Reportage sur les Ateliers WASH de l’Humanitaire 2025

Edition 2025 des Ateliers WASH de l’humanitaire © Fondation Veolia

Pendant 2 jours complets, les Ateliers Wash de l’Humanitaire rassemblent des experts du secteur pour échanger sur les avancées et les défis techniques en matière d’eau, d’hygiène et d’assainissement (EHA) en contexte humanitaire.

Organisés par la fondation Veolia et le Partenariat français pour l’eau, ces ateliers s’inscrivent dans un domaine en constante évolution face aux crises mondiales de plus en plus nombreuses, de plus en plus longues, et faisant de plus en plus de victimes civiles.

Un rassemblement d’experts pour faire avancer l’humanitaire

La 3ème édition des Ateliers Wash de l’Humanitaire a cette fois rassemblé une soixantaine de participants, offrant des profils variés :

  • ONG comme Médecins sans frontières (MSF), Solidarités International, la Croix-Rouge française, etc.
  • Acteurs du privé
  • Agences onusiennes comme le HCR
  • Agences de l’eau, etc.

Cette diversité des participants a ainsi permis des discussions riches en connaissances et retours d’expérience entre des professionnels engagés dans la mise en œuvre de solutions durables pour l’accès à l’eau et l’assainissement en situation d’urgence.

Les conférences permettent d’aborder des sujets au cœur des enjeux actuels du secteur humanitaire. On y aborde entre autres des thématiques comme le traitement et la réutilisation des eaux usées, la gestion des déchets, l’optimisation des réseaux d’eau et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle appliquée aux contextes humanitaires. Des dispositifs innovants y sont également présentés comme le Saniforce 500 et la Reutbox, illustrant les avancées exceptionnelles du secteur en matière de technologies. Enfin, les différents acteurs de l’humanitaire offrent des retours d’expériences sur des terrains comme Gaza ou Mayotte pour partager leurs solutions mais également les problèmes rencontrés sur place.

Présentation de EPUR (filiale de Veolia) © Fondation Veolia

Des innovations techniques au service de l’urgence humanitaire

  1. Le Saniforce 500 : une révolution dans le traitement et la désinfection des boues

Le Saniforce 500 a été conçu par la fondation Veolia pour les conditions d’urgence humanitaire dans le but de traiter les boues fécales avec une faible consommation d’énergie. Le Saniforce 500 se base sur un processus de digestion-pasteurisation, permettant de désactiver les agents pathogènes en endommageant leurs cellules grâce aux effets de la température.

Le processus se compose d’un prétraitement avec une digestion anaérobie et d’un post-traitement, durant lequel les boues sont chauffées à 70 degrés pendant une heure grâce à une eau chauffée par des panneaux solaires et par le biogaz récupéré de la décomposition des boues. Le digestat peut ensuite être réutilisé comme fertilisant agricole par exemple.

Le Saniforce 500 est capable de traiter 500 litres de boues par jour avec une réduction des pathogènes de 99,9%. Il est facilement déployable et utilisable par les équipes locales.

Testé en Ouganda dans un camp de réfugiés, le dispositif a suscité un grand intérêt parmi l’assemblée. Les discussions ont mis en lumière la nécessité de formations pour assurer une utilisation optimale en sécurité, notamment en contexte de crise.

Infographie du Saniforce 500 © Fondation Veolia

2. La Reutbox : vers une réutilisation des eaux usées

La Reutbox est une solution innovante développée pour permettre la réutilisation des eaux usées en sortie de station d’épuration, notamment en contexte humanitaire. Développée par EPUR (filiale de Veolia), elle est installée dans un conteneur de 10m³, pour pouvoir être déployée rapidement sur le terrain. La Reutbox permet de recycler les eaux usées selon différents niveaux de qualité en fonction de l’usage prévu : irrigation agricole, recharge des nappes, irrigations de stades, etc.

Les eaux usées subissent une série de filtrations et de désinfections, permettant d’obtenir une eau répondant à des critères de qualité allant de A à D, selon la réglementation en vigueur. Toutefois, la mise en œuvre de cette technologie en contexte humanitaire soulève plusieurs défis. La qualité initiale des eaux usées est souvent très variable, surtout en zone d’urgence, où les infrastructures de traitement de l’eau sont souvent rudimentaires, voire inexistantes, et peut nécessiter un prétraitement spécifique avant d’être introduite dans la Reutbox. Les intervenants ont donc insisté sur l’importance de réaliser des études préalables sur la qualité des eaux disponibles, la disponibilité de l’électricité ou encore la nécessité d’un entretien régulier des équipements, avant le déploiement d’une Reutbox sur le terrain.

Malgré ces défis, la Reutbox représente une avancée considérable dans le domaine du traitement et de la valorisation de l’eau en situation humanitaire. Son potentiel d’innovation est immense, notamment pour réduire la pression sur les ressources en eau dans les zones où l’eau est déjà une ressource rare.

La Reutbox aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des débats techniques de haut niveau révélant l’évolution du secteur

L’humanitaire ne se limite plus à une simple réponse d’urgence visant à apporter de l’eau potable aux populations en détresse. Si cette mission reste essentielle, elle s’accompagne aujourd’hui d’une réflexion beaucoup plus large sur la gestion durable des ressources, l’efficacité des infrastructures et l’impact environnementales des interventions.

Les discussions entre les différents acteurs lors des ateliers ont mis en évidence une vision basée davantage sur le long terme, en intégrant des solutions pérennes aux opérations, tout en tenant compte des réalités locales et des évolutions technologiques. Cette volonté de créer des systèmes robustes et durables, capables de fonctionner même après le départ des ONG passe par plusieurs approches :

  • L’optimisation des infrastructures : les humanitaires développent des réseaux d’eau durablement intégrés aux communautés locales.
  • La réduction des pertes et l’efficacité hydraulique : dans les camps de réfugiés ou les zones sinistrées, les infrastructures mises en place doivent être optimisées pour minimiser le gaspillage et assurer un accès équitable aux ressources en eau.
  • L’innovation dans le traitement des eaux et des boues : l’évolution des technologies permet d’aller au-delà de la simple distribution d’eau potable. Les solutions présentées plus haut comme le Saniforce 500 ou la Reutbox démontrent un réel investissement du secteur dans une meilleure gestion des eaux et des boues pour améliorer les conditions de vie localement.

Un des débats majeurs des Ateliers Wash a porté sur l’osmose inverse, une technologie efficace pour purifier l’eau saumâtre mais qui pose des défis logistiques et environnementaux. Très utilisée dans des contextes comme Gaza, où les ressources en eau sont extrêmement limitées, elle reste énergivore et produit une saumure concentrée, dont l’élimination peut poser des problèmes environnementaux. De plus, sa maintenance est complexe, nécessitant des pièces de rechange souvent difficiles à trouver sur place.

Un autre point de discussion a concerné la reminéralisation de l’eau traitée. L’osmose inverse supprime presque tous les minéraux, ce qui peut poser des problèmes nutritionnels si l’eau est consommée sur le long terme. Certaines ONG testent des solutions alternatives, comme l’évaporation solaire, mais celles-ci restent limitées en capacité. Les experts réunis lors des Ateliers Wash ont ainsi insisté sur la nécessité de former les équipes humanitaires et de développer des solutions hybrides, mieux adaptées aux réalités du terrain.

Ateliers Eau & Assainissement © Fondation Veolia

De nouveaux défis pour l’humanitaire : la gestion des déchets et l’intégration de l’intelligence artificielle

L’humanitaire fait face à des défis croissants tels que la gestion des déchets dangereux et l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans les opérations de terrain.

La question des déchets, longtemps mise de côté, devient un enjeu critique avec l’augmentation des équipements technologiques utilisés dans les interventions humanitaires. Déchets électroniques, batteries usagées, huiles et plastiques s’accumulent sans filière adaptée pour les recycler, posant alors un problème environnemental majeur. Lors des ateliers, MSF et la fondation Veolia ont fait part de leurs efforts pour structurer des solutions locales, favorisant le démantèlement et a valorisation sur place, pour éviter l’exportation systématique, coûteuse et complexe.

En effet, il existe sur place des solutions largement envisageables comme des démanteleurs, des recycleurs, des cimenteries capables de détruire les huiles usagées, etc. Cependant, certaines questions sont encore en suspens, notamment sur les critères fixés au départ, qu’il n’est pas toujours possible de respecter sur le terrain. On voit ici les limites des critères face au réalisme du terrain. De même, certains déchets ne trouvent encore pas de solution de recyclage comme les batteries au lithium, les piles ou les LED par exemple.

En parallèle, l’intelligence artificielle transforme progressivement les méthodes de gestion des infrastructures humanitaires. Certaines innovations permettent d’analyser en temps réel les réseaux d’eau, d’anticiper les pannes et d’optimiser la distribution pour limiter les pertes. L’IA est également utilisée pour effectuer une maintenance prédictive, détectant les dysfonctionnements assez tôt et réalisant des cartographies des ressources en eau pour planifier au mieux les interventions.

Mais ces technologies posent notamment la question de l’accessibilité et de la formation des potentiels utilisateurs. Les équipes doivent être accompagnées pour exploiter ces outils efficacement. La digitalisation des infrastructures humanitaires offre un immense potentiel, mais son succès dépendra de la capacité du secteur à intégrer ces innovations de manière inclusive et adaptée aux réalités du terrain.

Le Saniforce 500 aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des enjeux stratégiques et politiques affectant l’avenir des solutions Wash

Si les avancées technologiques et les nouvelles approches humanitaires permettent d’améliorer l’accès à l’eau et à l’assainissement, leur mise en œuvre est souvent freinée par des enjeux stratégiques et politiques complexes. L’un des principaux défis concerne le financement. Si les fonds sont généralement disponibles pour les interventions d’urgence, il est beaucoup plus difficile d’obtenir des financements pour des solutions durables et intégrées. De nombreuses infrastructures mises en place dans les contextes humanitaires sont sous-financées à long terme, ce qui compromet leur maintien et leur efficacité sur le long terme et une fois l’urgence passée.

Un autre enjeu majeur est celui des conflits d’usage de l’eau. Dans certaines régions où les ressources hydriques sont très limitées, les interventions des ONG entrent en conflit d’usage avec les autres acteurs locaux comme l’agriculture. Il est donc très important d’évaluer en amont la géographie et les ressources disponibles pour éviter ces conflits d’usage. Lors des Ateliers Wash, l’importance d’une approche inclusive et concertée a été soulignée : les acteurs humanitaires doivent travailler avec les autorités locales, les entreprises et les communautés pour éviter ces conflits et garantir une gestion équitable de l’eau.

Enfin, l’impact du changement climatique rend ces enjeux encore plus critiques. Les sécheresses de plus en plus fréquentes, la raréfaction des nappes et les catastrophes naturelles intensifient la pression sur les ressources en eau. Il devient impératif d’anticiper ces bouleversements et d’intégrer des stratégies d’adaptation dans les politiques humanitaires. Cela passe par une meilleure cartographie des ressources en eau, des infrastructures plus résilientes et une sensibilisation accrue des populations à la gestion durable de l’eau.

L’avenir des solutions WASH en humanitaire dépend donc de la capacité des acteurs à mobiliser des financements pérennes, à travailler en concertation avec les autorités locales et à adapter leurs stratégies aux défis environnementaux et géopolitiques actuels.

 

Les Ateliers Wash de l’humanitaire sont un moment clé pour le secteur. En réunissant experts et praticiens, ils permettent de faire avancer les solutions techniques et d’améliorer les interventions humanitaires. L’évolution des débats et des innovations présentées montrent à quel point le domaine s’est professionnalisé, malgré les nombreux défis qui nécessitent encore débats et innovations.

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Enjeux de la gestion de l’eau du plateau tibétain

Drapeaux de prières au Tibet

Organisé par le Groupe d’information internationale sur le Tibet du Sénat, le colloque du 3 décembre 2024 s’est concentré sur la gestion de l’eau du plateau tibétain, réunissant trois intervenantes : Palmo Tenzin, chercheuse et chargée de plaidoyer pour l’International Campaign for Tibet (ICT) en Allemagne, Dechen Palmo, chercheuse en environnement au Tibet Policy Institute en Inde et siège du gouvernement tibétain en exil, et Tenzin Choekyi, chercheuse pour l’ONG Tibet Watch. Nous présentons ici une synthèse de ce colloque.

Le Tibet, bien que souvent considéré comme une province chinoise, est en réalité un pays annexé par la Chine en 1950. Depuis cette date, la Chine poursuit une politique à grande échelle d’effacement de l’identité tibétaine par de nombreux biais : destructions de monastères, envoi des enfants tibétains en pensionnat pour apprendre le mandarin, accaparement de leurs ressources naturelles, etc.

Véritable réservoir d’eau pour toute la région de l’Asie du Sud-Est, le Tibet est régulièrement appelé « le troisième pôle », et joue un rôle stratégique dans l’équilibre hydrique de la région. On estime à 1,8 milliards le nombre de personnes qui dépendent de l’eau du Tibet. Pourtant, cette région figure parmi les plus vulnérables face au réchauffement climatique, et la construction massive de barrages par la Chine risque d’avoir des répercussions graves dans les années à venir pour l’ensemble des pays de la région.

Le Tibet face aux dangers du changement climatique

Souvent appelé le « château d’eau de l’Asie », le Tibet est la source des huit principaux fleuves d’Asie comme le Brahmapoutre, le Yangtsé, le Mékong et l’Indus.

Carte des fleuves prenant leur source au Tibet

Ces fleuves sont alimentés par les glaciers de l’Himalaya, qui fondent à un rythme alarmant depuis plusieurs années. En effet, le Tibet connait des hausses de température 2 à 4 fois plus rapides que le reste de la planète, accélérant ainsi considérablement la fonte des glaciers de l’Himalaya. On estime que 75% de ces glaciers auront ainsi disparu d’ici 2100.

Si ces glaciers fournissent des ressources en eau pour la consommation et l’agriculture pour 1,8 milliards de personnes, leur fonte trop rapide entraine des catastrophes climatiques sans précédents comme des crues soudaines ou, au contraire, des sècheresses importantes, même durant la saison des pluies.

Cette vulnérabilité au dérèglement climatique est encore aggravée par la construction massive de barrages hydrauliques par la Chine et l’exploitation intensive des ressources hydriques du Tibet.

Les multiples conséquences de la construction de barrages par la Chine au Tibet

Le rapport de l’International Campaign for Tibet : Chinese Hydropower : damning Tibet’s culture, community and environment, publié le mercredi 4 décembre 2024 nous donne une vision globale de l’ampleur des constructions de barrages par la Chine au Tibet.

En effet, le régime chinois a lancé la construction, depuis 2000, de 193 barrages hydroélectriques sur le plateau tibétain. Ces barrages hydroélectriques peuvent remplir 2 fonctions : stocker l’eau dans un réservoir pour une libération différée ou détourner l’eau à l’aide de turbines. Les conclusions du rapport de l’ICT révèlent que leur développement n’a jamais été si important en termes d’échelle, de portée et de vitesse. En effet, 80% des projets étudiés sont des méga-barrages. Plus de la moitié (59 %) sont encore au stade de la proposition (38 %) ou de la préparation (21 %). Si ces 193 barrages sont mis en fonctionnement simultanément, le Tibet disposerait d’une capacité hydroélectrique de plus de 270 GW, soit l’équivalent de la production d’énergie de l’Allemagne en 2022.

Barrage de Srisailam avec vannes ouvertes

Les coûts de ces barrages sont extrêmement élevés, mais le gouvernement chinois choisit de les ignorer, voire de les dissimuler.

D’un point de vue environnemental, ces constructions sont vulnérables aux tremblements de terre, aux glissements de terrains et aux crues, augmentant même le risque de ces phénomènes. Plusieurs tremblements de terre ont déjà détruit des infrastructures hydroélectriques, causant des dizaines de morts et des dommages irréversibles sur l’environnement et la biodiversité. De plus, les barrages augmentent l’empreinte humaine et la pollution par le méthane dans des écosystèmes fragiles et isolés. Ils dégradent la qualité et le débit de l’eau, perturbent la vie aquatique, affectent les sols et bloquent les flux de nutriments en aval.

Sur le plan humain, la construction de ces barrages force l’expulsion de nombreux Tibétains de leur foyer et de leurs terres. Des études montrent que 121 651 personnes ont déjà été expulsées depuis 2000, et le rapport de l’ICT estime qu’1,2 million de personnes seront expulsées si les 193 barrages hydroélectriques sont construits. En outre, de nombreux sites religieux seront abandonnés, voire détruits, pour permettre la mise en œuvre de ces projets.

Un petit monastère tibétain aux fondations détruites encore présent sur la route de Shigatse au Mont Everest en 2009

Si le Tibet dispose d’un potentiel hydroélectrique considérable, les tibétains n’ont aucune possibilité de décider de l’utilisation de leurs ressources. Ce sont les dirigeants du Parti Communiste Chinois (PCC) et les entreprises énergétiques chinoises qui déterminent l’exploitation de l’énergie tibétaine ainsi que la répartition des coûts et des bénéfices. En réalité, l’exploitation des ressources en eau tibétaines bénéficie presque exclusivement aux grandes métropoles chinoises, tout en nuisant de manière disproportionnée et irréversible aux Tibétains et à leur environnement.

Les ressources en eau du Tibet : un enjeu géopolitique et stratégique majeur pour la Chine

L’objectif à long terme du régime chinois est de faire du Tibet un puissant exportateur d’énergie, qui alimentera non seulement le centre et l’Est de la Chine, mais aussi toute l’Asie du Sud-Est.

En contrôlant les fleuves tibétains, la Chine s’impose au premier plan dans le développement de l’hydroélectricité au niveau mondial, un levier stratégique pour accroître son influence régionale et internationale. Si la politique hydroélectrique de la Chine est essentielle à son industrie, elle menace néanmoins la sécurité alimentaire des pays d’Asie du Sud-Est.

Barrage de Xiaowan, fleuve Lancang (Mékong supérieur), Chine. ©Guillaume Lacombe

L’exemple du Mékong est flagrant pour mettre en lumière les conséquences de ces barrages sur les pays d’Asie du Sud-Est.  Ce fleuve vital fournit de l’eau à environ 60 millions de personnes, mais les 11 barrages construits le long du fleuve par le gouvernement chinois ont mené à une baisse significative du niveau d’eau dans les zones en aval de ces barrages. Les conséquences sont irréversibles : fortes sècheresses même pendant la saison des pluies, baisse de la pêche et de l’aquaculture, etc. pour les pays dépendants du Mékong, qui subissent une pression croissante de la part de la Chine.

Selon Dechen Palmo, les pays d’Asie du Sud-Est sont pour le moment dépendants du bon vouloir de la Chine pour leur accès à l’eau. Mais, la situation s’aggravant, ils seront bientôt dans l’obligation de s’unir pour faire face au géant asiatique s’ils veulent sortir de ce rapport de force totalement inégal. Ce déséquilibre pourrait entraîner des conséquences désastreuses sur la stabilité future de la région si la situation n’évoluait pas rapidement.

Pêcheur dans le delta du Mékong © Jean-Pierre Dalbéra

La mobilisation sans précédent des tibétains pour le respect de leur existence et de leurs ressources

Depuis février 2O24, des manifestations ont lieu au Tibet en opposition à la construction à venir du barrage Kamtok dans la province du Sichuan. Ce mégaprojet entrainera l’expulsion de plus de 4 000 Tibétains de leurs villages et la destruction de 6 monastères. Depuis les soulèvements de 2008, violemment réprimés, et les 159 auto-immolations de Tibétains qui ont suivi, les protestations dans la région sont devenues extrêmement rares. Les manifestations actuelles incarnent donc un acte de résistance fort face au régime chinois. A nouveau, les manifestants ont été durement réprimés par les forces de sécurité du régime chinois. Des vidéos ont d’ailleurs témoigné de la gravité de la situation : une vingtaine de Tibétains, dont des personnes âgées et une dizaine de moines, se tenaient à genoux devant des forces de sécurité du PCC, implorant l’arrêt de la construction du barrage qui les forcerait à fuir. Beaucoup ont été arrêtés et certains ont été roués de coups, soupçonnés d’être les meneurs de ces manifestations. Depuis ce jour, des renforts militaires ont été envoyés et aucune nouvelle image des Tibétains concernés n’a été diffusée.

Si les exilés tibétains luttent pour visibiliser leur cause et alerter la communauté internationale, beaucoup se demandent si leur action a un véritable impact, puisqu’aucune réelle amélioration n’a eu lieu et que la Chine poursuit ses projets de construction. Le droit ne protège par les tibétains mais bien les entreprises d’Etat chinoises, et les tibétains continuent de faire l’objet d’arrestations arbitraires dans leur combat pour dénoncer l’exploitation illégale des ressources en eau du Tibet et les violations qui en découlent. Les preuves qu’ils collectent et diffusent sur internet ou les réseaux sociaux sont systématiquement censurées.

Si ces barrages voient le jour, des millions de personnes, tant au Tibet que dans le reste de la Chine, devront faire face à des conséquences catastrophiques dans les années à venir. Les Tibétains seront les premières victimes, mais les habitants de la Chine continentale en subiront également les effets.

Une femme porte un enfant à Barkhor, dans la région autonome du Tibet © UNICEF-Palani Mohan

Une possible coopération ?

En dépit de ces défis, et même si la Chine est pour le moment récalcitrante à une gouvernance transfrontalière, il existe une place pour la coopération. En effet, l’approche GIRE pourrait permettre un partage équitable des ressources en eau du Tibet entre les différents pays d’Asie du Sud-Est. Telle que définie par le Partenariat Mondial sur l’Eau, « la GIRE est un processus qui encourage la mise en valeur et la gestion coordonnées de l’eau, des terres et des ressources associées, en vue de maximiser le bien-être économique et social qui en résulte d’une manière équitable, sans compromettre la pérennité des écosystèmes vitaux[1] ».

Cette approche a déjà fait ses preuves dans la gestion du fleuve Niger, qui traverse 9 pays d’Afrique de l’Ouest et s’étend sur plus de 4 200km. Depuis 1964, l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) regroupe les Etats dépendants du fleuve (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria et Tchad) et coordonne les politiques de gestion de l’eau dans le but de prévenir les conflits et de promouvoir le développement socio-économique. Les différents projets mis en place par l’ABN permettent également la coopération régionale dans la lutte contre la sècheresse, pour l’accès à l’eau potable, la préservation des écosystèmes fragiles, etc.

Les enjeux auxquels fait face l’ABN sont très similaires à ceux rencontrés par les pays d’Asie du Sud-Est. La coopération que ces pays d’Afrique de l’Ouest ont su mettre en place devrait ainsi servir d’exemple à la création d’une réelle gouvernance transfrontalière entre la Chine et les pays du Sud-Est de l’Asie autour des fleuves qui trouvent leur source au Tibet.

Recommandations des intervenantes

  1. Les tibétains doivent être consultés lors de projets de développement, et leurs droits doivent être protégés.
  2. Les énergies renouvelables (solaire et éolienne) doivent désormais être privilégiées car elles n’entraînent pas les coûts environnementaux, climatiques et sociaux de l’énergie hydroélectrique.
  3. La Chine devrait signer et adhérer à la Convention des Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, afin de garantir les principes fondamentaux d’utilisation équitable et raisonnable et d’absence de préjudice dans la gestion de l’eau.
  4. La Chine doit également s’engager dans des forums multilatéraux sur la politique de l’eau transfrontalière afin d’établir une architecture de gestion mutuellement bénéfique en signant des accords de partage des eaux et des données scientifiques.
  5. La France et l’Europe doivent soutenir les organisations internationales qui peuvent être des forums de discussion pour négocier ces accords.
  6. La France et l’Europe doivent faire pression sur la Chine et mettre en lumière les conséquences néfastes de ces constructions.

 

[1] Global Water Partnership, Technical Advisory Committee (TAC) La gestion intégrée des ressources en eau 2000, TAC Background Papers No. 4, 65p., 04-integrated-water-resources-management-2000-french.pdf

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :