Editorial. L’humanitaire plus que jamais sur le pont !

Réfugiés au Kosovo. @UN Photo/R LeMoyne

Bilan et perspective 2022 – 2023.

Un sondage récent (1) indique que la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine est l’événement majeur de l’année 2022 pour 72% des français. Si le pourcentage est probablement différent parmi les pays de la planète, au fur et à mesure que l’on s’éloigne du champ de bataille, il est néanmoins certain que cette guerre à un triple impact mondial.

D’abord un impact économique en amplifiant la crise alimentaire et les prix de l’énergie, ensuite une fracture géopolitique mondiale avec un Vladimir Poutine qui se lance maintenant dans une croisade anti-occidentale et, enfin, une escalade inévitable des budgets militaires. Cette guerre s’inscrit aussi dans un conflit global, durable et structurant, entre les Etats-Unis et la Chine. Ainsi, les frappes russes sur l’Ukraine et la menace chinoise viennent de conduire Taïwan à porter le service militaire à un an en 2024.

Jamais un conflit n’aura provoqué autant de réfugiés et de déplacés internes en un temps si court, contribuant ainsi à augmenter le nombre de déracinés qui a dépassé le cap des 100 millions dans le monde en mai 2022, soit deux fois plus qu’il y a 10 ans, dont 14 millions d’Ukrainiens.

Selon OCHA (2), le nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire est passé de 274 millions début 2022 à 339 millions en 2023. Le budget nécessaire est ainsi passé de 41 milliards de dollars à 51,7 milliards de dollars cette année. Le problème, c’est que depuis 4 ans, de 2018 à 2021, le budget humanitaire mondial a stagné autour de 30 à 31 milliards de dollars par an. Avec une forte augmentation du nombre de personnes en danger dans le monde, ce budget va devoir croître en 2023 pour n’oublier personne. C’est l’épreuve de vérité pour le système de la solidarité internationale !

Que fait Défis Humanitaires pour apporter une valeur ajoutée.

En 2022, « Défis Humanitaires » a publié 12 éditions et une soixantaine d’articles et d’entretiens réalisés par une trentaine d’auteurs pour vous informer, analyser, questionner, débattre, proposer. Si la guerre en Ukraine et ses conséquences ont été très présentes dans nos publications, nous avons aussi couvert bien d’autres crises et questions humanitaires. Qu’il s’agisse du Sahel, en particulier du Burkina Faso, de la crise alimentaire mondiale, d’enjeux comme la gestion des déchets dans l’action humanitaire, l’accès à l’eau pour tous dans le monde lors du 9ème Forum Mondial de l’Eau à Dakar au Sénégal où nous étions présents. Nous avons aussi résumé et commenté pour vous plusieurs rapports sur l’aide humanitaire mondiale (GHAR,  ALNAP). Ces articles sont tous accessibles dans nos rubriques et nos archives.

Crise alimentaire au Sahel : Tirer de l’eau d’un puits dans la communauté de Natriguel, Mauritanie. @Pablo Tosco/Oxfam

Les sujets qui vous ont le plus intéressé concernent la nature même de l’humanitaire et de ce qu’il devient, les chiffres de l’aide, la démographie et l’innovation technique, la générosité et les fondations, la question du triple Nexus (urgence-développement-paix).

L’année 2022 se termine heureusement avec un accord de cessation des hostilités d’un conflit meurtrier en Ethiopie, avec la province du Tigré, et un acheminement sans entrave de l’assistance humanitaire. Retenons aussi la résolution 2664 (3) du Conseil de Sécurité des Nations-Unies du 9 décembre qui est une excellente nouvelle pourtant passée largement inaperçue.

Cette résolution prévoit une exemption humanitaire à l’application du régime de sanctions dans le cadre des lois anti-terroristes, en particulier dans les territoires où des groupes terroristes opèrent. C’est un grand progrès pour l’aide humanitaire qui en avait fait un sujet majeur de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire à Paris en décembre 2020 en présence du président de la République, Emmanuel Macron, du Secrétaire général adjoint des Nation-Unies en charge de l’humanitaire, Mark Lowcock, du Prix Novel de la Paix 2018, Nadia Murad et du Commissaire Européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarcic.

2023, pour n’oublier personne, l’humanitaire sera-t-il à la hauteur de sa mission ?

Les crises ne manquent pas et d’autres couvent sous la cendre dans le Caucase avec les menaces de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie et l’Artsakh, les menaces de la Turquie en Syrie du nord-est, sans parler des Balkans qui s’agitent. L’implication avérée, selon les Nations-Unies, du Rwanda dans la rébellion du M 23 en RDC régionalise le conflit. La reprise du choléra en Haïti ou il avait été éradiqué et reste à juguler rapidement. La banqueroute politique et économique au Liban n’en fini pas.  Toutes ces crises nous inquiètent par leur risque d’aggravation.

Et que dire de la désastreuse situation humanitaire au Myanmar où les mesures prises par la junte du général Min Aung Hlaing paralyse de plus en plus l’aide humanitaire alors que le nombre de déplacés victimes d’exaction ne cesse d’augmenter et que Aung San Suu Kyi vient à nouveau d’être lourdement condamnée.

Le PAM conçoit des programmes qui permettent de soutenir les petits exploitants agricoles afghans et de nourrir les enfants dans le même temps. Le projet Bread +, illustré, donne aux enfants des collations à midi et se développera pour travailler avec 1 100 boulangers locaux d’ici septembre. Photo : PAM/Sadeq Naseri

Et que dire aussi de la désastreuse décision des Talibans en Afghanistan qui ont publié un décret le 24 décembre interdisant aux femmes afghanes de travailler dans les ONG. Cette interdiction aura pour conséquence immédiate de priver beaucoup de femmes afghanes de tout soin, de même pour l’éducation des filles. A quoi pense les Talibans dans ce pays de 39 millions d’habitants dont 28 millions ont besoin d’une assistance humanitaire parmi lesquels 13 millions d’enfants. Les Talibans veulent-ils priver les Afghans de toute aide humanitaire en plein cœur d’un hiver rigoureux. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi plus de 70 pays ayant besoin d’aide humanitaire.

Il y a pour nous un autre défi qui a deux aspects contradictoires. Le premier est celui qui semble se propager d’un accès des secours de plus en plus contraint, limité, voire interdit, tant par les Etats, les juntes, les groupes radicaux et le banditisme organisé. Le second est celui de nos propres limites en termes d’accès et de nos capacités d’adaptation au contexte et avec les acteurs nationaux effectifs. Ainsi, quand une grande ONG internationale disposant d’importantes ressources pour agir met trois mois pour se déployer dans une situation de crise, on peut légitimement se poser des questions.

Des rendez-vous qui sont autant de possibilités de faire progresser l’humanitaire.

En 2023, il y aura des rendez-vous importants où nous pourrons justement faire progresser l’action humanitaire. Je pense en particulier au second Forum Humanitaire Européen qui se tiendra à Bruxelles le 22 mars dans le cadre de la présidence suédoise de l’Union Européenne.

Au même moment, aux Nations-Unies, se jouera une importante Conférence intergouvernementale ouverte aux parties prenantes sur l’Objectif 6 des Objectifs de Développement Durable (ODD) pour l’accès universel à l’eau potable pour tous dans le monde. Nous connaissons l’importance de l’eau potable dans les crises comme pour le développement et cette conférence, la première depuis cinquante ans, est l’occasion ou jamais de relancer la dynamique des ODD pour l’eau qui au rythme actuel échouera à atteindre ces objectifs en 2030 malgré l’engagement formel de 195 Etats en 2015 pour les 17 Objectifs du Développement Durable.

Alain Juppé lors de la première CNH, 2011.

Au mois d’avril ou mai se tiendra à Paris la 6ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) qui a servi de modèle pour le Forum Humanitaire Européen (FHE) à Bruxelles. Présidée par le Président de la République Française, cette CNH aura la lourde tâche, dans un contexte international fracturé, face à un nombre de victimes croissant de revoir la question des financements, de l’espace d’accès humanitaire aux victimes et au partenariat avec les acteurs nationaux dans le respect des principes humanitaires. Cette conférence peut -être l’occasion pour la France de se fixer une trajectoire plus ambitieuse de son budget humanitaire qui est le plus bas des pays de l’OCDE proportionnellement à son Aide Publique au Développement (APD). C’est le moment ou jamais d’engager cet exercice de rattrapage durant le second quinquennat du Président Emmanuel Macron !

Face à l’augmentation des victimes des crises, à l’accumulation des risques, au développement des outils, à la complexité des conflits, Défis Humanitaires est au service de la communauté humanitaire et veut développer en 2023 son soutien aux acteurs de l’aide avec un plus grand nombre de reportages et d’informations. Defis Humanitaires se fixe l’objectif de toucher un plus grand nombre de lecteurs dans le monde, de publier une seconde édition de son Etude sur les ONG humanitaires (2006-2021) et de faire des propositions pour améliorer les politiques publiques humanitaires.

« Première Etude sur les ONG humanitaires. Aidez-nous à publier la seconde. »

Pour cela, nous avons besoin de vous. Ce projet est pour vous et nous ne pourrons pas le réaliser sans vous.

Depuis le lancement de notre campagne de financement participatif au mois de décembre, nous avons reçu des dons sur (HelloAsso) de 10 euros, 20 euros, 100 euros et tous les dons sont importants pour nous.

 Merci à ceux qui ont déjà fait un don et merci à ceux qui vont le faire maintenant (HelloAsso).

Des amis me disent que si les humanitaires agissent, ils lisent trop peu. Des amis me disent également que si les humanitaires donnent beaucoup d’eux-mêmes, ils font assez peu de don pour des projets et des causes qui les concerne pourtant, comme notre Revue en ligne gratuite et indépendante qui a besoin de soutien. Vous pouvez démontrer le contraire.

L’humanitaire doit d’abord compter sur lui-même, donc sur vous.

Pour conclure, je vais vous faire une confidence. Quand, après près de 40 ans d’action humanitaire de terrain, j’ai lancé en février 2018 la Revue en ligne www.defishumanitaires.com, c’était pour contribuer à combler, à côté d’autres initiatives, ce qui me semblait être une lacune, si ce n’est une faiblesse, de l’action humanitaire et de ses partenaires.

Être mieux informé, faire le lien entre géopolitique et humanitaire, documenter les grands défis qui nous font face, promouvoir l’humanitaire auprès des décideurs afin qu’ils prennent mieux la mesure des enjeux et des menaces qui chaque jour assaillent des millions et des millions d’êtres humain pour construire des politiques nationales et internationales qui assurent la sécurité humaine. Dans ce but, Défis Humanitaires vient de se doter d’un Comité d’Experts pluridisciplinaire (4).

Pour y parvenir, Défis Humanitaires a le plus grand besoin de votre soutien (HelloAsso) comme de celui d’autres acteurs qui choisiront d’en être partenaire.

En vous remerciant personnellement, je vous présente mes vœux les plus chaleureux pour vous-même et vos familles en cette année 2023 où l’humanitaires devra sauver plus de vies.

Alain Boinet.

Président de Défis Humanitaires.

 

(1) Sondage réalisé par l’Institut CSA pour le Journal du Dimanche (JDD – France) du 31.12.2022.

(2) ONU – OCHA – Global Humanitarian Overview 2023

(3) ONU résolution 2664 du Conseil de sécurité du 9.décembre 2022 

(4) Comité d’Experts de Défis Humanitaires.

Sauve qui peut mondial !

Réfugiés de la RDC attendant dans le centre de transit de Nyakabande Transit Center dans la ville de Kisoro, Uganda. BADRU KATUMBA / AFP (7 juin 2022)

Réfugiés, conflits, RDC, Ukraine, OTAN, blé, BRICS, humanitaire !

130 jours de guerre en Ukraine ont déjà provoqué 5,5 millions de réfugiés et 6,28 millions de déplacés à l’intérieur du pays sur une population totale de 44 millions d’habitants. Et les combats font rage dans le Donbass chassant les habitants des zones de front.

Le 20 juin, à l’occasion de la « Journée Mondiale des Réfugiés », le HCR (Haut-Commissariat des Réfugiés des Nations-Unies) annonçait que le monde comptait 89,3 millions de personnes déracinées de force à la fin 2021, mais ce nombre est passé à 100 millions en mai 2022. Dans le même temps, signalons une information positive, 5,7 millions de personnes déracinées sont retournées dans leur pays d’origine en 2021.

Notons que plus des deux tiers de l’ensemble des réfugiés, sans compter les déplacés internes, proviennent de cinq pays seulement : Syrie (6,8 millions), Venezuela (4,6 millions), Afghanistan (2,7 millions), Soudan du Sud (2,4 millions) et Myanmar (1,2 million). Pays connaissant des guerres civiles ou des troubles graves.

Ainsi, en République Démocratique du Congo (RDC), depuis le début de l’année, plus de 700 000 personnes ont dû fuir leurs habitations et le pays compte 5,9 millions de personnes déplacées internes. Mais ces chiffres bruts nécessitent d’être complétés pour mieux en comprendre les drames humains.

Le Coordinateur Humanitaire des Nations-Unies en RDC, Philippe Lemarquis, dénonce les 11 sites de déplacés attaqués en Ituri par des groupes armés, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les 15 structures de santé et écoles prises pour cible depuis le début de l’année. Rien que dans l’Ituri, 128 structures de santé ont été mises hors d’usage. Et que dire des 116 incidents de sécurité qui ont visés les humanitaires et leurs matériels !

En RDC comme ailleurs, si nous savons que l’humanitaire ne va jamais sans risque, il est essentiel de rappeler sans cesse avec force et conviction que les civils doivent être protégés et que les humanitaires ne sont pas des cibles !

Pour mettre les chiffres en perspective, comme Défis Humanitaires le propose à ses lecteurs, afin d’ anticiper les crises à venir comme les capacités humanitaires nécessaires pour y faire face, soulignons que le nombre de réfugiés et déplacés a plus que doublé en dix ans (2010-2020) et que les conflits et la démographie en Afrique vont encore augmenter le nombre de personnes à secourir dans les années à venir si la prévention des crises et les solutions politiques sont absentes ou impuissantes !

Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin

Connaitrons-nous « l’ouragan de famines » que craint Antonio Guterres, secrétaire général des Nations-Unies ?

C’est Annia Ciezadio qui écrit dans The Washington Post (1) que 28% des exportations mondiales de blé proviennent d’Ukraine et de Russie, mais qu’au total, les exportations ne représentent que 30 % de la production mondiale ! En attendant, 22 millions de tonnes de céréales sont toujours bloquées en Ukraine. Et si le blé Russe ne fait pas l’objet de sanctions, celles-ci s’appliquent par ailleurs aux chaînes logistiques et financières nécessaires pour le vendre et l’acheminer.

Quand on sait qu’un tiers du blé importé par le Moyen-Orient et l’Afrique venait de Russie et que la moitié du blé du PAM (Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies) provenait en 2021 de l’Ukraine et de Russie, il y a de quoi s’alarmer. Depuis notre dernière édition de Défis Humanitaires, concernant l’idée de « couloirs humanitaires » ou de « corridor du blé », rien ne s’est encore vraiment concrétisé début juillet. Si Martin Griffiths, secrétaire général adjoint des Nations-Unies chargé des questions humanitaires, et Rebecca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement) préparent un accord global incluant « l’exportation sécurisée des céréales ukrainiennes par la mer et l’accès aux produits alimentaires et aux engrais russes sur les marchés mondiaux, particulièrement pour les pays en voie de développement », le compte à rebours de la faim est déjà bien engagé en ce mois de juillet.

Déjà la pandémie de la Covid-19 avait provoqué une grave perturbation des chaînes logistiques et une augmentation des prix. Pour mémoire, rappelons que la faim menaçait 811 millions d’êtres humains en 2005, 607 millions en 2014 et 811 millions en 2020. Combien seront-ils cette année ?

Déjà en Egypte, premier pays importateur de céréales dans le monde couvrant 80% de ses besoins, le Maréchal Al-Sissi appelle au dialogue national afin d’anticiper les conséquences dangereuses d’une inflation galopante et du manque de pain.

Au Kenya, selon le Mail & Guardian de Johannesburg, le prix d’un sac de 2 kg de blé a augmenté de 25% et le prix de l’huile de cuisson de 42% depuis le mois d’avril 2021.

Plus grave encore, selon The Guardian, le système alimentaire mondial menace de s’effondrer. Système complexe détenu à 90% par 4 grands groupes mondiaux pratiquant une logique de flux constant, ce système alimentaire s’est développé sur le modèle des banques qui prévalait lors de la crise de 2008 et, comme à l’époque, « une perturbation peut faire basculer l’ensemble ».

S’il devient urgent de diversifier la production mondiale et de renforcer «…les facteurs susceptibles d’empêcher un effondrement systémique », il convient aussi d’abord d’alimenter en blé les pays et populations qui en ont un urgent besoin aujourd’hui même.

Sommet de l’OTAN durant lequel la Turquie signe un accord avec la Suède et la Finlande pour leur d’adhésion à l’OTAN. ©OTAN (CC BY-NC-ND 2.0)

Escalade militaire en Ukraine.

Depuis la fin juin, on a l’impression d’être entré dans une nouvelle phase d’escalade de la guerre en Ukraine. La réunion du G7 avec ses sanctions renforcées, le Sommet de l’OTAN avec les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède, les tensions autour de l’enclave Russe de Kaliningrad, la livraison d’artillerie lourde à longue portée et, bientôt, de missiles sol-air NASAMS américain à moyenne et longue portée le démontre. Sans doute s’agit-il d’un soutien renforcé militaire face aux difficultés de l’armée ukrainienne dans le Donbass.

La riposte de la Russie ne s’est pas fait attendre quand le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, déclare que la guerre contre l’Ukraine « pourrait s’achever en un jour, si les forces ukrainiennes déposaient les armes et se pliaient aux conditions de la Russie ». Rien de moins.

Sur le terrain, les Russes se sont emparés de la ville de Severodonesk et de Lyssychansk. Déjà les frappes se portent sur les nouvelles cibles, à Kramatorsk et Sloviansk. Les Ukrainiens renforcent leur puissance de feu, notamment à l’aide des canons français Caesar et des obusiers américains M771 et, prochainement, des lance-roquettes HIMARS d’une portée de 80 km.

Canon français Caesar livré à l’Ukraine.

Autant dire que la priorité de part et d’autre est à la guerre et qu’elle durera au moins jusqu’à l’hiver qui gèle les combats et les positions. Cela représente plus qu’un doublement du temps de la guerre, de 4 à 9 mois et, par conséquence, de destructions pour les populations, les infrastructures. L’armée ukrainienne est en mauvaise passe dans le Donbass mais elle peut espérer une usure de la machine militaire russe alors qu’elle-même se bat chez elle et qu’elle peut mobiliser des soldats nombreux et motivés. La prochaine ligne de front va s’établir durant l’été devant les villes de Sloviansk et Kramatorsk et nous allons vivre de nouveaux déplacements de populations, des blessés, des morts et des villes rasées, sans parler des crimes de guerre. Par conséquent, les humanitaires devraient augmenter leurs secours dans l’urgence comme dans la durée.

Un changement de monde.

La rupture semble maintenant consommée et pour longtemps entre la Russie et ce que l’on peut qualifier de monde occidental avec l’Europe en première ligne. Vu de Paris, Washington, Bruxelles ou Berlin, nous pouvons penser que la Russie est isolée, à quelques exceptions près, et comme le dit le Président de la République, Emmanuel Macron, qu’elle a commis une erreur stratégique majeure que certains voudraient lui faire payer au prix le plus fort par la défaite.

Mais, vu de Pékin, Delhi, Pretoria ou Dakar, c’est assez différent. Pour preuve, au moment même où se réunissait le G 7 et l’OTAN, le Groupe des BRICS se réunissait à Pékin. Celui-ci rassemble donc le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud qui représente 41 % de la population mondiale, 24% du PIB et 13% du commerce international. Parmi les sujets abordés figurait celui de la réforme du système multilatéral. Le président chinois, Xi Jimping, a dénoncé à la tribune « l’élargissement des alliances militaires » en spécifiant que les sanctions étaient une arme à double tranchant qui allait revenir comme un « boomerang ». Ce qui fait dire à certains commentateurs que la Chine a clairement choisi son camp !

14ème Sommet des BRICS à Pékin 24/06/2022. Jairus Mmutle/GCIS (CC BY-ND 2.0)

Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wong Yi, a d’ailleurs appelé nombre de pays à rejoindre les BRICS et particulièrement l’Indonésie ou se déroulera le prochain G20 auquel Vladimir Poutine devrait participer au mois de novembre prochain.

Simultanément, la Chine a augmenté ses importations de pétrole brut de 55% entre mai 2021 et mai 2022. Et l’Inde à multiplié par 9 ses importations de pétrole brut, même si elle cherche à diversifier ses achats de matériels militaires majoritairement russes.

La Russie est donc moins isolée que cela et d’autres alliances se nouent qui vont dessiner les relations internationales, si ce n’est les cristalliser en alliances concurrentes. C’est un changement de monde auquel nous assistons avec l’Ukraine comme déclencheur ou plutôt même comme accélérateur !

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Le monde s’antagonise, devient plus incertain et plus conflictuel. Les règles hier encore communément admises sont remises en cause. La période qui a suivie la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, il y a une trentaine d’années, tourne la page et nous entrons dans l’inconnu des nouveaux rapports de force internationaux.

Ne sommes-nous pas déjà dans une guerre mondiale des hydrocarbures et du gaz, de l’alimentation en céréales, en engrais et entre des modèles politiques antagonistes, une guerre des mémoires et des ambitions ?

La guerre en Ukraine va-t-elle durer, s’amplifier, déborder ou ira-t-elle vers une solution négociée. Une nouvelle guerre froide commence t’elle quand le ministre des Affaires étrangères Russe, Sergueï Labrov, déclare qu’un nouveau rideau de fer s’abat sur l’Europe ? En tout cas, Vladimir Poutine aura réussi à renforcer l’OTAN et l’Union Européenne, à stimuler leur esprit de défense.

C’est dans ce contexte que s’est ouvert début juillet à Lugano en Suisse une conférence réunissant 40 pays et de nombreuses organisations internationales mobilisés pour définir les conditions de la reconstruction de l’Ukraine. Cela pourrait sembler venir à contre-temps, cependant la reconstruction sera longue et couteuse. Alors, autant s’y préparer dès maintenant.

En tout cas, l’action humanitaire aura beaucoup à faire avec un monde moins globalisé, moins de multilatéralisme, avec plus de souveraineté et de volonté d’indépendance et de reconnaissance. Pour que l’humanitaire ne sorte pas éreinté de la grande lessiveuse de l’histoire à un moment ou la nécessité des secours n’aura jamais été aussi urgente, il va falloir appliquer nos principes sans transiger sur le fond tout en s’adaptant beaucoup sur la forme afin de ne pas laisser les victimes seules face à l’adversité, à la cruauté, sauver des vies, reconstruire et promouvoir un avenir à l’espérance et au droit des peuples à être libre et à se développer.

En espérant que cet article vous sera utile, je vous remercie personnellement pour le soutien que vous pouvez nous apporter (faireundon) pour permettre la publication régulière de Défis Humanitaires.

Merci et rendez-vous à la prochaine édition début août.

Alain Boinet.

 

– (1) Dans Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin, vous trouverez un très bon dossier sur « L’arme du blé ».