Stratégie nationale de sécurité des États-Unis :

« Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur »

Couverture de la stratégie de sécurité national des Etats Unis d’Amérique 2025

Le 5 décembre dernier, l’administration américaine a publié un document qui a fait grand bruit, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ». S’il a occupé les médias pour ses considérations vis-à-vis de l’Europe, ce texte mérite d’être examiné à travers ses axes et priorités choisis, ses conséquences et ses ambiguïtés. En introduction de cette stratégie, le président américain signe un bilan laudatif de son action, où rien ne semble avoir échoué (pourtant, si l’on ne prend que les « huit conflits violents » qu’il dit avoir réglé, la reprise des affrontements entre le Cambodge et la Thaïlande, ou le conflit à l’est de la RDC qui perdure contredisent son succès). Puis il explique que « Ce document est une feuille de route destinée à garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité, ainsi que le berceau de la liberté sur terre ». Le président américain, lequel est abondamment cité dans le texte, assume d’emblée une forme de « nationalisme impérial ».

Quels sont les points à retenir, parmi les nombreux abordés dans ce document ?

Choisir et hiérarchiser

L’administration américaine ne prétend plus à « tout embrasser et mal étreindre » et s’encombrer d’idéologies comme, selon elle, les précédentes. Elle veut répondre à la question « Que voulons-nous ? », et, partant, choisir ses priorités, définir les moyens en cohérence, et agir avec un « réalisme flexible » pour un seul objectif « La protection des intérêts nationaux vitaux et fondamentaux » et faire en sorte que « les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir ».  Le pragmatisme d’un crédo simple « America first ».

Ce pragmatisme a amené l’administration Trump à couper la plupart des financements humanitaires début 2025, en appliquant à l’avance les termes de cette stratégie nationale de sécurité : « Se concentrer et établir des priorités, c’est faire des choix, c’est reconnaître que tout n’a pas la même importance pour tout le monde. Cela ne signifie pas pour autant que certains peuples, certaines régions ou certains pays sont intrinsèquement sans importance. Les États-Unis sont à tous égards la nation la plus généreuse de l’histoire, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’accorder la même attention à toutes les régions et à tous les problèmes du monde ». A bien y réfléchir, la baisse des financements humanitaires amorcée dans beaucoup de pays avant la décision américaine n’est-elle pas aussi une traduction non déclarée de ce même type de choix ?

Une hégémonie qui dit ne pas vouloir dominer le monde… ni changer les différences  

Le président Donald Trump, accompagné du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Marine John Phelan, annonce le projet de création d’une « flotte dorée » composée de nouveaux cuirassés de la marine américaine, le lundi 22 décembre 2025, au Mar-a-Lago Club de Palm Beach, en Floride. ©Maison Blanche  / Daniel Torok

« Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le reste du monde était dans le meilleur intérêt de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts » ; plus de domination ? Mais une puissance militaire, économique et technologique écrasante permettant la suprématie américaine jusqu’à la fin du siècle… Un usage affirmé du « soft power inégalé des États-Unis » qui permet aux USA d’exercer « une influence positive dans le monde entier qui sert nos intérêts » mais « tout en respectant les religions, les cultures et les systèmes de gouvernance différents des autres pays ». Ailleurs : «… cela imposera d’abandonner l’expérience malavisée des Etats-Unis qui consiste à harceler ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, pour qu’ils renoncent à leurs traditions et à leurs formes historiques de gouvernement. Nous devrions encourager et applaudir les réformes lorsqu’elles émergent spontanément, sans essayer de les imposer de l’extérieur ».  Ambiguïtés ? Plutôt « réalisme flexible » : laisser fonctionner les régimes « non libéraux » si leurs intérêts convergent avec ceux des Etats-Unis. Plus de « régime change » cher aux néoconservateurs des années 1990-2000… Mais on comprend aussi que cette reconnaissance de la diversité des États et des civilisations permet de légitimer la reconnaissance et la défense des valeurs « civilisationnelles » de l’Amérique et de l’Occident.

L’état-nation avant les instances internationales

Au-delà, la stratégie affirme une prééminence sans nuance – et un retour – de l’état-nation » : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation. Il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et protègent leur souveraineté. Le monde fonctionne mieux lorsque les nations donnent la priorité à leurs intérêts. Les États-Unis feront passer leurs propres intérêts en premier et, dans leurs relations avec les autres nations, les encourageront à faire de même. Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté, et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains ». Dans un monde redevenu multipolaire, les USA délaissent le multilatéral au profit des relations bilatérales… En position de force.

L’ère de l’immigration massive est terminée

Sans surprise, l’administration américaine grave dans le marbre sa politique « d’arrêt » de l’accueil des flux migratoires, et surtout prévient : « Dans tous les pays du monde, la migration de masse a mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, faussé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de l’immigration massive doit prendre fin ». Quelle issue pour les « Caminantes » d’Amérique Latine ?

Le président Donald Trump participe à la remise de la médaille mexicaine de la défense des frontières, le lundi 15 décembre 2025, dans le bureau ovale. ©Maison Blanche / Daniel Torok)

Atlas ne veut plus porter le monde

« L’époque où les États-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ». C’est clair ; conséquences ? Le transfert de charge aux alliés, et notamment les pays de l’OTAN, à qui il est demandé de consacrer 5 % de leur PIB à la défense. Au-delà, favoriser « les partenariats ciblés qui utilisent des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes idées ». Atlas porte moins mais reste à la barre… et utilise à l’occasion l’arme des taxes pour stimuler les bonnes volontés.

La doctrine Monroe[1] au défi du corolaire Trump  

« …les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région ».  Le « corolaire Trump » est précisée clairement : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ». Nous sommes prévenus : chasse gardée des USA… Qui ne s’interdisent pas par ailleurs, et en contradiction avec la doctrine Monroe originelle, d’influencer les politiques étrangères – notamment européennes – dans le sens de ses intérêts, ni d’élargir son « hémisphère » au-delà du continent américain. Deux exemples concrets de cet « update Monroe » sont l’arraisonnement par les forces américaines, en novembre dernier, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes du Sri Lanka, d’un cargo voyageant de la Chine vers l’Iran, qui aurait transporté une « technologie militaire à double usage », et la décision du président Trump, le 16 décembre dernier, d’imposer un « blocus total et complet » des pétroliers sous sanctions à destination et en provenance du Venezuela (plusieurs tankers saisis à ce jour).

La paix par la force… ou la force avant tout ?  

Un des éléments frappants du texte est le concept de force comme outil préalable et universel à toute relation, ce qui va plus loin que le « Si Vis Pacem Para Bellum » plus pertinent que jamais. La force doit dissuader, dominer, et agréger les partenariats : « La force est la meilleure arme de dissuasion. Les pays ou autres acteurs suffisamment dissuadés de menacer les intérêts américains ne le feront pas. En outre, la force peut nous permettre d’atteindre la paix… ». Quelle limite à ce concept certes opérant mais qui développe sa propre nécessité, car la paix par la force a besoin de toujours plus de force… ?

Le navire amiral de la 7e flotte américaine, l’USS Blue Ridge (LCC 19), a participé à la 11e édition de l’exercice Croix du Sud dans la mer de Corail, près de la Nouvelle-Calédonie, le 1er mai 2025.

Intervenir ? A priori non, mais ça dépend

Fidèle à la doctrine des fondateurs, l’administration américaine répugne en principe à intervenir, mais… « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, il n’est pas possible d’adhérer rigoureusement au non-interventionnisme. Cependant, cette prédisposition devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». En clair : ça dépend de ce que les USA ont à gagner – ou à protéger de vital – à une intervention, et, de plus, toute intervention sera « réversible » au gré des intérêts US…  Par ailleurs, ils ne s’interdisent pas « d’agir sans intervenir » : « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres »… A bon entendeur…

L’Otan n’est plus destiné à s’étendre…. Et les Etats-Unis interrogent son avenir

« Mettre fin à la perception, et empêcher la réalité, de l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle… » ; sans précaution oratoire, l’administration Trump met un coup d’arrêt – qui répond aux demandes russes depuis des décennies – à l’expansion de l’Alliance amorcée en 1999. Au-delà, en partant de ce qu’elle considère comme les conséquences civilisationnelles des politiques migratoires européennes, elle pose comme jamais auparavant la question de l’avenir de l’alliance : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. À ce titre, la question reste ouverte de savoir s’ils considéreront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent (européen) sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins. Dans ces conditions, il est loin d’être évident que certains pays européens disposeront d’une économie et d’une armée suffisamment solides pour rester des alliés fiables…». En clair, les USA nous disent qu’ils considèrent que la pérennité de l’OTAN dépend de l’identité culturelle de ses membres… Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé de cette perception américaine, on ne voit guère comment les pays européens de l’alliance pourront rester sans répondre à cette « question de confiance » qui leur est brutalement posée.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN ©OTAN

Sécuriser ressources et routes 

« Nous devons rétablir notre accès indépendant et fiable aux biens dont nous avons besoin pour nous défendre et préserver notre mode de vie. Cela nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels… De plus, la Communauté du renseignement surveillera les chaînes d’approvisionnement clés et les avancées technologiques à travers le monde…». Plus loin : « Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert… ». Ce point fait écho aux alertes du dernier rapport de la CIA sur les risques d’atteinte aux routes d’approvisionnement mondiales, et, au-delà de l’Iran clairement visé s’agissant du golfe persique, est étroitement lié au point suivant :

Face à la Chine : maintenir le statu-quo à Taiwan, éviter si possible la confrontation mais dissuader par la force

« Etant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial transite chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine. Il est donc prioritaire de dissuader tout conflit autour de Taïwan, idéalement en préservant la supériorité militaire. Nous maintiendrons également notre politique déclaratoire de longue date sur Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Au-delà, les USA vont renforcer et élargir le cercle de leurs alliés fiables en Asie-pacifique afin de contenir à la fois l’expansion économique et militaire chinoise, anticiper et neutraliser les risques de coupures par la Chine de routes d’approvisionnement vitales, et être en mesure de réagir à toute action armée le long de la « première chaîne d’iles » (1ère série d’archipels majeurs du Pacifique au large de la côte d’Asie de l’Est : principalement composée des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryukyu, de Taïwan, du nord des Philippines et de Bornéo) et dans toute la région indopacifique.

L’Europe en question

Cette partie du document est celle qui a suscité le plus de réactions… en Europe et en France. Jamais, il est vrai, le diagnostic vital européen n’avait été posé de façon aussi radicale : « …Ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel… citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation… La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme… Notre objectif devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle…Les États-Unis sont, naturellement, sentimentalement attachés au continent européen…Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur d’antan… ». Il ne nous appartient pas d’entrer dans le débat ouvert pas ces positions américaines. Constatons que les réactions en Europe ont été vives, à l’exemple du chancelier allemand, qui a jugé que certaines parties de la stratégie de sécurité US étaient « inacceptables ». Au-delà des répliques telles que « vassalisation », « humiliation » ou « ingérence », on peut considérer qu’il serait nécessaire de répondre avec une argumentation construite à la vision américaine. Enfin, l’exposé décomplexé d’une Europe « faible » par l’administration américaine n’est-il pas l’expression d’une « lutte des modèles politiques » (modèle démocratique contre modèle autoritaire) qui secoue une bonne partie du monde ?

Berlin 14 décembre 2025 sous l’égide du chancelier allemand, Friedrich Merz, réunion des pays de la coalition des volontaires pour soutenir l’Ukraine au moment où Volodimyr Zelenski rencontre les émissaires du président Donald ©OTAN

Europe et Russie… Europe et Ukraine

Contrairement à ce que l’on a entendu, l’administration américaine ne veut pas « laisser tomber les Européens et les laisser seuls régler les problèmes de leur continent » ; s’agissant des relations entre l’Europe et la Russie, ou plus encore du conflit ukrainien, les USA ont l’intention de peser sur l’évolution des choses, quitte à contrer les « attentes irréalistes concernant la guerre » (comprendre la capacité de l’Ukraine à récupérer ses territoires perdus) de dirigeants européens : « La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens… Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie… L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition » – (Le gouvernement français est clairement inclus dans le lot). La trajectoire européenne, comme sa politique étrangère, sont ainsi « mises sous pression » américaine, à l’aune des intérêts considérés comme vitaux pas son administration.

Le président Donald Trump rencontre le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago, 28 décembre 2025. ©Maison Blanche

Conclusion

Il y aurait eu beaucoup encore à souligner dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, comme par exemple pour l’Afrique où l’administration US veut rompre avec la logique de l’aide et y substituer une politique d’investissements productifs. On voit se dessiner un mouvement de repli pour les États-Unis, du « théâtre mondial » vers l’hémisphère occidental, avec une ligne de défense en Indopacifique. Une autre synthèse pourrait être de remarquer que les termes de « solidarité », « droits de l’homme » et « État de droit » sont absents du document… De même, la déclaration du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov à la télévision d’état russe le 7 décembre dernier, selon laquelle « La nouvelle stratégie de sécurité américaine s’accorde avec les perceptions russes » et que « Les ajustements que nous y constatons correspondent dans beaucoup d’aspects à notre vision » indique que l’administration américaine est autant aujourd’hui un défi qu’un allié pour nombre de pays et d’instances internationales. Le mot de la fin peut être laissé à Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des Etats-Unis, lors d’un discours le 6 décembre dernier au Reagan National Defense Forum, au cours duquel il assena trois fois cette formule « Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur ».

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire.

[1] La doctrine Monroe, formulée en 1823, peut se résumer aux trois points clés :

  1. Les Amériques du Nord et du Sud sont fermées à la colonisation et à l’intervention européenne (et à l’intervention. l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud devaient être le domaine des États-Unis.
  2. Toute nouvelle tentative d’étendre les systèmes politiques européens aux Amériques sera traitée comme une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis.
  3. Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes.

 

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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Enjeux de la gestion de l’eau du plateau tibétain

Drapeaux de prières au Tibet

Organisé par le Groupe d’information internationale sur le Tibet du Sénat, le colloque du 3 décembre 2024 s’est concentré sur la gestion de l’eau du plateau tibétain, réunissant trois intervenantes : Palmo Tenzin, chercheuse et chargée de plaidoyer pour l’International Campaign for Tibet (ICT) en Allemagne, Dechen Palmo, chercheuse en environnement au Tibet Policy Institute en Inde et siège du gouvernement tibétain en exil, et Tenzin Choekyi, chercheuse pour l’ONG Tibet Watch. Nous présentons ici une synthèse de ce colloque.

Le Tibet, bien que souvent considéré comme une province chinoise, est en réalité un pays annexé par la Chine en 1950. Depuis cette date, la Chine poursuit une politique à grande échelle d’effacement de l’identité tibétaine par de nombreux biais : destructions de monastères, envoi des enfants tibétains en pensionnat pour apprendre le mandarin, accaparement de leurs ressources naturelles, etc.

Véritable réservoir d’eau pour toute la région de l’Asie du Sud-Est, le Tibet est régulièrement appelé « le troisième pôle », et joue un rôle stratégique dans l’équilibre hydrique de la région. On estime à 1,8 milliards le nombre de personnes qui dépendent de l’eau du Tibet. Pourtant, cette région figure parmi les plus vulnérables face au réchauffement climatique, et la construction massive de barrages par la Chine risque d’avoir des répercussions graves dans les années à venir pour l’ensemble des pays de la région.

Le Tibet face aux dangers du changement climatique

Souvent appelé le « château d’eau de l’Asie », le Tibet est la source des huit principaux fleuves d’Asie comme le Brahmapoutre, le Yangtsé, le Mékong et l’Indus.

Carte des fleuves prenant leur source au Tibet

Ces fleuves sont alimentés par les glaciers de l’Himalaya, qui fondent à un rythme alarmant depuis plusieurs années. En effet, le Tibet connait des hausses de température 2 à 4 fois plus rapides que le reste de la planète, accélérant ainsi considérablement la fonte des glaciers de l’Himalaya. On estime que 75% de ces glaciers auront ainsi disparu d’ici 2100.

Si ces glaciers fournissent des ressources en eau pour la consommation et l’agriculture pour 1,8 milliards de personnes, leur fonte trop rapide entraine des catastrophes climatiques sans précédents comme des crues soudaines ou, au contraire, des sècheresses importantes, même durant la saison des pluies.

Cette vulnérabilité au dérèglement climatique est encore aggravée par la construction massive de barrages hydrauliques par la Chine et l’exploitation intensive des ressources hydriques du Tibet.

Les multiples conséquences de la construction de barrages par la Chine au Tibet

Le rapport de l’International Campaign for Tibet : Chinese Hydropower : damning Tibet’s culture, community and environment, publié le mercredi 4 décembre 2024 nous donne une vision globale de l’ampleur des constructions de barrages par la Chine au Tibet.

En effet, le régime chinois a lancé la construction, depuis 2000, de 193 barrages hydroélectriques sur le plateau tibétain. Ces barrages hydroélectriques peuvent remplir 2 fonctions : stocker l’eau dans un réservoir pour une libération différée ou détourner l’eau à l’aide de turbines. Les conclusions du rapport de l’ICT révèlent que leur développement n’a jamais été si important en termes d’échelle, de portée et de vitesse. En effet, 80% des projets étudiés sont des méga-barrages. Plus de la moitié (59 %) sont encore au stade de la proposition (38 %) ou de la préparation (21 %). Si ces 193 barrages sont mis en fonctionnement simultanément, le Tibet disposerait d’une capacité hydroélectrique de plus de 270 GW, soit l’équivalent de la production d’énergie de l’Allemagne en 2022.

Barrage de Srisailam avec vannes ouvertes

Les coûts de ces barrages sont extrêmement élevés, mais le gouvernement chinois choisit de les ignorer, voire de les dissimuler.

D’un point de vue environnemental, ces constructions sont vulnérables aux tremblements de terre, aux glissements de terrains et aux crues, augmentant même le risque de ces phénomènes. Plusieurs tremblements de terre ont déjà détruit des infrastructures hydroélectriques, causant des dizaines de morts et des dommages irréversibles sur l’environnement et la biodiversité. De plus, les barrages augmentent l’empreinte humaine et la pollution par le méthane dans des écosystèmes fragiles et isolés. Ils dégradent la qualité et le débit de l’eau, perturbent la vie aquatique, affectent les sols et bloquent les flux de nutriments en aval.

Sur le plan humain, la construction de ces barrages force l’expulsion de nombreux Tibétains de leur foyer et de leurs terres. Des études montrent que 121 651 personnes ont déjà été expulsées depuis 2000, et le rapport de l’ICT estime qu’1,2 million de personnes seront expulsées si les 193 barrages hydroélectriques sont construits. En outre, de nombreux sites religieux seront abandonnés, voire détruits, pour permettre la mise en œuvre de ces projets.

Un petit monastère tibétain aux fondations détruites encore présent sur la route de Shigatse au Mont Everest en 2009

Si le Tibet dispose d’un potentiel hydroélectrique considérable, les tibétains n’ont aucune possibilité de décider de l’utilisation de leurs ressources. Ce sont les dirigeants du Parti Communiste Chinois (PCC) et les entreprises énergétiques chinoises qui déterminent l’exploitation de l’énergie tibétaine ainsi que la répartition des coûts et des bénéfices. En réalité, l’exploitation des ressources en eau tibétaines bénéficie presque exclusivement aux grandes métropoles chinoises, tout en nuisant de manière disproportionnée et irréversible aux Tibétains et à leur environnement.

Les ressources en eau du Tibet : un enjeu géopolitique et stratégique majeur pour la Chine

L’objectif à long terme du régime chinois est de faire du Tibet un puissant exportateur d’énergie, qui alimentera non seulement le centre et l’Est de la Chine, mais aussi toute l’Asie du Sud-Est.

En contrôlant les fleuves tibétains, la Chine s’impose au premier plan dans le développement de l’hydroélectricité au niveau mondial, un levier stratégique pour accroître son influence régionale et internationale. Si la politique hydroélectrique de la Chine est essentielle à son industrie, elle menace néanmoins la sécurité alimentaire des pays d’Asie du Sud-Est.

Barrage de Xiaowan, fleuve Lancang (Mékong supérieur), Chine. ©Guillaume Lacombe

L’exemple du Mékong est flagrant pour mettre en lumière les conséquences de ces barrages sur les pays d’Asie du Sud-Est.  Ce fleuve vital fournit de l’eau à environ 60 millions de personnes, mais les 11 barrages construits le long du fleuve par le gouvernement chinois ont mené à une baisse significative du niveau d’eau dans les zones en aval de ces barrages. Les conséquences sont irréversibles : fortes sècheresses même pendant la saison des pluies, baisse de la pêche et de l’aquaculture, etc. pour les pays dépendants du Mékong, qui subissent une pression croissante de la part de la Chine.

Selon Dechen Palmo, les pays d’Asie du Sud-Est sont pour le moment dépendants du bon vouloir de la Chine pour leur accès à l’eau. Mais, la situation s’aggravant, ils seront bientôt dans l’obligation de s’unir pour faire face au géant asiatique s’ils veulent sortir de ce rapport de force totalement inégal. Ce déséquilibre pourrait entraîner des conséquences désastreuses sur la stabilité future de la région si la situation n’évoluait pas rapidement.

Pêcheur dans le delta du Mékong © Jean-Pierre Dalbéra

La mobilisation sans précédent des tibétains pour le respect de leur existence et de leurs ressources

Depuis février 2O24, des manifestations ont lieu au Tibet en opposition à la construction à venir du barrage Kamtok dans la province du Sichuan. Ce mégaprojet entrainera l’expulsion de plus de 4 000 Tibétains de leurs villages et la destruction de 6 monastères. Depuis les soulèvements de 2008, violemment réprimés, et les 159 auto-immolations de Tibétains qui ont suivi, les protestations dans la région sont devenues extrêmement rares. Les manifestations actuelles incarnent donc un acte de résistance fort face au régime chinois. A nouveau, les manifestants ont été durement réprimés par les forces de sécurité du régime chinois. Des vidéos ont d’ailleurs témoigné de la gravité de la situation : une vingtaine de Tibétains, dont des personnes âgées et une dizaine de moines, se tenaient à genoux devant des forces de sécurité du PCC, implorant l’arrêt de la construction du barrage qui les forcerait à fuir. Beaucoup ont été arrêtés et certains ont été roués de coups, soupçonnés d’être les meneurs de ces manifestations. Depuis ce jour, des renforts militaires ont été envoyés et aucune nouvelle image des Tibétains concernés n’a été diffusée.

Si les exilés tibétains luttent pour visibiliser leur cause et alerter la communauté internationale, beaucoup se demandent si leur action a un véritable impact, puisqu’aucune réelle amélioration n’a eu lieu et que la Chine poursuit ses projets de construction. Le droit ne protège par les tibétains mais bien les entreprises d’Etat chinoises, et les tibétains continuent de faire l’objet d’arrestations arbitraires dans leur combat pour dénoncer l’exploitation illégale des ressources en eau du Tibet et les violations qui en découlent. Les preuves qu’ils collectent et diffusent sur internet ou les réseaux sociaux sont systématiquement censurées.

Si ces barrages voient le jour, des millions de personnes, tant au Tibet que dans le reste de la Chine, devront faire face à des conséquences catastrophiques dans les années à venir. Les Tibétains seront les premières victimes, mais les habitants de la Chine continentale en subiront également les effets.

Une femme porte un enfant à Barkhor, dans la région autonome du Tibet © UNICEF-Palani Mohan

Une possible coopération ?

En dépit de ces défis, et même si la Chine est pour le moment récalcitrante à une gouvernance transfrontalière, il existe une place pour la coopération. En effet, l’approche GIRE pourrait permettre un partage équitable des ressources en eau du Tibet entre les différents pays d’Asie du Sud-Est. Telle que définie par le Partenariat Mondial sur l’Eau, « la GIRE est un processus qui encourage la mise en valeur et la gestion coordonnées de l’eau, des terres et des ressources associées, en vue de maximiser le bien-être économique et social qui en résulte d’une manière équitable, sans compromettre la pérennité des écosystèmes vitaux[1] ».

Cette approche a déjà fait ses preuves dans la gestion du fleuve Niger, qui traverse 9 pays d’Afrique de l’Ouest et s’étend sur plus de 4 200km. Depuis 1964, l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) regroupe les Etats dépendants du fleuve (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria et Tchad) et coordonne les politiques de gestion de l’eau dans le but de prévenir les conflits et de promouvoir le développement socio-économique. Les différents projets mis en place par l’ABN permettent également la coopération régionale dans la lutte contre la sècheresse, pour l’accès à l’eau potable, la préservation des écosystèmes fragiles, etc.

Les enjeux auxquels fait face l’ABN sont très similaires à ceux rencontrés par les pays d’Asie du Sud-Est. La coopération que ces pays d’Afrique de l’Ouest ont su mettre en place devrait ainsi servir d’exemple à la création d’une réelle gouvernance transfrontalière entre la Chine et les pays du Sud-Est de l’Asie autour des fleuves qui trouvent leur source au Tibet.

Recommandations des intervenantes

  1. Les tibétains doivent être consultés lors de projets de développement, et leurs droits doivent être protégés.
  2. Les énergies renouvelables (solaire et éolienne) doivent désormais être privilégiées car elles n’entraînent pas les coûts environnementaux, climatiques et sociaux de l’énergie hydroélectrique.
  3. La Chine devrait signer et adhérer à la Convention des Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, afin de garantir les principes fondamentaux d’utilisation équitable et raisonnable et d’absence de préjudice dans la gestion de l’eau.
  4. La Chine doit également s’engager dans des forums multilatéraux sur la politique de l’eau transfrontalière afin d’établir une architecture de gestion mutuellement bénéfique en signant des accords de partage des eaux et des données scientifiques.
  5. La France et l’Europe doivent soutenir les organisations internationales qui peuvent être des forums de discussion pour négocier ces accords.
  6. La France et l’Europe doivent faire pression sur la Chine et mettre en lumière les conséquences néfastes de ces constructions.

 

[1] Global Water Partnership, Technical Advisory Committee (TAC) La gestion intégrée des ressources en eau 2000, TAC Background Papers No. 4, 65p., 04-integrated-water-resources-management-2000-french.pdf

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :