L’humanitaire au défi des financements et des principes

Entretien exclusif avec Pauline Chetcuti, Présidente de VOICE & Maria Groenewald, Directrice de VOICE.

© UNICEF Mauritania/Raphael Pouget, 2021

1. Pour nos lectrices et lecteurs, peux-tu nous rappeler qui est VOICE, sa raison d’être et son action.

Maria : VOICE signifie – officiellement– « Voluntary Organisations in Cooperation in Emergencies ». Nous sommes le plus grand réseau européen d’ONG humanitaires qui encourage une action humanitaire efficace et efficiente. Nous existons depuis plus que 30 ans et nous avons environ 90 organisations membres.

Pour moi, VOICE signifie surtout la voix des ONG humanitaires en Europe et au-delà, qui, avec leur personnel international et local, font chaque jour de leur mieux, souvent dans des contextes volatiles, pour travailler avec les communautés concernées. VOICE est le principal interlocuteur des ONG auprès de l’Union européenne pour les actions d’urgence et promeut les valeurs de ses organisations membres mettant en œuvre des actions basées sur les principes humanitaires dans toutes les crises humanitaires mondiales. Malheureusement, ce nombre ne cesse d’augmenter à cause des catastrophes naturelles, du changement climatique et des conflits armés. Actuellement, on ne dénombre pas moins de 128 crises : Crises humanitaires dans le monde

2. L’ancien commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarčič, a déclaré lors du dernier Forum Humanitaire européen à Bruxelles en mars dernier, que le « canot humanitaire » risquait de couler. Comment comprendre cette déclaration ?

Pauline : Cette image est bien sûr frappante – l’humanitaire, un trop petit canot de sauvetage, non adapté, face à un océan de besoins et une tempête de défis. Ce canot ne coule pas encore, mais il croule sous les défis. L’augmentation des besoins humanitaires d’abord, avec plus de 305 millions de personnes ayant besoin de réponse humanitaire : les crises se multiplient y inclus des crises négligées qui manquent de visibilité médiatique.

Cette image nous met face au déséquilibre des forces aussi, un manque de volonté politique de prioriser la réponse humanitaire face aux intérêts économiques nationaux. Ce canot pourrait être un vaisseau, si la volonté politique le permettait : par exemple, les dépenses militaires mondiales totales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023[1], tandis que le financement du « Global Humanitarian Overview » 2023 a atteint un total de 21,8 milliards de dollars[2]. Les dépenses militaires étaient 112 fois plus élevées.

Ce canot remplit néanmoins son objectif, et continue de sauver des vies – et nous devons collectivement le soutenir.

Rencontre entre l’ancien Commissaire Lenarčič et Pauline Chetcuti le 19 juillet 2024 ©VOICE

3. Selon toi, quels sont les principaux défis auxquels l’aide humanitaire doit faire face aujourd’hui ?

Pauline : Les défis auxquels nous faisons face sont immenses, et malheureusement loin d’être inédits.

  • Tout d’abord, la tendance générale de réduction des financements disponibles pour l’aide humanitaire se confirme de façon alarmante.

L’appel humanitaire mondial de l’ONU estime qu’il est nécessaire de trouver 47.4 Milliards de dollars pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux croissants. Et malgré les efforts pour mobiliser les fonds adéquats, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter. En 2024, face au manque de financements, les objectifs de ciblage de l’aide avaient été réduits, entrainant une réduction de 6 milliards de dollars pour l’appel mondial par rapport à 2023 et une baisse de plus de 56 millions du nombre de personnes ciblées pour l’aide. Malgré cela, seulement 45.5% de l’appel a été financé en 2024, ce qui laisse présager un scenario similaire voire pire pour 2025.

En effet, les bailleurs traditionnels étatiques font des coupes drastiques dans les budgets de l’aide internationale, comme en Suède ou aux Pays Bas. L’Allemagne, premier bailleur européen, prévoit de réduire de plus de moitié les dépenses humanitaires, qui passeront de 2,23 milliards d’euros en 2024 à 1,04 milliard d’euros cette année. La France avait déjà coupé près de 800 millions de l’Aide Publique au Développement en 2024, et prévoit une baisse supplémentaire de ses crédits de 18% entre 2024 et 2025. L’enveloppe de l’Union Européenne aussi se rétrécit : des coupes de 2 milliards d’euros dans le budget de l’aide au développement en 2024, et de 2025 à 2027, la Commission réduira de 35 % les fonds qu’elle donne aux pays les plus pauvres du monde. Le manque de financements disponibles soulève un autre défi, celui des priorités : avec moins de fonds, certains projets vont être annulés, non reconduits, ou sous-financés, mettant à mal la continuité et la qualité des projets au détriment des populations qui sont les premières affectées par ces coupes budgétaires.

  • Ensuite, ce qui m’inquiète énormément c’est les violations croissantes des normes internationales, en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), qui régit la conduite des hostilités, mais aussi les activités des travailleurs humanitaires.

Malgré des déclarations politiques en soutien à l’ordre international basé sur le droit international. Ce dernier est violé régulièrement et dans un nombre important de conflits. Les violations sont trop souvent commises en toute impunité, et les quelques décisions des juridictions internationales demandant leur arrêt ne sont pas mises en œuvre. Cela fait plusieurs décennies que les travailleurs et travailleuses humanitaires alertent sur l’érosion du respect pour le DIH, mais ce que nous voyons au Soudan, en Ukraine ou à Gaza aujourd’hui expose non seulement une incapacité à faire respecter le DIH mais aussi un double standard assumé, voire à une approche où ces violations sont présentées comme des comportements légitimes et conformes au droit.

Les civils sont malheureusement les premières victimes de ces violations, qui s’accompagnent de plus en plus d’attaques contre les humanitaires. Selon l’ONU[3], 2024 est désormais l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les personnels humanitaires, en raison de la guerre à Gaza.

La plupart de ces victimes sont des travailleurs humanitaires locaux, dont la proximité avec les conflits les rend particulièrement vulnérables aux exactions. Cette tendance à la hausse est le reflet direct non seulement des dangers croissants auxquels ils sont confrontés, mais aussi d’un accroissement de la mésinformation générant une méfiance envers les agences de l’ONU et les organisations humanitaires.

  • Outre les défis inhérents à l’action humanitaire, les organisations doivent désormais composer avec la montée de politiques populistes et d’extrême droite qui minent les valeurs de solidarité sur lesquelles elles s’appuient. En fomentant la peur de l’autre et en stigmatisant les populations vulnérables, ces discours rendent plus difficile notre accès aux populations et entravent notre capacité à mener à bien nos missions.

4. Le Budget, condition même des secours, fait partie des priorités de VOICE et de ses membres. Peux-tu nous dresser le tableau de ce budget pour 2025 et pour les années suivantes.

Maria : En effet, le budget humanitaire de l’Union européenne est un sujet important dans notre travail. Beaucoup d’États membres de l’UE ont annoncé des diminutions dans le financement de l’action humanitaire, et c’est un signal politique que nous devons, en tant que réseau des organisations humanitaires, prendre très au sérieux car ces coupes vont impacter nos partenaires au Sud ainsi que les communautés affectées.

Comme déjà mentionné, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter depuis des années. Nous saluons les initiatives de la Commission européenne visant à élargir la base de donateurs. Dans ce contexte, le Forum humanitaire européen (FHE) est également un bon moment pour attirer l’attention sur la question urgente des financements de l’action humanitaire. Avec le FHE qui se tiendra en mai prochain, VOICE s’engagera à nouveau fortement avant et pendant le Forum afin d’attirer l’attention sur nos thèmes prioritaires, notamment celui des moyens financiers pour le travail humanitaire.

Un de nos message pour les Etats membres est de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD) d’ici à 2030, dont au moins 10 % à l’action humanitaire.

Nous devons continuer à nous battre pour que les partis démocratiques au Parlement européen ne perdent pas de vue l’importance du travail humanitaire. S’engager dans le domaine de l’humanitaire est une question de volonté politique. Si la volonté politique est là, les moyens financiers suivront.

5. Ce que l’on nomme le plaidoyer est une composante majeure de l’action humanitaire aujourd’hui. Faut-il faire évoluer ce plaidoyer pour gagner en efficacité tout en restant dans le cadre des principes humanitaires d’humanité, neutralité, impartialité, indépendance qui est une condition majeure de l’accès aux populations en danger ?

Pauline : Le plaidoyer est une partie intégrale de la réponse humanitaire : Si nous ne cherchons pas à modifier les politiques nuisibles aux populations et à remédier aux causes profondes des crises humanitaires, nos actions risquent de se répéter indéfiniment sans apporter d’impact positif durable, ce qui est à l’opposé de ce que les populations souhaitent.

Il faut donc s’assurer que nous puissions continuer à informer les décideurs politiques pour qu’ils agissent en faveur des populations affectées par les crises. Comme nous l’avons déjà vu, l’espace civique pour les ONG se rétrécit dramatiquement, au Sud comme au Nord, y compris pour les ONG en Europe. A titre d’exemple, une note d’orientation de la Commission européenne déclare que les subventions de l’UE ne peuvent plus être utilisées pour le travail de plaidoyer de la société civile lorsqu’elle cible les institutions européennes. Le rôle des coordinations d’ONG, comme VOICE, est ici essentiel – il permet de porter des messages forts quand certaines ONG ne peuvent pas le faire, pour des raisons de mandat ou de capacité.

La capacité des ONG humanitaires à défendre les droits de toutes les populations dans le besoin, sans discrimination, est essentielle. VOICE s’engage à continuer de soutenir les efforts de ses membres dans cette direction.

Intervention de Maria Groenwald lors d’une réunion de la Commission DEVE le 26 septembre 2024 sur l’aide humanitaire ©VOICE

6. Quelles sont les priorités stratégiques de VOICE pour la période qui s’ouvre avec la nouvelle Commission Européenne ?

Maria : Dans le nouveau plan stratégique de VOICE pour les cinq prochaines années, nous avons identifié trois objectifs stratégiques.

Tout d’abord, les principes humanitaires et le respect du droit international humanitaire. En effet, dans les environnements de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés, il est essentiel de protéger l’espace humanitaire. L’UE et les États membres doivent montrer l’exemple, en fondant leurs décisions sur les principes humanitaires, mais aussi en utilisant leur influence vis-à-vis les autres Etats, par exemple en matière de respect du DIH.

Outre la défense de ces valeurs essentielles, l’obtention d’un financement adéquat et de qualité pour les programmes humanitaires européens est une priorité essentielle pour nous comme expliqué précédemment. L’un de nos points forts est notre capacité à mobiliser le soutien de toutes les institutions de l’UE, des États membres et des principaux acteurs humanitaires et de la société civile.

Face à la complexité croissante et à la nature prolongée des crises, il est essentiel pour nous d’appeler à apporter des ressources supplémentaires pour s’attaquer aux causes profondes des crises prolongées et de renforcer la résilience face au changement climatique. Depuis des années, les humanitaires tirent la sonnette d’alarme : ils ne peuvent pas être la seule solution. Une meilleure coordination entre la DG ECHO, la DG INTPA, le SEAE et les États membres est nécessaire pour relever ces défis.

Notre stratégie souligne également notre rôle en tant qu’espace collectif de coordination et de réflexion pour les ONG européennes qui travaillent avec les communautés affectées par les crises. VOICE offre une plateforme de partage d’expertises et de connaissances, afin de nourrir un plaidoyer basé sur des preuves et d’expertise.

7. Certains observateurs craignent que le mandat très large de la nouvelle Commissaire, madame Hadja Lahbib, risque de s’exercer au détriment de sa dimension humanitaire. Que faut-il en penser ?

Pauline : Les préoccupations concernant le mandat de la Commissaire Hadja Lahbib sont compréhensibles, étant donné l’ampleur de ses responsabilités. En tant que Commissaire pour la Préparation, la Gestion des Crises ainsi que l’Égalité, de nombreuses tâches lui incombent en plus de la coordination des réponses d’urgence et la diplomatie humanitaire.

Lors du lancement de l’appel humanitaire mondial en décembre 2024, Mme Lahbib a souligné l’importance de respecter le droit international humanitaire et de combler le déficit de financements humanitaires. Elle a également exprimé son engagement à travailler avec les partenaires mondiaux pour renforcer le système humanitaire et relever les défis actuels. Ces déclarations démontrent son intérêt pour les questions humanitaires, et qu’elle est un partenaire clef dans la défense des populations affectées.

Nous allons œuvrer pour maintenir les défis humanitaires actuels à l’agenda de Mme Lahbib. VOICE va bien sûr continuer à soutenir et encourager DG ECHO pour s’assurer que la dimension humanitaire reste une priorité qui s’équilibre avec les autres responsabilités. Les actions et les décisions prises dans les prochains mois seront cruciales pour évaluer l’impact de son mandat élargi sur l’action humanitaire et le prochain FHE sera une étape clef pour faire un premier bilan de ce nouvel agenda.

8. Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Pauline : Il est difficile de commencer l’année 2025 de façon optimiste, tant les défis pour le secteur humanitaire sont immenses. Mais ce que vivent les populations au Soudan, en RDC ou à Gaza aujourd’hui nous oblige à rester actifs, vigilants et à défendre nos principes et nos valeurs avec encore plus de ferveur.

Je me réjouis de l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, et j’espère que les populations qui ont subi les pires atrocités inimaginables depuis plus d’un an vont enfin avoir accès à l’aide dont elles ont besoin.

VOICE et tous ses membres sont déterminés à travailler ensemble pour faire face aux obstacles et apporter un changement positif durable. L’engagement et la coordination de tous les acteurs humanitaires pour défendre une réponse à la hauteur des enjeux sera clef face à un contexte géopolitique hostile. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés en mettant en avant nos valeurs communes d’humanité, dans le respect du droit international.

Maria : Je ne peux qu’être d’accord avec Pauline. Ensemble, nous sommes plus forts. À l’heure où l’espace réservé à la société civile se réduit drastiquement où des partis non démocratiques tentent d’étouffer les voix de la société civile, la voix de VOICE est plus importante que jamais.

[1] https://www.sipri.org/media/press-release/2024/global-military-spending-surges-amid-war-rising-tensions-and-insecurity

[2] https://www.unocha.org/publications/report/world/global-humanitarian-overview-2023-december-update-snapshot-31-december-2023

[3] 2024 deadliest year ever for aid workers, UN humanitarian office reports | UN News

 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Elle est également Head of Humanitarian Campaigns and Advocacy pour Oxfam International. Son expérience au sein d’agences onusiennes, d’ONG nationales et internationales dans différentes régions, notamment en Palestine, en Afghanistan, en République démocratique du Congo (RDC) et au Myanmar, lui ont fournis une solide expertise sur les principes humanitaires, la protection des civils, le climat et le nexus humanitaire-développement-paix. Son travail est guidé par les principes du leadership féministe, reconnaissant l’importance de la diversité des points de vue, des principes qu’elle s’efforce de mettre en œuvre en tant que Présidente de VOICE.

 

Maria Groenewald est la Directrice de VOICE depuis novembre 2021. Avec 20 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria débuté au sein de l’organisation allemande The Johanniter International, puis a rejoint Plan International Allemagne où elle a occupé, pendant une dizaine d’année, différents postes notamment celui de Senior Resource Mobilisation Manager pour DG ECHO et DEVCO (aujourd’hui INTPA). Depuis qu’elle a rejoint le secrétariat de VOICE, Maria a mis son leadership et son expertise en matière de l’action humanitaire, de programmation, de nexus, de plaidoyer au service des membres de VOICE.

 

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Sécurité et humanitaires : Avec INSO, les leçons du terrain

Wilfreud Mbouyavo, conseiller adjoint à la sécurité d’INSO Sud, utilisant un téléphone satellite près d’une voiture d’INSO.

La question de la sécurité des travailleurs humanitaires (ou membres d’équipes terrain de l’ONU) accompagne l’histoire de l’humanitaire moderne depuis ses débuts. Elle va de pair avec les questions du « Jusqu’où aller » et du « Comment agir en gérant quels risques ? » consubstantielles à cet engagement, en tout cas dès qu’il s’agit d’intervenir dans une zone de conflit armé (ou de catastrophes naturelles avec le banditisme et les pillages). Comme le rappelait Alain Boinet dans un article publié dans Droit et pratique de l’action humanitaire en octobre 2019, ainsi que dans Défis Humanitaires : « Si l’action humanitaire est un devoir qui relève de l’éthique de conviction (selon l’’opposition entre éthique de responsabilité et éthique de conviction théorisée par le philosophe Max Weber), sa mise en œuvre dans des contextes d’insécurité génère des risques multiples, notamment pour le personnel humanitaire, dont les organisations doivent assumer la responsabilité ».

Mais une évolution négative a suivi comme une ombre celle de l’action humanitaire elle-même : il fut une époque où les humanitaires bénéficiaient d’une relative considération, laquelle reconnaissait en eux des représentants d’une forme de neutralité et d’indépendance qui aidait tout le monde. Cette considération n’était pas absolue, loin s’en faut, mais elle offrait un peu de protection aux équipes. Puis il y eut une période où être humanitaire ne protégeait pas particulièrement. Enfin s’est ouvert un temps dans lequel nous voyons les personnels humanitaires être spécifiquement ciblés (attaques, meurtres, prises d’otages…).

C’est bien des conséquences de cette dégradation que le Conseil de sécurité des Nations-Unies a voulu s’emparer à nouveau, dans le cadre d’une préoccupation constante de ce même Conseil de sécurité ces dix dernières années, en votant le 24 mai dernier la résolution 2730 enjoignant les états à respecter et protéger les personnels humanitaires et des Nations Unies selon leurs obligations vis-à-vis du droit international. Cette résolution, adoptée par 14 voies et une abstention (Russie), avait été présentée par la Suisse et coparrainée par 97 États membres. Rappelons que, déjà, la résolution 2175 du Conseil de sécurité du 29 août 2014 faisait état « (…) d’une augmentation des actes de violence perpétrés (…) contre le personnel national et international des organisations humanitaires (…) ». Également, la résolution 2286 du 3 mai 2016, soulignait que « (…) les agents humanitaires (…) sont de plus en plus souvent la cibles d’actes de violence (…) violence contre les blessés et les malades, le personnel médical et les agents humanitaires ».

Quelles sont ces obligations du droit international qui sous-tendent ces différentes résolutions des Nations-Unies ? Comme le rappelait Alain Boinet dans son article, « il s’agit des Conventions de Genève de 1949 et de leurs Protocoles additionnels de 1997 et 2005, ainsi que des règles du droit international humanitaire coutumier faisant obligation aux parties à un conflit armé de respecter et faire respecter le DIH, lequel prévoit la protection des blessés et des malades, du personnel médical et des agents humanitaires : la Règle 31 du DIH coutumier stipule que le personnel de secours humanitaire doit être respecté et protégé. La Règle 55 pose le principe de la liberté de déplacement des secours humanitaires ».

Projet d’assistance multisectorielle d’urgence auprès des communautés vulnérabilisées  par les déplacements, le conflits armés et les épidémies au nord Kivu, en RDC, avril 2024. ©Guerchom Ndebo

Afin d’approfondir les déterminants et enjeux de cette situation adressée par le Conseil de sécurité de l’ONU, il faut interroger INSO (International NGO Safety Organisation), une ONG fondée en 2011, dont le siège est à La Haye aux Pays-Bas, et qui sert comme « plateforme » dédiée à la coordination et au conseil en matière de sécurité au service des organisations humanitaires intervenant dans des contextes à risques. INSO travaille dans 17 pays, au bénéfice de 1.202 ONG, et emploie 1.307 personnes sur le terrain :

Le 24 mai dernier, le Conseil de sécurité des Nations-Unies a voté la résolution 2730 enjoignant les états à respecter et protéger les personnels humanitaires et des Nations Unies. Comment, à l’INSO, avez-vous accueilli cette initiative, et que représente-t-elle selon vous ? 

