Générosité – Entre stagnation et transformation : comment la macro-économie rebâtit la philanthropie

Macro-économie, patrimoine et dons : les nouveaux leviers de la générosité

Distribution d’argent et de coupons auprès de personnes déplacées de force, organisée par l’ONG humanitaire Solidarités International à Bella, une localité située au sud de l’Ituri, à environ 50km au nord de la ville de Béni en République Démocratique du Congo (RDC). ©Solidarités International

La philanthropie française traverse une zone de turbulence silencieuse. Les montants collectés semblent relativement stables, le secteur continue de se mobiliser, et l’élan solidaire des Français demeure indéniable. Mais cette stabilité apparente masque une transformation structurelle profonde : la générosité s’érode en euros constants, se polarise sociologiquement et se redirige patrimonialement, sous l’effet direct d’un environnement macro-économique dégradé.

Contrairement à une idée encore répandue, la France ne figure ni parmi les pays les plus généreux en Europe ni en valeur absolue et ni en valeur relative mondiale. Selon le World Giving Index 2024[1], seuls 46 % des Français déclarent avoir effectué un don d’argent, contre 59 % en moyenne européenne, situant notre pays dans la moitié basse des nations contributrices. Cette réalité invite à regarder lucidement la capacité réelle de mobilisation philanthropique et donc à examiner ce que l’économie fait aux dons.

Car en philanthropie comme ailleurs, la macro-économie n’est pas un décor : c’est le moteur.

  1. États-Unis : quand la croissance nourrit mécaniquement la philanthropie

Depuis 2023, les États-Unis connaissent une dynamique exceptionnellement favorable [2] :

  • croissance robuste (+4 % au 3ᵉ trimestre 2025),
  • profits record des entreprises (+16,8 % au T3),
  • marchés boursiers portés par l’IA et la tech,
  • consommation dynamique, soutenue par l’effet patrimoine,
  • politique monétaire de la Fed entrée dans un cycle d’assouplissement progressif.

Côté philanthropie américaine, l’effet est direct.
Selon Giving USA 2024[3], les dons progressent de +6,3 % en nominal et +3,3 % en réel, pour atteindre 557 milliards de dollars, un niveau sans équivalent dans le monde.

Le lien est mécanique :

  • marchés haussiers => patrimoine en hausse => grands dons en hausse,
  • cycle économique solide => dons plus fluides et plus élevés.

Mais deux facteurs institutionnels, propres au système américain, amplifient massivement ce phénomène.

  1. Une liberté testamentaire quasi totale

Le droit américain repose sur la testamentary freedom.
Contrairement à l’Europe continentale, il n’existe pas de réserve héréditaire protectrice des enfants : on peut léguer 100 % de son patrimoine à une organisation philanthropique.

La conséquence est radicale :
=> les très grands dons patrimoniaux américains atteignent des montants impossibles en Europe.

  1. Une concentration extrême des montants donnés

Les États-Unis connaissent une forte concentration du don de très haute valeur
=> une part disproportionnée des montants provient d’un petit nombre de donateurs ultra-fortunés, via des principal gifts, DAF (Donor Advised Funds) et fondations familiales.

Ce phénomène n’est pas reproductible en Europe, où les règles successorales et le niveau moyen des patrimoines limitent l’amplitude des grands dons.

  1. Zone euro : désinflation maîtrisée, mais croissance atone et terrain défavorable au don

Le rapport macro-économique Richelieu–Hugau est explicite : la Zone euro connaît une désinflation efficace, revenue autour de 2 %, mais au prix d’une croissance faible et d’un affaiblissement structurel du potentiel économique.

Les éléments suivants caractérisent la situation :

  • croissance atone (+0,2 % au T3-2025)
  • faiblesse durable de l’industrie,
  • retard technologique,
  • coûts énergétiques élevés,
  • consolidation budgétaire dans les États membres,
  • remontée progressive des taux longs.

Pour les ménages européens, cela signifie :

  • pouvoir d’achat comprimé,
  • épargne de précaution élevée,
  • incertitude politique pesant sur la confiance,
  • arbitrages défensifs entre consommation et don.

La philanthropie française évolue ainsi dans un contexte macro-économique qui pèse mécaniquement sur le don, bien davantage que dans le modèle américain.

  1. La générosité française : stabilité nominale, baisse réelle

Les baromètres France Générosités 2023–2025[4] convergent :

  • +1 % à +2 % en euros courants,
  • -2 % à -4 % en euros constants,
  • contraction continue du nombre de donateurs,
  • effondrement des dons < 50 €,
  • désengagement progressif des classes moyennes contributrices.

En clair :
=> La générosité ne s’effondre pas : elle s’érode.
=> Non par manque de solidarité, mais par contrainte économique.

Il s’agit d’un stress philanthropique, non d’une crise de générosité.

  1. Polarisation : un paysage qui se concentre par le haut

L’environnement macro induit un double mouvement structurant.

  1. a) Les petits dons reculent

Inflation alimentaire, énergie, logement : les dépenses contraintes absorbent la marge de manœuvre.

  1. b) Les grands dons deviennent pro-cycliques

Les ménages aisés synchronisent leurs dons avec :

  • la performance des marchés,
  • le climat fiscal (et notamment chez les retraités)
  • la stabilité politique.
  1. c) Le prélèvement automatique : le stabilisateur du secteur

Près de 45 % de la collecte provient désormais des dons réguliers :
=> c’est la colonne vertébrale de la résilience du système.

  1. L’avenir du don : le patrimoine, pas le revenu

Dans une économie à croissance faible, le revenu ne peut plus porter la progression des dons. Le moteur futur est patrimonial.

Selon l’étude de la Fondation Jean-Jaurès (Fourquet & Gariazzo)[5], la France s’apprête à un passage patrimonial historique :

  • 9 000 milliards d’euros seront transmis d’ici 2035–2040,
  • soit 450 à 600 milliards d’euros par an,
  • dont environ 2 milliards/an pourraient être orientés vers associations et fondations.

Les relais de croissance sont identifiés :

  • legs,
  • assurance-vie philanthropique,
  • dons de titres et d’actifs,
  • fonds abrités et fondations actionnariales,
  • donation temporaire d’usufruit.

Le basculement est clair :
=> Croissance faible = stagnation des dons sur revenu
=> Patrimoine abondant = expansion des libéralités

Le moteur de la philanthropie française des vingt prochaines années sera la transmission, non le salaire.

  1. Un crochet indispensable : la situation critique des ONG françaises et européennes

Les ONG françaises et européennes subissent aujourd’hui un double choc conjoncturel.

  1. Contraction brutale des financements publics internationaux

Depuis 2023–2024 :

  • réduction des enveloppes USAID (Bureau Humanitarian Assistance),
  • contraction des financements humanitaires d’ECHO,
  • réorientation ou réduction de l’aide extérieure dans plusieurs pays européens,
  • financements français (AFD, MEAE) devenus plus ciblés, plus politiques, plus normatifs.

Pour des ONG dont 40 à 60% du budget peut dépendre de ces sources, le choc est potentiellement existentiel.

  1. Affaiblissement simultané des dons du grand public

La contraction des dons de petit et moyen montant frappe en premier lieu les ONG de solidarité internationale (de développement et dans une moindre mesure les « urgentistes »)

Elles perdent leur double amortisseur :
=> institutionnels en recul,
=> collecte grand public sous tension.

Pour certaines, cela crée une véritable falaise, pour d’autres un déclin structurel lent mais continu.

Seules celles qui parviendront à :

  • diversifier leurs financements,
  • investir dans la philanthropie patrimoniale,
  • moderniser leur relation donateurs,
  • renforcer leur transparence et leur expertise financière,

échapperont à un rétrécissement durable.

Conclusion. La philanthropie française ne décline pas : elle change de moteur

Le paysage philanthropique français n’est pas en voie d’extinction.
Il est en recomposition profonde.

Sous contrainte macro-économique, il devient :

  • plus patrimonial,
  • plus concentré,
  • plus exigeant,
  • plus technique,
  • plus sensible aux cycles économiques et politiques.

La question n’est plus :
« Les Français donnent-ils moins ? »
mais :
« Le secteur est-il prêt pour une philanthropie structurée par la transmission, l’économie et la sophistication financière ? »

Antoine Vaccaro.

[1] World Giving Index 2024

[2] [2] Catherine Huguel, Richelieu Invest Conférence novembre 2025. La FED face au nouvel environnement politique locale et International. « Take-away de la Conférence de la National Association for Business Economics (Nabe) d’octobre 2025 Philadelphie

[3] Giving USA 2024

[4] https://www.francegenerosites.org/chiffres-cles/

[5] https://www.jean-jaures.org/publication/la-roue-de-la-fortune-constitution-et-transmission-des-patrimoines-dans-la-france-contemporaine/


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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L’humanitaire au défi des financements et des principes

Entretien exclusif avec Pauline Chetcuti, Présidente de VOICE & Maria Groenewald, Directrice de VOICE.

© UNICEF Mauritania/Raphael Pouget, 2021

1. Pour nos lectrices et lecteurs, peux-tu nous rappeler qui est VOICE, sa raison d’être et son action.

Maria : VOICE signifie – officiellement– « Voluntary Organisations in Cooperation in Emergencies ». Nous sommes le plus grand réseau européen d’ONG humanitaires qui encourage une action humanitaire efficace et efficiente. Nous existons depuis plus que 30 ans et nous avons environ 90 organisations membres.

Pour moi, VOICE signifie surtout la voix des ONG humanitaires en Europe et au-delà, qui, avec leur personnel international et local, font chaque jour de leur mieux, souvent dans des contextes volatiles, pour travailler avec les communautés concernées. VOICE est le principal interlocuteur des ONG auprès de l’Union européenne pour les actions d’urgence et promeut les valeurs de ses organisations membres mettant en œuvre des actions basées sur les principes humanitaires dans toutes les crises humanitaires mondiales. Malheureusement, ce nombre ne cesse d’augmenter à cause des catastrophes naturelles, du changement climatique et des conflits armés. Actuellement, on ne dénombre pas moins de 128 crises : Crises humanitaires dans le monde

2. L’ancien commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarčič, a déclaré lors du dernier Forum Humanitaire européen à Bruxelles en mars dernier, que le « canot humanitaire » risquait de couler. Comment comprendre cette déclaration ?

Pauline : Cette image est bien sûr frappante – l’humanitaire, un trop petit canot de sauvetage, non adapté, face à un océan de besoins et une tempête de défis. Ce canot ne coule pas encore, mais il croule sous les défis. L’augmentation des besoins humanitaires d’abord, avec plus de 305 millions de personnes ayant besoin de réponse humanitaire : les crises se multiplient y inclus des crises négligées qui manquent de visibilité médiatique.

Cette image nous met face au déséquilibre des forces aussi, un manque de volonté politique de prioriser la réponse humanitaire face aux intérêts économiques nationaux. Ce canot pourrait être un vaisseau, si la volonté politique le permettait : par exemple, les dépenses militaires mondiales totales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023[1], tandis que le financement du « Global Humanitarian Overview » 2023 a atteint un total de 21,8 milliards de dollars[2]. Les dépenses militaires étaient 112 fois plus élevées.

Ce canot remplit néanmoins son objectif, et continue de sauver des vies – et nous devons collectivement le soutenir.

Rencontre entre l’ancien Commissaire Lenarčič et Pauline Chetcuti le 19 juillet 2024 ©VOICE

3. Selon toi, quels sont les principaux défis auxquels l’aide humanitaire doit faire face aujourd’hui ?

Pauline : Les défis auxquels nous faisons face sont immenses, et malheureusement loin d’être inédits.

  • Tout d’abord, la tendance générale de réduction des financements disponibles pour l’aide humanitaire se confirme de façon alarmante.

L’appel humanitaire mondial de l’ONU estime qu’il est nécessaire de trouver 47.4 Milliards de dollars pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux croissants. Et malgré les efforts pour mobiliser les fonds adéquats, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter. En 2024, face au manque de financements, les objectifs de ciblage de l’aide avaient été réduits, entrainant une réduction de 6 milliards de dollars pour l’appel mondial par rapport à 2023 et une baisse de plus de 56 millions du nombre de personnes ciblées pour l’aide. Malgré cela, seulement 45.5% de l’appel a été financé en 2024, ce qui laisse présager un scenario similaire voire pire pour 2025.

En effet, les bailleurs traditionnels étatiques font des coupes drastiques dans les budgets de l’aide internationale, comme en Suède ou aux Pays Bas. L’Allemagne, premier bailleur européen, prévoit de réduire de plus de moitié les dépenses humanitaires, qui passeront de 2,23 milliards d’euros en 2024 à 1,04 milliard d’euros cette année. La France avait déjà coupé près de 800 millions de l’Aide Publique au Développement en 2024, et prévoit une baisse supplémentaire de ses crédits de 18% entre 2024 et 2025. L’enveloppe de l’Union Européenne aussi se rétrécit : des coupes de 2 milliards d’euros dans le budget de l’aide au développement en 2024, et de 2025 à 2027, la Commission réduira de 35 % les fonds qu’elle donne aux pays les plus pauvres du monde. Le manque de financements disponibles soulève un autre défi, celui des priorités : avec moins de fonds, certains projets vont être annulés, non reconduits, ou sous-financés, mettant à mal la continuité et la qualité des projets au détriment des populations qui sont les premières affectées par ces coupes budgétaires.

  • Ensuite, ce qui m’inquiète énormément c’est les violations croissantes des normes internationales, en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), qui régit la conduite des hostilités, mais aussi les activités des travailleurs humanitaires.

Malgré des déclarations politiques en soutien à l’ordre international basé sur le droit international. Ce dernier est violé régulièrement et dans un nombre important de conflits. Les violations sont trop souvent commises en toute impunité, et les quelques décisions des juridictions internationales demandant leur arrêt ne sont pas mises en œuvre. Cela fait plusieurs décennies que les travailleurs et travailleuses humanitaires alertent sur l’érosion du respect pour le DIH, mais ce que nous voyons au Soudan, en Ukraine ou à Gaza aujourd’hui expose non seulement une incapacité à faire respecter le DIH mais aussi un double standard assumé, voire à une approche où ces violations sont présentées comme des comportements légitimes et conformes au droit.

Les civils sont malheureusement les premières victimes de ces violations, qui s’accompagnent de plus en plus d’attaques contre les humanitaires. Selon l’ONU[3], 2024 est désormais l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les personnels humanitaires, en raison de la guerre à Gaza.

La plupart de ces victimes sont des travailleurs humanitaires locaux, dont la proximité avec les conflits les rend particulièrement vulnérables aux exactions. Cette tendance à la hausse est le reflet direct non seulement des dangers croissants auxquels ils sont confrontés, mais aussi d’un accroissement de la mésinformation générant une méfiance envers les agences de l’ONU et les organisations humanitaires.

  • Outre les défis inhérents à l’action humanitaire, les organisations doivent désormais composer avec la montée de politiques populistes et d’extrême droite qui minent les valeurs de solidarité sur lesquelles elles s’appuient. En fomentant la peur de l’autre et en stigmatisant les populations vulnérables, ces discours rendent plus difficile notre accès aux populations et entravent notre capacité à mener à bien nos missions.

4. Le Budget, condition même des secours, fait partie des priorités de VOICE et de ses membres. Peux-tu nous dresser le tableau de ce budget pour 2025 et pour les années suivantes.

Maria : En effet, le budget humanitaire de l’Union européenne est un sujet important dans notre travail. Beaucoup d’États membres de l’UE ont annoncé des diminutions dans le financement de l’action humanitaire, et c’est un signal politique que nous devons, en tant que réseau des organisations humanitaires, prendre très au sérieux car ces coupes vont impacter nos partenaires au Sud ainsi que les communautés affectées.

Comme déjà mentionné, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter depuis des années. Nous saluons les initiatives de la Commission européenne visant à élargir la base de donateurs. Dans ce contexte, le Forum humanitaire européen (FHE) est également un bon moment pour attirer l’attention sur la question urgente des financements de l’action humanitaire. Avec le FHE qui se tiendra en mai prochain, VOICE s’engagera à nouveau fortement avant et pendant le Forum afin d’attirer l’attention sur nos thèmes prioritaires, notamment celui des moyens financiers pour le travail humanitaire.

Un de nos message pour les Etats membres est de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD) d’ici à 2030, dont au moins 10 % à l’action humanitaire.

Nous devons continuer à nous battre pour que les partis démocratiques au Parlement européen ne perdent pas de vue l’importance du travail humanitaire. S’engager dans le domaine de l’humanitaire est une question de volonté politique. Si la volonté politique est là, les moyens financiers suivront.

5. Ce que l’on nomme le plaidoyer est une composante majeure de l’action humanitaire aujourd’hui. Faut-il faire évoluer ce plaidoyer pour gagner en efficacité tout en restant dans le cadre des principes humanitaires d’humanité, neutralité, impartialité, indépendance qui est une condition majeure de l’accès aux populations en danger ?

Pauline : Le plaidoyer est une partie intégrale de la réponse humanitaire : Si nous ne cherchons pas à modifier les politiques nuisibles aux populations et à remédier aux causes profondes des crises humanitaires, nos actions risquent de se répéter indéfiniment sans apporter d’impact positif durable, ce qui est à l’opposé de ce que les populations souhaitent.

Il faut donc s’assurer que nous puissions continuer à informer les décideurs politiques pour qu’ils agissent en faveur des populations affectées par les crises. Comme nous l’avons déjà vu, l’espace civique pour les ONG se rétrécit dramatiquement, au Sud comme au Nord, y compris pour les ONG en Europe. A titre d’exemple, une note d’orientation de la Commission européenne déclare que les subventions de l’UE ne peuvent plus être utilisées pour le travail de plaidoyer de la société civile lorsqu’elle cible les institutions européennes. Le rôle des coordinations d’ONG, comme VOICE, est ici essentiel – il permet de porter des messages forts quand certaines ONG ne peuvent pas le faire, pour des raisons de mandat ou de capacité.

La capacité des ONG humanitaires à défendre les droits de toutes les populations dans le besoin, sans discrimination, est essentielle. VOICE s’engage à continuer de soutenir les efforts de ses membres dans cette direction.

Intervention de Maria Groenwald lors d’une réunion de la Commission DEVE le 26 septembre 2024 sur l’aide humanitaire ©VOICE

6. Quelles sont les priorités stratégiques de VOICE pour la période qui s’ouvre avec la nouvelle Commission Européenne ?

Maria : Dans le nouveau plan stratégique de VOICE pour les cinq prochaines années, nous avons identifié trois objectifs stratégiques.

Tout d’abord, les principes humanitaires et le respect du droit international humanitaire. En effet, dans les environnements de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés, il est essentiel de protéger l’espace humanitaire. L’UE et les États membres doivent montrer l’exemple, en fondant leurs décisions sur les principes humanitaires, mais aussi en utilisant leur influence vis-à-vis les autres Etats, par exemple en matière de respect du DIH.

Outre la défense de ces valeurs essentielles, l’obtention d’un financement adéquat et de qualité pour les programmes humanitaires européens est une priorité essentielle pour nous comme expliqué précédemment. L’un de nos points forts est notre capacité à mobiliser le soutien de toutes les institutions de l’UE, des États membres et des principaux acteurs humanitaires et de la société civile.

Face à la complexité croissante et à la nature prolongée des crises, il est essentiel pour nous d’appeler à apporter des ressources supplémentaires pour s’attaquer aux causes profondes des crises prolongées et de renforcer la résilience face au changement climatique. Depuis des années, les humanitaires tirent la sonnette d’alarme : ils ne peuvent pas être la seule solution. Une meilleure coordination entre la DG ECHO, la DG INTPA, le SEAE et les États membres est nécessaire pour relever ces défis.

Notre stratégie souligne également notre rôle en tant qu’espace collectif de coordination et de réflexion pour les ONG européennes qui travaillent avec les communautés affectées par les crises. VOICE offre une plateforme de partage d’expertises et de connaissances, afin de nourrir un plaidoyer basé sur des preuves et d’expertise.

7. Certains observateurs craignent que le mandat très large de la nouvelle Commissaire, madame Hadja Lahbib, risque de s’exercer au détriment de sa dimension humanitaire. Que faut-il en penser ?

Pauline : Les préoccupations concernant le mandat de la Commissaire Hadja Lahbib sont compréhensibles, étant donné l’ampleur de ses responsabilités. En tant que Commissaire pour la Préparation, la Gestion des Crises ainsi que l’Égalité, de nombreuses tâches lui incombent en plus de la coordination des réponses d’urgence et la diplomatie humanitaire.

Lors du lancement de l’appel humanitaire mondial en décembre 2024, Mme Lahbib a souligné l’importance de respecter le droit international humanitaire et de combler le déficit de financements humanitaires. Elle a également exprimé son engagement à travailler avec les partenaires mondiaux pour renforcer le système humanitaire et relever les défis actuels. Ces déclarations démontrent son intérêt pour les questions humanitaires, et qu’elle est un partenaire clef dans la défense des populations affectées.

Nous allons œuvrer pour maintenir les défis humanitaires actuels à l’agenda de Mme Lahbib. VOICE va bien sûr continuer à soutenir et encourager DG ECHO pour s’assurer que la dimension humanitaire reste une priorité qui s’équilibre avec les autres responsabilités. Les actions et les décisions prises dans les prochains mois seront cruciales pour évaluer l’impact de son mandat élargi sur l’action humanitaire et le prochain FHE sera une étape clef pour faire un premier bilan de ce nouvel agenda.

8. Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Pauline : Il est difficile de commencer l’année 2025 de façon optimiste, tant les défis pour le secteur humanitaire sont immenses. Mais ce que vivent les populations au Soudan, en RDC ou à Gaza aujourd’hui nous oblige à rester actifs, vigilants et à défendre nos principes et nos valeurs avec encore plus de ferveur.

Je me réjouis de l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, et j’espère que les populations qui ont subi les pires atrocités inimaginables depuis plus d’un an vont enfin avoir accès à l’aide dont elles ont besoin.

VOICE et tous ses membres sont déterminés à travailler ensemble pour faire face aux obstacles et apporter un changement positif durable. L’engagement et la coordination de tous les acteurs humanitaires pour défendre une réponse à la hauteur des enjeux sera clef face à un contexte géopolitique hostile. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés en mettant en avant nos valeurs communes d’humanité, dans le respect du droit international.

Maria : Je ne peux qu’être d’accord avec Pauline. Ensemble, nous sommes plus forts. À l’heure où l’espace réservé à la société civile se réduit drastiquement où des partis non démocratiques tentent d’étouffer les voix de la société civile, la voix de VOICE est plus importante que jamais.

[1] https://www.sipri.org/media/press-release/2024/global-military-spending-surges-amid-war-rising-tensions-and-insecurity

[2] https://www.unocha.org/publications/report/world/global-humanitarian-overview-2023-december-update-snapshot-31-december-2023

[3] 2024 deadliest year ever for aid workers, UN humanitarian office reports | UN News

 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Elle est également Head of Humanitarian Campaigns and Advocacy pour Oxfam International. Son expérience au sein d’agences onusiennes, d’ONG nationales et internationales dans différentes régions, notamment en Palestine, en Afghanistan, en République démocratique du Congo (RDC) et au Myanmar, lui ont fournis une solide expertise sur les principes humanitaires, la protection des civils, le climat et le nexus humanitaire-développement-paix. Son travail est guidé par les principes du leadership féministe, reconnaissant l’importance de la diversité des points de vue, des principes qu’elle s’efforce de mettre en œuvre en tant que Présidente de VOICE.

 

Maria Groenewald est la Directrice de VOICE depuis novembre 2021. Avec 20 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria débuté au sein de l’organisation allemande The Johanniter International, puis a rejoint Plan International Allemagne où elle a occupé, pendant une dizaine d’année, différents postes notamment celui de Senior Resource Mobilisation Manager pour DG ECHO et DEVCO (aujourd’hui INTPA). Depuis qu’elle a rejoint le secrétariat de VOICE, Maria a mis son leadership et son expertise en matière de l’action humanitaire, de programmation, de nexus, de plaidoyer au service des membres de VOICE.

 

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