Comment cassent les vases

Allemands de l’est et de l’ouest devant la Porte de Brandebourg lors de la chute du mur de Berlin en 1989

Nous sommes tous ici familiers avec l’ampleur des transformations en cours, inutile de les recenser. Ce qui importe désormais est de comprendre ce qu’elles révèlent.

Les tensions que nous avons vu monter au cours de ces dernières années se traduisent par une normalisation de la violence à l’intérieur de nos sociétés et entre elles. La violence est sûrement l’un des mécanismes de résolution de conflit le plus ancien ; elle permet d’atteindre assez efficacement des objectifs politiques ou économiques, et désormais à peu de frais.  Les conflits prolifèrent donc. Ces conflits, même locaux, provoquent des chocs qui souvent débordent dans leurs effets des zones où ils se produisent.

Car les chocs ne font pas que perturber la bonne marche des systèmes humains. Ils en révèlent les fragilités. Ces fragilités sous-jacentes, lignes de fractures souvent invisibles ou sous-estimées sont pourtant bien là. Comme un vase qui se casse, peut-être pas au premier choc, peut-être pas au deuxième, mais un jour, un choc minuscule, peut provoquer une réaction disproportionnée et le vase se casser par là où la structure état la plus fragile. Pour les sociétés et les pays, il y a des fragilités structurelles les fameuses « root causes »  au causes profondes auxquelles on ne peut pas grand-chose, des frontières mal établies, des climats extrêmes, l’histoire et la géographie. Et puis il y des facteurs plus immédiats de fragilité ou de résilience, la gouvernance, la démographie, la gestion de ressources maigres ou abondantes, le niveau de développement, de sécurité, la cohésion sociale, etc.

© AFP – Tableau sur le réchauffement climatique fait à partir du dernier rapport du GIEC

Or les fondations traditionnelles des systèmes énergétiques, de la stabilité écologique, des structures de gouvernance, des infrastructures technologiques continuent de changer, créant une grande incertitude sur les risques à venir. Ce qui est en jeu, au fond, c’est la capacité des systèmes — économiques, politiques et sociétaux — à s’autoréguler, à absorber les chocs et à s’y adapter, car seule chose sûre qu’est que ce n’est pas fini.

Les chocs de toute nature sont interconnectés et donc plus systémiques. Un choc régional dans le Golfe Persique impacte directement le nombre de jours travaillés au Sri Lanka, ou l’accès aux soins en Somalie. Vous vous souvenez peut-être aussi de l’éruption de l’Eyjafjöll en Islande en 2010 et de son effet sur le trafic aérien dans toute l’Europe.

© UNNEWS – Graphique représentant la corrélation entre la hausse des prix du gaz et des engrais depuis le blocage du Détroit d’Ormuz

Les États et, encore plus rapidement, les compagnies privées ont commencé à s’adapter à cette ère de grande volatilité. Le secteur de l’assurance par exemple, si fondamental à la logistique globale change sa perception de ce qui est assurable et ce qui ne l’est pas, donnant naissance à des mécanismes hybrides public-privé de la gestion des risques qui deviennent des composantes importantes du système économique globalisé.

Dans de nombreux pays, les chocs répétés depuis le début du siècle ont érodé peu à peu les réserves budgétaires, énergétiques, alimentaires, les capacités institutionnelles et la cohésion sociale. C’est donc bien une crise de résilience à laquelle il nous faut tous désormais faire face. Bien sûr les pays qui partent avec des handicaps de gouvernance, de dépendance financière ou énergétiques sont les plus exposés, et ainsi la fragilité s’aggrave. Certains pays s’enferment dans des cycles où chaque crise réduit la capacité à répondre à la suivante qui arrive bientôt.

© Solidarités International – Puit dans le village de Khodai Ram, région du Golestan en Iran (2023)

L’absence d’investissement dans des mécanismes de résilience et d’absorption des chocs représente ainsi l’assurance d’une instabilité à venir, y compris dans des pays qui paraissent solide.  Les réserves de change, les dépendances aux importations d’énergie ou d’engrais font les gros titres en ce moment. La dépendance aux importations de nourriture était mise en avant au début de la guerre en Ukraine. L’inflation, le niveau de dettes étaient des éléments importants lors des crises financière ou même lors de la pandémie de Covid19. Mais les risques sociétaux sont tout aussi importants. Niveau d’éducation, accès aux soins et services sociaux, à l’énergie et à la nourriture, à l’emploi, prévalence du crime organisé, de la corruption, système informationnel et religieux, etc. Ne pas y prêter attention, c’est ignorer des fragilités par ou la crise peut arriver ou des facteurs de résilience sur lesquels capitaliser.

Dans ce contexte, le développement économique, et social est certainement une bonne chose pour augmenter ces capacités d’absorption, et l’idée que les pays les mieux lotis aident les pays qui le sont moins tient du bon sens au vu des répercussions régionales ou mondiale d’une instabilité même locale.

© Cristian Camilo Estrada – Dans un contexte de crise globale, la coopération est plus importante que jamais

Les Objectifs de Développement Durable ne sont plus vraiment le cadre de référence pour les acteurs de développement. Les jolies couleurs des 17 petits carrés numérotés ont bien pâli. Les standards internationaux non plus ne sont pas plus à l’honneur. Au Soudan comme au Liban, le Droit Humanitaire International est violé chaque jour dans plus totale impunité. Cette impunité n’est pas sans conséquence, puisqu’elle sape la crédibilité et la légitimité du système de solidarité et de coopération, comme le montre en premier lieu les baisse d’investissement dans l’APD.

Pourtant de nombreuses initiatives sont en cours pour établir de nouvelles règles du jeu de la coopération, c’est-à-dire en fait de nouvelles dynamiques de répartition du pouvoir autour du développement. Que représente l’APD, à qui et à quoi sert-elle, quel effort mesure-t-elle ?  Qui la met œuvre ?  Dans toutes les initiatives et propositions en cours, personne ne propose sérieusement l’arrêt pur et simple de la coopération, même dans sa forme plus réduite. Simplement elle doivent s’adapter à un cadre international plus rugueux.

Pour les membres du CAD, l’étendue du déficit de capacité de défense est telle que sa restauration est une priorité politique et budgétaire qui ne laisse plus aucun espace au développement, En Europe bien sûr mais pas uniquement. La région asiatique s’arme tout aussi vite.  Pourtant, comme le remarquait récemment au Grand Continent  le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Schill, les frontières entre civil et militaire sont devenue si floue qu’il devient difficile de distinguer la guerre de la paix, avec des contours d’affrontements qui brouillent au point que la paix elle-même deviendrait la continuation de la guerre par d’autres moyens. Ainsi, que ce soit par l’influence et l’information, mais aussi la projection de valeurs, et des termes du commerce, la coopération au développement ne peut plus être traitée comme un domaine de politique publique préservée des tumultes du monde.

© Markus Rauchenberger – Camion équipé d’un canon Caesar conduit par des soldats français lors d’un exercice de l’OTAN en 2018 (Dynamic Front)

Comprendre la nature politique de la coopération internationale ne signifie pas qu’elle doit renier ses valeurs fondamentales que sont la démocratie, l’État de droit, la paix, les droits de l’homme, l’égalité hommes -femmes, la liberté. Au contraire, ces valeurs sont notre marque constitutive, et elles ne doivent pas être reniées contre un sac de terre rares ou juste par paresse intellectuelle.  Il s’agit d’ancrer et d’aiguiser ces principes dans un environnement plus complexe et compétitif et utiliser leur valeur pour construire cette résistance aux chocs à venir.

Cyprien Fabre.


Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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Le survivant.

Portrait de Pierre Fyot par Bernard Kouchner.

Pierre Fyot en mission humanitaire au Kurdistan d’Irak.

Il avait un cœur d’or et une gueule de cinéma, le docteur Pierre Fyot nous a quitté fin septembre. Bien sûr il nous faut retracer son parcours médical qui ne fut pas banal non plus, mais d’abord faisons connaissance avec de sa famille, le clan Fyot de la rue Turgot à Dijon, dans cette maison dont je me souviens du style et de la blancheur.

Comment dire ici la saga de cette famille singulière ? A chaque génération elle a produit ses héros, de nombreux morts dans les guerres de la France. Celle-ci a eu en son sein des académiciens, des bâtonniers, des archéologues et jusqu’au père de Pierre, avocat, lequel fut pendant plus de 30 ans maire adjoint et fit fonctionner la ville du chanoine Kir.

Pierre entama ses études de médecine à Dijon, mais dès 1943, à 20 ans, il gagna le maquis et s’engagea dans la résistance : réseau arc-en-ciel.

Le ton était donné, simplicité et héroïsme.

À la fin de la guerre, lors d’un dernier affrontement avec les occupants, l’ami qui l’accompagnait depuis son engagement dans le maquis mourut à ses côtés avec 15 autres volontaires. Pierre, l’unique survivant, alla annoncer le drame de sa mort à la mère de celui-ci.

Ainsi s’amorça ce que Pierre appellera toute sa vie le « complexe du survivant ».
Pierre Fyot poursuivit son parcours dans l’armée de Lattre de Tassigny, au 121ème régiment d’infanterie, et participa à la libération de l’Alsace, puis de l’Allemagne, avant de reprendre ses études médicales à Dijon.

Il était officier, sensible au discours comme à la vision politique du Général de Gaulle sur la grandeur de la France et la défense de ses colonies. Médecin diplômé. Il s’engagea dans les troupes de marine et officier des chasseurs. Il fut chargé de diriger un fort sur les hauts plateaux au Laos. Ce fut le temps des poursuites et des combats de commando dans la jungle. Il en parlait non comme un guerrier mais comme un homme plus sensible aux habitants et à la beauté du pays. Entre deux combats, il soignait les habitants qui venaient le consulter.

Démobilisé, il regagna Dijon. Il n’y resta pas longtemps. C’était tout son contraste : Pierre était un calme qui ne restait jamais en place. En1950 Il fut recruté comme médecin fonctionnaire par l’assistance médico-sociale en Algérie. Il devint un médecin disponible. Aimé dans les villages les plus reculés, soignant tous ses patients de la même façon, FLN ou anti FNL. Prenant soin des femmes, ce qui n’était pas la coutume.

Pierre Fyot (au milieu sans barbe) en mission humanitaire en Afghanistan dans les années quatre-vingt.

Son cabinet était aux Oudhias, en pleine Kabylie. Ce furent des années heureuses. Il visitait sans crainte ses patients à travers ses régions montagneuses, et dans cette période de guerre ceux-ci qui lui confiaient à l’occasion leur appartenance aux fellagas. Ils se faisaient réciproquement confiance.

Non loin de la bourgade de Pierre arriva un jeune homme qui faisait son service national dans les SAS (Section Administrative Spécialisée), structure nouvelle agissant auprès des seuls civils.

Ce garçon, Gérard, étais le frère d’Hubert, celui qui mourut à ses côtés dans le maquis arc-en-ciel en Bourgogne. Pierre demanda à un responsable FLN de sa connaissance une protection pour le jeune français, lui « confiant » ainsi son amitié pour Gérard. Le militant promit cette protection. En 1956, Gérard fut assassiné. Pierre, bouleversé s’engagea à la tête d’un commando du 5e régiment de tirailleurs marocains et, pour venger Gérard, poursuivit longuement les assassins jusqu’à une vaste grotte servant de refuge. Il y pénétra et le chef rebelle fut abattu.

Pierre revint en Frances annoncer à la maman de Gérard la mort de son second fils. Elle lui dit alors « pourquoi mes fils meurent et vous-même vous en tirez toujours ?». L’éternel survivant… Je l’avais pris au début, en raison de cette « réputation » algérienne, comme un homme de droite… Mais non, il était simplement un vrai, un grand humaniste.

Pierre s’était marié en Algérie, avec une attirante et intelligente femme pied-noir dont il eut deux enfants. Après son épisode de réengagement dont il était sorti lieutenant-colonel, et l’indépendance de l’Algérie, il décida de rentrer en France en bateau à voile avec sa femme. Retiré de l’armée, le docteur et lieutenant-colonel, passa quelques certificats de science. Ayant complété ses études à Dijon il dirigea un puis deux laboratoires d’analyses cliniques.

Retiré de l’armée, Il voyagea souvent avec l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale). Puis cet ultra-doué commença à écrire « Le vent de la Toussaint » traduit en plusieurs langues et dont un film réalisé par Gilles Béhat sortit rapidement. Ce n’était que le début de son œuvre écrite. Je ne cite pas tous ses livres mais seulement l’un d’entre eux « Les remparts du silence » qui m’impressionna beaucoup ».

Il réalisa une série télévisée avec Jacques Perrin, « Médecins des Hommes » qui illustrera les aventures humanitaires à travers leur mission sur trois continents. Ce fut aussi son engagement à la Guilde du Raid, et surtout en 1968 et en1971 sa décision de rejoindre Médecins Sans Frontières. Il fut à nos côtés au Biafra. C’est là que nos trajets se joignirent.

Pierre Fyot, Jacques Bérès, Max Récamier, Bernard Kouchner au Kurdistan d’Irak.

À partir des années 1972, je ne compte plus les missions que nous fîmes ensemble pendant des semaines et des mois du Liban en mer de Chine, de l’Amérique du Sud à l’Afrique. Pierre ne faisait jamais l’étalage de ses aventures ni de ses engagements. Pas plus que de ses bravoures réelles. Toujours disponible. Il répondait présent à chaque sollicitation pour l’Asie, comme pour l’Afrique. Il restait d’humeur égale tout au long de la mission, aucun travail, aucune fatigue ne le rebutait. Des discussions politiques occupaient une partie de nos nuits, souvent ponctuée d’une expression dubitative fréquemment utilisée : « Je ne peux pas te dire », ou bien « Je ne sais pas ». Cette exquise politesse masquait une réserve élégante sur l’agitation de sa vie, sur sa diversité.

Diversité : ainsi fut-il aussi médecin de la Présidence à deux reprises, ou engagé auprès d’Olivier Gendebien, coureur automobile célèbre. Enfin et surtout avec les cinéastes Pierre Schoendoerffer et Jacques Perrin, l’acteur de la 317e section devenu excellent producteur et ami fidèle de Pierre. Il ne parlait pas souvent de ses aventures, et pourtant quelle belle vie dans sa diversité. Cet aventurier devint un personnage public.

Une fois, en Asie, je me souviens que nous avions cru le perdre. Il avait plongé ou il était tombé de cette grande vedette américaine affrétée par Médecin du Monde pour aider les boat people. Il y avait alors deux bateaux, le nôtre et un autre, très proches. Alors que les deux coques d’acier se rapprochaient pour se heurter, produisant un bruit d’enfer : disparition de Pierre ! Tous les volontaires se penchaient sur un bord, croyant à la mort de notre ami, lorsqu’un cri retentit, presque un rire qui nous attira sur l’autre bord. Pierre avait plongé sous les bateaux et l’éternel survivant nous saluait de la main. Cette anecdote de mer me rappelle qu’il possédait un grand bateau, un « Empereur » avec lequel nous avions croisé dans les iles du Vénézuéla, il y a bien longtemps

J’avais une très grande amitié pour lui Pierre. Je venais à Dijon souvent pour le week-end. Nous n’avions pas alors seulement des conversations d’anciens combattants, notre ambition était de commenter la marche du monde !

Avec lui s’éteint toute une génération des fondateurs de l’humanitaire d’urgence à la française.

Bernard Kouchner.


Pierre Fyot, témoignage de Philippe Gautier.

L’ami Pierre, Au Revoir

Grand ami de Jacques Perrin,

J »ai eu la chance de côtoyer Pierre lors de l’écriture de la Série télévisée Médecins des Hommes ( l’histoire de Médecins Sans Frontières)

Puis lors de nombreuses réunions pour les projets de Jacques Perrin (avec Jean François Deniau et bien d’autres) pour le Mémorial de Caen,

Puis le dernier des Hommes qui aura mis 25 ans à être réalisé.

Lors de ces moments d’échanges, Pierre aimait partager et raconter toutes ces rencontres lors de son engagement humanitaire.

Attentionné aux autres, nous avons perdu un des pionniers des « French Doctors », un grand défenseur de la cause humanitaire.

Philippe Gautier.


Témoignage de D. Martiny, réalisateur.

J’ai rencontré Pierre Fyot en 1993 à l’avant-première de mon film Erythrée, 30 ans de solitude, produit par Jacques Perrin. Au bar, Jacques me présente Pierre, une bonne génération nous sépare mais le courant passe immédiatement. Et l’année suivante, Jacques nous réunit pour un nouveau documentaire, sur la mémoire de l’armée, un sujet que Pierre connaît bien et pour cause, lui qui a fait trois guerres.

Le terme de ce film va nous mener en Yougoslavie, en pleine guerre, auprès de la Légion étrangère, envoyée par la France en Bosnie-Herzégovine (dans le cadre de la Force de réaction rapide) et positionnée sur le Mont Igman qui domine la ville de Sarajevo.

Je pars en compagnie de Pierre qui va devenir un ami. Il a 73 ans à l’époque.

Il est médecin, grande gueule, fin buveur et au fil des discussions je découvre son trajet impressionnant : résistant, puis engagé volontaire dans les troupes du Général Leclerc – campagne d’Alsace et d’Allemagne jusqu’à Berchtesgaden – et de nouveau engagé volontaire en Indochine où il est à la fois Capitaine combattant et médecin « Je tirais sur l’ennemi et après j’allais soigner les blessés ».

Au cours de ce voyage, une anecdote savoureuse me revient.

Nous nous retrouvons, après un parcours chaotique, à Zagreb au Quartier Général de la FORPRONU dans un immense camp où cantonnent les différents contingents militaires de plusieurs nations appelées par l’ONU pour servir en Yougoslavie. Il y a de tout : des philippins aux GI américains en passant par moult nationalités, des centaines d’hommes et des norias de camions qui chargent et déchargent tous les jours un matériel impressionnant.

Pierre et moi sommes cantonnés avec des civils, journalistes et photographes de diverses nationalités. J’ai le lit du haut, Pierre celui du bas dans l’immense dortoir où nous sommes relégués. Deux jours d’attente avant d’embarquer sur un C-130 Hercules pour Sarajevo. Casque bleu et gilet pare-balle de 15 kg obligatoires. L’aéroport de Sarajevo étant sous les tirs des serbes de Bosnie. Pierre fustige tout cet attirail (qu’il refusera de porter durant les patrouilles sur le Mont Igman « Vous n’allez pas m’emmerder avec votre truc ! J’ai fait trois guerres et jamais une balle ne ma touché ! ») et il me dit qu’il a faim !

Pour se restaurer, c’est open bar. Tout est gratuit avec le badge FORPRONU et l’on peut à loisir choisir son réfectoire et manger indien, américain ou scandinave. Nous optons pour un truc mixte européo-je ne sais quoi mais qui est moins rempli d’hommes bruyants.

Pierre et moi suivons la queue du Self service puis nous trouvons une grande table où sont assis deux types, un malais et un grand tchèque qui mastique fort.

Nous mangeons. Pierre a pris en plus sur son plateau un grand bol de soupe.

Comme nous sommes affamés, nous dévorons en silence nos plats respectifs – bruits de fourchettes et aucune conversation.

Pierre s’empare de son bol de soupe, et de ses deux mains jointes porte la précieuse coupe à ses lèvres. Il boit abondamment. Soudain son regard se fissure, il grimace fortement et crache, en s’étouffant, la soupe pourtant si désirée. Soupe qui n’en est pas ! C’est en fait un plein bol de vinaigrette hyper moutardée qu’il vient d’ingurgiter. Il tousse comme un perdu, il est en train de s’étouffer. Je me lève, alors que le tchèque déserte rapidement la table souillée de flaques d’huile et de vinaigre. Le malais ne bouge pas. Je tape comme un sourd sur le dos de Pierre qui me retourne le regard désespéré du noyé qui s’enfonce. En le secouant, alors qu’il avale en même temps des litres d’eau, je parviens à calmer sa toux rocailleuse qui terrifie le malais.

Il s’affaisse sur la table pour reprendre vie. Moi je ne peux retenir un rire inextinguible car je repense à sa joie de déguster cette soupe et à la trahison gustative qu’il a dû vivre. Il finit par rire aussi en fustigeant ces cons qui ont placé ce bol sur son passage. Le malais, atterré par nous, s’éclipse sans la moindre attitude compassionnelle. Pierre me demande de trouver du fromage pour cautériser.

D. Martiny.


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