’ont eu qu’un faible impact sur l’augmentation des émissions GES (autour de 1%).

Une autre question à se poser c’est comment rendre compatible un Indicateur de Développement Humain fort et une empreinte écologique faible. Les pays riches ont une responsabilité pour réduire les pressions qu’ils ont sur les hotspots de biodiversité. Ils doivent établir des transferts de financements et de technologies vers les pays pauvres pour éviter de passer par la case des énergies fossiles dites de transition, alors que les énergies renouvelables sont disponibles et accessibles. Il y a également une responsabilisation à faire sur les acteurs financiers, pour que la taxonomie verte –hors gaz fossile et nucléaire (ndlr : la taxonomie verte de l’Union européenne est la classification des activités économiques durables et compatibles avec la transition écologique) soit davantage respectée et que les institutions financières publiques et privées alignent leurs portfolios d’investissement avec la taxonomie verte.

Enfin, il est nécessaire de se poser la question des indicateurs économiques : en se concentrant sur le PIB comme métrique largement dominante, on perpétue le point aveugle de la valeur de la nature, ce qui nous conduit à la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons. Il est essentiel de compléter l’insuffisance du PIB et d’autres indicateurs de croissance économique avec un indicateur d’empreinte écologique, tel que le Jour du dépassement qui mesure l’empreinte carbone, forêts, agriculture, pêche, etc de l’activité humaine en hectares globaux.

Discussion entre Stephanie Mehta, Peter Sands, Bill Gates, Francis de Souza, Helen E. Clark, Paul Kagame à Davos en mai 2022. @Paul Kagame (CC BY-NC-ND 2.0)

A.B. : Tu as occupé plusieurs postes de direction dans divers associations humanitaires et environnementales. Quelle leçon et conseil de gouvernance et de stratégie en tires-tu ?

V.A. : Je dirais qu’il y a surtout un cap clair à tenir, et que pour obtenir de l’impact il faut éviter de se disperser. Il faut aussi ne pas perdre l’âme du terrain, la cultiver avec soin ; je pense personnellement qu’un des gros risques des différentes ONG c’est la bureaucratisation. Quand les procédures continuent de se multiplier et se sophistiquer, ça peut devenir un frein pour l’action de terrain, la localisation de l’aide, l’innovation.

Il me semble important de préserver notre ADN de société civile, de militants, de justice sociale et environnementale. Nous avons la légitimité de toutes ces années de travail de qualité sur les terrains les plus complexes, des réalisations et des résultats tangibles, une solide expertise technique, et une action pour l’intérêt général. Ces savoirs tant science-based (expertise) que evidence-based (programmes terrain) sur le temps long font notre force.

Mettre l’accent sur la qualité de nos programmes, toujours la qualité, pour obtenir de l’impact et faire la différence.

Il faut miser sur la diversité, la pluralité de regards et de bagages, l’agilité, la prise de risque et l’innovation pour mieux naviguer des contextes plus volatiles, disruptifs et incertains qui constituent désormais notre quotidien.

Enfin, faciliter l’émergence de nouveaux types de leadership, basés sur des valeurs telles que le courage, le care, le self-awareness, l’humilité, l’inclusion, le partage du pouvoir – plus connectés de mon point de vue aux aspirations de notre secteur et de notre temps.

 

Alain Boinet : Pour conclure cet entretien, que souhaites-tu ajouter ?

Véronique Andrieux : Nous prenons conscience que l’ère de l’open bar des ressources naturelles est finie. Il va falloir nous adapter très rapidement à l’ère de la rareté, qui arrive au galop et devient le nouveau normal. Sobriété, ça vaut pour l’énergie mais aussi pour l’eau, les forêts, la pêche, pour les ressources naturelles dans leur ensemble. C’est le sens du Jour du dépassement qui cette année est arrivé le 28 juillet pour le monde et le 5 mai pour la France. En creusant le déficit écologique d’année en année depuis plus de 50 ans, nous nous mettons en danger. Il est urgent d’intégrer des marqueurs d’empreinte écologique dans le pilotage du pays, de l’économie, de l’agriculture.

 

Pour aller plus loin:

Site internet de WWF France. 

 

Biographie de Véronique Andrieux

Véronique Andrieux est spécialiste en développement international.
Elle détient une maîtrise en administration des affaires de l’ESADE de Barcelone et des diplômes d’études supérieures en Développement de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris et en Politiques Publiques de l’École des études orientales et africaines (School of African and Oriental Studies, SOAS) de l’Université de Londres. Elle a occupé le poste de Directrice Régionale pour l’Amérique du Sud et les Caraïbes ainsi que de l’Afrique de l’Ouest chez Oxfam. Antérieurement elle était Conseillère Senior sur les politiques de développement au Ministère des Affaires étrangères espagnol et a été également Conseillère senior au Club de Madrid. Elle a exercé des responsabilités sur le terrain en Amérique latine, en Afrique de l’ouest et centrale et Méditerranée. Elle a dirigé plusieurs processus d’évaluation et de planification et représenté le gouvernement espagnol dans différents groupes de travail multilatéraux sur l’aide publique au développement. Elle a ensuite rejoint Action contre la faim en 2016 comme Directrice Générale. Elle a écrit différentes publications sur le développement international, dont: « Better Aid : A necessary condition for development », « Contributions for a European Development Policy under the Spanish EU Presidency » et « Policy Coherence: an urgent agenda for Development ». Véronique est Directrice générale du WWF France depuis août 2019. Le World Wide Fund for Nature, première organisation mondiale de protection de l’environnement, œuvre depuis 50 ans pour la préservation des milieux naturels et des espèces animales ou végétales les plus menacées, en s’efforçant de mobiliser l’ensemble des parties prenantes de la société.

Quel avenir pour les grands fleuves ?

Bateau entrant l’écluse de Pedro Miguel, Canal de Panama. @Camille Moreinc/La Gallery

 

Interview avec Marie-Cécile Grisard « Living with Rivers »

Alain Boinet: Vous lancez avec IAGF une campagne « Living with rivers » « Vivre avec les fleuves », pouvez-vous nous présenter cette initiative.

Marie-Cécile Grisard: Lancée le 20 juin, Living with Rivers est la première mobilisation grand public et internationale entièrement dédiée aux fleuves. Cette première édition met à l’honneur trois grands fleuves : le Rhône, le Saint-Laurent et le fleuve Sénégal. L’objectif est de faire entendre les voix de celles et ceux qui les connaissent ou les côtoient au quotidien : experts, artistes, gestionnaires d’infrastructures ou usagers de la voie d’eau, sportifs… et surtout les riverains. En croisant les approches, en liant connaissance et émotion, nous voulons faire « écouter les voix des fleuves », ces entités vivantes qui ont tant à nous dire sur notre passé, notre présent et notre avenir. Il est essentiel que nos sociétés changent de regard sur les fleuves et a minima faire en sorte qu’elles regardent mieux ces cours d’eau qui traversent leurs villes et territoires, trop souvent méconnus ou ignorés !

Living with Rivers, c’est aussi mettre en lumière des solutions concrètes pour la préservation des fleuves et faire comprendre que chacun a un rôle à jouer. Car, tous ces témoignages révéleront le rôle stratégique des écosystèmes fluviaux pour répondre aux défis mondiaux : résilience alimentaire, sécurité sanitaire, énergie décarbonée, mobilité verte, maintien de la biodiversité…

Conteneurs au Port Saint-Louis du Rhone, @Camille Moirenc

IAGF, dont Erik Orsenna est le Président, a déjà 5 ans d’existence. Quel diagnostic faites-vous aujourd’hui sur ces grands fleuves ? Quels sont les maux et les risques qui les menacent et les problèmes sont-ils les mêmes pour tous ou y a-t-il une diversité de situation et de solution ?

Notre constat est que les fleuves sont à la peine, et ce, partout dans le monde. Les risques sont de deux ordres. Le dérèglement climatique, qui rend encore plus fragile la ressource en eau douce ; et les pressions exercées directement par l’Homme sur ces écosystèmes, tant en termes de qualité que de volume d’eau disponible pour tous les usages. Comment accepter tous les présents d’un fleuve, l’irrigation, le transport, l’énergie, mais aussi d’autres plus immatériels comme les paysages ou les rituels, sans en détruire à jamais la source ? Comment prélever sans épuiser ? La consommation d’eau a été multipliée par six entre 1990 et 2010 et elle devrait encore augmentera encore de 55% d’ici à 2050. Tout notre travail au sein d’IAGF est de trouver le meilleur équilibre entre exploitation des fleuves et leur respect.

Il faut bien comprendre que les menaces ne pèsent pas que sur les fleuves, elles concernent l’intégralité du Vivant. Notre santé est dépendante de celle des fleuves. Les crises liées à l’eau – que ce soit par un manque d’eau ou un trop d’eau – vont se multiplier avec les impacts du dérèglement climatique et entraînent de nombreuses crises associées : sociales, économiques, géopolitiques.

Même s’il y a des spécificités selon les bassins, ce constat vaut à l’échelle mondiale. La raison d’être d’IAGF est d’ailleurs bien de créer des ponts entre savoirs et solutions d’un pays à l’autre pour collectivement gérer plus durablement les fleuves.

Quels liens et interdépendances les grands fleuves entretiennent-ils avec leur écosystème (source, rivières, nappes), leur environnement (déchets, plastique, pollution,…) et avec les océans au moment où se tient une Conférence des Nations Unies à Lisbonne à ce sujet ?

Il est en effet crucial d’avoir une vision systémique, de la source à l’Océan, lorsque l’on se penche sur la question de l’eau. Pour la pollution plastique par exemple, on estime que 80% de la pollution retrouvée en mer provient des fleuves et rivières. C’est pourquoi, par exemple, IAGF a lancé avec la Fondation Tara Océan et le gestionnaire du fleuve Rhône, CNR, la charte « rivière et fleuve sans plastique, Océan protégé » auprès des maires. La solution aux plastiques se trouve à terre, à la source des pollutions !

Un autre exemple concerne les villes, où il est nécessaire de mieux intégrer le cycle de l’eau dans les projets d’aménagements. Architectes, urbanistes et ingénieurs doivent s’appuyer sur des solutions offertes par la nature en ville pour inventer une ville plus résiliente, qui utilise les fonctions d’infiltration, évapotranspiration, stockage, rétention et ruissellement de l’eau et qui rend l’eau au sol. Nous devons mieux accepter l’eau et l’utiliser, car elle est ressource et non danger ou déchet. Vivre avec plutôt que chercher à maîtriser : telle devrait être la devise des politiques urbaines en matière de gestion de l’eau et des fleuves.

Quel est le rôle des fleuves dans le grand cycle de l’eau et quelle est son importance ?

Les fleuves jouent un rôle crucial dans le grand cycle de l’eau. Ils œuvrent de façon globale à sa stabilité et il faut être vigilant à l’accélération à l’échelle mondiale de ce cycle. On voit les phénomènes météorologiques extrêmes se renforcer, en intensité et en fréquence et nous n’y sommes pas du tout préparés ! Regardez les conséquences dramatiques des inondations en Allemagne et en Belgique l’année dernière. Ou le durcissement des positions sur le partage de la ressource entre pays, comme avec le barrage de la Grande Renaissance en Ethiopie, ou entre parties prenantes, comme sur le sujet des bassines en France. Il est urgent d’agir pour que l’eau reste une alliée et une source de coopération !

Port de Montréal, @Camille Moirenc (2019)

Quelles sont les synergies d’IAGF et de votre campagne avec d’autres acteurs de l’eau, comme le PFE en France et dans le monde ?

Nos messages n’ont en effet de sens que s’ils s’intègrent dans les discours portés, en France et à l’international, par des réseaux d’acteurs intégrés, pour plus d’efficacité. Les fleuves sont une part importante de l’hydrosphère donc il faut savoir porter des projets communs avec d’autres acteurs de l’eau, douce et salée, pour des solutions durables. De la même façon, nous sommes toujours soucieux dans nos travaux de mettre autour de la table toutes les parties prenantes, pour des solutions concertées.

Cette approche de dialogue et d’ouverture se reflète bien sûr dans la mobilisation Living with Rivers : son Comité d’organisation est large et les partenaires nombreux. Notre idée est de fédérer les énergies, valoriser les initiatives locales et non pas se substituer à elles. Nous sommes plus forts tous ensemble !

Quelles formes cette campagne va-t-elle prendre, quel est son agenda et son point d’orgue.

C’est en format digital qu’a commencé Living with Rivers, grâce à des contenus originaux diffusés sur les réseaux sociaux Instagram et Twitter, et la publication de témoignages et de décryptages sur notre site internet. Notre premier objectif est de créer une communauté qui a en point commun un intérêt pour les fleuves, affectif ou professionnel et d’y agréger d’autres personnes, moins familières de ce sujet. Pour cela, rien de tel que l’étonnement et l’immersion dans les cultures et les histoires des gens qui vivent le fleuve au plus près !

Nous nous ferons aussi le relais des événements de tous nos partenaires cet été à l’international, autour du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie, Guinée, Sénégal), du Saint-Laurent (Etats-Unis, Canada) et du Rhône (Suisse, France). Une effervescence de regards et d’idées qui trouvera son apogée lors de l’événement de clôture Living with Rivers au Musée des Confluences, à Lyon, le 27 octobre. Cette soirée interactive et multi-diffusée en France et à l’étranger rassemblera tous les acteurs engagés pour la défense des fleuves et portera un plaidoyer universel pour leur protection. Cette soirée s’inscrira également dans la programmation de la nouvelle exposition du musée, « Nous, les fleuves » et dont IAGF est partenaire.

Enfants mauritaniens dans le fleuve Sénégal entre Dagana et Podor. @Gilles Mulhauser (2018)

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Rejoignez cette mobilisation mondiale autour des fleuves ! Nous sommes curieux de connaître votre relation au fleuve et comptons sur votre engagement à nos côtés pour leur avenir, et donc aussi le nôtre ! #livingwithrivers

PS/ Votre don (faire un donnous permet de publier et de développer Défis Humanitaires, site gratuit et indépendant. Je vous remercie pour votre soutien.  

Qui est Marie-Cécile Grisard? 

« Marie-Cécile Grisard dirige depuis 2018 les activités d’Initiatives pour l’Avenir des Grands Fleuves, association à dimension internationale qui porte la voix des fleuves pour les sauvegarder et les valoriser dans la transition vers un monde plus durable. Avant cette spécialisation dans le domaine de l’eau, elle a exercé dans le secteur des énergies renouvelables. Avec une double formation en sciences-poli­tiques et communication, elle travaille depuis toujours au service de l’intérêt général. »

 

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