INSO : INSO salue la résolution 2730 comme un rappel essentiel aux acteurs des conflits de leurs obligations d’assurer la protection des humanitaires. Les clauses demandant des actions concrètes afin d’évaluer les risques pour les humanitaires et créer des recommandations pertinentes au travers de rapports réguliers et de preuves solides sont hautement appréciées. C’est la reconnaissance que les données générées par des plateformes basées sur le terrain comme INSO sont essentielles pour la sécurité et l’accès des ONG.

INSO a documenté, de janvier 2023 à mai 2024, 1.944 incidents touchant les humanitaires, dont 57 tués, 208 blessés et 185 enlèvements. Quelle est votre analyse de l’évolution du taux d’incidents dont sont victimes les humanitaires ?  

INSO : Chaque incident est inquiétant, et il est toujours préoccupant que nos collègues soient exposés à ce type d’incidents ; toute violation du DIH est inacceptable, mais il convient de noter qu’au cours des dernières années, le nombre et le taux annuels d’impacts graves sur les ONG dans le monde ont souvent été stables ou ont diminué ; les vecteurs de cette tendance sont dus à plusieurs facteurs internes et externes aux ONG. Cependant, les changements dans les schémas de conflit en Afghanistan et en Syrie ont été des facteurs importants. De plus, bien qu’ils soient importants pour notre perception du risque, les incidents impliquant des ONG ne représentent qu’une proportion relativement petite de tous les incidents signalés sur le terrain, oscillant entre 0,9 et 1,5 % de tous les incidents enregistrés au cours d’une année donnée.

En même temps, la criminalité représente la majorité des incidents impliquant des ONG. Le fait que l’écrasante majorité des incidents graves impliquant des ONG soient motivés par une certaine perception de richesse plutôt que par un ciblage en raison de l’activité ou du profil des ONG correspond à cette tendance.

Néanmoins, malgré une baisse annuelle constante des décès de travailleurs d’ONG en particulier, il est possible que, alors que nous continuons à interroger les données de 2023, nous constations un renversement temporaire de la tendance à la baisse des incidents graves. Cela s’explique par le fait que des crises se sont déclenchées rapidement dans des endroits comme le Soudan et les Territoires Palestiniens Occupés, ce qui a contribué directement à l’augmentation du nombre de décès de travailleurs d’ONG.

Distribution d’eau pour les populations touchées par le conflit dans la bande de Gaza, TPO, avril 2024. ©Solidarités International.

Le personnel national des organisations humanitaires paye le plus lourd tribut à l’insécurité sur le terrain. Pouvez-vous, à l’INSO, corroborer ce fait ?  

INSO : Il y a une demande claire pour une analyse globale à destination du personnel des sièges des ONG afin qu’il puisse mieux soutenir leurs équipes sur le terrain, y compris le personnel national. À cette fin, INSO produit des dizaines de rapports adaptés pour les responsables et gestionnaires humanitaires, qui constituent un réseau d’environ 140 ONG et bailleurs au niveau global (sièges) – 1200 ONG sur le terrain.

En effet, les collègues d’origine nationale ou locale sont les plus susceptibles de subir un incident grave. En examinant les raisons, on constate que le pourcentage d’incidents impliquant du personnel national est presque identique au pourcentage de personnel national au sein de la population globale des ONG, qui dans les deux cas est au-dessus de 90%. Il s’agit du déterminant le plus fiable de la composition des victimes d’incidents graves, avec d’autres facteurs qui contribuent au risque des ONG, allant de la tolérance au risque aux dynamiques infranationales. Cela souligne l’importance des plateformes basées sur le terrain pour comprendre et gérer les risques pour les ONG, car il est difficile de comprendre les risques lorsque vous n’êtes pas à proximité des partenaires.

Parmi ces données, il faut mentionner que c’est le personnel national des ONG internationales qui est le plus touché plutôt que le personnel des ONG nationales. C’est lié au fait que le personnel national des ONG internationales représente le plus grand groupe de travailleurs humanitaires sur le terrain. Néanmoins, INSO travaille sans relâche pour comprendre les nuances internes et externes qui peuvent amplifier le risque, afin de s’assurer que l’analyse, les conseils, la formation, la gestion de crise et le soutien d’urgence soient guidés par les besoins et les profils de nos partenaires.

Des membres du personnel d’INSO discutent du contexte avec des membres de la communauté locale. Crédit : C. Di Roma/INSO

Qu’est-ce qui caractérise l’évolution de la sécurité des personnels humanitaires ? 

INSO : La gestion des risques de sécurité pour les ONG s’est considérablement améliorée avec l’introduction de plateformes basées sur le terrain pour aider les ONG à prendre des décisions éclairées. Avec ce développement, nous avons vu des ONG partager des informations à des niveaux sans précédent ; en ayant une plateforme, les ONG comprennent et contribuent à la sécurité collective. En outre, alors que la localisation continue de guider les stratégies humanitaires, l’approche terrain de l’analyse et des conseils a permis aux ONG nationales d’accéder aux systèmes de soutien traditionnellement disponibles pour leurs homologues internationaux plus grands.

Et sur les dix dernières années ?

INSO : Les ONG ont été témoins d’une croissance sans précédent du soutien sur le terrain pour leurs efforts en termes de gestion des risques, et l’ont bien exploitée. De plus, ces efforts sont de plus en plus inclusifs ; par exemple, plus de 40 % des quelques 1200 partenaires d’INSO sont des ONG nationales.

La mise en place de mécanismes fiables de collecte et de partage de données au niveau local, stimulés par le cadre « Saving Lives Together », est au cœur de cette évolution. La tâche qui nous attend maintenant consiste à soutenir et à intensifier les initiatives pertinentes sur le plan opérationnel. Grâce à des plateformes sur le terrain, les ONG démontrent qu’elles sont disposées à soutenir la sécurité collective par le partage d’informations et de points de vue, contrairement à certains discours actuellement propagés autour des défis de la gestion des risques de sécurité.

L’équipe de Solidarités International nettoie les zones brûlées au Soudan du Sud, 2016. ©Solidarités International

Quelle perception avez-vous, à l’INSO, des mesures prises par les organisations humanitaires pour atténuer et piloter les risques sécuritaires pour leur personnel sur le terrain ? Qu’est-ce qui marche ? 

INSO : Nous collaborons avec les ONG sur une base quotidienne, hebdomadaire et mensuelle dans l’ensemble de nos bureaux terrains. Grâce à ces engagements dans les tables rondes sur la sécurité, les formations et les examens de sites, nous voyons à quel point le partage de l’information est important. Lors de nos tables rondes, où les ONG se sentent à l’aise de partager ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné, nous apprenons et nos ONG partenaires apprennent. La gestion des risques de sécurité est un processus en constante évolution et une communication régulière et ouverte nous permet de nous assurer que nous pouvons suivre cette évolution.

Nous savons que les ONG sont pleinement engagées envers le principe de « Stay and Deliver ». Nos données montrent que seul un pourcentage très faible d’incidents graves individuels entraîne une perte d’accès pour les ONG ou un retrait permanent. Cela suggère que les ONG comprennent les risques qu’elles rencontrent et estiment avoir la capacité et le soutien sur le terrain pour faire face à ces risques.

Néanmoins, grâce à des rencontres avec des informateurs clés, à un engagement régulier et à des enquêtes, INSO a constaté que l’apparition rapide d’une crise peut modifier les perceptions des ONG quant au risque, à leur présence et à leurs stratégies, sur une période relativement courte. Cela est probablement dû au fait que les ONG équilibrent le devoir de diligence (« duty of care ») avec la nécessité de rester (« stay and deliver »). Dans de tels cas, elles prennent en compte les besoins humanitaires, la résilience comme la criticité des programmes et la sensibilité aux conflits, tout en interrogeant leur tolérance face aux risques.

