Le développement pour consolider la paix : bilan de quatre années d’actions face aux crises et aux conflits

Après l’explosion dans le port de Beyrouth, les secours s’organisent dans l’urgence et dans la durée. Crédit : Ammar Abd Rabbo / AFD

Le Fonds Paix et Résilience Minka est l’outil d’aide publique au développement de la France dédié aux contextes de crises, de conflits armés et de fragilisation des Etats et des sociétés, avec un objectif : contribuer à la construction d’une paix durable. Porté par le groupe Agence française de développement (AFD), il couvre actuellement via quatre Initiatives, les bassins de crises prioritaires pour la politique extérieure de l’hexagone : le Sahel, le pourtour du Lac Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Moyen-Orient. Quatre années après son lancement en 2017, le temps pour nous de revenir sur son bilan 2020.

MINKA, UN FONDS D’AVENIR ET PORTEUR DE CHANGEMENTS

Un changement de mentalité et de temporalité. Le Fonds Minka marque une réelle révolution interne à l’AFD, avec des moyens financiers conséquents (près de 200 millions d’euros par an) et des équipes de mieux en mieux formées.  L’Agence peut aujourd’hui rester opérationnelle dans les zones de crises et de conflits, elle y engage même de nouveaux projets. L’époque semble lointaine, où l’AFD devait suspendre ses interventions lorsqu’une zone passait en rouge et n’avait pas de moyens dédiés. Avec l’ambition constante de réponse au mieux aux besoins essentiels des populations, l’AFD a souhaité se doter d’une capacité de réponse plus rapide, avec des résultats visibles rapidement. Le Fonds Minka vise ainsi une « matérialisation de premières réalisations sur le terrain dans les trois à six mois suivant l’octroi ».  En 2020, près de trois quarts des projets financés par Minka remplissent cet objectif.

Sur l’Initiative Minka RCA, le projet SAMBBA est l’illustration de ce nouveau mode opératoire. Instruit en trois mois, il a permis de soutenir l’accès à l’alimentation des populations marginalisées et le maraîchage périurbain à Berbérati et Bambari. 70% des ménages de la zone de Bambari ont vu leur accès à l’alimentation s’améliorer [1] et 79 653 animaux ont été vaccinés pour renforcer la résilience des éleveurs propriétaires d’exploitations agricoles familiales dans la région. Au Mali ou encore au Burkina Faso, la mobilisation d’instruments adaptés, tels que les outils d’intervention en sortie de crise (OICC), soutient cette démarche de rapidité avec deux mois d’instruction en moyenne.

De nouveaux sujets. Dans cette lignée, l’AFD s’est saisi des nouvelles thématiques comme les déplacements forcés prolongés ou encore la prise en charge psychosociale. Par exemple, au Liban, le projet PNSM met en place une assistance technique au programme national de la santé mentale, un diplôme universitaire dédié et le renforcement des services de santé mentale communautaires. Mis en œuvre avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Médecins du Monde (MDM) et l’École Supérieure des Affaires (ESA), aujourd’hui, 1 888 personnes ont pu accéder à ces soins.

Une même entrée. Au plus près du terrain, l’identification des projets Minka se fait toujours via les agences de l’AFD sur le terrain et les Directions Régionales (DR). Pour bénéficier du Fonds, le projet devra s’inscrire dans la logique d’intervention de l’Initiative du bassin de crises concerné. Au Sahel, il contribuera à prévenir et endiguer les conflits violents, en renforçant le lien social entre communautés et la confiance entre les populations et leurs institutions ; dans le bassin du Lac Tchad, à endiguer la violence et renforcer la cohésion sociale en atténuant les facteurs de vulnérabilités liés à la crise Boko Haram ; en RCA, à accompagner la sortie de crise et soutenir la construction de la paix ; et enfin, au Moyen-Orient, à atténuer les vulnérabilités générées par les déplacements de populations et renforcer la résilience des pays d’accueil (pour en savoir plus sur cette initiative, découvrez son exposition de photographie en ligne).

Une nouvelle voie. Au-delà de ces géographies, Minka est un outil d’avenir. Si la ressource est sanctuarisée pour quatre bassins définis, elle a permis d’exporter des modes de faire et des procédures sur d’autres zones. L’AFD a développé des financements par appel à projets « crises et sortie de crises » (APCC) applicables à toute localisation ayant subi leurs conséquences sur les 12 derniers mois. Ces modalités visent spécifiquement le soutien à des organisations de la société civile ou d’entités à but non lucratif.  Dans ce cadre, un appel à projet a été remporté par CARE France sur la Colombie et l’Equateur. Ces outils apportent des flexibilités précédemment inconcevables pour l’AFD – et qui le reste d’ailleurs pour d’autres bailleurs : la modification possible du budget sur simple avis de non objection de l’Agence, ou encore une ligne « divers et imprévus » un peu plus importante que celle de projets AFD classiques. Cette démarche vise à dépasser la relation financeur/OSC pour aller vers un modèle partenarial où la co-instruction des projets est de rigueur.

Des projets, tous évalués, de manière adaptée. Le Fonds Minka place le suivi-évaluation et la redevabilité au cœur de son identité, grâce à la mise en place systématique de dispositifs de suivi-évaluation adaptés aux contextes fragiles ou sensibles aux conflits. Avec l’aide de ses partenaires, ces dispositifs permettent à l’AFD d’adapter la fréquence de la collecte et de l’analyse des données. Ils répondent aux enjeux de volatilité : des cadres logiques plus sensibles au contexte et aux dynamiques de conflit ou encore une redevabilité accrue vis-à-vis des bénéficiaires finaux des projets. En 2020, l’estimation est significative : 6 millions de personnes supplémentaires ont vu leurs conditions de vie s’améliorer grâce aux financements Minka.  Les dispositifs de redevabilité Initiative par Initiative sont également renforcés. Par exemple, au Moyen-Orient, une plateforme a été développée pour suivre au fil de l’eau les avancées des projets avec des indicateurs très précis.

Une équipe dédiée. Rattachée au Directeur des Opérations, la division Fragilités, crises et conflits (CCC) appuie les cellules techniques, géographiques et agences en suivi de projets, et ce, avec une approche multisectorielle. En co-pilotage du Fonds Paix et Résilience Minka, sa mission est d’apporter son aide aux équipes dans l’appropriation de modes de faire propres aux zones de crises ou encore d’encourager les partenariats avec des acteurs spécialistes de ces terrains. Mais son mandat ne s’arrête pas là. Crises, catastrophes, conflits…toutes les dimensions des fragilités sont traités chez CCC et toutes les géographies peuvent l’appeler.

Projet SAMBBA // Crédit : Pierre Terdjman /AFD

MINKA, DE LA PREVENTION AU NEXUS HUMANITAIRE-DEVELOPPEMENT 

En 2020, les pays fragiles comptaient 460 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, soit près de 80 % du total mondial.[2] De par son implantation historique dans de nombreuses géographies (plus de 70 ans en RCA, 60 ans au Mali et au Niger, 40 ans en Haïti, 22 ans dans les TAP), l’AFD a dû s’adapter pour agir avant, pendant et après les crises et conflits.

Prévenir, atténuer et reconstruire. Le Fonds Minka s’inscrit dans cette temporalité avec un objectif : consolider la paix. Prévenir un nouveau foyer de crises ou sa diffusion sur la base des signaux d’alerte (comme l’expansion des exactions de groupes armés), atténuer les effets d’un conflit sur les populations vulnérables (à l’instar de la situation des déplacements massifs prolongés) et reconstruire de manière plus durable et plus sûre (après des destructions dues aux conflits, par exemple). En Irak, le projet PERMA (10 millions d’euros), avec Mercy Corps, Triangle Génération Humanitaire et Public Aid Organization, contribue à la relance de l’économie rurale et agricole dans le Gouvernorat de Ninive. Aujourd’hui, 15 800 animaux ont été soignés dans des cliniques vétérinaires mobiles et près de 2000 agriculteurs seront soutenus à terme. Les projets Minka traitent donc à la fois les déterminants et les conséquences directs de la crise.

Avec les acteurs humanitaires évidemment. En quatre ans, l’AFD a fait du nexus humanitaire-développement un axe d’effort majeur. Il est aujourd’hui central dans les projets Minka, en contextes volatiles et souvent avec de forts enjeux sécuritaires. 43% des engagements du Fonds Minka vont à des organisations de la sociétés civiles (OSC) françaises, internationales et locales. [3] Les acteurs humanitaires sont des partenaires uniques pour comprendre et accéder à ces territoires. Cette coopération permet également aux organisations humanitaires de bénéficier de financements pluriannuels (trois à quatre ans), pour aller au-delà de la fourniture directe de biens comme de services, s’inscrire dans une dynamique de temps long et renforcer les capacités des acteurs locaux. 

MINKA, UNE APPROCHE PARTENARIALE AUSSI DANS LES PHASES D’URGENCE ET DE STABILISATION

Un apprentissage continu. L’AFD a tiré beaucoup d’enseignements des acteurs de l’urgence, qui ont inspirés la mise en place de procédures adaptées à même de permettre une instruction plus rapide. Dans un objectif d’amélioration continue, l’AFD, et son équipe Fragilités, Crises et Conflits, évaluent annuellement ces mesures. L’explosion du port de Beyrouth, en août 2020, illustre parfaitement cette capacité de réponse réactive de l’AFD tout en s’inscrivant dans une logique de développement où, dans le cadre de l’Initiative Minka Moyen-Orient, l’Agence a mobilisé en quelques semaines 13 millions d’euros supplémentaires pour aider au relèvement de la ville. Par ailleurs, dans la continuité des actions du Fonds d’Urgence Humanitaire, les premières activités de l’Agence ont démarré quatre mois après la catastrophe.[4] Au-delà de cet événement majeur, au Liban, l’AFD a par exemple pris le relai de l’action d’urgence post-inondations du Centre de crise et de soutien (CDCS) par le financement d’une composante de long terme sur un projet de prévention des risques.

L’AFD plateforme. Dans le cadre des projets Minka, l’AFD travaille en format Groupe – aux côtés d’Expertise France et de Proparco – et en équipe France, main dans la main avec les acteurs de la diplomatie, de la défense, de la recherche, de l’humanitaire comme de la stabilisation. Le CDCS est un partenaire clé : là où l’AFD disposera d’outils sur le moyen-long terme pour traiter les conséquences prolongées des crises et leur causes sous-jacentes (sentiment de marginalisation de certains groupes socio-économiques, d’exclusion de la jeunesse dans une société en transition, etc.), le CDSC sera l’acteur le plus à même de mener des actions d’urgence et de stabilisation. Les bénéficiaires finaux et les acteurs financés peuvent être similaires, mais les moyens et les logiques d’intervention seront différents, car complémentaires. Les échanges sont réguliers, du terrain jusqu’à Paris, avec la mise en place d’articulations entre leurs projets. Par exemple, à Irbid, en Jordanie, le CDCS a financé la première phase d’un programme d’eau potable et l’AFD la seconde.

MINKA, DES DEFIS A RELEVER POUR NE LAISSER PERSONNE DE COTE

Une capacité d’adaptation à toute épreuve – même la COVID-19. Les projets Minka ne laissent personnes de côté et soutiennent de manière systématique des actions au bénéfice des plus vulnérables – groupes marginalisés, réfugiés, déplacés forcés et populations hôtes. Une attention forte est également portée aux besoins spécifiques des femmes dans les contextes de conflits – 78% des projets Minka ont un objectif en matière d’égalité de genre, faisant de l’AFD un des principaux contributeurs à l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ». L’inclusion de la jeunesse est aussi centrale. Par exemple le projet MediaSahel (neuf millions d’euros), au Burkina Faso, au Mali et au Niger, avec l’Agence française de développement médias (CFI), a permis la diffusion de 3 962 programmes par 169 radios partenaires, en 10 langues, pour informer et favoriser le débat citoyen. Face à la Covid-19, 392 vidéos et émissions ont également été diffusées pour lutter contre la propagation du virus. La pandémie et les difficultés d’accès au terrain rendent encore plus importante la coordination inter-acteurs. Les projets Minka l’ont pris en considération et se sont adaptés. Pour illustration, le projet ADELAC (10 millions d’euros) au Tchad, avec International Rescue Committee (IRC-UK[5]), a sensibilisé 27 613 personnes aux mesures de prévention face à l’épidémie, en plus des violences basées sur le genre, dont 79 % de femmes et d’enfants. 

Projet MédiaSahel // Crédit : Studio Tamani / Fondation Hirondelle

Le nexus HDP. Etudier les moyens de mettre en œuvre le nexus humanitaire-développement-paix (HDP) sur le terrain, dans les meilleures conditions pour chaque partie prenante, fait également partie des enjeux de l’AFD avec le Fonds Minka. Dans le cadre de ses actions de prévention, de sensibilité aux conflits et de renforcement de la cohésion sociale, loin de se positionner comme un outil au service de la défense, les projets Minka veillent au respect du droit international humanitaire (DIH) et les contraintes de ses partenaires. La définition de ce nexus ne fait pas toujours consensus. L’approche de l’AFD s’inscrit davantage dans un nexus Humanitaire-Développement « augmenté » d’une dimension de sensibilité aux conflits. De très nombreux exemples de ses projets Minka prennent part à cette vision : WASH Menaka avec International Rescue Committee, DIZA avec Concern & Caritas ou encore RESILAC avec Action Contre la Faim et CARE.

MINKA, DES PERSPECTIVES CLAIRES

« En l’absence de mesures rapides, significatives et solides, la conjonction de la pandémie de COVID-19 et du poids des conflits et des dérèglements climatiques mettra hors de portée l’atteinte des ODD et la fin de la pauvreté d’ici 2030(1) ».

Au niveau géographique. En tant qu’opérateur principal de mise en œuvre de la politique de développement de la France, l’AFD a un rôle central à jouer pour prévenir et limiter les conséquences des crises et les conflits. Le rapport Chemins pour la Paix[6] et de nombreuses autres études depuis ont démontré en quoi les acteurs du développement doivent y contribuer. Cependant, pas à n’importe quel prix : en apprenant de leurs partenaires présents sur ces zones depuis de nombreuses années. Minka est une avancée majeure avec 653 millions d’euros alloués depuis son lancement en 2017

Est-ce suffisant pour contribuer à atteindre les objectifs de développement durable ? La question demeure pour l’ODD16, visant à promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives aux fins du développement durable, assurer l’accès de tous à la justice et mettre en place, à tous les niveaux, des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous. Sans la coordination, il est certain que non.  C’est le sens de l’investissement de l’AFD dans l’Alliance Sahel, sa coordination en équipe France, avec les autres bailleurs européens et internationaux. Minka est un moyen significatif pour créer des effets leviers. Au Liban, en plus des 59 millions du Fonds, près de 100 millions d’euros supplémentaires ont été mobilisés auprès de l’Union européenne.

Dans la lignée des engagements du CICID, la majeure partie du Fonds Minka vont à l’Initiative Minka Sahel (près de la moitié de ses engagements sur la périodes 2017-2020 et les initiatives africaines représentent environ deux tiers des engagements). Si l’année 2019 fut exceptionnelle, 2020 a vu une diminution des financements, mais sur l’Initiative Minka Sahel, ils ont été sanctuarisés. Un soutien constant pour continuer les actions de développement sur cette zone où le nombre de personnes déplacées dans leur propre pays a quadruplé depuis 2019, passant de 490 000 à plus de 2 millions, dont 80 % de femmes et d’enfants[7] ; où 8,9 millions de personnes ont souffert d’insécurité alimentaire aiguë ; où l’accès aux services sociaux essentiels s’est réduit : 3 891 écoles et 150 centres de santé étaient fermés[8], ou non-fonctionnels, dans la seule région du Liptako-Gourma.

Le dernier tiers des engagements revient à l’Initiative Minka Moyen-Orient en soutien aux crises syrienne et irakienne où, en ligne avec la position du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, l’AFD n’intervient pas directement en Syrie. Les conditions politiques ne permettent pas une aide au développement ou de relèvement efficace dans le respect du principe « ne pas nuire ».

Au niveau thématique. Parce que la situation sanitaire catalyse les conséquences des crises existantes, notamment sur les populations les plus vulnérable, en 2021, Minka poursuivra son appui aux projets de santé et d’inclusion socio-économique des jeunes. Parce que les actions en soutien à la protection des femmes, à la prise en compte de leurs besoins spécifiques et à leur participation aux projets de consolidation de la paix doivent rester centrales, en 2021, Minka continuera à être le fer de lance de l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ».

Parce que 2021 est une année clé pour le vivre-ensemble et pour la paix, la promotion des droits humains, de la justice, et l’atteinte des ODD, l’Agence française de développement sera au rendez-vous avec le Fonds Paix et Résilience Minka, aux côtés de ses partenaires.

 

Jean Bertrand Mothes, Responsable de la division Fragilités, crises et conflits (CCC) de l’Agence française de développement

Pour en savoir plus :


[1] Pourcentage calculé sur la base de leur Score de Consommation Alimentaire (SCA)

[2] OCDE (2020), États de fragilité

[3] Ces chiffres totalisent les partenaires de l’AFD chefs de files des consortiums. La part des fonds transitant par les ONG françaises, et surtout locales, est sous-estimé.

[4] Principal instrument financier du CDCS

[5] IRC-UK est chef de file d’un consortium d’ONG formé avec COOPI, I&D et PADIESE.

[6] 2018 Banque internationale pour la reconstruction et le développement/La Banque mondiale1818 H Street NW Washington, DC 20433

[7] UNHCR (2021)

[8] OCHA (2020)


Qui est Jean-Bertrand Mothes ?

 

 

 

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Entretien avec Jean-Pierre Delomier

Pour la commission Humanitaire de Coordination Sud

Conférence Nationale Humanitaire, décembre 2020

Jean-Pierre Delomier est le chef de file de la commission humanitaire de Coordination Sud. Il a plus de 30 ans d’expérience humanitaire à travers le monde. Il est directeur délégué des opérations de Handicap International/Humanité et Inclusion. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet pour Défis Humanitaires Au sein de Coordination Sud, il y a diverses commissions dont la commission humanitaire dont tu es le chef de file. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste, qui en est membre et comment elle fonctionne.

Jean-Pierre Delomier – La Commission humanitaire, dite ComHuma, rassemble l’essentiel des ONG françaises membres de Coordination SUD et menant des activités liées à des contextes de crise (ACF, Care France, Groupe URD, Medair, MDM, Secours Islamique France, ACTED, Alima, Institut Bioforce, La Chaîne de l’Espoir, Première Urgence Internationale, Solidarités International, Triangle Génération Humanitaire, France Volontaires, Handicap International, OXFAM, Secours Catholique-Caritas France, Secours Populaire) ainsi que trois structures bénéficiant du statut d’invité (Crisis Action, Croix-Rouge Française, Médecins Sans Frontières).

Le lien avec le Conseil d’Administration de Coordination Sud est assuré par Thierry Mauricet (PUI et CHD). La ComHuma se réunit en moyenne toutes les six semaines en plénière ; les échanges entre ses membres sont par ailleurs très fréquents que ce soit dans le cadre des chantiers en cours ou des multiples espaces de concertation et de coordination (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères/Centre De Crise et de Soutien – CDCS -, Groupe de Concertation Humanitaire, VOICE, ECHO, Coordination Humanitaire et Développement, Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Fonds d’Urgence Humanitaire, Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crises…). Des représentations de la Commission peuvent donc être orchestrées collectivement pour des participations à des conférences ou des événements externes.

La Commission humanitaire a au moins trois objectifs principaux. Le premier vise à élaborer des positions collectives sur les politiques et réformes institutionnelles des dispositifs d’aide français, européens et internationaux, grâce à des échanges d’informations – de terrain et de siège – permettant aux ONG de s’impliquer sur les thématiques humanitaires. Le deuxième consiste à développer la réflexion collective sur des questions de fond concernant l’aide humanitaire. Le troisième aspire à être un espace d’échanges avec les plateformes nationales et régionales d’ONG du Nord et du Sud sur le sujet de l’aide humanitaire. Ainsi, par exemple, nous nous efforçons depuis cette année de plus et mieux nous coordonner avec nos pairs internationaux comme par exemple VENRO en Allemagne. L’ensemble de ces objectifs concourt à ce que la Commission initie des actions afin d’influencer les décideurs publics sur les questions et débats qui intéressent les ONG françaises. Enfin, la ComHuma contribue aux prises de position de Coordination Sud sur les questions plus globales.

Membres de Coordination Sud devant le siège de l’AFD.

En outre, certaines crises humanitaires font l’objet d’une attention particulière de la Commission tant du point de vue des activités qu’y conduisent ses ONG membres que des enjeux de sécurité auxquels elles font face. Ainsi des groupes de travail ont été constitués afin de suivre certains sujets spécifiques (RCA, Tchad, Yémen…) et d’autres peuvent être constitués en fonction de l’actualité et des besoins afin d’initier régulièrement des actions de plaidoyer sur ces questions. De surcroît, un suivi régulier des déclarations politiques françaises, comme la mise en œuvre de la Stratégie Humanitaire de la République Française et des engagements européens ou internationaux de la France est assuré.

DH – Quels sont les sujets habituels que vous abordez en commission et quelles initiatives pouvez-vous prendre ? 

J-P.D : Notre Commission se fait l’écho à l’extérieur des positions ou actions collectives de ses membres. Elle se préoccupe de questions liées au financement de l’action humanitaire et se consacre aussi à la trajectoire d’accroissement des allocations budgétaires de l’aide publique au développement dédiées à l’action humanitaire à l’horizon 2022. Et les sujets priorisés en 2020 et prioritaires en 2021 sont nombreux.

Il y a d’abord le Droit International Humanitaire (DIH) et l’accès. Dans le cadre de l’évolution actuelle des conflits armés, les questions du respect des principes humanitaires, du DIH, et de la lutte contre l’impunité sont au cœur des préoccupations de notre Commission qui s’investit sur ces sujets et notamment sur les engagements pris par la France en la matière. L’enjeu de l’accès aux populations vulnérables et la protection des personnels humanitaires est à l’unisson. Les agressions à l’encontre des populations civiles et des personnels humanitaires connaissent une augmentation sans précédent et face à ce constat, les membres de la Commission sont mobilisés.

Ensuite, l’impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes sur l’action humanitaire nous préoccupe fortement et la Commission humanitaire a décidé de s’en saisir. Il fait ainsi l’objet de plaidoyers spécifiques, notamment pour limiter l’impact négatif de ces mesures sur l’accès humanitaire. En outre, il intègre le travail accompli en matière d’accès aux services bancaires à propos duquel Thierry Mauricet a eu l’avantage de nous préciser sur ce même site quelles étaient les conséquences concrètes de ces régimes et mesures sur les transferts bancaires effectués par nos organisations.

La ComHuma considère aussi d’autres thématiques. Ainsi, en est-il du triple nexus – désignant les liens entre les acteurs de l’humanitaire, du développement et de la paix – qui nous enjoint de travailler de manière cohérente dans des zones de conflit en veillant à ce qu’aucune confusion ne résulte de la proximité d’activités d’assistance humanitaire entreprises par des ONG avec des opérations militaires internationales. D’autre part, sont pris en compte les enjeux liés au climat, en réfléchissant à son impact sur certaines crises, et aux nouvelles modalités qui permettent de mieux intégrer le facteur climatique dans la réponse humanitaire, y compris la redevabilité.

Enfin, notre Commission peut également participer à des initiatives nationales, européennes ou internationales en fonction des besoins, des opportunités, des sollicitations et émettre des recommandations.

Quelques-uns des membres de la Commission Humanitaire de Coordination Sud

DH : Quel a été le rôle de la commission humanitaire dans le cadre de la préparation de la récente Conférence Nationale Humanitaire (CNH) ?

J-P.D : La Commission humanitaire s’est investie dans l’organisation et la préparation de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH) en œuvrant à une position commune des ONG sur les différents sujets abordés.

Les membres de la ComHuma ont ainsi été parties prenantes des cinq groupes de travail constitués en rapport avec les thématiques qui ont été abordées lors de la CNH et qui sont issues de notre plan d’action développé en réponse à la question précédente : DIH et accès humanitaire, impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes, triple nexus, humanitaire et climat, et mutualisation des moyens dans le cadre de la réponse à la Covid-19. A ce titre, les membres ont collaboré avec le CDCS en ce qui concerne le cadrage des interventions et l’élaboration des notes de concept, fil rouge des débats en séances. La question de la localisation de l’aide a été transversale aux cinq sujets retenus, et un échange spécifique a eu lieu sur les enjeux de la réponse à la pandémie.

Nous avons surtout émis, en amont de la conférence, des recommandations afin de protéger et garantir un espace humanitaire pour les populations civiles et les acteurs et actrices de la solidarité internationale. Celles-ci ont servi de base aux discussions entreprises avec la Présidence de la République et le Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Il est notable de rappeler que la CNH s’est tenue alors que nous étions au neuvième mois de la pandémie. Au cours de cette crise, les acteurs – institutions, organisations internationales, bailleurs de fonds, ONG – ont dû, de manière accélérée, coordonner ou intégrer des réponses multisectorielles, basées sur des dynamiques engagées par le secteur depuis plusieurs années. Si des initiatives de mutualisation existaient bien avant la Covid-19, des défis spécifiques ont nécessité de renforcer le recours à des opérations multi-acteurs mutualisées. Ce contexte a donc souligné la nécessité et l’intérêt de nos analyses en la matière, jouant un rôle de révélateur et d’accélérateur des pistes de travail et de réflexion engagées en matière de mutualisation comme l’ont fortement souligné les intervenants.

Avion du pont aérien humanitaire du Réseau Logistique Humanitaire (RLH) soutenu par le CDCS et ECHO

DH : Quel bilan faites-vous à ce stade de cette Conférence (CNH) ?

J-P.D : D’abord, il faut s’accorder sur la bonne qualité des échanges qui ont lieu pendant cette conférence et l’alignement qui a prévalu entre les participantes sur nombre de sujets relatifs à la protection de l’espace humanitaire.

Nous avons pris acte du discours prononcé par le Président en réponse à nos demandes et nous félicitons des annonces positives relatives à la trajectoire des financements humanitaires qui devrait atteindre, selon les engagements du Président, 500 millions d’euros en 2022.

Le Président a rappelé les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance guidant l’action humanitaire. Il a confirmé que la France continuera à inscrire son action dans une entière application du DIH, ce que nous saluons, y compris les mesures annoncées relatives à sa promotion, en soutenant l’émergence d’un représentant spécial auprès du Secrétaire Général des Nations Unies et la création d’une commission technique paritaire en lien avec l’appel à action franco-allemand pour le renforcement des enquêtes sur les crimes contre les travailleuses et travailleurs humanitaires.

Nous retenons par ailleurs l’engagement du Président à appliquer pleinement le principe de non-discrimination des populations bénéficiaires dans l’attribution de l’aide publique française. Nous attendons désormais que cet engagement essentiel soit décliné par toutes les administrations et par les bailleurs publics de l’action humanitaire mais également de l’aide au développement, en levant par conséquent toute obligation de criblage des bénéficiaires finaux destinataires de cette même aide.

Nous notons également l’engagement présidentiel à renforcer la protection des organisations de solidarité internationale contre la criminalisation de leur action. Ainsi, la demande du Président faite au Garde des Sceaux d’adresser une circulaire aux parquets, va dans le bon sens. Nous suivrons avec attention la mise en place de cette mesure. Néanmoins, nous considérons que l’intégration formelle d’une exemption humanitaire dans le code pénal français reste une demande cruciale pour les ONG.

Concernant la mise en place d’une exemption humanitaire généralisée dans les zones soumises à un régime de sanction – demande majeure de l’ensemble des organisations humanitaires françaises, européennes et internationales – nous regrettons que la réponse présidentielle ne soit pas suffisamment ambitieuse face aux enjeux de l’urgence et des réalités de terrain quotidiennes des organisations. Nous resterons mobilisés et contributifs sur ce sujet, notamment au travers de la future commission paritaire internationale annoncée.

A propos des grandes difficultés rencontrées pour effectuer des transferts bancaires vers certaines destinations, qui, selon Emmanuel Macron, « entravent indûment l’action d’organisations qui ont pourtant mis en place des contrôles robustes et font peser de graves menaces de poursuite sur ces mêmes organisations », nous déplorons qu’aucune mesure concrète n’ait été annoncée lors de la conférence, malgré un dialogue amorcé il y a plus de trois ans.

Concernant les mesures relatives aux moyens que la France devrait mettre à disposition des ONG pour adapter leurs actions face aux risques climatiques, le Président a confirmé que l’action humanitaire devait intégrer une forte dimension environnementale et que la France devait l’accompagner. Ainsi, un groupe de travail paritaire composé de personnes représentatives de ministères et d’ONG se constitue actuellement afin de définir les actions à mener pour la meilleure prise en compte de la dimension environnementale et du changement climatique dans l’aide humanitaire.

Car ni le climat, ni les 237 millions de personnes en besoins d’assistance humanitaire, ni les communautés les plus fragiles face aux crises que nous traversons ne peuvent attendre.

DH : Suite à cette Conférence, un certain nombre de chantiers importants sont mis en place avec les pouvoirs publics. Comment pensez-vous y participer et vous coordonner avec le Groupe de Concertation Humanitaire ?

J-P.D : En effet, les engagements présidentiels ont fait l’objet de l’identification de sept piliers distincts qui concernent donc les droits de tirage spéciaux, la trajectoire budgétaire, la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’aide humanitaire, la préservation de l’espace humanitaire, l’accès bancaire, le renforcement du respect du DIH et la lutte contre l’impunité des attaques contre les travailleurs humanitaires.

Ces piliers feront l’objet d’une attention particulière de Coordination Sud et de notre Commission tant au niveau national qu’international. Ainsi, par exemple, une Conférence Internationale Humanitaire rassemblant Etats et collectifs d’ONG pour échanger à propos des défis liés à l’accès devrait se tenir en décembre 2021. Le Groupe de Concertation Humanitaire en sera d’une certaine manière le pivot, la Commission humanitaire une des chevilles ouvrières.

En outre, des consultations sont en cours avec les collectifs afin de créer une commission paritaire pour permettre de conduire des avancées concrètes issues de la nécessaire préservation de l’espace humanitaire.

En matière d’accès bancaire, il ne nous reste que quelques mois pour identifier des solutions concrètes opérationnelles pour tenter d’apporter des réponses pratiques à toute difficulté qui pourrait survenir en matière de transfert financier. A cet effet, nous promouvons un dialogue à haut niveau entre l’Etat, les banques et les ONG basés sur leurs bonnes pratiques bancaires. Ce dialogue pourrait ensuite prendre une envergure internationale.

Le principe de non-discrimination – ou non-criblage – dans l’attribution de l’aide suivant les besoins des populations en situation de risque humanitaire prévaut pour les actions couvrant des besoins humanitaires. Il nous appartient de faire tout notre possible pour qu’il soit étendu aux actions de stabilisation et de développement.

La présidence française de l’UE en 2022 sera une opportunité pour nous d’en animer l’agenda en participant de la désignation des sujets prioritaires et en en préparant le plaidoyer afférent.

DH : Quel est le mot de la fin ?

J-P.D : Un mot c’est difficile… mais je dirais humanitaire !

Et j’ajouterais une Commission humanitaire au cœur de Coordination Sud, composée de représentantes et représentants des ONG membres, investie collectivement et attachée à la solidarité internationale : patience et passion, engagement et intensité, cohésion et flexibilité sur le long chemin de notre mobilisation en faveur des personnes que nous soutenons grâce à tous les projets que nos organisations conduisent. Avec un enjeu de parvenir à ce que la ComHuma exprime sa singularité tout en s’inscrivant dans le collectif de Coordination Sud.


Qui est Jean-Pierre Delomier ?

« Diplômé de l’Institut International 3A et après avoir œuvré pour différentes organisations internationales, j’ai été l’un des trois cofondateurs d’Atlas Logistique en 1992 – ONG spécialisée dans la distribution de l’aide humanitaire, la gestion de camps de réfugiés, le transport, la coordination logistique, l’assainissement, la réhabilitation d’infrastructures, la construction d’habitats en Bosnie-Herzégovine, au Rwanda, au Mali, en Mauritanie, au Kirghizstan, dans diverses parties de la République démocratique du Congo, au Congo Brazzaville, au Soudan, en Tanzanie, en Ethiopie, en Algérie, en Angola, en Albanie, au Kosovo, en Chine, en Afghanistan, en Indonésie, au Pakistan, au Nicaragua, au Honduras, au El Salvador, au Guatemala -. J’y ai exercé la fonction de directeur administratif, financier et des ressources humaines, puis de directeur exécutif jusqu’à sa fusion en 2006 avec Handicap International. J’en ai alors rejoint le Comité de Direction et pris en charge la nouvelle Direction de l’Action Humanitaire ainsi créée pour que l’association soit en mesure d’intervenir lors des crises humanitaires majeures – notamment au Soudan/Sud-Soudan, au Liban, en Irak, en RDC, dans la bande de Gaza, en Indonésie, en Haïti, au Pakistan, au Kenya, au Congo, en Jordanie, en Syrie, au Mali, aux Philippines, au Népal – et qu’elle contribue à l’organisation des secours tout en fournissant une aide humanitaire aux groupes vulnérables dont les personnes handicapées. J’ai été administrateur de Bioforce pendant 15 ans, et je suis chef de file de la Commission humanitaire de Coordination Sud. Je suis depuis janvier 2019 le directeur délégué des opérations de HI, plus particulièrement en charge de l’influence, de la représentation de l’organisation auprès des partie prenantes et de diriger en son sein l’unité opérationnelle Atlas Logistique.»


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