La philanthropie à l’épreuve d’un monde qui se brutalise

Le retour des empires autoritaires
Les chiffres sont implacables. Le Democracy Report 2026[1] du V-Dem Institute de Göteborg, publié en mars dernier, dresse un tableau sans appel : 74 % de l’humanité vit désormais sous un régime autocratique. Pour la première fois depuis un demi-siècle, plus d’êtres humains vivent en autocratie fermée (28 %) que dans l’ensemble des démocraties libérales et électorales réunies (26 %). Seuls 7 % de la population mondiale résident encore dans une démocratie pleinement libérale. En 2025, quarante-quatre pays se sont autocratisés simultanément. Un record. Les États-Unis eux-mêmes ont basculé de la catégorie « démocratie libérale » à celle de « démocratie électorale ».

Cette dérive n’est pas un accident météorologique. Elle s’alimente de trois carburants identifiables.
D’abord, la désinformation industrialisée. Les réseaux sociaux, dopés aux algorithmes de l’engagement émotionnel, ont fait des fake news une économie florissante. La désinformation n’est plus un dérapage isolé, c’est une infrastructure. Comme l’a rappelé la Fondation de France lors de ses Rencontres parlementaires de mai 2026[2], cette saturation produit une « fatigue informationnelle » qui érode la participation démocratique elle-même.
Ensuite, la contestation organisée de la science. Climat, vaccins, intelligence artificielle, biodiversité : les consensus scientifiques deviennent, dans le débat public, des « opinions » parmi d’autres. Le doute, qui est l’âme de la méthode scientifique, est instrumentalisé contre la science elle-même. On vide la connaissance de son autorité, on rend chaque citoyen orphelin de boussole.
Enfin, la chute des limites autoritaires. Ce qui semblait indicible se dit. Ce qui paraissait impensable s’organise. Les digues que nos sociétés avaient patiemment érigées : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités, sautent l’une après l’autre, parfois par des votes parfaitement légaux. C’est le « légalisme autocratique » identifié par les politologues. La démocratie utilisée pour défaire la démocratie.

Dans ce paysage, la tentation du repli est forte. Chacun pour soi, mon clan d’abord, la peur de l’autre érigée en politique. Or et c’est ici qu’il faut revenir aux origines Sapiens, c’est précisément la stratégie qui a perdu les Néandertaliens.
Une leçon venue du fond des âges
Il y a une expérience de pensée sur laquelle les anthropologues s’entendent et que l’on peut prendre au sérieux. Pourquoi les Néandertaliens ont-ils disparu, alors que Sapiens, leur cousin biologiquement comparable, parfois moins robuste, a prospéré ? Une hypothèse féconde, rapportée par Véra Nikolski et Nicolas Pichoff dans Pourquoi les Amazones n’existent pas[3], soutient que notre espèce a survécu non par sa force, mais par son organisation, grâce à une division du travail, une mutualisation du risque, une circulation des compétences et des biens entre les membres du groupe. Ce que Sapiens a inventé, ce n’est pas tant une technique qu’un lien. La coopération, la réciprocité, la prise en charge collective de la vulnérabilité ne sont pas des ornements moraux surajoutés à notre humanité, ce sont les conditions mêmes de son émergence et de sa persistance.
Les groupes qui ont su répartir les périls, protéger les plus précieux pour l’avenir, organiser une solidarité tangible, ont laissé une descendance. Les autres se sont éteints, en silence, sans bataille spectaculaire. La sélection a été démographique, lente, presque imperceptible et implacable.

Ce qui vaut pour les sociétés paléolithiques vaut, à un autre niveau, pour les civilisations. Une société qui démantèle ses solidarités, qui valorise le chacun-pour-soi, qui tient le don pour une faiblesse et la fraternité pour une naïveté, ne s’effondre pas brutalement : elle s’éteint par attrition.
Sénèque, Mauss : la grammaire oubliée du lien
Bien avant que l’anthropologie ne formalise ces intuitions, deux penseurs nous avaient mis sur la piste.
Sénèque, dans les Bienfaits[4] dépeint les trois Grâces enlacées en une ronde : l’une donne, l’autre reçoit, la troisième rend. Trois moments d’un seul mouvement, indissociables, qui forment la trame même de la vie civile. L’ordre du bienfait l’exige. Il faut savoir donner avec mesure, recevoir avec dignité, rendre sans calcul. Rompre la ronde, refuser de donner, dédaigner de recevoir, oublier de rendre, c’est dissoudre la cité. Sénèque, témoin du dernier siècle d’une République romaine décomposée, savait de quoi il parlait. Quand le lien social n’est plus qu’une transaction, le pouvoir devient brutal par défaut.

Vingt siècles plus tard, Marcel Mauss reprend l’intuition dans l’Essai sur le don (1925)[5]. Étudiant le potlatch des Kwakiutl, il montre que dans toutes les sociétés humaines, et non pas seulement les « primitives », le don n’est jamais gratuit au sens d’arbitraire. Il oblige. Il crée une dette de gratitude qui tisse la communauté. Donner, recevoir, rendre : ce triple mouvement, écrit Mauss, est « le roc » sur lequel reposent nos sociétés. Il y voit même une porte de sortie pour son époque, déjà !
Confrontée à la montée des autoritarismes. La générosité organisée, disait-il en substance, est-ce qui distingue une société d’une jungle.
Or notre époque, à son tour, se trouve dans la position de Sénèque comme dans celle de Mauss, sommée de redécouvrir une grammaire qu’elle est en train d’oublier.
La philanthropie comme antiviral
Soyons précis sur la métaphore médicale. Un virus prospère quand il rencontre un terrain affaibli. Il échoue quand l’organisme possède des défenses entraînées. Les dérives « illibérales » prospèrent sur trois faiblesses : l’isolement des individus, la défiance envers les institutions communes, et l’effondrement du sens partagé. La philanthropie, entendue au sens large : générosité, mécénat, bénévolat, engagement associatif, mobilisation citoyenne, agit directement sur ces trois terrains.
Contre l’isolement, elle tisse des liens. Quand un mécène finance un centre culturel en territoire rural, quand un bénévole accompagne un migrant, quand une fondation soutient un média indépendant local, ce n’est pas seulement un service rendu, c’est un fil qui se noue, une preuve concrète que la société tient encore par autre chose que la peur.
Contre la défiance, elle prouve par les faits. Une démocratie n’est crédible que si elle tient ses promesses au quotidien. Or l’État, partout en recul budgétaire, ne peut plus tout. La philanthropie, lorsqu’elle est rigoureuse et transparente, démontre par les actes qu’il existe une troisième voie entre l’État défaillant et le marché indifférent, celle d’une société qui se prend en charge elle-même, sans attendre de permission.
Contre l’effondrement du sens, elle réinscrit le don dans une chaîne longue. Le mécène n’agit pas pour son profit immédiat, il transmet, comme Sénèque le réclamait, comme Mauss l’a décrit. Il fait sienne la temporalité de Sapiens, celle de la sélection culturelle, lente, qui sait que l’impact d’une coopération ne se mesurent pas à l’année fiscale mais sur des générations.
Le rapport V-Dem souligne que les pays les plus résistants à « l’autocratisation » sont précisément ceux où la société civile reste dense, organisée, financée. La Commission européenne ne s’y est pas trompée en lançant en 2026 son Bouclier européen de la démocratie[6] et son Centre européen pour la résilience démocratique, dont l’un des piliers est explicitement le soutien à la société civile philanthropique. Faire vivre la démocratie passe désormais, pour reprendre les mots de la Fondation de France, par un soutien actif au pluralisme, à l’éducation aux médias, à la culture du débat. La philanthropie n’est plus seulement charité : elle est infrastructure démocratique.

Un point de vigilance : la concentration philanthropique
Il faut cependant nommer une dérive qui guette la philanthropie elle-même, et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait retourner le remède contre le mal qu’il prétend soigner.
Aux États-Unis, environ 1 % des donateurs concentrent désormais près de la moitié de la générosité privée. Quelques très grandes fondations, souvent adossées à des fortunes individuelles stratosphériques pèsent plus, en capacité d’action, que des ministères entiers. Le mouvement se diffuse, à des degrés divers, dans l’ensemble des pays occidentaux, France comprise. Le phénomène n’est pas en soi condamnable. Sans ces engagements considérables, des pans entiers de la recherche médicale, de la culture, de l’action humanitaire d’urgence ne tiendraient pas. Beaucoup de ces philanthropes agissent avec sérieux, transparence, et un sens aigu de leur responsabilité.
Mais une asymétrie trop forte porte en elle un risque qu’il faut regarder en face, celui d’une philanthropie des milliardaires qui, sans l’avoir voulu, déciderait, à la place du grand nombre, des causes qui méritent attention, des problèmes qui méritent traitement, des voix qui méritent d’être entendues. Quand le don devient l’apanage de quelques-uns, la ronde des trois Grâces se déséquilibre. Un petit cercle donne beaucoup, une multitude reçoit, et la troisième Grâce, celle qui rend, qui transmet, qui boucle le cycle, peine à retrouver sa place. Or c’est précisément cette circulation large, distribuée, populaire, qui fait d’une société une véritable communauté de réciprocité plutôt qu’une simple chaîne de bienfaisance descendante.

À cette concentration, il faut opposer ce qu’on pourrait appeler la fourmilière : une philanthropie du grand nombre, du don modeste mais constant, du bénévolat de proximité, de l’engagement associatif quotidien. Les dix euros versés chaque mois à une association locale, les heures données à une maraude, le legs du retraité à sa cause de cœur, la collecte d’un comité de quartier, voilà la philanthropie démocratique. Elle ne fait pas la une des journaux, elle ne nomme pas d’amphithéâtres universitaires, mais elle tisse l’étoffe la plus résistante. Sapiens, encore lui, ne s’en est pas tiré grâce à quelques chasseurs exceptionnels. Il a tenu grâce à la coopération de tous, du plus habile au plus modeste, chacun contribuant à la mesure de ses moyens.
La vitalité d’une société philanthropique se mesure donc moins au montant total collecté qu’au nombre de ses donateurs et de ses bénévoles, à la diversité de ses contributeurs, à la pluralité des causes soutenues. Les grandes fortunes ont un rôle indispensable, elles ne sauraient avoir le monopole. L’enjeu, pour les pouvoirs publics comme pour le secteur lui-même, est de protéger et stimuler l’écosystème des petits donateurs autant que de saluer les grands, par la fiscalité, par l’éducation à la générosité dès l’école, par la reconnaissance du bénévolat, par la confiance accordée aux associations de terrain. C’est à ce prix que la philanthropie restera un antiviral démocratique, et ne deviendra pas, par ironie tragique, l’un des canaux de la concentration qu’elle entend combattre.
Une ronde à reprendre
Que faire, concrètement ? La leçon des trois Grâces, donner, recevoir, rendre n’est pas un slogan. C’est une discipline.
Donner, c’est sortir du silence financier. Les entreprises, les particuliers fortunés, mais aussi les contributeurs modestes ont, en France, des dispositifs fiscaux puissants (mécénat, fondations abritées, fonds de dotation) qui transforment chaque euro engagé en levier collectif. Donner, c’est aussi donner du temps, de la compétence, de l’attention, denrées plus rares encore que l’argent.

Recevoir, c’est-à-dire accepter, est sans doute le geste le plus difficile pour nos sociétés modernes. Recevoir sans honte suppose de reconnaître l’interdépendance comme une force, non comme une humiliation. Les associations, les médias, les chercheurs, les artistes qui acceptent un soutien philanthropique doivent pouvoir le faire la tête haute, en gardant leur indépendance, ce que Mauss appelait la « liberté du donataire ».
Rendre, enfin, c’est faire fructifier. Celui qui a reçu doit, à son tour, transmettre, par la qualité de son travail, par la formation des suivants, par l’élargissement du cercle. La ronde ne s’arrête jamais. Chaque génération en est le maillon provisoire.
Nous sommes, à l’échelle planétaire, confrontés à un test de cohésion. Les groupes humains qui, dans les décennies qui viennent, sauront entretenir leurs solidarités, financer leurs contre-pouvoirs, soutenir leurs médias indépendants, protéger leurs chercheurs, accueillir leurs vulnérables, tiendront. Les autres se laisseront emporter par la pente brutale.
La philanthropie n’est pas un supplément d’âme pour les temps prospères. Dans un monde qui se durcit, elle est l’antiviral, le vaccin, la prophylaxie civilisationnelle à condition qu’elle reste l’affaire de tous, et non le privilège de quelques-uns. Restons dans la ronde.
Antoine Vaccaro.
Notes de bas de page :
[1] https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf
[2] https://www.fondationdefrance.org/fr/rencontres-parlementaires-2026
[3] https://www.fayard.fr/livre/pourquoi-les-amazones-nexistent-pas-9782213733395/
[4] https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251459561/le-de-beneficiis-de-seneque-sa-signification-
[5] https://www.puf.com/essai-sur-le-don-0
[6] https://luxembourg.representation.ec.europa.eu/actualites-et-evenements/actualites/le-bouclier-europeen-pour-la-democratie-et-la-strategie-de-lue-pour-la-societe-civile-ouvrent-la-2025-11-12_fr
Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).
Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.
Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.
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