Les composantes classiques de la gestion des risques de sécurité, fondées sur les principes humanitaires et l’acceptation, restent les outils les plus utiles pour atténuer les risques. Alors que les contextes, et le monde, dans lesquels nous travaillons évoluent de manière imprévue, les meilleures pratiques en matière d’atténuation des risques ont fait leurs preuves.

Les équipes d’INSO près de Goma, en RDC, discutent avec leurs partenaires. Crédit : O. Acland/INSO

Quel est votre regard sur les formations à la sécurité ?

INSO : Les ONG comprennent que le renforcement des capacités et la formation sont des éléments clés de la gestion des risques pour la sécurité, et essentiels pour remplir leurs obligations en matière de devoir de diligence. Par exemple, en 2023, INSO a formé environ 7600 humanitaires grâce à des cours incluant la gestion de la sécurité, la gestion de crise, l’accès et la négociation humanitaires, la sécurité personnelle et les premiers secours. Les ONG cherchent à accroître leur capacité interne d’analyse des risques, de planification et de mise en œuvre des mesures tant préventives que d’atténuation. Cela inclut leur personnel national, qui représente 92% des participants aux formations INSO, et un contingent croissant de participantes, qui représentent environ un apprenant sur cinq.

À partir de ce volume d’engagement, l’équipe de formation d’INSO a renforcé sa compréhension d’un certain nombre de meilleures pratiques. Premièrement, une formation efficace doit être accessible. Cela peut aller de solutions comme la formation sur le terrain, à l’utilisation de la technologie pour offrir des formations en ligne. Ensuite, l’adaptation basée sur une solide ingénierie d’apprentissage est essentielle pour répondre aux divers besoins des humanitaires. Par exemple, les cours en ligne à rythme libre peuvent être les meilleurs pour promouvoir largement les principes fondamentaux de gestion de la sécurité, tandis que la formation basée sur des scénarios réalistes et comprenant une exposition au stress peut être plus efficace pour doter le personnel sur le terrain de connaissances et de compétences vitales.

Enfin, les formations les plus utiles pour les humanitaires sont celles conçues par des humanitaires, avec un œil critique sur la contextualisation, sur base d’informations axées sur les données, et proposant des contenus et des méthodes fondés sur des preuves.

En guise de conclusion, comment percevez-vous l’avenir de l’environnement sécuritaire pour les personnels humanitaires ? 

INSO : Les plateformes de terrain et les structures de soutien continueront de façonner la capacité des ONG à faire face aux risques et aux défis d’accès. Parallèlement, les ONG seront confrontées à des obstacles bureaucratiques et administratifs qui peuvent entraîner l’échec d’une mission, même s’ils ne représentent souvent pas des menaces explicites pour la sécurité physique. À court et moyen termes également, les ONG devront faire face à de multiples crises rapidement émergentes nécessitant un examen de la résilience des programmes et du devoir de diligence. Cela exigera également que tous les intervenants du secteur tirent parti des systèmes de soutien opérationnel sur le terrain et de la sécurité collective pour s’assurer que les ressources liées à la gestion des risques soient optimisées. En outre, parmi un certain nombre de menaces émergentes potentielles, comme le démontre la résolution 2730, la désinformation sera un défi important pour les ONG à l’avenir. En fin de compte, il reste que la sécurité des humanitaires sera assurée par les partenaires opérationnels, leurs besoins et le soutien qu’ils peuvent recevoir sur le terrain.

Merci beaucoup à INSO pour cet éclairage précis sur un sujet décisif, et rappelons que, pour plus d’informations sur les sujets de cette interview ou INSO en général, les lecteurs peuvent vous contacter à l’adresse global.analysis@ngosafety.org

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

Site INSO : International NGO Safety Organisation (INSO) | Analysis & Advice for Humanitarians

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