
Lecture légère d’été, j’ai acheté à la gare l’autre jour « D’or et de jungle », de Jean-Christophe Ruffin. Le livre raconte la préparation et la mise en place d’un coup d’état à Brunei, un riche sultanat d’Asie du Sud-Est. Derrière l’intrigue, le livre offre également une réflexion sur la déstabilisation des sociétés et la résilience des États.
Car le coup d’État imaginé par Ruffin ne repose pas d’abord sur une action militaire directe ou sur la prise brutale des institutions. Cette phase existe mais n’est que l’étape ultime du processus. Comme souvent, l’essentiel du travail consiste à préparer le terrain. Il s’agit de rendre une société disponible au basculement, d’affaiblir ses défenses politiques et sociétales, de polariser les relations, de brouiller les repères et saper la confiance, et créer ainsi les conditions dans lesquelles une succession d’événements apparemment séparés rend inéluctable le changement de régime. Tout événement ne survient que parce que son environnement le permet.
Appliqué à un coup d’État, cet enchaînement poursuit un objectif politique précis. Avant de renverser un pouvoir, il faut ébranler le système dans lequel il opère. Mais cette dévitalisation des fondements de la société, de l’économie, des institutions peut aussi advenir sans plan d’ensemble, presque à notre insu.
C’est le niveau de résilience qui définit la crise
C’est précisément ce qui rend la résilience si importante. La résilience n’est pas un état permanent mais une propriété évolutive des systèmes politiques, économiques et sociétaux. Un État peut paraître solide tout en perdant progressivement les capacités qui lui permettent de résister à une combinaison ou une succession de chocs. Or les crises contemporaines ne sont pas issues de chocs ponctuels suivis d’un retour à la normale. Les chocs sanitaires, sécuritaires, économiques ou climatiques s’entremêlent dans leurs effets. Ils forment des systèmes de crises dans lesquels chaque choc modifie les conditions dans lesquelles surviendra le suivant.
La pandémie de Covid par exemple a transformé structurellement les chaines logistiques mondiales, accru l’endettement de nombreux pays, profondément altéré la confiance entre les citoyens et les gouvernements. Aucune de ces évolutions n’avait retrouvé un état antérieur avant que l’impact de la guerre en Ukraine, puis la crise énergétique actuelle en accentuent encore l’intensité.
Ce qui distingue un incident d’une crise n’est donc pas seulement l’intensité du choc. C’est aussi la capacité des États et des sociétés à l’absorber, à contenir les tensions et maintenir un minimum de confiance collective et de régulation. À exposition comparable aux incendies de forêt, par exemple, les pays disposant de services de secours, de moyens aériens et de systèmes d’alerte sont mieux armés pour intervenir tôt, on l’a vu cet été. Mais leur résilience dépend aussi d’autres facteurs : la confiance accordée à l’information publique, le respect des consignes d’évacuation, la robustesse des réseaux énergétiques, la continuité des services essentiels et de la solidité des mécanismes d’assurance en sont des exemples.

Les vulnérabilités comme accélérateurs de crises
Toutes les sociétés connaissent des tensions, des conflits politiques, des inégalités ou des institutions plus ou moins robustes. Ces tensions sont normales mais deviennent dangereuses lorsqu’elles deviennent des mécanismes de propagation de crise.
Cette propagation peut être intentionnelle, lorsque les vulnérabilités d’une société sont repérées et amplifiées. Les réseaux criminels exploitent depuis longtemps les défaillances des États pour s’implanter et prospérer. Les campagnes de désinformation sont redoutablement efficaces pour créer ou attiser des sentiments antifrançais au Sahel, antieuropéen avant le brexit, ou anti-n’importe quoi.
Mais la crise peut également se propager sans intention malveillante, par l’affaiblissement progressif des systèmes de résilience. Le sous-investissement dans la justice, l’éducation, l’information, l’espace civique ou dans un environnement prévisible érode la confiance entre les citoyens et les institutions et réduit la capacité collective de répondre aux petites perturbations qui caractérisent la vie normale d’une société.
« Lorsqu’une petite perturbation se produit dans un environnement, dans un système donné, et qu’il n’existe pas de capacité pour la réguler — alors qu’une petite action aurait permis de le faire —, cette perturbation demeure sans réponse. En l’absence de capacité ou de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, toute aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde sa capacité de se réguler. C’est alors que survient la catastrophe ». Que cette analyse provienne d’un discours d’Hugo Chavez au Venezuela en 1999 montre ironiquement et rétrospectivement à quel point elle reste pertinente.

Repenser la coopération pour renforcer la résilience
Cette lecture de la propagation des crises a des implications directes pour la coopération internationale. Si la fragilité résulte en partie de l’incapacité d’un système à absorber des chocs, la coopération au développement ne peut pas se contenter de financer des projets. Elle doit contribuer à créer et à restaurer des réserves, des marges de manœuvre et des mécanismes d’amortissement qui empêchent qu’un choc initial se transforme en crise systémique pour ceux qui sont le moins capables de l’absorber.
La coopération au développement ne doit donc pas être évaluée uniquement à la mesure des résultats sectoriels qu’elle permet, mais aussi à sa capacité à renforcer les fonctions essentielles. Or les capacités de résilience restent souvent invisibles tant qu’elles ne sont pas mobilisées. Une réserve financière non utilisée, des stocks stratégiques, ou même un mécanisme de médiation locale peuvent paraître coûteux en temps normal, d’où leur sous-investissement. Leur valeur réelle n’apparaît qu’au moment où ils évitent une rupture de système.

Imaginons une forte hausse des prix mondiaux du blé. Dans un pays très dépendant des importations qui a peu de réserve de change, et une marge de manœuvre budgétaire limitée, cette hausse des couts ne peut que se répercuter directement sur les consommateurs. Une action humanitaire extérieure peut répondre partiellement aux besoins des populations les plus vulnérables, mais la hausse des prix va sûrement nourrir une contestation sociale. Cette contestation peut être présentée comme la preuve de l’illégitimité du gouvernement. Une campagne de désinformation peut même amplifier le sentiment que les autorités mentent ou dissimulent la réalité. Une réponse violente des forces de sécurité va confirmer le récit d’un régime répressif. Les investisseurs étrangers se retirent, ou la coopération internationale ralentit. Les recettes publiques diminuent d’autant et l’État dispose de moins en moins de moyens pour stabiliser la situation ou investir dans des projets d’avenir.
Ce qui était initialement un problème économique issu d’un choc extérieur devient rapidement une crise politique, puis potentiellement une crise de sécurité. Les dimensions économique, politique, sociétale, humaine, environnementale et sécuritaire ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles se renforcent mutuellement dans un cercle vertueux ou vicieux.
La résilience ne consiste pas à empêcher tous les chocs. Aucun pays ne peut éliminer l’exposition aux crises, surtout lorsqu’elles sont globales. La résilience consiste à éviter qu’un choc ne détruise la capacité du système à fonctionner en créant des amortisseurs, ou « buffers » en anglais. Les amortisseurs ralentissent la propagation des défaillances. Ils donnent du temps aux autorités, offrent des alternatives aux populations et préservent la possibilité d’une décision politique. Faut-il prendre des mesures de réduction de notre consommation d’énergie au prix de notre croissance économique, ou vaut-il mieux maintenir l’activité économique et subventionnant l’accès à l’énergie des ménages ou les entreprises ? Si oui, avec quelles ressources ? Davantage de dettes ou davantage d’impôts ? Ce sont les choix difficiles à faire ces temps-ci par tous les pays fortement dépendants des importations d’énergie.

Cette conception de la résilience est universelle. Elle évite de diviser le monde entre des pays fragiles qui auraient besoin d’aide et des pays solides qui détiendraient des solutions. Toutes les sociétés sont confrontées à la nécessité de maintenir leur cohésion, de protéger leurs fonctions essentielles et de renouveler leurs capacités d’adaptation. C’est pourquoi le concept de résilience ne doit pas être réduit à la préparation aux catastrophes. Elle est fondamentalement politique. Une société résiliente est une société qui peut traverser une crise sans perdre ses mécanismes de décision, ses principes de légitimité et sa capacité à organiser son avenir.
Cyprien Fabre.
Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.
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