Le don comme antiviral

La philanthropie à l’épreuve d’un monde qui se brutalise

Maraude de la Croix-Rouge à Paris en 2016

Le retour des empires autoritaires

Les chiffres sont implacables. Le Democracy Report 2026[1] du V-Dem Institute de Göteborg, publié en mars dernier, dresse un tableau sans appel : 74 % de l’humanité vit désormais sous un régime autocratique. Pour la première fois depuis un demi-siècle, plus d’êtres humains vivent en autocratie fermée (28 %) que dans l’ensemble des démocraties libérales et électorales réunies (26 %). Seuls 7 % de la population mondiale résident encore dans une démocratie pleinement libérale. En 2025, quarante-quatre pays se sont autocratisés simultanément. Un record. Les États-Unis eux-mêmes ont basculé de la catégorie « démocratie libérale » à celle de « démocratie électorale ».

« Les empires contre-attaquent », un documentaire de Jean-François Colosimo (visionner ici) : https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/8332479-les-empires-contre-attaquent.html

Cette dérive n’est pas un accident météorologique. Elle s’alimente de trois carburants identifiables.

D’abord, la désinformation industrialisée. Les réseaux sociaux, dopés aux algorithmes de l’engagement émotionnel, ont fait des fake news une économie florissante. La désinformation n’est plus un dérapage isolé, c’est une infrastructure. Comme l’a rappelé la Fondation de France lors de ses Rencontres parlementaires de mai 2026[2], cette saturation produit une « fatigue informationnelle » qui érode la participation démocratique elle-même.

Ensuite, la contestation organisée de la science. Climat, vaccins, intelligence artificielle, biodiversité : les consensus scientifiques deviennent, dans le débat public, des « opinions » parmi d’autres. Le doute, qui est l’âme de la méthode scientifique, est instrumentalisé contre la science elle-même. On vide la connaissance de son autorité, on rend chaque citoyen orphelin de boussole.

Enfin, la chute des limites autoritaires. Ce qui semblait indicible se dit. Ce qui paraissait impensable s’organise. Les digues que nos sociétés avaient patiemment érigées : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités, sautent l’une après l’autre, parfois par des votes parfaitement légaux. C’est le « légalisme autocratique » identifié par les politologues. La démocratie utilisée pour défaire la démocratie.

© Imperial War Museums – Le général De Gaulle descend les Champs Elysées avec son entourage à l’occasion de la Libération (25-26 août 1944)

Dans ce paysage, la tentation du repli est forte. Chacun pour soi, mon clan d’abord, la peur de l’autre érigée en politique. Or et c’est ici qu’il faut revenir aux origines Sapiens, c’est précisément la stratégie qui a perdu les Néandertaliens.

 

Une leçon venue du fond des âges

Il y a une expérience de pensée sur laquelle les anthropologues s’entendent et que l’on peut prendre au sérieux. Pourquoi les Néandertaliens ont-ils disparu, alors que Sapiens, leur cousin biologiquement comparable, parfois moins robuste, a prospéré ? Une hypothèse féconde, rapportée par Véra Nikolski et Nicolas Pichoff dans Pourquoi les Amazones n’existent pas[3], soutient que notre espèce a survécu non par sa force, mais par son organisation, grâce à une division du travail, une mutualisation du risque, une circulation des compétences et des biens entre les membres du groupe. Ce que Sapiens a inventé, ce n’est pas tant une technique qu’un lien. La coopération, la réciprocité, la prise en charge collective de la vulnérabilité ne sont pas des ornements moraux surajoutés à notre humanité, ce sont les conditions mêmes de son émergence et de sa persistance.

Les groupes qui ont su répartir les périls, protéger les plus précieux pour l’avenir, organiser une solidarité tangible, ont laissé une descendance. Les autres se sont éteints, en silence, sans bataille spectaculaire. La sélection a été démographique, lente, presque imperceptible et implacable.

© Justine Muzik Piquemal – Distribution de kits au Soudan (mai 2026)

Ce qui vaut pour les sociétés paléolithiques vaut, à un autre niveau, pour les civilisations. Une société qui démantèle ses solidarités, qui valorise le chacun-pour-soi, qui tient le don pour une faiblesse et la fraternité pour une naïveté, ne s’effondre pas brutalement : elle s’éteint par attrition.

 

Sénèque, Mauss : la grammaire oubliée du lien

Bien avant que l’anthropologie ne formalise ces intuitions, deux penseurs nous avaient mis sur la piste.

Sénèque, dans les Bienfaits[4] dépeint les trois Grâces enlacées en une ronde : l’une donne, l’autre reçoit, la troisième rend. Trois moments d’un seul mouvement, indissociables, qui forment la trame même de la vie civile. L’ordre du bienfait l’exige. Il faut savoir donner avec mesure, recevoir avec dignité, rendre sans calcul. Rompre la ronde, refuser de donner, dédaigner de recevoir, oublier de rendre, c’est dissoudre la cité. Sénèque, témoin du dernier siècle d’une République romaine décomposée, savait de quoi il parlait. Quand le lien social n’est plus qu’une transaction, le pouvoir devient brutal par défaut.

© Lucas Vorsterman – Gravure papier du buste de Sénèque (1638) : à gauche. / © Société des Amis du Centre d’Études Sociologiques – Portrait de Marcel Mauss appartenant à une collection de 15 portraits de sociologues : à droite.

Vingt siècles plus tard, Marcel Mauss reprend l’intuition dans l’Essai sur le don (1925)[5]. Étudiant le potlatch des Kwakiutl, il montre que dans toutes les sociétés humaines, et non pas seulement les « primitives », le don n’est jamais gratuit au sens d’arbitraire. Il oblige. Il crée une dette de gratitude qui tisse la communauté. Donner, recevoir, rendre : ce triple mouvement, écrit Mauss, est « le roc » sur lequel reposent nos sociétés. Il y voit même une porte de sortie pour son époque, déjà !

Confrontée à la montée des autoritarismes. La générosité organisée, disait-il en substance, est-ce qui distingue une société d’une jungle.

Or notre époque, à son tour, se trouve dans la position de Sénèque comme dans celle de Mauss, sommée de redécouvrir une grammaire qu’elle est en train d’oublier.

 

La philanthropie comme antiviral

Soyons précis sur la métaphore médicale. Un virus prospère quand il rencontre un terrain affaibli. Il échoue quand l’organisme possède des défenses entraînées. Les dérives « illibérales » prospèrent sur trois faiblesses : l’isolement des individus, la défiance envers les institutions communes, et l’effondrement du sens partagé. La philanthropie, entendue au sens large : générosité, mécénat, bénévolat, engagement associatif, mobilisation citoyenne, agit directement sur ces trois terrains.

Contre l’isolement, elle tisse des liens. Quand un mécène finance un centre culturel en territoire rural, quand un bénévole accompagne un migrant, quand une fondation soutient un média indépendant local, ce n’est pas seulement un service rendu, c’est un fil qui se noue, une preuve concrète que la société tient encore par autre chose que la peur.

Contre la défiance, elle prouve par les faits. Une démocratie n’est crédible que si elle tient ses promesses au quotidien. Or l’État, partout en recul budgétaire, ne peut plus tout. La philanthropie, lorsqu’elle est rigoureuse et transparente, démontre par les actes qu’il existe une troisième voie entre l’État défaillant et le marché indifférent, celle d’une société qui se prend en charge elle-même, sans attendre de permission.

Contre l’effondrement du sens, elle réinscrit le don dans une chaîne longue. Le mécène n’agit pas pour son profit immédiat,  il transmet, comme Sénèque le réclamait, comme Mauss l’a décrit. Il fait sienne la temporalité de Sapiens, celle de la sélection culturelle, lente, qui sait que l’impact d’une coopération ne se mesurent pas à l’année fiscale mais sur des générations.

Le rapport V-Dem souligne que les pays les plus résistants à « l’autocratisation » sont précisément ceux où la société civile reste dense, organisée, financée. La Commission européenne ne s’y est pas trompée en lançant en 2026 son Bouclier européen de la démocratie[6] et son Centre européen pour la résilience démocratique, dont l’un des piliers est explicitement le soutien à la société civile philanthropique. Faire vivre la démocratie passe désormais, pour reprendre les mots de la Fondation de France, par un soutien actif au pluralisme, à l’éducation aux médias, à la culture du débat. La philanthropie n’est plus seulement charité : elle est infrastructure démocratique.

Fresque L’Ecole d’Athènes de Raphaël (1509-1511) : les échanges entre intellectuels de l’Antiquité au sein de l’agora comme allégorie de la démocratie athénienne

 

Un point de vigilance : la concentration philanthropique

Il faut cependant nommer une dérive qui guette la philanthropie elle-même, et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait retourner le remède contre le mal qu’il prétend soigner.

Aux États-Unis, environ 1 % des donateurs concentrent désormais près de la moitié de la générosité privée. Quelques très grandes fondations, souvent adossées à des fortunes individuelles stratosphériques pèsent plus, en capacité d’action, que des ministères entiers. Le mouvement se diffuse, à des degrés divers, dans l’ensemble des pays occidentaux, France comprise. Le phénomène n’est pas en soi condamnable. Sans ces engagements considérables, des pans entiers de la recherche médicale, de la culture, de l’action humanitaire d’urgence ne tiendraient pas. Beaucoup de ces philanthropes agissent avec sérieux, transparence, et un sens aigu de leur responsabilité.

Mais une asymétrie trop forte porte en elle un risque qu’il faut regarder en face, celui d’une  philanthropie des milliardaires qui, sans l’avoir voulu, déciderait, à la place du grand nombre, des causes qui méritent attention, des problèmes qui méritent traitement, des voix qui méritent d’être entendues. Quand le don devient l’apanage de quelques-uns, la ronde des trois Grâces se déséquilibre. Un petit cercle donne beaucoup, une multitude reçoit, et la troisième Grâce, celle qui rend, qui transmet, qui boucle le cycle, peine à retrouver sa place. Or c’est précisément cette circulation large, distribuée, populaire, qui fait d’une société une véritable communauté de réciprocité plutôt qu’une simple chaîne de bienfaisance descendante.

© Simone D. McCourtie – Bill Gates, co-fondateur de la fondation qui porte son nom, rencontre la Banque mondiale le 17 avril 2016 à Washington D.C.

À cette concentration, il faut opposer ce qu’on pourrait appeler la fourmilière : une philanthropie du grand nombre, du don modeste mais constant, du bénévolat de proximité, de l’engagement associatif quotidien. Les dix euros versés chaque mois à une association locale, les heures données à une maraude, le legs du retraité à sa cause de cœur, la collecte d’un comité de quartier, voilà la philanthropie démocratique. Elle ne fait pas la une des journaux, elle ne nomme pas d’amphithéâtres universitaires, mais elle tisse l’étoffe la plus résistante. Sapiens, encore lui, ne s’en est pas tiré grâce à quelques chasseurs exceptionnels. Il a tenu grâce à la coopération de tous, du plus habile au plus modeste, chacun contribuant à la mesure de ses moyens.

La vitalité d’une société philanthropique se mesure donc moins au montant total collecté qu’au nombre de ses donateurs et de ses bénévoles, à la diversité de ses contributeurs, à la pluralité des causes soutenues. Les grandes fortunes ont un rôle indispensable, elles ne sauraient avoir le monopole. L’enjeu, pour les pouvoirs publics comme pour le secteur lui-même, est de protéger et stimuler l’écosystème des petits donateurs autant que de saluer les grands, par la fiscalité, par l’éducation à la générosité dès l’école, par la reconnaissance du bénévolat, par la confiance accordée aux associations de terrain. C’est à ce prix que la philanthropie restera un antiviral démocratique, et ne deviendra pas, par ironie tragique, l’un des canaux de la concentration qu’elle entend combattre.

Une ronde à reprendre

Que faire, concrètement ? La leçon des trois Grâces, donner, recevoir, rendre n’est pas un slogan. C’est une discipline.

Donner, c’est sortir du silence financier. Les entreprises, les particuliers fortunés, mais aussi les contributeurs modestes ont, en France, des dispositifs fiscaux puissants (mécénat, fondations abritées, fonds de dotation) qui transforment chaque euro engagé en levier collectif. Donner, c’est aussi donner du temps, de la compétence, de l’attention, denrées plus rares encore que l’argent.

Les Trois Grâces. Antonio Canova. 1757-1822

Recevoir, c’est-à-dire accepter, est sans doute le geste le plus difficile pour nos sociétés modernes. Recevoir sans honte suppose de reconnaître l’interdépendance comme une force, non comme une humiliation. Les associations, les médias, les chercheurs, les artistes qui acceptent un soutien philanthropique doivent pouvoir le faire la tête haute, en gardant leur indépendance, ce que Mauss appelait la « liberté du donataire ».

Rendre, enfin, c’est faire fructifier. Celui qui a reçu doit, à son tour, transmettre, par la qualité de son travail, par la formation des suivants, par l’élargissement du cercle. La ronde ne s’arrête jamais. Chaque génération en est le maillon provisoire.

Nous sommes, à l’échelle planétaire, confrontés à un test de cohésion. Les groupes humains qui, dans les décennies qui viennent, sauront entretenir leurs solidarités, financer leurs contre-pouvoirs, soutenir leurs médias indépendants, protéger leurs chercheurs, accueillir leurs vulnérables, tiendront. Les autres se laisseront emporter par la pente brutale.

La philanthropie n’est pas un supplément d’âme pour les temps prospères. Dans un monde qui se durcit, elle est l’antiviral, le vaccin, la prophylaxie civilisationnelle à condition qu’elle reste l’affaire de tous, et non le privilège de quelques-uns. Restons dans la ronde.

Antoine Vaccaro.

 

Notes de bas de page :

[1] https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf

[2] https://www.fondationdefrance.org/fr/rencontres-parlementaires-2026

[3] https://www.fayard.fr/livre/pourquoi-les-amazones-nexistent-pas-9782213733395/

[4] https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251459561/le-de-beneficiis-de-seneque-sa-signification-

[5] https://www.puf.com/essai-sur-le-don-0

[6] https://luxembourg.representation.ec.europa.eu/actualites-et-evenements/actualites/le-bouclier-europeen-pour-la-democratie-et-la-strategie-de-lue-pour-la-societe-civile-ouvrent-la-2025-11-12_fr


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


Découvrez les autres articles de cette édition :

Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :