Rapport de l’ALNAP sur l’état du système humanitaire international

Défis Humanitaires vous présente ici un résumé de la cinquième édition du Rapport « L’état du système humanitaire » publié par ALNAP pour la période 2018-2021. Le rapport, publié tous les quatre ans et rédigé par près de 70 contributeurs, dresse un tableau complet sur la taille et de la performance du système humanitaire international en s’appuyant sur des données qualitatives et quantitatives provenant d’humanitaires et de bénéficiaires, d’universitaires et de responsables politiques. Il s’agit notamment de synthèses d’évaluation, d’analyses quantitatives, d’enquêtes et entretiens réalisés sur le terrain (5487 bénéficiaires et plus de 100 humanitaires interviewés dans six pays) et d’une analyse de leur base de données couvrant une période de 12 ans. Grâce à sa méthodologie ce rapport établi des comparaisons avec les rapports précédents, permettant une vision et une analyse sur plus de 15 ans pour évaluer les besoins du secteur. Cette édition répond à 12 questions sur l’état et le fonctionnement de l’aide humanitaire internationale. Nous présentons ici un résumé de ce rapport avec un lien à la fin vers la totalité de celui-ci.

 

Le système humanitaire international est composé d’entités qui acceptent un financement international et s’identifient aux normes ou principes humanitaires. Elles opèrent dans un contexte plus large d’autres sources de soutien aux personnes touchées par une crise. Entre 2018 et 2021, les chiffres mondiaux des personnes dans le besoin ont augmenté de 87 %. La pandémie de COVID-19 a radicalement modifié l’ampleur et la géographie des besoins humanitaires ainsi que la capacité des économies à soutenir les populations. Les ondes de choc sociales et économiques de la pandémie ont fait basculer environ 97 millions de personnes dans l’extrême pauvreté en 2021. En parallèle, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a trouvé des preuves solides que le changement climatique contribue à des crises humanitaires complexes. Le nombre de conflits a plus que doublé au cours de la dernière décennie jusqu’en 2020 et continue d’augmenter et le nombre de personnes vivant dans des déplacements forcés a augmenté chaque année depuis 2011, pour atteindre 89,3 millions en 2021. 

Partie 1 : Quelle est la configuration du système de distribution de l’aide humanitaire ? 

On estime à 5000 le nombre d’organisations dans le système humanitaire en 2021, soit 10% de plus que les estimations d’il y a dix ans. Cela peut s’expliquer par la croissance du nombre d’ONG nationales et locales. Malgré l’augmentation du nombre et de la diversité des ONG, la majeure partie de l’aide humanitaire continue de transiter par les agences des Nations Unies. 

Le financement total de l’aide humanitaire internationale en 2021 était presque le double de ce qu’il était une décennie auparavant, mais a largement plafonné au cours des 4 années entre 2018 et 2021. Le nombre de personnel humanitaire travaillant dans les pays touchés par des crises a plus que doublé au cours de la dernière décennie en raison de la croissance du financement humanitaire, de l’ampleur des besoins et du nombre de pays bénéficiant d’une réponse humanitaire internationale coordonnée. Cependant, plus de personnel de première ligne apporte plus de capacité opérationnelle mais aussi plus d’exposition aux risques. 

On estime à plus de 630 000 le nombre d’agents humanitaires travaillant dans des pays en proie à des crises humanitaires en 2022, et plus de 90% de ces agents sont des ressortissants des pays dans lesquels ils travaillent.  

De nombreuses ONG internationales ont mis en place des politiques, des stratégies et des programmes de formation pour accroître la diversité de leur personnel et résoudre les problèmes qui entravent le recrutement. Le secteur fait mieux en ce qui concerne la représentation des femmes aux postes de direction. Toutefois, lorsqu’il s’agit des postes de direction pour les personnes originaires de pays recevant une aide humanitaire, les progrès sont plus limités. Alors que les agences emploient un grand nombre d’employés nationaux, il semble que seule une minorité parvienne à atteindre le niveau de directeur de pays, sans parler des postes de direction au siège. 

Le système s’engage-t-il avec d’autres formes de soutien en cas de crise ? 

Les réponses aux crises dirigées par les survivants/citoyens/communautés sont des efforts pour répondre aux besoins humanitaires qui sont dirigés et gérés spécifiquement par les survivants et les communautés des populations affectées par la crise eux-mêmes. Ce type d’assistance s’ajoute à l’assistance humanitaire menée localement et l’action humanitaire participative, mais il est unique car il inclut des efforts qui ne font pas partie d’un programme humanitaire institutionnalisé ou soutenu par un financement spécifique. Les ONG internationales confessionnelles travaillent depuis longtemps avec les réseaux locaux et les chefs religieux pour apporter une réponse rapide et établir un lien avec les communautés. De nombreux humanitaires voient la valeur potentielle de partenariats plus stratégiques, mais les motivations des acteurs du secteur privé restent mal comprises dans l’espace humanitaire, ce qui suscite des inquiétudes quant à l’éthique ou à la concurrence des ressources. Enfin, les principaux acteurs du développement ont également noté qu’il existe un manque de connaissances concernant les approches et les instruments efficaces pour engager le secteur privé dans les pays fragiles et touchés par des conflits. 

Les diasporas sont également une source importante de soutien pour leurs familles et leurs anciens co-nationaux touchés par la crise. Les tentatives de coordination des agences humanitaires avec les diasporas ont été limitées en raison des difficultés à identifier les acteurs représentatifs parmi les groupes de diasporas et d’un manque de confiance dans les institutions d’aide internationale parmi les groupes de diasporas. 

Quels sont les impacts des déficits de financement ? 

En 2021, 39% des répondants à l’enquête ont déclaré être satisfaits du montant de l’aide qu’ils recevaient, contre 43% pour la période d’étude précédente. Les bénéficiaires de l’aide ont indiqué que le « manque d’aide » était le principal obstacle à l’obtention d’une aide. L’opinion des bénéficiaires sur le caractère suffisant de l’aide est basée sur le niveau d’aide qui sort du système, et non sur le montant du financement qui y entre. Il existe un lien évident entre la qualité de l’engagement des humanitaires auprès des bénéficiaires de l’aide et le degré de satisfaction de ces derniers quant au montant de l’aide reçue. En tant que telle, la communication avec les bénéficiaires est fondamentale pour accroître la confiance et la satisfaction. Les preuves de l’impact du sous-financement ont révélé un dilemme : les humanitaires doivent soit réduire le nombre de personnes qu’ils atteignent, soit faire des compromis sur la quantité/qualité de l’aide qu’ils fournissent.

Partie 2 : Quels sont les résultats du système ? 

En 2021, on estime que le système a atteint 46 % des personnes qu’il a identifiées comme étant dans le besoin et 69 % de celles qu’il a ciblées pour une aide. Seuls 36 % des bénéficiaires de l’aide interrogés pensent que l’aide est allée à ceux qui en avaient le plus besoin. Les plus grandes populations dans le besoin se trouvaient en Éthiopie, au Yémen, en RDC et en Afghanistan. Les menaces pesant sur l’espace humanitaire – les attaques contre les travailleurs humanitaires ont continué à augmenter de 54% entre 2017 et 2020 – sont restées un obstacle majeur pour atteindre les populations. 

Les organisations humanitaires comprennent-elles bien les priorités des populations ? 

L’enquête menée auprès des bénéficiaires de l’aide révèle que ceux qui ont déclaré avoir été consultés avant l’octroi de l’aide ont plus de deux fois plus de chances de dire que celle-ci répond à leurs besoins prioritaires que ceux qui ont déclaré ne pas avoir été consultés. La majorité des bénéficiaires de l’aide et des praticiens de l’humanitaire interrogés continuent de penser que l’évaluation des besoins humanitaires a largement échoué à consulter suffisamment ou efficacement les communautés. Le manque de proximité avec les communautés affectées est un problème récurrent pour de nombreuses organisations internationales, qui a encore été exacerbé par la pandémie de COVID-19. 

De nombreuses raisons expliquent pourquoi les évaluations et les analyses continuent d’échouer, qu’il s’agisse d’un manque de méthodologies et de rigueur analytique ou de contraintes de temps et de politique. L’écart entre l’évaluation et l’intervention est dû aux contraintes opérationnelles qui limitent les options de programmation. Il existe également un conflit d’expertise entre ce que les acteurs humanitaires pensent être bon pour les populations et ce que les populations veulent pour elles-mêmes. En outre, l’implication des groupes marginalisés suscite des inquiétudes particulières : les voix et les besoins des jeunes et des groupes marginalisés sont encore largement absents du processus décisionnel concernant les réponses humanitaires. Enfin, l’environnement dans lequel les humanitaires interviennent limite souvent ce qui est offert et fourni aux personnes dans le besoin. Dans les environnements très contraints, des blocus, des directives et d’autres obstacles empêchent la livraison de certaines dispositions telles que les médicaments, les télécommunications et les systèmes d’eau. Dans les contextes de réfugiés, la politique du gouvernement hôte peut limiter les possibilités de programmes destinés aux réfugiés. 

Lorsque les autorités le permettent, l’aide en espèces et sous forme de bons peut donner aux gens une plus grande marge de manœuvre pour répondre à leurs besoins prioritaires de la manière qu’ils jugent la plus appropriée. Le rapport montre que, d’après leurs entretiens et leurs recherches, les personnes vivant dans les camps de réfugiés ont déclaré préférer l’argent liquide car il est plus digne et leur permet de fixer des priorités et de planifier l’avenir. Pourtant, les praticiens et les bénéficiaires s’accordent à dire que l’argent liquide n’est pas intrinsèquement aligné sur les besoins des bénéficiaires et qu’il peut souffrir des mêmes déficits de consultation que les autres formes d’aide.

Les acteurs humanitaires doivent s’assurer que leur aide est pertinente et adaptée aux besoins des personnes marginalisées. Il existe des lacunes persistantes en ce qui concerne l’adaptation de l’aide aux femmes, aux filles, aux personnes âgées, aux personnes handicapées. Un engagement notable a été pris en la matière, avec la mise en place de stratégies et de cadres visant à garantir la pertinence de l’aide. Par conséquent, les organisations disposent désormais de cadres clairs pour adapter leur offre à des groupes spécifiques, mais cela n’a pas été systématiquement traduit dans la conception des programmes. En raison de cet écart entre les politiques fortes et les réalités opérationnelles, les bonnes pratiques sont fragmentées et incohérentes. Le rapport met également en évidence les préoccupations liées au fait que les directives sur l’inclusion alimentent des hypothèses rudimentaires et identitaires sur les vulnérabilités et les besoins des personnes. Ces lacunes peuvent s’expliquer par les contraintes de temps au sein des organisations et le manque de connaissances du personnel opérationnel, ainsi que par les contraintes de financement. 

L’action humanitaire s’adapte-t-elle à l’évolution des besoins prioritaires des populations et fonctionne-t-elle ? 

Le système humanitaire s’efforce toujours de rester pertinent face à la persistance et à l’évolution des crises et à l’évolution des besoins et des priorités des populations. Le rapport, conformément au précédent, constate que la pertinence diminue à mesure qu’une crise progresse au-delà de la phase d’urgence initiale. Cela justifie l’importance accordée au renforcement du lien entre l’humanitaire, le développement et la paix. La capacité d’action des humanitaires dans les crises prolongées est également limitée par des priorités concurrentes, des ressources limitées et des obstacles politiques. 

Aujourd’hui, les preuves de l’efficacité du système à obtenir des résultats et à améliorer le bien-être des personnes touchées par la crise sont plus solides, grâce aux investissements dans la capacité technique, la qualité des programmes et la collecte de données. Des améliorations sont encore nécessaires en matière de responsabilité et de participation. Bien que l’objectif principal des humanitaires soit de sauver des vies, il n’y a pas eu de résultats concluants montrant une diminution des taux de mortalité. Sur un échantillon de 29 interventions humanitaires, seules quatre présentaient des données cohérentes sur la mortalité d’une année sur l’autre (le manque de données pourrait expliquer ce résultat). Dans de multiples secteurs, les humanitaires ont accordé plus d’attention à la qualité de la programmation, se référant fréquemment aux cadres de normes minimales, au suivi et aux évaluations. Dans l’ensemble, le système n’est pas aussi rapide et efficace qu’il pourrait l’être. En effet, la capacité opérationnelle du système à réagir rapidement ne s’accompagne pas d’une augmentation du financement en temps opportun et flexible et, lorsqu’il agit rapidement, il s’appuie sur un financement moindre, ce qui entraîne des réponses inadéquates. 

L’évaluation de l’efficacité du système – est-ce qu’il fonctionne ? – est difficile en raison de l’absence de consensus sur ce que l’action humanitaire devrait accomplir. Les attentes à l’égard des réalisations du système ont changé avec une plus grande importance accordée à la dignité qui pousse le système à répondre à un plus large éventail de besoins, une augmentation des crises prolongées qui mettent à rude épreuve la capacité humanitaire, et une plus grande diversité de perspectives sur ce que devrait être l’action humanitaire au XXIe siècle. Définir l’efficacité en termes de réalisation des objectifs offre une perspective limitée sur les réalisations de l’action humanitaire, car les objectifs sont souvent mal définis et tendent à se concentrer sur ce que les agences font à court terme plutôt qu’à long terme. 

L’action humanitaire protège-t-elle des violences ?  

La protection humanitaire vise à réduire les risques de dommages physiques et psychologiques auxquels sont confrontées les personnes en situation de crise. Le champ d’application de la protection humanitaire a entraîné une certaine confusion quant à la nature de la protection sur le plan opérationnel et les résultats de la protection sont souvent mal définis et façonnés par des facteurs échappant au contrôle des agences humanitaires. Pendant la période d’étude du rapport, la protection a été de plus en plus considérée comme une priorité dans les réponses (en théorie). Cependant, un manque de compréhension commune, un leadership et une responsabilité faible, ainsi qu’une infrastructure de coordination trop compliquée, entre autres, ont limité la mise en œuvre d’une protection efficace. Le leadership en matière de protection s’est amélioré dans certains contextes mais est resté absent dans d’autres, notamment pendant la pandémie de COVID 19. Une certaine forme d’engagement a été entreprise dans plusieurs contextes affectés par des conflits, mais la protection des civils reste un domaine où les progrès mondiaux sont plus faibles que la protection contre la violence basée sur le genre (VBG) et la protection des enfants. Enfin, la programmation de la protection a été difficile à évaluer en raison de la difficulté d’attribuer les responsabilités entre les acteurs humanitaires et les autres acteurs. 

L’un des maux les plus flagrants de l’action humanitaire est l’exploitation et les abus sexuels commis par les travailleurs humanitaires. Le mouvement #AidToo a attiré l’attention sur le harcèlement sexuel de longue date au sein du secteur humanitaire, suscitant une nouvelle prise de conscience à haut niveau des lacunes dans la mise en œuvre de la Prévention de l’Exploitation, des Abus et du Harcèlement Sexuels (PEAHS). Le rapport met en évidence une poussée vers l’embauche de personnel dédié à la PEAHS, motivée par les exigences de conformité des donateurs. Pourtant, 60 % des répondants à l’enquête estiment que la mise en œuvre de la PEAHS n’est que  » moyenne  » ou  » faible « . Dans l’ensemble, dans de nombreux pays, l’assistance aux survivants est inadéquate et entravée par le manque de ressources dédiées ou de mécanismes inter-agences qui peuvent faciliter les renvois vers les services de PSEAH.  

 

L’action humanitaire est-elle « verte » ? 

Alors que le système tente de sauver des vies et de protéger les personnes touchées par la crise, le système humanitaire risque de nuire à l’environnement par sa présence et son empreinte carbone plus large. Les données relatives aux effets du système sur l’environnement sont limitées et les agences ne s’accordent pas sur la manière de mesurer l’empreinte carbone. Les agences ont le sentiment qu’il y a un compromis à faire entre répondre aux besoins physiques immédiats des personnes et répondre aux préoccupations environnementales à plus long terme. Les réponses apportées aux réfugiés par des camps à grande échelle ont provoqué certains des pires impacts environnementaux documentés : manque d’espaces verts, gestion limitée des déchets et faible qualité de l’air dans les camps, sans compter les maladies et les décès causés par l’eau polluée. 

Un aspect positif dans le système, est l’augmentation de l’utilisation appropriée et efficace du carburant dans les programmes, en particulier dans les contextes de déplacement. Contrairement aux rapports précédents, de nombreuses agences ont élaboré des politiques et embauché du personnel pour améliorer la durabilité et réduire les dommages environnementaux Pourtant, selon les prévisions des praticiens de l’aide et des gouvernements hôtes dans les enquêtes SOHS 2022, le changement climatique sera probablement la plus grande menace externe à laquelle le système humanitaire devra faire face dans les années à venir. 

 

Partie 3 : Comment fonctionne le système ? 

Le système traite-t-il les gens avec dignité ? 

Dans les enquêtes, les bénéficiaires de l’aide étaient largement positifs quant à leur sentiment de dignité : en moyenne, 73 % des bénéficiaires de l’aide interrogés dans le cadre de l’enquête SOHS ont déclaré qu’ils avaient le sentiment que les travailleurs humanitaires les traitaient avec dignité. Cependant, dans les discussions de groupe et les entretiens approfondis, les réponses étaient plus mitigées. Les communautés affectées qui ont été consultées au sujet de l’aide qu’elles reçoivent étaient 2,2 fois plus susceptibles de dire que l’aide répondait à leurs besoins prioritaires, 2,7 fois plus susceptibles de dire que l’aide reçue était de bonne qualité et 2,5 fois plus susceptibles de dire que le montant de l’aide était suffisant. Les facteurs démographiques ont également joué un rôle dans le sentiment de dignité des personnes. Les femmes et les personnes âgées de moins de 24 ans étaient plus susceptibles de déclarer avoir été traitées avec dignité dans l’enquête SOHS. 

Dans l’ensemble, la forme de soutien la plus digne que les agences puissent offrir consiste simplement à donner aux gens ce dont ils disent avoir le plus besoin. Comme nous l’avons vu précédemment, les modalités des programmes qui favorisent l’autonomie et la prise en charge par les bénéficiaires de leur propre rétablissement, comme l’argent liquide, l’éducation et le soutien aux moyens de subsistance, sont généralement privilégiées. Cependant, même l’efficacité de ces programmes dépend de la manière dont ils sont mis en œuvre. 

Le système international permet-il une action locale ? 

Les derniers rapports SOHS marquent le début de la prise en compte des préoccupations relatives aux performances du système en matière de complément et de soutien des efforts nationaux et locaux pour répondre aux besoins humanitaires. Depuis lors, la « localisation » est devenue une question clé pour les agences humanitaires en raison des nécessités pratiques découlant de la pandémie et de la nécessité morale suscitée par la réflexion sur le passé colonial du système humanitaire. Pourtant, une augmentation de la rhétorique et de l’attention est rarement associée à des changements significatifs immédiats dans la pratique. Ainsi, malgré les investissements et les avancées, les progrès ont été beaucoup plus lents et inégaux que souhaité, ce qui montre la nécessité de mieux combler les écarts entre les discussions politiques au niveau mondial et les réalités au niveau national. Le chantier du Grand Bargain sur la localisation a été considéré comme le principal moteur de progrès au niveau mondial, donnant un élan aux politiques et mécanismes des agences internationales en matière de localisation. Au niveau national, les agences avaient des interprétations différentes de ce que signifiait concrètement le soutien à l’action humanitaire menée localement, et les objectifs de ces efforts ne faisaient pas l’unanimité. Pour certaines, il s’agissait de localiser le système humanitaire international par le biais de la dévolution du pouvoir et des ressources, tandis que pour d’autres, cette vision conserve des échos du colonialisme. La localisation est également façonnée différemment dans chaque réponse par la dynamique du système humanitaire au niveau du pays et son contexte plus large. 

Le financement direct déclaré aux acteurs locaux et nationaux a été volatil au cours de la période 2018-2021, fluctuant entre un maximum de 3,3 % et un minimum de 1,2 %.

Le financement indirect reste difficile à suivre à l’échelle mondiale en raison de la faiblesse des rapports, mais les chiffres officiels montrent que le financement indirect était relativement faible en 2021. Entre 2018 et 2021, près de la moitié de l’aide humanitaire internationale reçue par les acteurs locaux et nationaux s’est produite dans seulement 3 pays – le Yémen, la Syrie et le Liban – et trois secteurs – la santé, la coordination et les services de soutien et la sécurité alimentaire. Plus généralement, l’incapacité du système à soutenir financièrement les acteurs locaux a continué de soulever d’importantes questions d’équité, car l’absence de financement direct perpétue les inégalités au sein du système. L’obstacle le plus important à l’augmentation du volume de financement des acteurs locaux était l’incapacité perçue de nombreuses ONG locales à répondre aux attentes des donateurs en matière de responsabilité et de conformité, et le manque de soutien au renforcement des systèmes requis pour y parvenir. En plus des difficultés de financement des acteurs locaux, dans la période qui a suivi le SOHS 2018, de nombreux États touchés par la crise ont choisi de retirer le pouvoir aux agences pour exercer un plus grand contrôle sur la façon dont la réponse humanitaire est fournie et par qui. Cela a eu pour conséquence, dans certains contextes, de tendre les relations entre les agences internationales et le gouvernement. Les agences des Nations Unies ont eu tendance à entretenir des relations relativement fortes avec le mouvement lorsque la situation politique le permettait, mais la qualité des initiatives de renforcement des capacités des Nations Unies pour le personnel gouvernemental a été jugée médiocre. L’enquête SOHS auprès du gouvernement a largement révélé que le manque de communication et de consultation avec les gouvernements hôtes était l’une des plus grandes faiblesses du système international. 

Les ONG internationales et nationales considèrent le renforcement des capacités techniques comme une étape importante dans le transfert d’une plus grande responsabilité aux acteurs locaux, mais certains ont remis en question l’encadrement des capacités, estimant qu’il est trop axé sur la conformité et qu’il reflète les priorités des donateurs et des agences des pays les plus riches. Les acteurs locaux ont déclaré que les capacités continuent d’être définies principalement par les agences internationales et ont exprimé le souhait d’avoir plus de poids dans la définition de leurs besoins en capacités. La qualité des partenariats était mitigée, mais pouvait s’améliorer. Une grande majorité des praticiens ont estimé que les possibilités de leadership et de participation des acteurs locaux au forum de prise de décision dans leur contexte étaient soit médiocres, soit passables. Le personnel international et national a signalé que les accords de partenariat traitent les L/NNGO comme des sous-traitants, leurs compétences et leurs connaissances étant reléguées à la mise en œuvre des projets. En outre, une pression a été exercée pour inclure davantage les acteurs locaux et nationaux dans les mécanismes formels de coordination humanitaire, avec des progrès évidents. Les ONG nationales représentent 44% des membres de la coordination des clusters au niveau mondial en 2020 et des améliorations ont également été constatées dans l’utilisation des langues locales appropriées lors des réunions de coordination. Malgré ces améliorations, les rôles de leadership des ONG locales et nationales dans les mécanismes de coordination restent rares. 

ETUDES DE CAS : ACTIONS LOCALES EN SOMALIE ET TURQUIE  

Le système respecte-t-il ses principes ? 

Face aux contraintes, restrictions et attaques croissantes contre l’aide, les humanitaires ont eu de plus en plus de mal à mettre en pratique leurs idéaux d’impartialité, de neutralité et d’indépendance. Au lieu de cela, les agences se sont souvent rabattues sur un impératif « d’accès à tout prix », acceptant des compromis sur leurs principes comme le prix à payer pour opérer dans un contexte fortement contrôlé. Les compromis sont inévitables lorsque les organisations humanitaires tentent de trouver un terrain d’entente entre les principes et le pragmatisme. Globalement, 45% des praticiens de l’aide ayant répondu à l’ enquête ont déclaré que le respect de l’espace humanitaire avait diminué. 

Les principes sont présentés comme des normes directrices pour la plupart des organisations et la plupart des praticiens ayant répondu à notre enquête ont souligné l’importance des principes humanitaires pour leur travail, mais le soutien pratique pour les mettre en pratique est limité. L’absence de politiques claires, d’orientation stratégique et de directives opérationnelles a entraîné une mauvaise compréhension des principes humanitaires. La peur de l’expulsion a eu pour effet de refroidir la volonté collective du secteur de dénoncer les abus commis à l’encontre des civils et les blocages de l’aide. Dans le même temps, l’interprétation des principes a continué à être débattue et revisitée. De nouvelles notions de solidarité ont été proposées et l’on s’est interrogé sur « l’anthropocentrisme » des principes humanitaires à l’ère de l’urgence écologique. 

Comment les agences trouvent-elles l’équilibre entre la défense des intérêts et la présence ? 

Reconnaissant la réduction de l’espace humanitaire et les défis auxquels la communauté internationale est confrontée dans la négociation de l’accès humanitaire dans de nombreux contextes, le coordinateur des secours d’urgence a annoncé en 2021 la création d’une nouvelle unité au sein de l’OCHA pour soutenir des approches « d’accès plus intelligentes ». Cela vise à renforcer l’engagement humanitaire et à offrir des possibilités de tirer parti des relations pour faciliter l’accès humanitaire. 

Ces dernières années, des tensions récurrentes ont été observées entre le fait de dénoncer les abus et de continuer à fournir de l’aide, en particulier dans les pays où le gouvernement exerce un contrôle fort et où les agences doivent choisir si elles veulent payer le prix de leur prise de position publique contre les violations des droits de l’homme et du droit humanitaire. Les analystes ont également constaté une érosion du consensus mondial sur l’importance du droit international humanitaire pour fixer des limites à la guerre. Les liens et les collaborations entre les organisations internationales, nationales et locales ont également été marqués par des déséquilibres en matière de pouvoir, de priorités et de politiques qui ont affaibli le plaidoyer collectif. En réponse à ces lacunes, de nouveaux efforts ont été déployés par les agences humanitaires pour unir leurs forces avec des défenseurs expérimentés d’autres secteurs. Les défenseurs de la protection ont constaté un nouveau pragmatisme créatif dans la collaboration avec les acteurs des droits de l’homme afin de minimiser les risques opérationnels tout en maximisant l’impact de leur plaidoyer. 

Le défi reste de savoir comment maintenir le principe d’indépendance de l’humanitaire par rapport aux agendas politiques des donateurs. Le financement de l’aide humanitaire est souvent influencé et lié à la politique étrangère et aux objectifs nationaux, notamment l’affirmation de la puissance douce, la lutte contre le terrorisme et la limitation de la migration. L’écart entre le financement et les besoins et la dépendance continue à l’égard d’un petit nombre de bailleurs de fonds rendent difficile l’affirmation de l’indépendance des organisations. Les agendas de gestion des migrations ont également compromis l’indépendance de l’action humanitaire. 

 

Conclusion : Le système est-il adapté pour le futur ? 

Comme le décrit en détail le rapport complet, les conditions permettant de fournir une aide humanitaire efficace, efficiente et fondée sur des principes se sont considérablement durcies sur la période 2018-2021. Bien que le secteur soit sujet à des autocritiques, il a prouvé une fois de plus qu’il pouvait être flexible et réussir à faire face à de nouveaux défis majeurs et à soutenir les personnes à travers les crises, en passant à l’échelle et en s’adaptant. Le monde qui entoure le système évolue de plus en plus rapidement et l’on se demande s’il peut suivre le rythme. Le système est-il prêt à relever les futurs défis potentiels ? 

Les nouvelles crises incluent l’augmentation des risques systémiques, les menaces climatiques et la nature changeante des conflits. Alors que le système humanitaire est habitué à travailler dans des crises complexes, il n’est pas aussi facile de travailler dans des contextes qui combinent conflits, catastrophes, déplacements ou maladies. On peut se demander dans quelle mesure des avancées telles que l’analyse multidimensionnelle liée au triple nexus et l’accent mis sur l’action anticipée en matière de changement climatique, préparent le système à l’ampleur du changement dans les crises. En effet, il existe des écarts entre la meilleure compréhension des risques et la capacité d’action limitée. Dans l’ensemble, peu de signes indiquent que les agences repensent la signification de leur mandat face à des risques mondiaux complexes.

En outre, l’évolution de la situation mondiale laisse penser que davantage de personnes seront touchées par l’insécurité alimentaire extrême, les conflits et les catastrophes. En effet, les pénuries liées à l’aggravation de la pauvreté seront probablement une cause et une conséquence de ces crises. L’augmentation de l’extrême pauvreté et de l’exposition aux risques ne signifie pas automatiquement une augmentation du nombre de personnes nécessitant l’aide du système humanitaire international. En effet, les systèmes de protection sociale et les systèmes de gestion des risques de catastrophes peuvent s’adapter et représenter des filets de sécurité pour les populations. La capacité du système humanitaire à faire face à une augmentation de la charge de travail est une question de capacité et de limites. Une charge humanitaire croissante accentuera les dilemmes entre atteindre le plus grand nombre de personnes et les personnes les plus nécessiteuses et le faire d’une manière qui tienne mieux compte de leurs opinions. Redimensionner efficacement le système pour l’avenir, c’est plus qu’augmenter les ressources, c’est aussi réévaluer la portée de ses ambitions et son rôle par rapport aux autres. 

Un message clair ressort du rapport de ces quatre dernières années : les normes fondamentales qui sous-tendent l’action humanitaire sont sous tension. Ces tensions se font sentir dans les sphères économiques et politiques qui s’influencent mutuellement. La pertinence et l’influence du modèle d’aide dirigé par l’Occident sont également remises en question. Si l’héritage colonial continue d’être remis en question et si les contours politiques d’un monde multipolaire se dessinent plus nettement, le rôle de l’aide pourrait être amené à changer. 

 

Eva Miccolis

Rapport complet.

Forum Espace Humanitaire, où en sommes-nous ?

Participants au FEH du 28 au 30 avril 2022 à la Fondation Mérieux à Annecy.

Alain Boinet : Suite au 9ème FEH, peux-tu nous rappeler les raisons qui ont conduits à sa création en 2011, comment il s’organise et quel était l’enjeu du récent Forum qui a eu lieu du 28 au 30 avril à la Fondation Mérieux à Annecy ?

Benoit Miribel : Une convergence de facteurs a permis la création du Forum Espace Humanitaire (FEH) en 2009.

Je pense en particulier à la suppression du HCCI en 2007 qui nous incite à nous donner les moyens de poursuivre nos réunions mensuelles par nos propres moyens. Cela amènera la formalisation du Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crise (GRUPC) en 2008. Je pense également au contexte post-tsunami avec des prises de position contradictoires entre MSF et la plupart des organisations humanitaires y compris la Croix-Rouge. Cela nous questionna sur l’intérêt de partager entre dirigeants humanitaires certaines de nos préoccupations et analyses de façon constructive, sans media interposés. Il y avait également à l’époque de nombreux débats avec la volonté des Nations Unies de réformer le cadre d’organisation de l’action humanitaire mondiale, notamment avec une approche en « clusters ». Je pense aussi bien sûr au rapport commandé en 2009 par Bernard Kouchner sur l’action humanitaire et ses enjeux. Par les analyses et recommandations soulevées à l’époque, il a indéniablement été fédérateur d’une nouvelle dynamique de collaboration entre acteurs humanitaires et partenaires publics.

Quelques précisions peut-être pour expliquer comment ces 3 facteurs, non exhaustifs, ont participé à l’émergence du Forum Espace Humanitaire (FEH).

Il est clair que la suppression du Haut Conseil de la Coopération Internationale (HCCI) en 2007, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, nous a poussée à vouloir continuer de nous retrouver chaque mois pour poursuivre la dynamique que nous avions développée dans cette enceinte. J’avais hérité de la présidence de cette 12ème Commission HCCI dédiée à l’Urgence et Post-Crise, en tant que DG ACF, à la suite de Michel Brugière (DG MDM). Face à la clôture du HCCI, nous avons été plusieurs à vouloir continuer à nous réunir. Alors, on a décidé de nous donner rendez-vous chaque mois à tour de rôle dans l’une de nos organisations. Je me souviens que parmi les piliers de cette dynamique, il y avait notamment Anne Héry, Philippe Ryfman, Stéphanie Daniel-Genc, Martin Spitz, Jean-Bernard Véron et Gisèle, mon assistante veillait à la bonne organisation de nos réunions qui au fil du temps ont permis de forger le Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crise (GRUPC).

Cette dynamique a contribué à favoriser l’émergence du FEH en 2009 car au-delà des réunions mensuelles durant lesquelles nous partagions l’actualité humanitaires et nos enjeux, les sujets ne manquaient pas. Nous étions dans un contexte post-tsunami dans lequel avait surgi une polémique : pouvait-on qualifier ce contexte de catastrophe naturelle comme étant une priorité humanitaire ? La posture de MSF était plutôt tranchée à l’époque et ne rejoignait pas celle de la plupart des organisations humanitaires françaises. Certains se souviennent peut-être de la tension télévisée en prime time au lendemain du Tsunami, entre le président d’ACF, Jean-Christophe Rufin et Jean-Hervé Bradol, alors président de MSF qui estimait n’avoir pas à intervenir dans ce contexte. L’ouvrage de Jean-François Mattei « l’humanitaire durable » amena Philippe Ryfman à me proposer une rencontre avec lui pour discuter de l’intérêt d’un Forum Humanitaire. A la fin des années 90, lorsque Philippe Ryfman dirigeait le Master Humanitaire de la Sorbonne et que j’étais directeur de Bioforce, nous avions lancé un cycle de conférences sur l’éthique de l’action humanitaire (Etikuma). Par exemple dans la conférence de 1999, on avait débattu de la question des codes de conduites dans l’action humanitaire. A la suite de ceux promus par le CICR, on débattait de ceux proposés par SPHERE et en France, le Groupe URD était plutôt opposé à cette approche en proposant l’outil COMPAS. Bref, on le voit, les années 2000 étaient propices à de nombreux enjeux liés en particulier à ce que l’on nommait l’espace humanitaire. Rien de spatial, mais plutôt déjà, une capacité d’accès terrain de plus en plus entravée dans de nombreux contextes, ce qui reste encore un enjeu majeur aujourd’hui.

Benoit Miribel à la tribune du FEH introduisant la séance sur le partenariat en Ukraine.

Durant la rencontre avec Jean-François Mattei et Philippe Ryfman, je me souviens qu’il était regretté que la Croix-Rouge Française soit dans une sorte d’isolement vis-à-vis des ONG humanitaires françaises. D’autant que les pratiques et les questionnements étaient proches, au titre des opérations internationales. Jean-François Mattei fut très clair sur son souhait d’ouverture. J’ai pu parler du Centre des Pensières où Charles Mérieux, qu’il avait bien connu, réunissait occasionnellement dans les années 90, quelques personnes impliquées dans la santé internationale et l’action humanitaire pour en débattre informellement, le temps d’un week-end. J’avais par exemple rencontré à cette occasion Jacques Lebas qui avait fondé l’Institut de l’Humanitaire et avec qui j’avais été chargé de présenter un dossier sur le « marché de l’humanitaire » en 1996. Nous avons conclu le déjeuner en décidant de sonder les dirigeants humanitaires sur l’intérêt d’une rencontre informelle, en retrait du quotidien, pour leur permettre d’échanger entre pairs sur leurs problématiques, dans un cadre convivial et propice aux contacts interpersonnels.

Lorsque j’ai pu présenter à Alain Mérieux, la possibilité de lancer un Forum Espace Humanitaire dans le Centre des Pensières, avec comme co-organisateurs Jean-François Mattei et Philippe Ryfman, il approuva aussitôt. Il était encore avec nous en avril dernier lors de la dernière session du FEH qui continue à être soutenu par la Fondation Mérieux, la Fondation de France, le Fonds Croix-Rouge ainsi que plusieurs ONG humanitaires rassemblées dans le Conseil d’Orientation Stratégique. Divers experts reconnus ainsi que des représentants de l’Etat, d’agences onusiennes, de la Commission Européenne, d’autres gouvernements, d’entreprises y participent régulièrement, mais uniquement en tant qu’invités.

Voilà quelques facteurs non exhaustifs qui ont contribués à faire émerger le FEH.

A.B. : Parmi les thèmes de cette 9ème édition, vous avez notamment débattu du récent Forum Humanitaire Européen qui s’est tenu à Bruxelles en mars. Que peux-tu nous en dire dans les grandes lignes ?

Anne Héry : Le Forum Espace Humanitaire s’est tenu juste après le Forum Européen Humanitaire, évènement premier du genre, initié dans le cadre de la Présidence Française de l’Union Européenne. Il paraissait donc naturel de débuter nos discussions par un bilan de ce Forum Européen.

Dans un contexte de hausse des besoins humanitaires, de rétrécissement des ressources et d’accroissement des contraintes pour l’accès humanitaire, voir l’Europe mettre la question de l’humanitaire au cœur de son agenda est forcément une bonne chose. Les moyens et l’ambition affichée du Forum, la présence d’un grand nombre de ministres réaffirmant en séance de clôture leur attachement au respect du Droit International Humanitaire et aux principes humanitaires envoient un signal fort et positif.

Évidemment, la prolifération des thématiques traitées, le manque de représentations de professionnels de terrain, ont abouti à des résultats qui peuvent être considérés comme décevants. Il n’y a pas eu d’annonce très concrète en dehors de la Déclaration des bailleurs sur le climat et l’environnement et du lancement d’une capacité logistique européenne humanitaire. Les ONG sont restées particulièrement sur leur faim pour ce qui concerne l’impact des régimes de sanction et politiques de lutte contre le terrorisme sur l’aide humanitaire, barrière majeure à l’accès et au respect des principes humanitaires. La mise en place d’exemptions humanitaires a été affirmée comme une nécessité par tous les acteurs et tout au long des discussions, sans que n’émerge d’engagement concret pour une réelle mise en œuvre, le tout sur fond de bras de fer entre les ONG et le gouvernement français sur la question sensible du criblage des bénéficiaires finaux.

Mais la dynamique est lancée et le Forum Européen Humanitaire doit maintenant se tenir tous les ans. Le prochain aura lieu en 2023 sous présidence suédoise et autour de 3 thèmes : le climat, l’élargissement des ressources et la qualité des financements.

Jean-Yves Le Drian a qualifié l’Europe de « puissance humanitaire ». Les ONG doivent peser de tout leur poids pour que cette ambition affichée se traduise par une augmentation des moyens alloués à une réponse humanitaire impartiale, et non pas par une politisation accrue de l’aide.

 

A.B. : Parmi les sujets majeurs abordés lors de ce Forum, les participants ont notamment débattu de l’Afghanistan et des leçons à en tirer pour les humanitaires, ainsi que de l’Ukraine et de la coopération entre société civile et acteurs humanitaires internationaux. Quelles sont les leçons de l’Afghanistan et les réflexions sur le partenariat en Ukraine ?

Philippe Ryfman :

1°) Afghanistan

Les leçons pour les Organisations humanitaires à tirer de la longue durée de leur présence en Afghanistan [certaines depuis l’invasion soviétique en 1979, d’autres à compter de l’intervention internationale en 2001] sont multiples. Les échanges lors du FEH ont montré aussi leur complexité et leur caractère souvent chrono-centré. Aucune ne s’impose vraiment, car les remises en cause sont permanentes. Ainsi l’une qui a longtemps semblé prévaloir de négocier l’accès humanitaire de manière décentralisée, voire district par district avec – notamment – des commandants talibans locaux a montré ses limites. Depuis le retour au pouvoir des Talibans en août 2021, la situation humanitaire n’a cessé de se dégrader. Les ONG et les agences humanitaires de l’ONU continuent, certes, de maintenir une présence effective dans le pays. Cependant – alors que les besoins sont considérables – le registre des activités conduites se restreint. Même si le financement de l’aide humanitaire par les grands bailleurs publics persiste, au moins pour partie.

La domination de plus en plus effective à l’intérieur de l’espace politique taliban de la faction la plus radicale accentue l’hostilité de la majeure partie de la communauté international [principalement les pays donateurs de l’aide] et partant l’isolement du régime. Contrairement à ce qui était supposé, les conditions de sécurité pour le travail humanitaire demeurent précaires, notamment avec la montée en puissance de groupes armés affiliés à l’Etat Islamique et la multiplication des attentats qu’ils commettent. De même, la difficulté de recruter pour les opérations de nouveaux collaborateurs afghans – afin de remplacer ceux ayant fui le pays depuis 2021 – s’accroît. Avec, en outre, l’impossibilité désormais d’embaucher du personnel féminin. De ce point de vue aussi, la situation faite aux femmes par le nouveau régime, la perte de tous leurs droits et de l’oppression dont elles sont victimes (contrairement aux espoirs de « modération » que l’accord de DOHA avait suscité) place particulièrement les ONG dans une contradiction – de plus en plus délicate à gérer – vis-à-vis des principes humanitaires et des valeurs sur lesquelles elles fondent leur action. A la fois sur le terrain afghan, mais aussi par rapport à leur personnel ailleurs et au siège, ainsi que vis-à-vis des sociétés civiles de leurs pays d’origine.

2°) Ukraine

La surprise et la stupeur provoquées dans le monde par l’agression de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022, n’a nullement épargné les acteurs humanitaires. En dépit du fait que des ONG et le CICR étaient présents depuis 2014 au Donbass des deux côtés d’ailleurs de la ligne de front.

Le milieu humanitaire n’était nullement préparé à cette irruption sur la scène internationale d’un conflit de haute intensité. D’ailleurs, le « fil rouge » central de cette édition du FEH avait – en quelque sorte – anticipé cette problématique. Puisqu’il entendait questionner précisément les humanitaires sur le retour de ce type de conflits et leur réadaptation à pareille situation. Alors que depuis plusieurs décennies, les affrontements armés pour n’en être pas moins meurtriers ne ressortaient plus de guerres interétatiques. Mais de conflits armés non internationaux, qualifiés de moyenne ou basse intensité, impliquant – le plus souvent – des groupes armés et milices plus ou moins structurés. Or, l’invasion russe et la défense ainsi que la riposte ukrainiennes présentent des caractéristiques d’une « guerre totale », avec son cortège d’emplois de toutes sortes de systèmes d’armes, de moyens de destruction massive, mobilisation de centaines de milliers de combattants, de destruction délibérée d’infrastructures civiles, d’exactions nombreuses…

Rapidement, l’action humanitaire s’est orientée – principalement – sur l’aide aux réfugiés fuyant le pays pour diverses nations européennes. Ainsi que celles visant les très nombreux déplacés à l’intérieur du territoire ukrainien. Cependant, le répertoire des opérations des Organisations humanitaires s’est promptement trouvé contraint par des facteurs exogènes, dont les acteurs humanitaires n’avaient plus guère l’habitude. Ainsi, dans les pays d’accueil des réfugiés, elles n’ont pas toujours facilement trouvé un axe efficace d’intervention face aux dispositifs étatiques solides et fonctionnant correctement de prise en charge et d’aide aux exilés (en dépit des masses de populations concernées). De même que vis-à-vis des nombreuses initiatives émanant des sociétés civiles des Etats concernés. Ensuite, en Ukraine, l’Etat n’est nullement absent, et en aucune manière « failli ». Tout au contraire, l’administration et ses diverses composantes fonctionnent dans toutes les zones du pays. Pareillement, la société civile ukrainienne est plus que consistante et la guerre n’a fait que renforcer son implication dans tous les domaines, y compris donc celui de l’humanitaire.

Dès lors – pour des actions conduites dans les territoires sous l’autorité du gouvernement de Kyiv – le partenariat avec des ONG ukrainiennes, d’autres organisations de la société civile, des institutions de santé (particulièrement des hôpitaux), des collectivités… s’est systématisé. Bien plus que dans d’autres zones de guerre où il n’est pas toujours aisé à mettre en place.

Reste que dans ce conflit meurtrier qui – outre ses aspects internationaux – constitue une véritable « guerre d’indépendance », certaines Organisations humanitaires paraissent avoir du mal à trouver le bon positionnement, au-delà du soutien matériel et financier et parfois en ressources humaines apporté aux partenaires ukrainiens. D’autant que – du fait de l’interdiction russe – elles ne peuvent pas être présentes du côté de chaque belligérant. Ensuite, l’ampleur des combats (notamment des bombardements) sur les lignes de front – lesquelles de toute façon ont été décrétées « zones sous contrôle militaire exclusif » – ne permet pas de facto d’y accéder. Pareillement, les secours aux blessés militaires ou civils des combats sont assurés par les médecins et hôpitaux locaux, ainsi que les services de santé de l’armée ukrainienne. De même pour les prisonniers de guerre ou les civils détenus, aucun accès n’est possible du côté russe et leur situation – à ce jour en tout cas – relève du « trou noir ». De celui de Kyiv, le nombre de prisonniers russes pour ne pas être négligeable ne semble pas massif et il ne paraît pas exister de camps de détention de prisonniers de guerre, ces derniers étant – apparemment – internés au sein du système pénitentiaire local. Celui-ci semble pourvoir à leurs besoins. Enfin, dans les quelques échanges de prisonniers ayant eu lieu entre les belligérants, les acteurs humanitaires n’ont joué qu’un rôle marginal, voire en ont été complètement exclus.

L’analyse fine de ces difficultés de positionnement ne pourra être dressée – naturellement – qu’ultérieurement en post-conflit avec le recul nécessaire. Elle sera certainement riche d’enseignements et d’anticipation dans la perspective – à laquelle les Organisations humanitaires vont devoir faire face – de futures guerres à haute intensité dont le risque de reproduction (dans les prochaines années), est élevé.

 

A.B. :  Ce Forum a été très riche et diversifié. Vous aviez notamment proposé de réfléchir ensemble aux défis environnementaux auxquels font face les humanitaires dans leur action et de faire un bilan de la revue Alternatives Humanitaires. Que peux-tu nous dire des débats sur ces sujets ?

Karine Meaux :

1°) Sur les défis environnementaux

Après quelques mois marqués par la crise sanitaire et les conflits, le Forum espace Humanitaire a souhaité faire le point sur les avancées collectives sur les questions environnementales. L’assemblée constatant que ces questions sont bien désormais intégrées dans les réflexions des organisations humanitaires, qu’il s’agisse de réduction de leur empreinte carbone comme de capacités de prévention, protection et adaptation des populations ciblées par leurs actions. De façon plus collective, ces organisations ont élaboré plusieurs textes depuis 2020 : la Déclaration d’engagement des organisations humanitaires sur le climat, portée par le Réseau Environnement Humanitaire et signée par 10 ONG ; la Charte sur le climat et l’environnement pour les organisations humanitaires, développée par le Comité international et la Fédération de la Croix-Rouge ; la Déclaration des bailleurs de l’aide humanitaire sur le climat et l’environnement, développée par le groupe de travail Climat et Humanitaire qui regroupe des représentants d’ONG et de fondations, du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, du ministère de la transition écologique et de l’AFD.

Les débats ont porté sur la façon de faire vivre ces documents : ICVA propose par exemple des ateliers participatifs sur la Charte. Les participants ont aussi tracé des perspectives de travail pour les mois qui viennent définir des indicateurs pour mesurer les avancées dans l’application de ces engagements, poursuivre le plaidoyer à tous les niveaux, développer une approche plus axée sur les écosystèmes, mieux intégrer les dynamiques de santé globale…

2°) Sur la Revue Alternatives Humanitaires

Depuis la parution de son numéro inaugural en février 2016, la revue Alternatives humanitaires compte une vingtaine de numéros publiés systématiquement en français et en anglais. Elle a bâti sa légitimité sur des articles au calibrage conséquent permettant à la fois de combler les acteurs désireux de développer leur réflexion et les chercheurs satisfaits de s’adresser à un public plus large tout en sortant des cadres contraignants de leurs publications professionnelles. Outre la publication papier, la revue s’appuie sur un site internet et des réseaux de distributions dématérialisés et est complétée par des événements en ligne, conférences…

Le bilan réalisé en 2022 souligne le succès du modèle multi partenarial (universités, ONG, médias…) et international. Pour être encore plus percutante et pertinente, des pistes sont en cours de discussion sur une ouverture du modèle économique (aujourd’hui concentré sur le financement d’une douzaine de fondations et ONG), le développement des partenariats (notamment avec des universités étrangères) et sur une optimisation des supports numériques.

Un nouvel élan donc, pour aider les acteurs humanitaires à prendre de la distance, anticiper les évolutions et dégager des pistes d’actions face aux problématiques auxquelles nos organisations seront immanquablement confrontées dans les années qui viennent.

La belle équipe d’organisation du FEH et de la revue Alternatives Humanitaires ».

A.B. : En conclusion de ce Forum, tu as présenté un large tour d’horizon de l’environnement international et des idées et débats, si ce n’est des idéologies, qui le parcourent et qui interpellent l’humanitaire. Pour aller à l’essentiel, peux-tu partager ta vision à ce sujet ? 

Jean-François Mattéi : L’action humanitaire est toujours fondée sur des valeurs universelles telles que la générosité et la solidarité. Ce sont elles qui animent l’engagement au service des plus fragiles et vulnérables. Pour cette raison, l’action humanitaire internationale n’a longtemps différé de l’action sociale dans notre pays que par le contexte géographique et sociétal des différents pays concernés. Pendant de longues années la qualité des secours apportés aux populations a suffi pour nouer des rapports de confiance entre les « humanitaires » et les autochtones. Mais avec le temps les relations ont peu à peu changé. Le sentiment d’identité et d’indépendance a modifié le regard porté par les populations sur l’action humanitaire. La pratique médicale aide à comprendre cette évolution car elle a rencontré les mêmes difficultés devant la relation asymétrique entre le médecin et le malade peu à peu devenue insupportable. Il a fallu la Loi du 4 mars 2002 sur Les droits des malades qui fait référence aux quatre grands principes de l’éthique médicale (autonomie, bienfaisance, non-malfaisance et justice) pour que les rapports entre soignants et soignés en soient grandement améliorés. Les mêmes réflexions éthiques sont depuis quelques années plus fréquentes dans l’action humanitaire et l’éthique devrait être mieux enseignée en pratique pour servir de guide dans le partenariat « aidants-aidés ». Encore est-il important, parce qu’elles obéissent à des impératifs différents, de distinguer les situations de guerre avec les principes d’impartialité, neutralité, et les catastrophes naturelles qui peuvent s’inscrire dans une action durable avec les populations locales. Lorsqu’il s’agit d’actions inscrites dans la durée, après l’éthique, l’acteur humanitaire doit aussi prendre conscience des mouvements de pensée qui se développent un peu partout sur la planète et qui constituent ce que l’on appelle « la pensée postmoderne ».

Alors que la pensée classique avait pour but la transmission de la tradition, en référence au passé, le siècle des Lumières a détrôné Dieu et la religion pour construire le futur de l’homme grâce à la raison et la science. Hélas, pendant la seconde guerre mondiale, la raison s’est perdue à Auschwitz et la science a permis Hiroshima. Cette double trahison de l’Homme par l’Homme condamne la construction du futur auquel on ne peut plus se fier. Il ne reste donc que le présent pour être heureux. Dès lors, la pensée postmoderne avec l’individualisme, la temporalité réduite à l’instant, la déconstruction du racisme en racialisme tout comme la fluidité du genre ont favorisé de nouveaux débats à l’origine du « wokisme » dont le décolonialisme et l’indigénisme. A l’évidence, l’humanitaire ne peut ignorer les tenants et aboutissants de ces nouveaux modes de pensées qui se développent dans l’opinion. Ils peuvent modifier profondément les rapports entre les acteurs de terrain et les populations qui bénéficient de leur aide. Il serait utile de développer plus avant le sujet. En effet, la légitimité de certaines questions posées est réelle à partir de regards différents, mais les réponses doivent être discutées lorsqu’elles peuvent conduire à une sorte d’exclusion réciproque, un effacement du passé (déboulonnage des statues) ou une incompréhension à jamais irréconciliable. Comment évoquer le racisme, la colonisation, la domination d’un modèle, avec le souci permanent de la nécessaire concertation, de l’implication et la reconnaissance des identités distinctes sans faire de la publicité pour une idéologie « woke » qui nie aussi ce qu’il y a de juste dans l’universalisme ?

Pour aller plus loin:

www.alternatives-humanitaires.org

www.forum-espace-humanitaire.org

Benoit Miribel

Président du Centre français des Fonds et Fondations (CFF) depuis juin 2015. Il est également le Secrétaire Général de la Fondation « Une Santé Durable pour Tous » lancée en juin 2020 et assure la présidence de la Plateforme Logistique Humanitaire « Bioport. Il est membre du Conseil Economique Social et Environnemental (CESE) depuis mai 2021 et rapporteur sur l’Europe de la Santé. Il a été auparavant, Directeur Santé Publique de l’Institut Mérieux (2018-2020) et Directeur Général de la Fondation Mérieux (2007-2017) Depuis juin 2013, il est Président d’Honneur d’Action contre la Faim (ACF).

Anne Héry

Après plusieurs années à l’OCDE, elle intègre l’ONG Handicap International en tant que déléguée à Paris, en charge du lien avec les réseaux associatifs et les pouvoirs publics. Entre 2010 et 2013, elle est Directrice des relations extérieures et du plaidoyer chez Secours Islamique France. Elle est aujourd’hui directrice du plaidoyer et des relations institutionnelles pour la Fédération Handicap International – Humanité & Inclusion. Dans le cadre de son travail, elle a voyagé sur le terrain en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient pour collecter des données et produire du matériel de plaidoyer. Elle a été impliquée dans différents réseaux et coalitions pour plaider pour le désarmement et la protection des civils, l’action humanitaire ou les politiques de développement inclusives du handicap.

Phillipe Ryfman

Docteur en science politique et diplômé d’études supérieures de droit privé est professeur et chercheur associé honoraire au Département de Science Politique et au Centre Européen de Sociologie et Science Politique de la Sorbonne (CESSP-Sorbonne), Université Paris I, Panthéon-Sorbonne. Il a dirigé le DESS puis Master « Coopération Internationale, Action Humanitaire et Politiques de Développement » (CIAHPD) au sein de cette université. Aujourd’hui, il poursuit des activités de chercheur sur les questions non gouvernementales et humanitaires, notamment comme chercheur associé à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH), UQAM, Montréal.

 

Karine Meaux

Responsable des questions humanitaires et internationales au sein de la Fondation de France, Karine Meaux supervise des programmes ciblant prioritairement les organisations locales sur des territoires aussi divers que l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb, les Antilles et Haïti, le Liban et la Syrie, et plus récemment l’Ukraine et ses pays limitrophes.

 

 

Jean-François Mattéi

J.-F. Mattei est professeur émérite de pédiatrie-génétique et éthique médicale. Il est membre de l’académie de médecine qu’il a présidée en 2020 et membre de l’académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France. Ancien ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées (2002-2004), il a présidé la Croix-Rouge française et siégé à la gouvernance de la FICR à Genève de 2004 à 2013. Il a créé la Fondation de la Croix-Rouge française en 2013. Auteur de romans et de nombreux essais (médecine, éthique, humanitaire). Cofondateur du FEH et de la revue Alternatives humanitaires.

 

Virginie Troit est membre du comité d’organisation du FEH. Elle n’a pas pu contribuer à cet entretien en raison de travaux universitaires en cours.