Avant le basculement, construire la résilience

Mohamed Tounba, général de division et ministre de l’Intérieur depuis le coup d’Etat de la junte du Conseil national pour la défense de la patrie (CNDP) qui a renversé le 8 février 2023 le président élu Mohamed Bazoum au Niger

Lecture légère d’été, j’ai acheté à la gare l’autre jour « D’or et de jungle », de Jean-Christophe Ruffin. Le livre raconte la préparation et la mise en place d’un coup d’état à Brunei, un riche sultanat d’Asie du Sud-Est.  Derrière l’intrigue, le livre offre également une réflexion sur la déstabilisation des sociétés et la résilience des États.

Car le coup d’État imaginé par Ruffin ne repose pas d’abord sur une action militaire directe ou sur la prise brutale des institutions. Cette phase existe mais n’est que l’étape ultime du processus. Comme souvent, l’essentiel du travail consiste à préparer le terrain. Il s’agit de rendre une société disponible au basculement, d’affaiblir ses défenses politiques et sociétales, de polariser les relations, de brouiller les repères et saper la confiance, et créer ainsi les conditions dans lesquelles une succession d’événements apparemment séparés rend inéluctable le changement de régime. Tout événement ne survient que parce que son environnement le permet.

Appliqué à un coup d’État, cet enchaînement poursuit un objectif politique précis. Avant de renverser un pouvoir, il faut ébranler le système dans lequel il opère. Mais cette dévitalisation des fondements de la société, de l’économie, des institutions peut aussi advenir sans plan d’ensemble, presque à notre insu.

 

C’est le niveau de résilience qui définit la crise

C’est précisément ce qui rend la résilience si importante. La résilience n’est pas un état permanent mais une propriété évolutive des systèmes politiques, économiques et sociétaux. Un État peut paraître solide tout en perdant progressivement les capacités qui lui permettent de résister à une combinaison ou une succession de chocs.  Or les crises contemporaines ne sont pas issues de chocs ponctuels suivis d’un retour à la normale. Les chocs sanitaires, sécuritaires, économiques ou climatiques s’entremêlent dans leurs effets. Ils forment des systèmes de crises dans lesquels chaque choc modifie les conditions dans lesquelles surviendra le suivant.

La pandémie de Covid par exemple a transformé structurellement les chaines logistiques mondiales, accru l’endettement de nombreux pays, profondément altéré la confiance entre les citoyens et les gouvernements. Aucune de ces évolutions n’avait retrouvé un état antérieur avant que l’impact de la guerre en Ukraine, puis la crise énergétique actuelle en accentuent encore l’intensité.

Ce qui distingue un incident d’une crise n’est donc pas seulement l’intensité du choc. C’est aussi la capacité des États et des sociétés à l’absorber, à contenir les tensions et maintenir un minimum de confiance collective et de régulation. À exposition comparable aux incendies de forêt, par exemple, les pays disposant de services de secours, de moyens aériens et de systèmes d’alerte sont mieux armés pour intervenir tôt, on l’a vu cet été. Mais leur résilience dépend aussi d’autres facteurs : la confiance accordée à l’information publique, le respect des consignes d’évacuation, la robustesse des réseaux énergétiques, la continuité des services essentiels et de la solidité des mécanismes d’assurance en sont des exemples.

©SDIS77 Franck Desprez – Cette vue aérienne montre l’intensité du feu de la forêt de Fontainebleau. Des flammes apparaissent à plusieurs endroits sur la canopée, tandis qu’un dense panache de fumée grise et orangée recouvre une grande partie du ciel. L’image illustre la rapidité avec laquelle un incendie peut se développer et l’ampleur des moyens nécessaires à sa surveillance et à sa maîtrise.

 

Les vulnérabilités comme accélérateurs de crises

Toutes les sociétés connaissent des tensions, des conflits politiques, des inégalités ou des institutions plus ou moins robustes. Ces tensions sont normales mais deviennent dangereuses lorsqu’elles deviennent des mécanismes de propagation de crise.

Cette propagation peut être intentionnelle, lorsque les vulnérabilités d’une société sont repérées et amplifiées.  Les réseaux criminels exploitent depuis longtemps les défaillances des États pour s’implanter et prospérer.  Les campagnes de désinformation sont redoutablement efficaces pour créer ou attiser des sentiments antifrançais au Sahel, antieuropéen avant le brexit, ou anti-n’importe quoi.

Mais la crise peut également se propager sans intention malveillante, par l’affaiblissement progressif des systèmes de résilience. Le sous-investissement dans la justice, l’éducation, l’information, l’espace civique ou dans un environnement prévisible érode la confiance entre les citoyens et les institutions et réduit la capacité collective  de répondre aux petites perturbations qui caractérisent la vie normale d’une société.

« Lorsqu’une petite perturbation se produit dans un environnement, dans un système donné, et qu’il n’existe pas de capacité pour la réguler — alors qu’une petite action aurait permis de le faire —, cette perturbation demeure sans réponse. En l’absence de capacité ou de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, toute aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde sa capacité de se réguler. C’est alors que survient la catastrophe ».  Que cette analyse provienne d’un discours d’Hugo Chavez au Venezuela en 1999 montre ironiquement et rétrospectivement à quel point elle reste pertinente.

© Wikimedia Commons – Immeubles fissurés par le tremblement de terre du 8 février 2023 en Turquie d’une magnitude de 7,8.

 

Repenser la coopération pour renforcer la résilience

Cette lecture de la propagation des crises a des implications directes pour la coopération internationale. Si la fragilité résulte en partie de l’incapacité d’un système à absorber des chocs, la coopération au développement ne peut pas se contenter de financer des projets. Elle doit contribuer à créer et à restaurer des réserves, des marges de manœuvre et des mécanismes d’amortissement qui empêchent qu’un choc initial se transforme en crise systémique pour ceux qui sont le moins capables de l’absorber.

La coopération au développement ne doit donc pas être évaluée uniquement à la mesure des résultats sectoriels qu’elle permet, mais aussi à sa capacité à renforcer les fonctions essentielles. Or les capacités de résilience restent souvent invisibles tant qu’elles ne sont pas mobilisées. Une réserve financière non utilisée, des stocks stratégiques, ou même un mécanisme de médiation locale peuvent paraître coûteux en temps normal, d’où leur sous-investissement. Leur valeur réelle n’apparaît qu’au moment où ils évitent une rupture de système.

© Wikimedia Commons – Femme transportant une cruche d’eau et marchant sur un sol désséché

Imaginons une forte hausse des prix mondiaux du blé. Dans un pays très dépendant des importations qui a peu de réserve de change, et une marge de manœuvre budgétaire limitée, cette hausse des couts ne peut que se répercuter directement sur les consommateurs. Une action humanitaire extérieure peut répondre partiellement aux besoins des populations les plus vulnérables, mais la hausse des prix va sûrement nourrir une contestation sociale. Cette contestation peut être présentée comme la preuve de l’illégitimité du gouvernement. Une campagne de désinformation peut même amplifier le sentiment que les autorités mentent ou dissimulent la réalité. Une réponse violente des forces de sécurité va confirmer le récit d’un régime répressif. Les investisseurs étrangers se retirent, ou la coopération internationale ralentit. Les recettes publiques diminuent d’autant et l’État dispose de moins en moins de moyens pour stabiliser la situation ou investir dans des projets d’avenir.

Ce qui était initialement un problème économique issu d’un choc extérieur devient rapidement une crise politique, puis potentiellement une crise de sécurité. Les dimensions économique, politique, sociétale, humaine, environnementale et sécuritaire ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles se renforcent mutuellement dans un cercle vertueux ou vicieux.

La résilience ne consiste pas à empêcher tous les chocs. Aucun pays ne peut éliminer l’exposition aux crises, surtout lorsqu’elles sont globales. La résilience consiste à éviter qu’un choc ne détruise la capacité du système à fonctionner en créant des amortisseurs, ou « buffers » en anglais. Les amortisseurs ralentissent la propagation des défaillances. Ils donnent du temps aux autorités, offrent des alternatives aux populations et préservent la possibilité d’une décision politique. Faut-il prendre des mesures de réduction de notre consommation d’énergie au prix de notre croissance économique, ou vaut-il mieux maintenir l’activité économique et subventionnant l’accès à l’énergie des ménages ou les entreprises ? Si oui, avec quelles ressources ? Davantage de dettes ou davantage d’impôts ?  Ce sont les choix difficiles à faire ces temps-ci par tous les pays fortement dépendants des importations d’énergie.

© Ministère des armées – Lanceurs de roquettes à la base militaire Obuz-Lesnovsky en Biélorussie alliée de la Russie (2021)

Cette conception de la résilience est universelle. Elle évite de diviser le monde entre des pays fragiles qui auraient besoin d’aide et des pays solides qui détiendraient des solutions. Toutes les sociétés sont confrontées à la nécessité de maintenir leur cohésion, de protéger leurs fonctions essentielles et de renouveler leurs capacités d’adaptation. C’est pourquoi le concept de résilience ne doit pas être réduit à la préparation aux catastrophes. Elle est fondamentalement politique. Une société résiliente est une société qui peut traverser une crise sans perdre ses mécanismes de décision, ses principes de légitimité et sa capacité à organiser son avenir.

Cyprien Fabre.

 


Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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Le don comme antiviral

La philanthropie à l’épreuve d’un monde qui se brutalise

Maraude de la Croix-Rouge à Paris en 2016

Le retour des empires autoritaires

Les chiffres sont implacables. Le Democracy Report 2026[1] du V-Dem Institute de Göteborg, publié en mars dernier, dresse un tableau sans appel : 74 % de l’humanité vit désormais sous un régime autocratique. Pour la première fois depuis un demi-siècle, plus d’êtres humains vivent en autocratie fermée (28 %) que dans l’ensemble des démocraties libérales et électorales réunies (26 %). Seuls 7 % de la population mondiale résident encore dans une démocratie pleinement libérale. En 2025, quarante-quatre pays se sont autocratisés simultanément. Un record. Les États-Unis eux-mêmes ont basculé de la catégorie « démocratie libérale » à celle de « démocratie électorale ».

« Les empires contre-attaquent », un documentaire de Jean-François Colosimo (visionner ici) : https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/8332479-les-empires-contre-attaquent.html

Cette dérive n’est pas un accident météorologique. Elle s’alimente de trois carburants identifiables.

D’abord, la désinformation industrialisée. Les réseaux sociaux, dopés aux algorithmes de l’engagement émotionnel, ont fait des fake news une économie florissante. La désinformation n’est plus un dérapage isolé, c’est une infrastructure. Comme l’a rappelé la Fondation de France lors de ses Rencontres parlementaires de mai 2026[2], cette saturation produit une « fatigue informationnelle » qui érode la participation démocratique elle-même.

Ensuite, la contestation organisée de la science. Climat, vaccins, intelligence artificielle, biodiversité : les consensus scientifiques deviennent, dans le débat public, des « opinions » parmi d’autres. Le doute, qui est l’âme de la méthode scientifique, est instrumentalisé contre la science elle-même. On vide la connaissance de son autorité, on rend chaque citoyen orphelin de boussole.

Enfin, la chute des limites autoritaires. Ce qui semblait indicible se dit. Ce qui paraissait impensable s’organise. Les digues que nos sociétés avaient patiemment érigées : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités, sautent l’une après l’autre, parfois par des votes parfaitement légaux. C’est le « légalisme autocratique » identifié par les politologues. La démocratie utilisée pour défaire la démocratie.

© Imperial War Museums – Le général De Gaulle descend les Champs Elysées avec son entourage à l’occasion de la Libération (25-26 août 1944)

Dans ce paysage, la tentation du repli est forte. Chacun pour soi, mon clan d’abord, la peur de l’autre érigée en politique. Or et c’est ici qu’il faut revenir aux origines Sapiens, c’est précisément la stratégie qui a perdu les Néandertaliens.

 

Une leçon venue du fond des âges

Il y a une expérience de pensée sur laquelle les anthropologues s’entendent et que l’on peut prendre au sérieux. Pourquoi les Néandertaliens ont-ils disparu, alors que Sapiens, leur cousin biologiquement comparable, parfois moins robuste, a prospéré ? Une hypothèse féconde, rapportée par Véra Nikolski et Nicolas Pichoff dans Pourquoi les Amazones n’existent pas[3], soutient que notre espèce a survécu non par sa force, mais par son organisation, grâce à une division du travail, une mutualisation du risque, une circulation des compétences et des biens entre les membres du groupe. Ce que Sapiens a inventé, ce n’est pas tant une technique qu’un lien. La coopération, la réciprocité, la prise en charge collective de la vulnérabilité ne sont pas des ornements moraux surajoutés à notre humanité, ce sont les conditions mêmes de son émergence et de sa persistance.

Les groupes qui ont su répartir les périls, protéger les plus précieux pour l’avenir, organiser une solidarité tangible, ont laissé une descendance. Les autres se sont éteints, en silence, sans bataille spectaculaire. La sélection a été démographique, lente, presque imperceptible et implacable.

© Justine Muzik Piquemal – Distribution de kits au Soudan (mai 2026)

Ce qui vaut pour les sociétés paléolithiques vaut, à un autre niveau, pour les civilisations. Une société qui démantèle ses solidarités, qui valorise le chacun-pour-soi, qui tient le don pour une faiblesse et la fraternité pour une naïveté, ne s’effondre pas brutalement : elle s’éteint par attrition.

 

Sénèque, Mauss : la grammaire oubliée du lien

Bien avant que l’anthropologie ne formalise ces intuitions, deux penseurs nous avaient mis sur la piste.

Sénèque, dans les Bienfaits[4] dépeint les trois Grâces enlacées en une ronde : l’une donne, l’autre reçoit, la troisième rend. Trois moments d’un seul mouvement, indissociables, qui forment la trame même de la vie civile. L’ordre du bienfait l’exige. Il faut savoir donner avec mesure, recevoir avec dignité, rendre sans calcul. Rompre la ronde, refuser de donner, dédaigner de recevoir, oublier de rendre, c’est dissoudre la cité. Sénèque, témoin du dernier siècle d’une République romaine décomposée, savait de quoi il parlait. Quand le lien social n’est plus qu’une transaction, le pouvoir devient brutal par défaut.

© Lucas Vorsterman – Gravure papier du buste de Sénèque (1638) : à gauche. / © Société des Amis du Centre d’Études Sociologiques – Portrait de Marcel Mauss appartenant à une collection de 15 portraits de sociologues : à droite.

Vingt siècles plus tard, Marcel Mauss reprend l’intuition dans l’Essai sur le don (1925)[5]. Étudiant le potlatch des Kwakiutl, il montre que dans toutes les sociétés humaines, et non pas seulement les « primitives », le don n’est jamais gratuit au sens d’arbitraire. Il oblige. Il crée une dette de gratitude qui tisse la communauté. Donner, recevoir, rendre : ce triple mouvement, écrit Mauss, est « le roc » sur lequel reposent nos sociétés. Il y voit même une porte de sortie pour son époque, déjà !

Confrontée à la montée des autoritarismes. La générosité organisée, disait-il en substance, est-ce qui distingue une société d’une jungle.

Or notre époque, à son tour, se trouve dans la position de Sénèque comme dans celle de Mauss, sommée de redécouvrir une grammaire qu’elle est en train d’oublier.

 

La philanthropie comme antiviral

Soyons précis sur la métaphore médicale. Un virus prospère quand il rencontre un terrain affaibli. Il échoue quand l’organisme possède des défenses entraînées. Les dérives « illibérales » prospèrent sur trois faiblesses : l’isolement des individus, la défiance envers les institutions communes, et l’effondrement du sens partagé. La philanthropie, entendue au sens large : générosité, mécénat, bénévolat, engagement associatif, mobilisation citoyenne, agit directement sur ces trois terrains.

Contre l’isolement, elle tisse des liens. Quand un mécène finance un centre culturel en territoire rural, quand un bénévole accompagne un migrant, quand une fondation soutient un média indépendant local, ce n’est pas seulement un service rendu, c’est un fil qui se noue, une preuve concrète que la société tient encore par autre chose que la peur.

Contre la défiance, elle prouve par les faits. Une démocratie n’est crédible que si elle tient ses promesses au quotidien. Or l’État, partout en recul budgétaire, ne peut plus tout. La philanthropie, lorsqu’elle est rigoureuse et transparente, démontre par les actes qu’il existe une troisième voie entre l’État défaillant et le marché indifférent, celle d’une société qui se prend en charge elle-même, sans attendre de permission.

Contre l’effondrement du sens, elle réinscrit le don dans une chaîne longue. Le mécène n’agit pas pour son profit immédiat,  il transmet, comme Sénèque le réclamait, comme Mauss l’a décrit. Il fait sienne la temporalité de Sapiens, celle de la sélection culturelle, lente, qui sait que l’impact d’une coopération ne se mesurent pas à l’année fiscale mais sur des générations.

Le rapport V-Dem souligne que les pays les plus résistants à « l’autocratisation » sont précisément ceux où la société civile reste dense, organisée, financée. La Commission européenne ne s’y est pas trompée en lançant en 2026 son Bouclier européen de la démocratie[6] et son Centre européen pour la résilience démocratique, dont l’un des piliers est explicitement le soutien à la société civile philanthropique. Faire vivre la démocratie passe désormais, pour reprendre les mots de la Fondation de France, par un soutien actif au pluralisme, à l’éducation aux médias, à la culture du débat. La philanthropie n’est plus seulement charité : elle est infrastructure démocratique.

Fresque L’Ecole d’Athènes de Raphaël (1509-1511) : les échanges entre intellectuels de l’Antiquité au sein de l’agora comme allégorie de la démocratie athénienne

 

Un point de vigilance : la concentration philanthropique

Il faut cependant nommer une dérive qui guette la philanthropie elle-même, et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait retourner le remède contre le mal qu’il prétend soigner.

Aux États-Unis, environ 1 % des donateurs concentrent désormais près de la moitié de la générosité privée. Quelques très grandes fondations, souvent adossées à des fortunes individuelles stratosphériques pèsent plus, en capacité d’action, que des ministères entiers. Le mouvement se diffuse, à des degrés divers, dans l’ensemble des pays occidentaux, France comprise. Le phénomène n’est pas en soi condamnable. Sans ces engagements considérables, des pans entiers de la recherche médicale, de la culture, de l’action humanitaire d’urgence ne tiendraient pas. Beaucoup de ces philanthropes agissent avec sérieux, transparence, et un sens aigu de leur responsabilité.

Mais une asymétrie trop forte porte en elle un risque qu’il faut regarder en face, celui d’une  philanthropie des milliardaires qui, sans l’avoir voulu, déciderait, à la place du grand nombre, des causes qui méritent attention, des problèmes qui méritent traitement, des voix qui méritent d’être entendues. Quand le don devient l’apanage de quelques-uns, la ronde des trois Grâces se déséquilibre. Un petit cercle donne beaucoup, une multitude reçoit, et la troisième Grâce, celle qui rend, qui transmet, qui boucle le cycle, peine à retrouver sa place. Or c’est précisément cette circulation large, distribuée, populaire, qui fait d’une société une véritable communauté de réciprocité plutôt qu’une simple chaîne de bienfaisance descendante.

© Simone D. McCourtie – Bill Gates, co-fondateur de la fondation qui porte son nom, rencontre la Banque mondiale le 17 avril 2016 à Washington D.C.

À cette concentration, il faut opposer ce qu’on pourrait appeler la fourmilière : une philanthropie du grand nombre, du don modeste mais constant, du bénévolat de proximité, de l’engagement associatif quotidien. Les dix euros versés chaque mois à une association locale, les heures données à une maraude, le legs du retraité à sa cause de cœur, la collecte d’un comité de quartier, voilà la philanthropie démocratique. Elle ne fait pas la une des journaux, elle ne nomme pas d’amphithéâtres universitaires, mais elle tisse l’étoffe la plus résistante. Sapiens, encore lui, ne s’en est pas tiré grâce à quelques chasseurs exceptionnels. Il a tenu grâce à la coopération de tous, du plus habile au plus modeste, chacun contribuant à la mesure de ses moyens.

La vitalité d’une société philanthropique se mesure donc moins au montant total collecté qu’au nombre de ses donateurs et de ses bénévoles, à la diversité de ses contributeurs, à la pluralité des causes soutenues. Les grandes fortunes ont un rôle indispensable, elles ne sauraient avoir le monopole. L’enjeu, pour les pouvoirs publics comme pour le secteur lui-même, est de protéger et stimuler l’écosystème des petits donateurs autant que de saluer les grands, par la fiscalité, par l’éducation à la générosité dès l’école, par la reconnaissance du bénévolat, par la confiance accordée aux associations de terrain. C’est à ce prix que la philanthropie restera un antiviral démocratique, et ne deviendra pas, par ironie tragique, l’un des canaux de la concentration qu’elle entend combattre.

Une ronde à reprendre

Que faire, concrètement ? La leçon des trois Grâces, donner, recevoir, rendre n’est pas un slogan. C’est une discipline.

Donner, c’est sortir du silence financier. Les entreprises, les particuliers fortunés, mais aussi les contributeurs modestes ont, en France, des dispositifs fiscaux puissants (mécénat, fondations abritées, fonds de dotation) qui transforment chaque euro engagé en levier collectif. Donner, c’est aussi donner du temps, de la compétence, de l’attention, denrées plus rares encore que l’argent.

Les Trois Grâces. Antonio Canova. 1757-1822

Recevoir, c’est-à-dire accepter, est sans doute le geste le plus difficile pour nos sociétés modernes. Recevoir sans honte suppose de reconnaître l’interdépendance comme une force, non comme une humiliation. Les associations, les médias, les chercheurs, les artistes qui acceptent un soutien philanthropique doivent pouvoir le faire la tête haute, en gardant leur indépendance, ce que Mauss appelait la « liberté du donataire ».

Rendre, enfin, c’est faire fructifier. Celui qui a reçu doit, à son tour, transmettre, par la qualité de son travail, par la formation des suivants, par l’élargissement du cercle. La ronde ne s’arrête jamais. Chaque génération en est le maillon provisoire.

Nous sommes, à l’échelle planétaire, confrontés à un test de cohésion. Les groupes humains qui, dans les décennies qui viennent, sauront entretenir leurs solidarités, financer leurs contre-pouvoirs, soutenir leurs médias indépendants, protéger leurs chercheurs, accueillir leurs vulnérables, tiendront. Les autres se laisseront emporter par la pente brutale.

La philanthropie n’est pas un supplément d’âme pour les temps prospères. Dans un monde qui se durcit, elle est l’antiviral, le vaccin, la prophylaxie civilisationnelle à condition qu’elle reste l’affaire de tous, et non le privilège de quelques-uns. Restons dans la ronde.

Antoine Vaccaro.

 

Notes de bas de page :

[1] https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf

[2] https://www.fondationdefrance.org/fr/rencontres-parlementaires-2026

[3] https://www.fayard.fr/livre/pourquoi-les-amazones-nexistent-pas-9782213733395/

[4] https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251459561/le-de-beneficiis-de-seneque-sa-signification-

[5] https://www.puf.com/essai-sur-le-don-0

[6] https://luxembourg.representation.ec.europa.eu/actualites-et-evenements/actualites/le-bouclier-europeen-pour-la-democratie-et-la-strategie-de-lue-pour-la-societe-civile-ouvrent-la-2025-11-12_fr


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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