Quel avenir pour les grands fleuves ?

Bateau entrant l’écluse de Pedro Miguel, Canal de Panama. @Camille Moreinc/La Gallery

 

Interview avec Marie-Cécile Grisard « Living with Rivers »

Alain Boinet: Vous lancez avec IAGF une campagne « Living with rivers » « Vivre avec les fleuves », pouvez-vous nous présenter cette initiative.

Marie-Cécile Grisard: Lancée le 20 juin, Living with Rivers est la première mobilisation grand public et internationale entièrement dédiée aux fleuves. Cette première édition met à l’honneur trois grands fleuves : le Rhône, le Saint-Laurent et le fleuve Sénégal. L’objectif est de faire entendre les voix de celles et ceux qui les connaissent ou les côtoient au quotidien : experts, artistes, gestionnaires d’infrastructures ou usagers de la voie d’eau, sportifs… et surtout les riverains. En croisant les approches, en liant connaissance et émotion, nous voulons faire « écouter les voix des fleuves », ces entités vivantes qui ont tant à nous dire sur notre passé, notre présent et notre avenir. Il est essentiel que nos sociétés changent de regard sur les fleuves et a minima faire en sorte qu’elles regardent mieux ces cours d’eau qui traversent leurs villes et territoires, trop souvent méconnus ou ignorés !

Living with Rivers, c’est aussi mettre en lumière des solutions concrètes pour la préservation des fleuves et faire comprendre que chacun a un rôle à jouer. Car, tous ces témoignages révéleront le rôle stratégique des écosystèmes fluviaux pour répondre aux défis mondiaux : résilience alimentaire, sécurité sanitaire, énergie décarbonée, mobilité verte, maintien de la biodiversité…

Conteneurs au Port Saint-Louis du Rhone, @Camille Moirenc

IAGF, dont Erik Orsenna est le Président, a déjà 5 ans d’existence. Quel diagnostic faites-vous aujourd’hui sur ces grands fleuves ? Quels sont les maux et les risques qui les menacent et les problèmes sont-ils les mêmes pour tous ou y a-t-il une diversité de situation et de solution ?

Notre constat est que les fleuves sont à la peine, et ce, partout dans le monde. Les risques sont de deux ordres. Le dérèglement climatique, qui rend encore plus fragile la ressource en eau douce ; et les pressions exercées directement par l’Homme sur ces écosystèmes, tant en termes de qualité que de volume d’eau disponible pour tous les usages. Comment accepter tous les présents d’un fleuve, l’irrigation, le transport, l’énergie, mais aussi d’autres plus immatériels comme les paysages ou les rituels, sans en détruire à jamais la source ? Comment prélever sans épuiser ? La consommation d’eau a été multipliée par six entre 1990 et 2010 et elle devrait encore augmentera encore de 55% d’ici à 2050. Tout notre travail au sein d’IAGF est de trouver le meilleur équilibre entre exploitation des fleuves et leur respect.

Il faut bien comprendre que les menaces ne pèsent pas que sur les fleuves, elles concernent l’intégralité du Vivant. Notre santé est dépendante de celle des fleuves. Les crises liées à l’eau – que ce soit par un manque d’eau ou un trop d’eau – vont se multiplier avec les impacts du dérèglement climatique et entraînent de nombreuses crises associées : sociales, économiques, géopolitiques.

Même s’il y a des spécificités selon les bassins, ce constat vaut à l’échelle mondiale. La raison d’être d’IAGF est d’ailleurs bien de créer des ponts entre savoirs et solutions d’un pays à l’autre pour collectivement gérer plus durablement les fleuves.

Quels liens et interdépendances les grands fleuves entretiennent-ils avec leur écosystème (source, rivières, nappes), leur environnement (déchets, plastique, pollution,…) et avec les océans au moment où se tient une Conférence des Nations Unies à Lisbonne à ce sujet ?

Il est en effet crucial d’avoir une vision systémique, de la source à l’Océan, lorsque l’on se penche sur la question de l’eau. Pour la pollution plastique par exemple, on estime que 80% de la pollution retrouvée en mer provient des fleuves et rivières. C’est pourquoi, par exemple, IAGF a lancé avec la Fondation Tara Océan et le gestionnaire du fleuve Rhône, CNR, la charte « rivière et fleuve sans plastique, Océan protégé » auprès des maires. La solution aux plastiques se trouve à terre, à la source des pollutions !

Un autre exemple concerne les villes, où il est nécessaire de mieux intégrer le cycle de l’eau dans les projets d’aménagements. Architectes, urbanistes et ingénieurs doivent s’appuyer sur des solutions offertes par la nature en ville pour inventer une ville plus résiliente, qui utilise les fonctions d’infiltration, évapotranspiration, stockage, rétention et ruissellement de l’eau et qui rend l’eau au sol. Nous devons mieux accepter l’eau et l’utiliser, car elle est ressource et non danger ou déchet. Vivre avec plutôt que chercher à maîtriser : telle devrait être la devise des politiques urbaines en matière de gestion de l’eau et des fleuves.

Quel est le rôle des fleuves dans le grand cycle de l’eau et quelle est son importance ?

Les fleuves jouent un rôle crucial dans le grand cycle de l’eau. Ils œuvrent de façon globale à sa stabilité et il faut être vigilant à l’accélération à l’échelle mondiale de ce cycle. On voit les phénomènes météorologiques extrêmes se renforcer, en intensité et en fréquence et nous n’y sommes pas du tout préparés ! Regardez les conséquences dramatiques des inondations en Allemagne et en Belgique l’année dernière. Ou le durcissement des positions sur le partage de la ressource entre pays, comme avec le barrage de la Grande Renaissance en Ethiopie, ou entre parties prenantes, comme sur le sujet des bassines en France. Il est urgent d’agir pour que l’eau reste une alliée et une source de coopération !

Port de Montréal, @Camille Moirenc (2019)

Quelles sont les synergies d’IAGF et de votre campagne avec d’autres acteurs de l’eau, comme le PFE en France et dans le monde ?

Nos messages n’ont en effet de sens que s’ils s’intègrent dans les discours portés, en France et à l’international, par des réseaux d’acteurs intégrés, pour plus d’efficacité. Les fleuves sont une part importante de l’hydrosphère donc il faut savoir porter des projets communs avec d’autres acteurs de l’eau, douce et salée, pour des solutions durables. De la même façon, nous sommes toujours soucieux dans nos travaux de mettre autour de la table toutes les parties prenantes, pour des solutions concertées.

Cette approche de dialogue et d’ouverture se reflète bien sûr dans la mobilisation Living with Rivers : son Comité d’organisation est large et les partenaires nombreux. Notre idée est de fédérer les énergies, valoriser les initiatives locales et non pas se substituer à elles. Nous sommes plus forts tous ensemble !

Quelles formes cette campagne va-t-elle prendre, quel est son agenda et son point d’orgue.

C’est en format digital qu’a commencé Living with Rivers, grâce à des contenus originaux diffusés sur les réseaux sociaux Instagram et Twitter, et la publication de témoignages et de décryptages sur notre site internet. Notre premier objectif est de créer une communauté qui a en point commun un intérêt pour les fleuves, affectif ou professionnel et d’y agréger d’autres personnes, moins familières de ce sujet. Pour cela, rien de tel que l’étonnement et l’immersion dans les cultures et les histoires des gens qui vivent le fleuve au plus près !

Nous nous ferons aussi le relais des événements de tous nos partenaires cet été à l’international, autour du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie, Guinée, Sénégal), du Saint-Laurent (Etats-Unis, Canada) et du Rhône (Suisse, France). Une effervescence de regards et d’idées qui trouvera son apogée lors de l’événement de clôture Living with Rivers au Musée des Confluences, à Lyon, le 27 octobre. Cette soirée interactive et multi-diffusée en France et à l’étranger rassemblera tous les acteurs engagés pour la défense des fleuves et portera un plaidoyer universel pour leur protection. Cette soirée s’inscrira également dans la programmation de la nouvelle exposition du musée, « Nous, les fleuves » et dont IAGF est partenaire.

Enfants mauritaniens dans le fleuve Sénégal entre Dagana et Podor. @Gilles Mulhauser (2018)

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Rejoignez cette mobilisation mondiale autour des fleuves ! Nous sommes curieux de connaître votre relation au fleuve et comptons sur votre engagement à nos côtés pour leur avenir, et donc aussi le nôtre ! #livingwithrivers

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Qui est Marie-Cécile Grisard? 

« Marie-Cécile Grisard dirige depuis 2018 les activités d’Initiatives pour l’Avenir des Grands Fleuves, association à dimension internationale qui porte la voix des fleuves pour les sauvegarder et les valoriser dans la transition vers un monde plus durable. Avant cette spécialisation dans le domaine de l’eau, elle a exercé dans le secteur des énergies renouvelables. Avec une double formation en sciences-poli­tiques et communication, elle travaille depuis toujours au service de l’intérêt général. »

 

#livingwithrivers

https://living-with-rivers.com/

Instagram : Le compte Instagram Living with Rivers

Que retenir du premier Forum Humanitaire Européen ?

Kevin Goldberg au Forum Humanitaire Européen en mars 2022 @European Union (Yasmina et Djamel Besseghir, 2022)

Accompagné de plusieurs collègues de Solidarités International, j’ai eu le plaisir de participer au Forum Humanitaire Européen qui s’est tenu dans un format hybride à Bruxelles et en ligne, du 21 au 23 mars dernier. Décalé de deux mois du fait de la cinquième vague de COVID19, ce premier forum européen dédié au secteur et à ses enjeux s’est finalement tenu dans un contexte de crise humanitaire aigüe, la guerre en Ukraine et ses millions de déplacés apportant une tonalité toute particulière aux échanges qui ont rassemblé plusieurs centaines de participants.

Porté par la Présidence française du Conseil de l’Union Européenne (PFUE) et la Direction générale pour la protection civile et les opérations d’aide humanitaire européennes de la Commission européenne (DG ECHO), le forum se voulait être à la fois une mise en débat des principaux enjeux d’évolution de l’aide humanitaire européenne tels qu’ils ont été récemment exprimés par la Commission dans sa dernière communication (lien), et le pendant européen des Conférences Nationales Humanitaires (CNH) organisées par le ministère des affaires étrangères français et les ONG implantées en France depuis 2011. De fait, plusieurs des thèmes centraux lors de la dernière CNH de décembre 2020 ont été abordés : la protection des travailleurs humanitaires, l’impact des régimes de sanctions et des mesures antiterroristes sur notre capacité à mettre en œuvre nos actions de terrain, la question du nexus humanitaire-développement-paix et du développement de financements structurants, etc.

Forum Humanitaire Européen en mars 2022 @European Union (Yasmina et Djamel Besseghir, 2022)

Un exercice convenu mais toujours utile

Après deux ans de réunions à distance, il était évident que les participants qui se sont retrouvés à Bruxelles goûtaient le plaisir retrouvé des échanges informels, dîners officiels et discussions de couloir, le tout dans le cadre exceptionnel du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Le format des sessions du forum, très cadré, laissait malheureusement assez peu de place au véritable débat entre intervenants et à des interpellations spontanées de la part du public. Mais ce moment de retrouvailles était surtout l’occasion de rappeler les principales préoccupations que nous partageons au sein du secteur : le gouffre qui ne cesse de se creuser entre le montant global de l’aide humanitaire mis à disposition par un nombre trop faible de bailleurs et les besoins des 300 millions de personnes ayant besoin d’assistance, la question brûlante des violations du Droit International Humanitaire et du rétrécissement de l’espace qui nous est laissé pour venir en aide aux populations, la difficulté à maintenir un dialogue avec les groupes armés non-étatiques dans le cadre de plus en plus contraint des lois antiterroristes nationales et internationales, etc.

Parmi les nombreux thèmes abordés, quelques points à souligner. Tout un chacun a pu constater l’importance donnée aux enjeux de localisation de l’aide, lesquels feront bientôt l’objet d’une nouvelle consultation de la Commission Européenne. Espérons que l’angle pris par la DG ECHO pour introduire ce sujet, c’est-à-dire la promotion de partenariats d’égal à égal mutuellement bénéfiques entre intervenants locaux et ONG internationales, trouvera sa juste place dans les conclusions de ces travaux. Les efforts portés vers une plus grande efficience et la transition numérique dans le domaine de la logistique humanitaire ont aussi été mis en avant, ce qui est aussi un axe de travail important chez Solidarités International. Sur l’enjeu climatique, le Forum a permis la publication d’une « Déclaration des bailleurs de l’aide humanitaire sur le climat et l’environnement », endossée par les 27 Etats membres de l’Union européenne et la Commission. Nous nous en sommes publiquement félicités (lien), tout en invitant les bailleurs de fonds à traduire en actes forts leur soutien de principe aux actions de prévention, préparation, anticipation et réponse aux catastrophes.

La crise en Ukraine dans tous les esprits

S’il était au départ prévu que le forum n’aborde que des enjeux transversaux sans focus géographique spécifique, une session a finalement été dédiée à la crise ukrainienne. Cette session a réuni de nombreux acteurs, tels Amin Awad, Coordinateur de l’ONU en Ukraine, Hans Das, qui dirige la gestion des situations d’urgence au sein de la DG ECHO ou encore Maksym Dotsenko, Directeur Général de la Croix-rouge ukrainienne. J’y ai pour ma part apporté mon témoignage des actions que mène Solidarités International en Ukraine depuis fin février en partenariat avec de nombreux acteurs locaux. En parallèle, tout au long du forum a été répétée l’absolue nécessité d’éviter que la réponse humanitaire à la crise ukrainienne ne se fasse au dépend des autres crises, dans un contexte de hausse vertigineuse des besoins et au moment où le conflit provoque d’ores et déjà d’importantes augmentations du prix des denrées alimentaires aux quatre coins du monde.

Kevin Goldberg à la table ronde dédiée à l’Ukraine apportant le témoignage de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur la situation sur place et abordant la question de la coopération entre les différents acteurs de l’aide

C’est enfin encore le contexte ukrainien qui est sans nul doute à l’origine de l’importance politique accordée à ce premier forum européen. Que l’on en juge : 15 ministres des affaires étrangères issus de différents Etats membres ont pris part aux échanges, les Nations Unies étaient représentées par les responsables de plusieurs des principales agences onusiennes, le Commissaire Janez Lenarčič s’est exprimé à maintes reprises, et les deux hôtes principaux Ursula Von Der Leyen et Emmanuel Macron ont tous deux apportés leurs témoignages respectifs via une vidéo. Avec une telle assistance, on pourra simplement regretter que le forum ne fût pas l’occasion d’engagements politiques plus concrets, au-delà de l’affirmation d’une « team Europe » se revendiquant comme véritable « puissance humanitaire » mondiale du fait de son rôle de premier plan en tant que bailleur de fonds, ce qui relève certainement de l’oxymore et masque mal la disparité persistante dans le niveau de contribution des différents Etats membres au financement de l’aide.

On peut toutefois féliciter les organisateurs pour la réussite de cette première édition, et se réjouir de l’annonce d’ores et déjà faite par la Commission d’un renouvellement de cette initiative, avec une deuxième édition qui devrait se tenir sous présidence suédoise du conseil de l’Union européenne, en mars 2023.

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Qui est Kevin Goldberg ? 

Kevin Goldberg débute sa carrière en travaillant auprès de parlementaires et d’élus locaux, à Bruxelles puis à Paris. En 2013 il intègre le cabinet du Président du Directoire du GROUPE SOS, première entreprise sociale européenne, en tant que responsable du développement et des partenariats. En 2017, il prend part à la création d’un secteur Action Internationale rassemblant les ONG affiliées au GROUPE SOS, et en assure ensuite la direction générale. En parallèle, il a en charge la direction de PULSE, association spécialisée dans l’accompagnement à la création d’entreprises sociales en France et à l’international. En janvier 2021, Kevin Goldberg rejoint l’ONG humanitaire SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en tant que Directeur général. Kevin est diplômé de Sciences Po Grenoble, du Collège d’Europe et de l’Université Paris Dauphine.