Flemme

Flemme

Quand l’occident baisse les bras, d’autres modèles de solidarité sont à créer

©UN News – Des enfants à Gaza attendent que leurs conteneurs vides soient remplis de nourriture.

En regardant les chiffres rapportés à OCHA, la baisse des financements humanitaires de 25 milliards US$ en 2024 à 7,2 milliards à la mi- 2025, la décrue est violente. Rapporté au nombre de personnes assistées, 116 millions en 2024 et 190 millions en 2025, l’on passe de 21 US$ pour 100 personnes à 4 US$ pour 100 personnes.

D’une manière générale l’Aide Publique au Développement a commencé à refluer après une croissance continue de plusieurs années pour répondre aux crises successives, comme le montre le graphique suivant.

©OCDE -Évolution de l’Aide Publique au Développement (APD) totale des pays du Comité d’Aide au Développement (CAD), 2000-2024 (données officielles) et 2025-2027 (projections), en milliards de dollars américains, à prix constants (2023). Après avoir augmenté pour répondre aux besoins liés aux crises successives récentes, l’APD devrait encore diminuer en 2025 et à court terme.

Qu’est-ce qui a changé ?  Nous, collectivement. L’aide humanitaire moderne industrialisée est une création de l’occident, des pays riches qui fixaient les règles politiques et économiques mondiales. Même depuis les décolonisations, l’Occident vainqueur des guerres chaudes ou froides était le modèle universel de développement économique et sociétal vers lequel devaient tendre tous les retardataires. L’aide au développement était d’ailleurs conçue à cet effet, et il nous était facile et magnanime d’aider ceux qui n’ont pas profité de ces changements, les laissés pour compte du développement, les ‘left behind’ pour reprendre la terminologie en vigueur. L’assistance humanitaire comme filet de sécurité global occidental. Mais voilà, nous nous sommes affaiblis financièrement, et puis surtout je crois, il n’y a plus vraiment dans nos sociétés occidentales la volonté de cadrer le monde, intellectuellement, économiquement, militairement. Flemme, diraient mes enfants.

De là découle, pour le meilleur et pour le pire, un relativisme global soutenu par des doubles standards politiques bien compris et très visibles. Si ce que nous proposons n’est pas supérieur par nature, alors tout se vaut, et chacun fait donc aussi bien de chercher son propre intérêt ou de proposer son propre modèle. L’Amérique actuelle en est bien sûr l’illustration, ne portant plus aucune valeur comme étendard, aucune proposition pour le monde.  Beaucoup de pays ont utilisés notre flemme à leur profit, bien naturellement, pour secouer l’ordre en place. Voyez les discussions et négociations de paix en cours. Elles n’ont plus tellement lieu à Genève, à New-York ou Paris, mais à Istanbul, Djeddah ou Astana. Le sommet de Tianjin est aussi important que celui du G7. Si l’occident ne souhaite plus dominer les systèmes qui régissent le monde, alors pourquoi devrions-nous nous occuper de pourquoi et comment se battent des généraux soudanais ? La guerre des autres est finalement assez supportable à la télévision.

Vladimir Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un lors du défilé militaire à Pékin pour le 80ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale le 3 septembre 2025. ©Gouvernement Russe.

Alors a-t-on besoin de solidarité humaine ?  Assurément. Le monde actuel est déjà globalisé. Il y a moins de Nord et de Sud, d’Est et d’Ouest, mais un monde en réseaux superposés, en tache de léopard, en étages de nature sociologique plus que géographique. Les effets du changement climatique, la perte de biodiversité, un crime organisé pervasif laissant des pouvoirs publics défaillants ou autoritaires, ce sont des problèmes qui se posent à Grenoble, à Caracas ou en Nouvelle-Guinée. Si les problèmes sont globaux, alors la solidarité humaine n’est peut-être à lier uniquement à la reconnaissance de la souffrance de nos frères humains, mais à l’interdépendance des êtres humains entre eux et à leur capacité d’agir pour eux-mêmes. Le monde actuel a certainement besoin d’un cadre éthique et d’une pratique de la solidarité internationale. Mais l’apport de vivre ou de soin ne suffit pas, d’autant moins qu’il est de plus en plus difficile d’en acheminer. L’aide devra-t-elle être alors plus militante, plus ouvertement politique ?

Vos impôts doivent-il la payer ?  Tout cela est bien beau, mais si cette solidarité s’organise en réseau, elle finit toujours par se traduire par un transfert de ressource. En majorité, que ce soient pour les Nations unies, le mouvement des Croix-Rouge ou les ONGs, ces ressources ne sont pas des fonds propres. Il ne s’agit pas d’une solidarité directe. Ces ressources représentent une solidarité indirecte au travers des états qui sous-traitent l’opérationnalisation de leurs budgets humanitaires, comme instrument de leur politique étrangère. Ce sont donc des choix politiques, des priorités budgétaires difficiles, et pas des considérations humanitaires qui définissent d’abord les budgets humanitaires.

L’Aide Publique au Développement, qui englobe les budgets humanitaires est une variable d’ajustement, et sa suppression n’a aucun cout politique pour ceux qui la décide.  Qui va manifester ou bloquer des routes pour préserver l’APD ?  C’est donc parce que l’aide en général et l’aide humanitaire en particulier n’est pas ou plus perçue comme efficace pour défendre nos intérêts qu’elle est coupée. Cette perception est importante: Souvenons-nous de ce que disait Marco Rubio, fossoyeur d’USAID, «  USAID created a globe-spanning NGO industrial complex at taxpayer expense with little to show since the end of the Cold War.  development objectives have rarely been met, instability often worsened and anti-American sentiment has grown.” » (L’USAID a créé un complexe industriel mondial d’ONG aux frais des contribuables, sans grand résultat depuis la fin de la guerre froide. Les objectifs de développement ont rarement été atteints, l’instabilité s’est souvent aggravée et le sentiment anti-américain s’est accru.). Si l’aide était perçue comme directement utile à l’intérêt et à la sécurité des états, elle sera préservée, aux Etats-Unis comme ailleurs. Il est d’ailleurs intéressant de voir que dans les données disponibles de 2025, ce sont toujours les États-Unis qui demeurent le premier bailleur humanitaire.

27.02.2025 La fin de l’USAID, Washington, DC USA © Ted Eytan

Alors quoi ?

Le propre du monde d’avant est qu’il est passé, et il ne faut pas attendre un retour ex-ante. 2023 était le pic d’une augmentation continue des budgets humanitaires depuis plus d’une décennie.  Les contraintes budgétaires des pays ne vont pas disparaitre, la rugosité des relations internationales non plus.  Soit l’aide humanitaire – et l’aide au développement de manière plus générale – est intégrée à une architecture de sécurité globale qui englobe la sécurité humaine, la sécurité environnementale, comme le font plus volontiers des bailleurs asiatiques, soit elle est réduite à sa portion congrue.

La localisation ?  Si nous étions honnête avec une approche locale de l’aide, alors une ONG française pourrait tout à fait soutenir une ONG soudanaise ou congolaise directement, sans y envoyer toute une mission à Port-Soudan ou à Goma. N’entend-on pas à longueur de rapport et d’ateliers que les communautés sont les premières à répondre et les mieux à même de comprendre « les besoins » ainsi que l’environnement politique dans lequel ces besoins se manifestent ? Qu’est-ce qui nous empêche vraiment de le faire ? de nouer des partenariats, de signer des accords-cadres avec des ONG dont on assure un « renforcement de capacité » depuis des décennies en les utilisant comme sous-traitants opérationnels, sans payer les frais de fonctionnement qui permettent la pérennité, la location d’un local, l’achat de voitures, la rétention du personnel au-delà de la durée d’un programme ? Ce qui nous empêche aussi, c’est, de plus en plus, l’assèchement des espaces civiques et de la possibilité pour des citoyens de se regrouper et de recevoir des financements étrangers. L’urgence aussi est là. Permettre la réponse humanitaire de demain, c’est préserver et utiliser autant que possible les espaces civiques résiduels aujourd’hui.

La privatisation ?  Si les pays sous-traitent l’opérationnalisation de leur budget humanitaire à un système humanitaire qui n’est plus perçu comme assez efficace, l’attrait pour le secteur privé demeure généralement vivace. C’est un anathème absolu pour beaucoup d’acteurs humanitaires, mais de fait, le secteur privé est déjà mobilisé et utilisé pour de la logistique humanitaire, des distributions, des coopérations avec les gouvernements, C’est une approche très programmatique de l’aide, mais pour un bailleur, pourquoi une entreprise serait moins efficace pour distribuer des vaccins dans un centre de santé que l’Unicef ou une ONG ? Dans la zone indopacifique, des programmes entiers de santé primaire, de nutrition, à cheval entre humanitaire et soutien au secteur de la santé, sont mis en œuvre par des société privées qui connaissent leur métier. De fait personne n’en meurt.  Il y a donc des situations ou ce sera politiquement et opérationnellement possible et acceptable et d’autre, on le voit déjà à Gaza, ou ça ne le sera pas.

On ne reviendra pas tout de suite à l’époque où l’aide humanitaire était portée par des idéaux de monde meilleur pour tous. Si tous les lecteurs de Défis Humanitaires voudraient prouver le contraire, nous n’en avons politiquement plus ni l’élan, ni les moyens. Sans budgets conséquents, il faut peut-être retourner aux entrepreneurs humanitaires. L’aide humanitaire ne sera peut-être plus universelle.  Des aides humanitaires seront ce qu’on en fait : un outil politique, un levier d’influence, un acte militant, ou une action locale portée par ceux qui le veulent et le peuvent. Elle ne sera peut-être même plus neutre. La neutralité ne protège les acteurs humanitaires que dans la mesure ou les belligérants y croient, ce qui est quand même de moins en moins le cas. Triste réalité, chantaient Amadou et Mariam.

Cyprien Fabre :

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :

Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :