Eau, Hygiène, Assainissement : les solutions du Global WASH Cluster pour améliorer la qualité de la réponse humanitaire.

Aujourd’hui, 2,2 milliards de personnes – soit 29% de la population mondiale – n’ont pas accès à des services d’alimentation domestique en eau potable gérés en toute sécurité ; 4,2 milliards – soit 55% de la population mondiale – ne disposent pas de services d’assainissement gérés en toute sécurité ; 3 milliards de personnes – soit 40% de la population mondiale – sont encore privés d’installations de base à domicile destinées au lavage des mains1. Ces chiffres sont lourds de conséquences, puisque tous les ans, ce sont quelques 525 000 enfants qui décèdent des suites de diarrhées2. Or, 58% des cas de diarrhées dans les pays à moyens et bas revenus sont attribuables à un accès inadéquat à des services d’eau, d’hygiène et d’assainissement3.

L’Objectif de Développement Durable (ODD) n°6 vise pourtant à ce que chacun ait accès à des services d’eau propre d’ici 2030. Pour ce faire, de nombreuses organisations – ONG, Organisations Internationales, gouvernements etc. – sont mobilisées sur le terrain pour atteindre ce but. Les actions de ces institutions sont coordonnées à l’échelle nationale par les gouvernements, ou bien par des « clusters nationaux EHA4 » ou « groupe de coordination humanitaire EHA ». Ils ont pour objectif de coordonner la réponse internationale et répartir géographiquement les différents acteurs. Ces derniers, en retour, font remonter des données – majoritairement quantitatives – sur les activités menées. Des évaluations qualitatives des projets ont aussi lieu, mais souvent une fois le programme fini. C’est souvent trop tard pour permettre aux responsables de prendre des mesures correctives.

C’est de ce constat que naît, en 2018, l’initiative du Global WASH Cluster « Initiative sur l’Assurance Qualité et la Redevabilité » (IAQR, ou Quality Assurance & Accountability Initiative, QAAI). Son objectif principal est le suivant : renforcer le suivi qualitatif des activités, afin d’améliorer la qualité des réponses humanitaires et la redevabilité du secteur envers les personnes affectées. Cette initiative est mise en œuvre par Solidarités International, en partenariat avec Oxfam, l’Université Tufts et l’UNICEF.

Nous reviendrons dans cet article sur le Global WASH Cluster et le QAAI. Nous décrirons les outils développés par le projet pour implanter un système d’assurance qualité et de redevabilité efficace et continu et nous arrêterons sur le début du déploiement du projet au Sud Soudan.

Myanmar, 2008 / ©Solidarités International

Des origines du Global WASH Cluster

Les Clusters naissent suite à la réforme humanitaire de 2005 – Humanitarian Reform agenda 2005. Cette réforme souhaite améliorer la prévisibilité de l’aide, la redevabilité des organisations, la coordination entre les différents acteurs humanitaires et renforcer les partenariats lors des réponses humanitaires d’urgence. Elle défend la mise en place de « clusters » qui pourraient être activés lors de crises et permettraient de coordonner l’action humanitaire.

Ces volontés d’améliorer l’aide sont réitérés suite au tremblement de terre en Haïti et aux inondations au Pakistan en 2010. Le Comité Permanent Inter organisations (CPI ou Inter Agency Standing Committee) publie un programme de transformation, le transformative agenda, pour renforcer l’efficacité de l’aide humanitaire multilatérale.

Une fois encore, la communauté humanitaire, au travers de ce document, rappelle sa volonté de transformer l’aide pour renforcer sa redevabilité, sa coordination et son leadership5. Le Global WASH Cluster (GWC) naît de cette mouvance en 2006 et regroupe aujourd’hui 77 membres.

Pourquoi mettre en œuvre un Système d’Assurance Qualité et de Redevabilité ?

Les crises humanitaires sont complexes et dynamiques. Les partenaires doivent pouvoir s’appuyer sur des informations fiables, recueillies en temps réel, afin de (i) respecter leurs engagements en matière de qualité et de redevabilité vis-à-vis des bénéficiaires et (ii) d’améliorer et adapter leurs pratiques en fonction de l’évolution du contexte dans lequel ils interviennent.

Le plus souvent, les Clusters Nationaux se concentrent sur le suivi des activités de partenaires ou l’évaluation de la couverture de la réponse plutôt que de comprendre si cette dernière est sûre, inclusive, participative et efficace. En d’autres termes, les Clusters Nationaux ont tendance à répondre aux questions « qui fait quoi, où et quand ? », plutôt que de se demander si la réponse apportée est pertinente et répond aux besoins des bénéficiaires.

Le risque est alors d’évaluer la réponse humanitaire et de la gérer de manière à maximiser le nombre de bénéficiaires ou les services en eau, hygiène et assainissement (EHA), sans comprendre si des progrès réels sont réalisés en vue d’atteindre les objectifs de qualité ou de redevabilité. Par exemple, le nombre de latrines construites dans une zone est suivi mais pas leur utilisation effective par les différents groupes de la communauté.

Les systèmes d’assurance qualité et de redevabilité (SAQR) sont un moyen de remédier à cette situation, de renforcer la redevabilité envers les bénéficiaires, et d’assurer que les standards de qualité sont durablement respectés par les partenaires.

Mossoul, Irak, 2017 / ©Solidarités International

Qu’est-ce que la qualité et la redevabilité et pourquoi est-ce essentiel ?

La qualité d’une réponse humanitaire se juge en fonction de deux éléments : les résultats atteints et le processus permettant d’arriver à ces résultats. Les écarts de qualité se mesurent par rapport à des normes et sont principalement dus à la manière dont l’aide humanitaire est conçue et/ou mise en œuvre. Ils se reflètent soit directement sur les résultats des programmes soit dans la manière dont les personnes affectées par la crise perçoivent l’aide fournie.

La qualité peut être objectivement définie et mesurée. Cependant, les réponses humanitaires sont soumises à des contraintes externes. Il faut alors adopter une démarche réaliste pour optimiser la qualité des programmes, plutôt que de chercher à atteindre des standards trop élevés.

Les partenaires du secteur, en l’occurrence EHA, doivent donc s’engager sur une démarche d’amélioration continue de leurs programmes tout en tenant compte des contraintes associées au contexte. Un système d’assurance qualité et de redevabilité (SAQR) est une approche coordonnée permettant de prendre des décisions basées sur des faits concrets. Le but est de garantir que les normes en matière de qualité et de redevabilité, décidées par les partenaires EHA pour leurs interventions, sont respectées et discutées dans une perspective d’amélioration continue.

Ce système fournit un moyen pour suivre la réponse EHA par rapport à un cadre de référence listant les normes de qualité et de redevabilité à respecter pour les interventions humanitaires liées à l’eau, l’hygiène et l’assainissement. Ces normes sont établies de manière consensuelle par les partenaires et adaptées au contexte. Elles sont régulièrement revues.

Le projet QAAI, comment ça marche ?

L’initiative Assurance Qualité et Redevabilité a développé deux outils principaux pour accompagner les groupes de coordination humanitaire EHA dans la mise en place d’un Système d’Assurance Qualité et Redevabilité continu et collectif.

Le premier est une note expliquant le processus d’assurance qualité qui encadre le suivi et l’analyse pour améliorer les programmes. Le deuxième est le cadre d’analyse modulaire qui définit des normes de base, des indicateurs et des approches de suivi à utiliser en fonction des domaines d’intervention EHA qui sont prioritaires dans le contexte donné.

Le processus d’assurance qualité est défini en 5 étapes : définir, mesurer, analyser, améliorer et apprendre.

Le processus du SAQR et les principaux résultats.

Il est adapté de la méthode « Définir-Mesurer-Analyser-Améliorer-Contrôler »6 utilisée dans le secteur industriel.

L’approche combine un processus continu de suivi, d’analyse et d’amélioration avec un examen périodique des leçons apprises. Le suivi se concentre sur la collecte de mesures pertinentes, réalisables et axées sur les résultats.

Il donne la priorité à la compréhension de la « réalité du terrain », à travers les perspectives des personnes touchées par la crise. 

  1. Définir

Cette première étape permet aux Clusters EHA nationaux de définir des indicateurs clés de qualité et de redevabilité qui sont adaptés au contexte et aux priorités identifiées. Ces derniers seront intégrés au cadre d’analyse modulaire – que nous présentons par la suite – pour le suivi et l’évaluation qualitative des programmes en cours. L’exercice de définition des indicateurs clés permet de se concentrer seulement sur les indicateurs pertinents pour gagner en efficacité.

  1. Mesurer

Cette phase-ci est à réaliser en continu. Elle consiste à recueillir les données permettant de renseigner les indicateurs clés de qualité énoncé dans l’étape 1 et de les ventiler par sexe, âge, handicap, lieu etc. selon les besoins. Les données permettront aux acteurs d’avoir aperçu global de la qualité, sous la forme d’un Quality Snapshot.

Exemple d’un Quality Snapshot en Birmanie.
  1. Analyser

Cette phase a lieu en parallèle de l’étape 2- collecte de données. Elle permet d’identifier les points où la qualité nécessite d’être renforcée et de lister les actions à mettre en place pour y remédier. Ces propositions prendront la forme d’un plan d’action.

  1. Améliorer

La phase d’amélioration des programmes se fait également en continu et en parallèle des étapes 2-collecte et 3- analyse des données. Durant cette étape les programmes peuvent être réajustés pour mieux répondre aux besoins des populations. Les communautés visées par les programmes sont inclues dans le processus de réflexion et leurs retours sur la qualité des programmes sont discutés et pris en compte.

  1. Apprendre

Cette dernière phase permet de prendre du recul sur les premières hypothèses posées et les orientations stratégiques définies dans les Humanitarian Needs Overview. Elle vise une réflexion long terme sur les réponses humanitaires EHA mises en place dans le pays.

Le tableau ci-dessous résume ces étapes à suivre.

Processus d’assurance qualité : Définir, Mesurer, Analyser, Améliorer, Apprendre.

Le cadre d’analyse modulaire est un outil flexible pour cibler les priorités

Le cadre d’analyse modulaire est composé de différents modules qui fournissent des orientations quant aux normes et indicateurs, selon des sous domaines que chaque cluster peut prioriser en fonction du contexte et des contraintes locales.

C’est un outil flexible qui doit être utilisé pour collecter les informations strictement nécessaires à l’amélioration de la qualité programmatique et technique et de la redevabilité de la réponse au niveau sectoriel.

Jusqu’à présent, trois modules ont été élaborés : « Risques pour la santé publique », « Fourniture de services EHA » et « Programmation centrée sur les personnes ».

Chaque module est composé des 5 éléments suivants :

  1. Standards: rappel des standards internationaux de référence.
  2. Indicateurs clés de qualité : permettent d’évaluer si l’objectif qualité est atteint.
  3. Références: éléments qui permettent de contextualiser les indicateurs clés de qualité (localité, contexte sécuritaire etc.).
  4. Approches de suivi: indiquent la façon dont les données sont collectées.
  5. Collecte de données: exemples de questions à inclure dans les questionnaires, les entretiens, etc.

Nous partageons ici, en partie, le module « Risques pour la santé publique » afin de rendre compte concrètement des travaux de l’initiative.

MODULE SUR LES RISQUES POUR LA SANTÉ PUBLIQUE

Les programmes en eau, hygiène et assainissement (EHA) s’intéressent généralement aux risques de santé publique liés à la transmission oro-fécale des maladies. Le diagramme F illustre les différentes voies de transmission oro-fécale, ainsi que les barrières qui sont efficaces pour prévenir la transmission. Il est souvent difficile d’utiliser les données sanitaires pour suivre l’efficacité des programmes EHA en raison de la disponibilité des données et des nombreux facteurs qui peuvent confondre les résultats.  Le suivi de la présence de barrières clés peut être utilisée comme un substitut pour estimer le niveau de risque pour la santé publique dû aux maladies liées à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène.

Diagramme F tiré du Manuel Sphere.

Dans cet exemple, 4 composantes ont été identifiées comme pouvant présenter un risque pour la santé publique. Ce sont sur ces dernières qu’il faudra agir pour empêcher des transmissions oro-fécales de maladies. Elles sont présentées dans le tableau ci-dessous.

A chaque composante est associée une norme internationale, qui est ensuite déclinée en indicateurs clés de qualité adaptés au contexte.

Les indicateurs clés de qualité (ICQ) proposés dans ce module fournissent une vue d’ensemble des risques relatifs de transmission orale des matières fécales dans différents milieux, lieux et groupes de population. Bien qu’ils ne puissent pas être utilisés pour définir un risque absolu, leur utilisation peut contribuer à comprendre et à établir des priorités lorsque des mesures correctives sont nécessaires pour améliorer l’efficacité des réponses.

Par exemple, pour la composante « Quantité de l’eau », la norme, issue du manuel Sphère 2018, est la suivante :

Norme d’approvisionnement en eau 2.1 : : Accès et quantité d’eau. Les personnes ont un accès équitable et abordable à une quantité suffisante d’eau salubre pour répondre à leurs besoins domestiques et de consommation.

L’indicateur clé de qualité proposé pour cette composante est : « % de la population affectée utilisant une quantité d’eau suffisante pour la consommation, la cuisine, le ménage et l’hygiène personnelle ». La « quantité d’eau suffisante » est à définir par le Cluster national WASH en consultation avec les groupes concernés ou par référence aux normes nationales.

3 sortes d’approches de suivi sont proposées par les équipes du QAAI. Pour la quantité de l’eau, il peut s’agir d’une approche (i) rapide : entretien avec des informateurs clés, observation, (ii) en profondeur : enquête auprès des usagers de l’eau, (iii) triangulation : registres de pompage de l’eau/de livraison, cartographie des points d’eau, informations qualitatives issues de discussions de groupe ou d’approches participatives. Ces approches peuvent être utilisées par les partenaires du Cluster.

Des questions d’analyse sont ensuite proposées. Toujours pour évaluer la quantité d’eau disponible, les équipes peuvent analyser les données collectées à partir des questions proposées :

  • Y a-t-il suffisamment d’eau disponible au niveau des ménages pour permettre à toutes les personnes affectées de boire, de cuisiner et de se laver et de maintenir leur environnement propre ?
  • Qui est confronté à des difficultés particulières pour accéder à une eau de qualité suffisante ?
  • Qui pourrait avoir besoin de différentes quantités d’eau ?
  • Quelle est la quantité d’eau utilisée quotidiennement ?
  • L’utilisation de l’eau change-t-elle en raison de la saisonnalité ou de la fonctionnalité (en raison de l’évolution de la demande ou de l’offre) ?

Il revient à chaque cluster EHA national d’adapter ce cadre d’analyse modulaire à son terrain et à ses priorités.

Petit Goave, Haïti, 2010 / ©Solidarités International

Le lien avec le terrain

Le travail de l’équipe de l’initiative d’assurance qualité et redevabilité ne s’arrête pas là. Une fois ces outils développés, les équipes accompagnent les clusters nationaux pour adapter les procédures proposées et mettre en œuvre leur propre système d’assurance qualité et redevabilité. L’objectif est d’abord de faire un état des lieux de la démarche qualité existante au sein des clusters EHA nationaux (cf. les questions générales pour le Sud Soudan*), tout en adaptant la démarche aux priorités des équipes terrain et des problématiques locales.

Des premières missions terrain ont pu avoir lieu dans 4 pays : le Bangladesh (Cox’s Bazar), le Myanmar, le Sud Soudan, et la Colombie. Six autres pays font également parti des pays pilotes : l’Afghanistan, la République Centre Africaine, Haïti, le Mali, l’Équateur et le Venezuela. En raison de la pandémie de Covid-19, les implémentations se font majoritairement à distance. Nous détaillerons dans cette dernière partie, l’implantation de l’initiative au Sud Soudan, où les équipes du QAAI ont pu se rendre.

Le lancement du QAAI au Sud Soudan

L’équipe de l’Initiative Assurance Qualité et Redevabilité a rencontré les membres du cluster EHA du Sud Soudan. Les objectifs des 10 jours de visite étaient les suivants :

  • Améliorer la compréhension de la réponse humanitaire EHA au Sud Soudan.
  • Sensibiliser la coordination nationale EHA à l’initiative QAAI du Global WASH Cluster.
  • S’accorder sur une définition de la qualité et identifier le protocole de suivi approprié au contexte.
  • Élaborer un plan d’action pour le suivi qualité.

Des données ont d’abord été collectées sur le contexte général du Sud Soudan. Ce pays présente une situation humanitaire complexe, marquée par un grand nombre de déplacés ayant des besoins accrus. Le niveau des services en eau, hygiène et assainissement est relativement bas. Certaines infrastructures EHA ont été ciblées par les acteurs armés lors des différents conflits. Le pays fait face à des épidémies de choléra, paludisme et hépatite E. Les maladies hydriques sont présentes dans le pays et liées à des enjeux de malnutrition. Les violences basées sur le genre sont étroitement liées à l’accès aux services EHA. De manière générale, la réponse humanitaire est sous financée. Des informations plus spécifiques sur le fonctionnement de la réponse humanitaire ont aussi été compilées.

Les équipes du QAAI se posent les questions* suivantes afin de répondre aux objectifs énoncés plus haut.

  • Comment la qualité est-elle définie au niveau des réponses humanitaires ? Quels sont les documents utilisés pour diffuser cette définition ? Comment cette définition est-elle élaborée conjointement par les partenaires ?
  • Comment s’assurer que les rapports collectifs des partenaires WASH reflètent la réalité sur le terrain ? (et telle qu’elle est vécue par les personnes concernées ?)
  • Comment nous assurons-nous que les rapports déclenchent des actions correctives sur le terrain ?

Concrètement, lors des visites, l’ensemble des indicateurs de qualité et de redevabilité existants sont identifiés et analysés. Certains proposés par le QAAI sont déjà intégrés par les clusters nationaux. Dans ce cas, les équipes réfléchissent à l’amélioration du suivi des données. D’autres sont à ajouter dans la démarche des clusters, afin d’être conforme au cadre qualité proposé par le QAAI.

A l’heure actuelle, plusieurs indicateurs ont déjà été intégrés dans le suivi et l’analyse du Cluster EHA :

  • La consultation des communautés affectées avant le commencement des activités.
  • La mise en œuvre d’un mécanisme de plaintes/retour d’information.
  • La prise en compte des consultations et des plaintes/retours d’information pour adapter les activités mises en œuvre.
Sud Soudan, 2013 / ©Solidarités International

De ces observations, un plan d’action a été élaboré par les équipes du Cluster EHA national et l’équipe projet du QAAI. Ce document planifie l’intégration de l’initiative Assurance Qualité et Redevabilité dans les processus de suivi des projets du Cluster EHA.

Cette première étape dans le processus de l’initiative permet de recentrer les actions sur les populations affectées. A terme, ces actions permettront au Cluster EHA Sud Soudan d’élaborer le Quality Snapshot tel que proposé par l’initiative et décrit plus haut.

Le projet QAAI s’inscrit, de manière plus globale, dans une volonté forte portée par les organisations humanitaires d’améliorer la qualité, la durabilité et la redevabilité de leurs actions. L’initiative y répond en accompagnant la mise en place de système continu d’assurance qualité et de redevabilité dans les Clusters EHA nationaux. C’est bien l’aspect continu qui fait la spécificité et la force de la proposition du QAAI, puisque cela permettra d’améliorer en temps réel les projets et d’être au plus proche des besoins exprimés par la population ciblée. Ce projet au sein du Global Wash Cluster met au cœur de son action les personnes affectées et la réponse à leurs besoins.

Lise Lacan

Madeleine Trentesaux

Qui est Lise Lacan ?

Lise Lacan est ingénieure en génie chimique et génie de l’environnement. Elle a travaillé plus de 10 ans dans des grandes ONG et agences de l’ONU en tant que spécialiste Eau, Hygiène et Assainissement, en Afrique, au Moyen Orient et en Asie Centrale répondant aux urgences dans différents contextes, notamment les conflits armés, les catastrophes naturelles ou les épidémies. Elle travaille aujourd’hui chez Solidarités International, en tant que coordinatrice de l’Initiative Assurance Qualité et Redevabilité du Global WASH Cluster, dont l’ONG est membre.

Lise Lacan sur LinkedIn.

Qui est Madeleine Trentesaux ?

Après une licence d’anthropologie à Paris Nanterre, Madeleine a poursuivi avec le master « Human Rights and Humanitarian Action » de Sciences Po Paris. Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, elle travaille aujourd’hui avec Alain Boinet pour l’édition du site Défis Humanitaires.

Madeleine Trentesaux sur LinkdIn.

1 JMP, OMS & UNICEF

2 « Diarrhée », OMS

3 Stratégie Eau, Hygiène, Assainissement 2020-2025 de Solidarités International

4 Eau, Hygiène, Assainissement, ou WASH en anglais

5 Voir InterAgency Standing Committee, Transformative Agenda

6 Adapté en « Définir – Mesurer – Analyser – Améliorer – Apprendre » pour le secteur humanitaire

L’environnement est aussi une question humanitaire.

Réduire l’impact environnemental négatif des interventions humanitaires portant sur l’Eau, l’Hygiène et l’Assainissement : l’exemple du programme stratégique assainissement de Solidarités International.

Aude Lazzarini, responsable du pôle Eau, Assainissement, Hygiène chez Solidarités International (SI) a présenté, le 21 septembre 2020, la façon dont SI prend en compte et intègre les enjeux environnementaux dans ses interventions. Cette présentation s’est faite dans le cadre d’une réunion du Groupe de Réflexion Urgence Post-Urgence (GRUPC), accueillie par Médecins du Monde, dans ses locaux parisiens.

Le GRUPC a été créé en 2009. C’est un espace informel d’information, de réflexion et d’échange entre des dirigeants humanitaires, des experts, des représentants de Fondations et de pouvoirs publics. Les premiers présidents du GRUPC ont été Benoît Miribel, Anne Héry, puis Philippe Ryfman. Ce groupe est aujourd’hui présidé par Francis Chahron, auteur des Chroniques Philanthropiques sur le site Carenews.

Aude Lazzarini est intervenue lors d’une réunion questionnant l’impact environnemental de l’action humanitaire.

La prise en compte de l’environnement, une problématique au cœur des priorités programmatiques 2020-2025 de Solidarités International

Dans les dernières décennies, l’environnement a subi une pression anthropique constante et de plus en plus forte : réchauffement climatique, déforestation, appauvrissement des sols, disparition des terres arables, diminution et dégradation des ressources en eau etc. Ces phénomènes contribuent à aggraver la précarité sociale et économique des populations les plus vulnérables, affaiblissant leur capacité de résilience face aux chocs et aux stress. En parallèle, la récurrence des catastrophes naturelles continue d’augmenter à la fois en fréquence et en intensité.

Solidarités international – acteur humanitaire confirmé – se donne pour mission de secourir le plus rapidement et efficacement possible les populations victimes de conflits, d’épidémies et de catastrophes naturelles. L’ONG répond à leurs besoins vitaux et les accompagne jusqu’à ce qu’elles recouvrent les moyens de leur subsistance et de leur autonomie pour faire face, en toute dignité, aux défis futurs.

A ce titre, Solidarités international est convaincue que la question environnementale doit avoir une importance majeure au niveau de la communauté humanitaire. D’autant plus que ses interventions se concentrent souvent dans des contextes fragiles et/ou dégradés, structurellement déficitaires (en termes de cadre législatif, services publics, gestion rationnelle des ressources etc.) et particulièrement vulnérables aux aléas climatiques. Les acteurs humanitaires ont ainsi un devoir d’exemplarité et de limitation/mitigation de l’impact de leurs interventions sur l’environnement.

Cependant, la prise en compte des questions environnementales lors des opérations humanitaires est relativement complexe. Les acteurs humanitaires opèrent souvent sur des terrains assez contraignants du fait d’une restriction de l’accès aussi bien au terrain qu’aux données sur la situation et l’environnement d’intervention (population, us et coutumes, hydrogéologie, topographie etc.), d’une offre limitée du secteur privé, d’un fonctionnement dégradé des institutions publiques, d’une forte exposition aux aléas climatiques, etc. Par ailleurs, ils agissent souvent dans des situations d’urgence demandant une réponse rapide et limitent, voire ne permettant pas, la réalisation d’études et d’investigations s’inscrivant dans un temps long. Dans ces contextes, la préparation et l’anticipation des questions environnementales deviennent alors primordiales.

Depuis 2 ans, Solidarités International mène une réflexion stratégique profonde de ses modes opératoires. L’ONG a ainsi intégré la prise en compte de l’environnement au cœur de sa stratégie programmatique.

La politique environnementale de SI a été finalisée en 2020, le document cadre qui accompagne sa mise en œuvre y sera annexé pour la fin de l’année.

Ce document de positionnement reconnaît l’importance de la prise en compte de l’environnement lors de la conception et de la mise en œuvre des interventions, ainsi que dans les processus logistiques qui l’accompagnent. SI s’engage à intégrer au mieux les défis attenants à la prise en compte de l’environnement aux 3 niveaux suivants :

  • Fonctionnement au siège: efficacité énergétique, tri des déchets, achats responsables de biens et services, rationalisation des déplacements professionnels à l’international, etc.
  • Fonctionnement sur le terrain : chaine d’approvisionnement (achats responsables de biens et services/transport/entreposage), flotte de véhicules, gestion de l’énergie, recyclage des déchets etc.
  • Programmes (conception, mise en œuvre et suivi) : analyse des risques environnementaux, protection et gestion durable des ressources naturelles, prévention et gestion appropriée des déchets, limitation des effets négatifs sur l’environnement, confinement du risque sanitaire etc.
Vidangeurs en action dans une latrine d’un camps de réfugiés du Bangladesh ®Solidarités International

Concrètement, lors de ses interventions, SI s’engage à considérer les questions environnementales sous deux perspectives :

  1. La réduction des impacts environnementaux négatifs des interventions et du fonctionnement des bureaux ;
  2. Le renforcement de la durabilité de ses interventions, par la réduction de l’exposition et de la vulnérabilité des populations et des systèmes face aux aléas climatiques et à la dégradation et/ou l’épuisement des ressources naturelles, par la mise en œuvre de mesures d’adaptation et d’atténuation.

Une déclinaison opérationnelle de ses engagements aux travers des stratégies sectorielles 2020-2025

L’opérationnalisation « programmatique » de la politique environnementale de SI s’est faite au travers de ses stratégies techniques programmatiques, ou stratégies sectorielles. A ce jour, les stratégies « Eau, Assainissement et Hygiène » et « Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence » sont terminées et constituent les premières stratégies sectorielles de SI.

La stratégie EAH 2020-2025 est ambitieuse et met la santé publique, le bien-être et la dignité des populations affectées au centre de ses interventions. Elle s’inscrit dans la logique mondiale des Objectifs de Développement Durable (ODD) et vise à atteindre, en contexte dégradé, les ODD 3 et 6  qui ciblent, respectivement, la santé et le bien-être et un accès universel à l’eau potable et à l’assainissement d’ici 2030. Cette stratégie sectorielle EAH cible 3 axes programmatiques prioritaires, pour lesquels Solidarités International ambitionne d’améliorer les pratiques et de développer de l’expertise, de la connaissance et des innovations.

  1. Renforcer la lutte contre les épidémies :

Cette volonté implique de renforcer la coordination multisectorielle et de multiplier les actions et initiatives conjointes des secteurs EAH et de celui de la Santé. Elle inclut la consolidation des systèmes locaux de surveillance épidémiologique – dont la surveillance communautaire et environnementale -, l’amélioration de la prédictibilité des épidémies et de l’efficacité des réponses rapides, le renforcement des services d’eau potable, d’assainissement et d’hygiène dans les centres de traitement et dans les « hotspots » urbains des maladies endémiques.

  1. Renforcer la qualité des interventions EAH en phase d’absorption des chocs :

Lors de cette première phase des réponses d’urgence, l’objectif est de mieux considérer le principe du « do not harm » – « Ne pas nuire ». Cela, en systématisant (i) la mise en place de mesures de protection contre toute forme de violence et d’atteinte au bien-être et à la dignité des populations affectées, (ii) en contenant au maximum les risques sanitaires et (iii) en minimisant les impacts environnementaux négatifs. Sur ce dernier point, SI a priorisé – entre autres -, pour la période à venir, une meilleure préservation et gestion de la ressource en eau. L’objectif est, par exemple, de mettre en place, dès l’arrivée sur le terrain des différents acteurs, une coordination et un suivi suffisant des ressources en eau exploitées. Lorsque cela n’est pas fait, cela peut amener à une surexploitation des ressources comme ça a été le cas à Maiduguri au Nigéria. L’exploitation de la nappe artésienne – dans un souci de réponse à la forte demande générée par l’afflux massif de déplacés internes – a induit une baisse significative du niveau statique de la nappe. L’absence de suivi spécifique a limité la capacité des acteurs à mettre en place des mesures de mitigation à temps.

Une autre problématique commune concerne l’assainissement. Dans les premiers moments des réponses aux crises, les services d’assainissement ne sont souvent pas considérés comme une filière à part entière qui comprend plusieurs étapes : collecte des excrétas, transport, traitement et évacuation. L’action humanitaire a tendance à se concentrer sur la construction de latrines – pour collecter les excrétas et confiner les risques sanitaires – en « oubliant » les actions de vidange et de traitement des boues. Ces dernières sont généralement prises en charge par le secteur privé informel. Or, ce dernier ne prend pas toujours en compte l’environnement et les impacts négatifs que son action peut avoir dessus. Il arrive qu’il dépote les excrétas dans la nature, exposant, de ce fait, les populations à des risques sanitaires et l’environnement à de fortes pollutions.

Cette pratique – de la non prise en compte de l’intégralité de la filière de l’assainissement dans les premières phrases d’urgence – est assez courante dans le secteur humanitaire compte tenu de la difficulté à mettre en place des systèmes de traitement efficaces. La conception, le dimensionnement et la mise en service de ces derniers requiert de l’expertise, de la réflexion, des études et des formations – activités se situant dans une temporalité toute différente de l’urgence de l’action humanitaire. La question est donc la suivante : comment faire bien et rapidement des activités impliquant des temporalités opposées, le tout, dans un contexte dégradé ? Comme nous le verrons ci-après, SI a développé un sous-programme stratégique spécifique pour répondre à ces problématiques.

  1. Renforcer les services publics EAH dans les contextes dégradés :

Pour ce dernier axe programmatique prioritaire, il s’agit d’accompagner les autorités locales à maintenir et/ou renforcer leurs services publics EAH essentiels dans les zones dégradées, affectées par des crises, où la pression sur ceux-ci est accrue du fait d’une arrivée massive de déplacés forcés (déplacés internes et réfugiés) ou de la déclaration d’une épidémie. C’est ce qui se passe, par exemple, au Nord du Burkina Faso, où de nombreux réfugiés arrivent dans les centres urbains. Cet afflux de personnes vient ajouter une pression forte sur un service de distribution d’eau potable déjà fragile et dégradé. La demande devient trop importante par rapport à l’offre et affaiblit d’autant un service déjà obsolète. Dans ce cadre-là, la gestion intégrée de la ressource en eau est une composante phare de la prise en compte de l’environnement. Il faut systématiser les bonnes pratiques pour garantir un rendement optimal des infrastructures et un usage rationnel de la ressource et s’assurer ainsi qu’il n’y ait pas une surexploitation des nappes, ce dans une logique d’anticipation du relèvement futur de la zone.

Logique d’intervention et principes d’intervention EAH de SI ®Solidarités International

Le sous-programme stratégique sur l’assainissement – faciliter le développement de filières complètes

SI développe des programmes stratégiques thématiques afin de proposer des solutions concrètes aux problématiques rencontrées sur le terrain et « opérationnaliser » ainsi les positionnements et volontés politiques de l’organisation,.

L’objectif du programme spécifique « Assainissement » est le suivant : sachant que le traitement des boues de vidange est souvent le parent pauvre de l’action humanitaire en situation d’urgence, SI souhaite soutenir activement la systématisation du développement de filière complète de l’assainissement dans les contextes humanitaires.

Transport manuel des boues de vidange, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

 

 

 

 

Séchage des boues de vidange, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

Pour se faire, SI a développé un programme spécifique à l’assainissement en contexte de crise. Il vise à soutenir la conception et la mise en œuvre de solutions efficaces et durables de traitement des boues, dans les contextes de crise de longue durée (> à une année), tout en proposant des solutions temporaires, pour la réponse d’urgence. Ces dernières permettent de confiner les risques sanitaires, dans l’attente de la mise en service des solutions pérennes de traitement des boues.

Le problème concret sur le terrain est la durée des études de faisabilité nécessaires à la conception et au dimensionnement de centre de traitement, ainsi que les délais de construction et de mise en service. Généralement, ces premières actions peuvent prendre jusqu’à un an. La question est donc de savoir quelles solutions temporaires peuvent être mises en œuvre, en attendant l’installation et la mise en service de technologies durables.

SI cherche à développer, avec des partenaires comme la Fondation Veolia ou la Tufts University, des réponses transitoires pour limiter les risques sanitaires et les impacts environnementaux négatifs. Ce sont des solutions innovantes et généralement coûteuses en termes de coûts d’exploitation, mais dont les coûts d’investissement sont assez faibles. Elles permettent de confiner le risque avant la mise en place de structures plus permanentes qui présentent, elles, des coûts d’investissement importants mais des coûts d’exploitation limités.

Deux solutions temporaires pour limiter le risque environnemental : les bio-additifs et l’hygiénisation des boues

SI va démarrer prochainement deux tests pilotes en partenariat avec la Fondation Veolia. Un premier sur des bio-additifs qui sont des micro-organismes qui dégradent les matières fécales. Ils permettraient de limiter le volume de boue et d’avoir un plus grand pas de temps entre chaque vidange. On produirait donc moins de boue et réduirait d’autant le risque pour l’environnement et la santé.

La deuxième recherche porte sur une solution développée par la Fondation Veolia – les SANIFORCES – à laquelle SI serait associé pour les essais terrain. Il s’agit de systèmes modulaires qui permettraient une hygiénisation des boues grâce à un détournement du procédé de méthanisation – on arriverait ainsi à un abattement de 99,9% des pathogènes, ce qui permettrait de dépoter les boues dans la nature sans propager un danger sanitaire. Une sélection rigoureuse des sites de dépotage serait associée afin de limiter également les risques environnementaux, notamment la pollution des ressources en eau.

Ces deux solutions sont temporaires or, SI cherche aussi à identifier des solutions durables adaptées aux crises de longue durée. Pour cela, SI a développé un site internet, Octopus (retrouvez notre article sur cette plateforme collaborative, ici), qui promeut le partage d’expérience et diffuse des retours d’expérience sur des solutions de traitement, mises en œuvre dans les principaux théâtres de l’action humanitaire. L’objectif est ainsi de dresser un tableau exhaustif de tous les procédés de traitement des boues qui existent dans le contexte humanitaire. Les solutions sont décrites et leurs avantages et inconvénients sont détaillés afin d’ aider les praticiens à choisir la solution la plus adaptée à leur terrain.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International
Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

En parallèle, Solidarités International professionnalise et renforce l’efficacité de ses stations de traitement des boues existantes. Au Myanmar, par exemple, SI – en partenariat avec la Fondation Veolia – améliore la qualité de sa station de traitement des boues (retrouvez notre article sur ce laboratoire au Myanmar, ici). L’ONG souhaite aussi mener un projet de thèse pour explorer les façons dont pourraient être utilisés les extrants de ce processus pour une réutilisation agricole (compost et eau d’irrigation).

La prise en compte de l’environnement est ainsi une problématique phare chez Solidarités International. Elle est intégrée aux stratégies de développement de l’action de SI car les populations soutenues par l’ONG sont souvent les plus vulnérables aux aléas climatiques. Par soucis d’éthique et d’exemplarité, Solidarités International considère donc primordial la prise en compte l’impact environnemental de ses programmes.

Aude Lazzarini

Responsable Eau, Hygiène, Assainissement

Direction des Opérations Adjoint aux Programmes, Solidarités International

Contact DOAP : Directrice des programmes, Anne-Lise Lavaur : allavaur@solidarites.org

Questions-Réponses

Suite à l’intervention d’Aude Lazzarini, les participants ont pu poser des questions et commenter la présentation. La problématique de l’accès à l’expertise a été soulevée et Aude a pu présenter les différents leviers mis en placez chez SI pour renforcer les partenariats dans une logique « multi-acteurs ». Les participants ont aussi discuté de la place de l’innovation et des freins au développement de techniques innovantes. Ces difficultés sont à la fois financières et liées à un positionnement du secteur plutôt frileux au risque, pourtant nécessaire à l’innovation.

Commentaire : Je souhaiterais souligner un point de difficulté présent dans la démarche de Solidarités International qui est le temps, les compétences et le coût que toutes ces activités induisent. C’est un réel problème lorsque l’on a peu de fonds propres et un challenge supplémentaire – faire mieux avec des ressources restreintes. Ce qu’Aude et son équipe ont développé est intéressant car ils ont travaillé avec des acteurs opérationnels ou académiques qui amènent d’autres compétences essentielles. Le « multi-acteurs » est une voie importante car il permet de trouver des solutions dont nous n’avons pas, seuls, les moyens ni financièrement ni scientifiquement.

Question : Face à la question du manque de moyens, ma question est la suivante : est-ce qu’il y a des groupes de travail, de développement pour réfléchir à ces questions d’ensemble que tu as présenté ? Est-ce que, chez SI, vous vous êtes réunis avec d’autres ONG pour penser collectivement ces questionnements ?

Aude Lazzarini : Oui, effectivement, nous faisons partie de groupes de travail sur ces questions. Par exemple, à l’échelle mondiale, nous sommes très actifs au sein du Global Wash Cluster qui est une instance de coordination de l’action humanitaire. Nous faisons partis d’un groupe de travail spécifique à l’assainissement et nous avons beaucoup d’échanges avec d’autres ONG, Oxfam, par exemple, qui a aussi priorisé l’assainissement pour les années à venir. Notre site, Octopus, vient d’être mis en ligne sur le site du GWC.

A l’échelle nationale, nous sommes surtout impliqués dans les groupes de travail sur l’accès aux services EAH en situation d’urgence avec le groupe PFE (Partenariat français pour l’Eau). Là-aussi, on travaille sur du multi-acteurs. La difficulté est qu’il y a beaucoup de problématiques et qu’il est difficile de toutes les aborder.

Enfin, en particulier sur les questions liées à la prise en compte de l’environnement, autant sur les aspects programmatiques que logistiques, notre participation active au Réseau Environnement Humanitaire du Groupe URD, nous a permis de mûrir nos réflexions avec d’autres acteurs humanitaires opérationnels de terrain et faire avancer notre positionnement.

Une des limites que nous rencontrons chez SI est l’accès à l’expertise. les réponses EAH nécessitent de mobiliser un large panel de compétences qui ne peut pas toujours être entièrement internalisé au sein des ONG, or il est primordial si l’on veut (mieux) prendre en compte l’environnement (entre autres). C’est une des raisons pour lesquelles nous avons beaucoup développé le multi-acteurs, via des consortiums et des partenariats. Nous avons également de nombreux chantiers en cours – en lien avec nos principaux mécènes techniques (Aquassistance, Fondation Veolia, ESF, Renewgies…) – pour la mise en place de hotlines qui permettraient d’optimiser le support technique délivré aux équipes sur le terrain.

L’autre difficulté, qui est l’une des limites principales pour SI, est l’accès aux guichets financiers qui permettent de financer l’innovation. Pour innover, nous devons prendre des risques, tester des solutions, définir si elles fonctionnent ou non. Or, nous sommes dans un milieu qui, d’un point de vue technique (entre autres), a une certaine aversion au risque. Nous avons tendance à vouloir que les choses marchent du premier coup, nous préférons souvent les approches classiques etc. Tout cela est une limite au questionnement de nos pratiques et à leur amélioration. Lorsqu’en plus, l’organisation a peu de fonds propres, comme c’est le cas pour SI, c’est un défi d’autant plus important.

Commentaire : J’aimerais ajouter une remarque au sujet de l’impact environnemental de nos activités. Si l’on veut travailler sur ces sujets, il faut que les technologies que l’on développe soient, elles aussi, robustes, appropriables et non génératrices d’impacts significatifs d’un point de vue environnemental. Il faut réfléchir à une logique de technologie, de réponse qui intègre, dès sa conception, cette problématique-là. Il ne faut pas se jeter sur les nouvelles solutions technologiques qui, si on les regarde selon leur bilan écologique global, auront d’autres effets, notamment certains néfastes sur l’environnement.

Question : Tu as évoqué ce sujet de faire vite et bien, alors que l’on a à peine le temps de faire bien. La question de la globalité de la vision en anticipation des crises est un sujet très intéressant. Est-ce que les ressources que vous avez développées et celles que vous partagez sont libre d’accès ?

A.L : Oui, bien sûr. Dans la stratégie EAH de Solidarités International, il y a des axes thématiques, mais également des objectifs spécifiques institutionnels. Pour l’eau, l’assainissement et l’hygiène, la première intention est de renforcer la lutte contre les épidémies et de faire des services EAH performants et adaptés ; la deuxième c’est d’innover et de développer l’accès à l’expertise. La troisième volonté, qui répond à ta question, c’est le plaidoyer et le partage de connaissances. Nous souhaitons partager les résultats de toutes les recherches que l’on entreprend et ainsi contribuer à produire de la connaissance au sein du secteur et la diffuser largement. Par exemple, pour la recherche sur les bio-additifs, nous travaillons avec un partenaire académique et nous allons arbitrer si cette technologie marche ou non. Si cela ne fonctionne pas, nous diffuserons le fait que c’était un échec. On pourra clore le débat et essayer de trouver d’autres solutions. L’idée est toujours de servir le secteur et l’action humanitaire.

Question : Avez-vous mis en place des partenariats avec des instituts de recherche fondamentaux ?

A.L. : Oui, tout à fait. Nous avons un partenariat avec la Tufts University qui est spécialiste des questions EAH en contexte humanitaire. Nous venons également de signer un protocole d’accord (MoU) avec la Johns Hopkins University pour toutes les recherches opérationnelles autour des réponses choléra. Il y a beaucoup de choses que l’on fait de façon empirique dans le domaine de l’EAH. L’idée est de questionner ces approches et de voir si nous pouvons gagner en efficience. Par exemple, lors d’une épidémie de choléra, on désinfecte systématiquement les domiciles un rayon de 50 à 100m. Il faut se demander pourquoi on fait cela, quel est l’impact de cette action et s’il y a d’autres pratiques plus adéquates.

Qui est Aude Lazzarini ?

Aude Lazzarini BWAude Lazzarini est ingénieur en génie industriel de l’environnement, spécialisée en hydraulique urbaine. Après une expérience auprès du plus grand service public d’eau français, Aude a travaillé comme chef de projet et expert technique sur des projets d’accès à l’eau potable et à l’assainissement. Elle a ainsi développé de fortes compétences techniques (APS/APD/modélisations hydrauliques) et institutionnelles dans la mise en place et l’optimisation des services publics d’eau potable et d’assainissement (diagnostics organisationnel et institutionnel, Partenariats Publics-Privés et contrats de Délégation de Service Public, montage de dispositifs de financement de type Output-Based Aid, formations et renforcement de capacités, élaboration de manuels de procédures etc.), ainsi que dans le domaine de l’ingénierie sociale (enquêtes ménages, analyse de la demande solvable, activités d’IEC et d’intermédiation sociale).

Aude a également contribué à l’élaboration de plusieurs documents de politiques et stratégies nationales sectorielles. Elle est depuis 2018, responsable du pôle Eau potable, Assainissement, Hygiène chez Solidarités International, et s’est spécialisée sur les problématiques de l’accès aux services EAH dans les contextes dégradés.

Vous pouvez la retrouver sur LinkedIn, ici.