Le don comme antiviral

La philanthropie à l’épreuve d’un monde qui se brutalise

Maraude de la Croix-Rouge à Paris en 2016

Le retour des empires autoritaires

Les chiffres sont implacables. Le Democracy Report 2026[1] du V-Dem Institute de Göteborg, publié en mars dernier, dresse un tableau sans appel : 74 % de l’humanité vit désormais sous un régime autocratique. Pour la première fois depuis un demi-siècle, plus d’êtres humains vivent en autocratie fermée (28 %) que dans l’ensemble des démocraties libérales et électorales réunies (26 %). Seuls 7 % de la population mondiale résident encore dans une démocratie pleinement libérale. En 2025, quarante-quatre pays se sont autocratisés simultanément. Un record. Les États-Unis eux-mêmes ont basculé de la catégorie « démocratie libérale » à celle de « démocratie électorale ».

« Les empires contre-attaquent », un documentaire de Jean-François Colosimo (visionner ici) : https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/8332479-les-empires-contre-attaquent.html

Cette dérive n’est pas un accident météorologique. Elle s’alimente de trois carburants identifiables.

D’abord, la désinformation industrialisée. Les réseaux sociaux, dopés aux algorithmes de l’engagement émotionnel, ont fait des fake news une économie florissante. La désinformation n’est plus un dérapage isolé, c’est une infrastructure. Comme l’a rappelé la Fondation de France lors de ses Rencontres parlementaires de mai 2026[2], cette saturation produit une « fatigue informationnelle » qui érode la participation démocratique elle-même.

Ensuite, la contestation organisée de la science. Climat, vaccins, intelligence artificielle, biodiversité : les consensus scientifiques deviennent, dans le débat public, des « opinions » parmi d’autres. Le doute, qui est l’âme de la méthode scientifique, est instrumentalisé contre la science elle-même. On vide la connaissance de son autorité, on rend chaque citoyen orphelin de boussole.

Enfin, la chute des limites autoritaires. Ce qui semblait indicible se dit. Ce qui paraissait impensable s’organise. Les digues que nos sociétés avaient patiemment érigées : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités, sautent l’une après l’autre, parfois par des votes parfaitement légaux. C’est le « légalisme autocratique » identifié par les politologues. La démocratie utilisée pour défaire la démocratie.

© Imperial War Museums – Le général De Gaulle descend les Champs Elysées avec son entourage à l’occasion de la Libération (25-26 août 1944)

Dans ce paysage, la tentation du repli est forte. Chacun pour soi, mon clan d’abord, la peur de l’autre érigée en politique. Or et c’est ici qu’il faut revenir aux origines Sapiens, c’est précisément la stratégie qui a perdu les Néandertaliens.

 

Une leçon venue du fond des âges

Il y a une expérience de pensée sur laquelle les anthropologues s’entendent et que l’on peut prendre au sérieux. Pourquoi les Néandertaliens ont-ils disparu, alors que Sapiens, leur cousin biologiquement comparable, parfois moins robuste, a prospéré ? Une hypothèse féconde, rapportée par Véra Nikolski et Nicolas Pichoff dans Pourquoi les Amazones n’existent pas[3], soutient que notre espèce a survécu non par sa force, mais par son organisation, grâce à une division du travail, une mutualisation du risque, une circulation des compétences et des biens entre les membres du groupe. Ce que Sapiens a inventé, ce n’est pas tant une technique qu’un lien. La coopération, la réciprocité, la prise en charge collective de la vulnérabilité ne sont pas des ornements moraux surajoutés à notre humanité, ce sont les conditions mêmes de son émergence et de sa persistance.

Les groupes qui ont su répartir les périls, protéger les plus précieux pour l’avenir, organiser une solidarité tangible, ont laissé une descendance. Les autres se sont éteints, en silence, sans bataille spectaculaire. La sélection a été démographique, lente, presque imperceptible et implacable.

© Justine Muzik Piquemal – Distribution de kits au Soudan (mai 2026)

Ce qui vaut pour les sociétés paléolithiques vaut, à un autre niveau, pour les civilisations. Une société qui démantèle ses solidarités, qui valorise le chacun-pour-soi, qui tient le don pour une faiblesse et la fraternité pour une naïveté, ne s’effondre pas brutalement : elle s’éteint par attrition.

 

Sénèque, Mauss : la grammaire oubliée du lien

Bien avant que l’anthropologie ne formalise ces intuitions, deux penseurs nous avaient mis sur la piste.

Sénèque, dans les Bienfaits[4] dépeint les trois Grâces enlacées en une ronde : l’une donne, l’autre reçoit, la troisième rend. Trois moments d’un seul mouvement, indissociables, qui forment la trame même de la vie civile. L’ordre du bienfait l’exige. Il faut savoir donner avec mesure, recevoir avec dignité, rendre sans calcul. Rompre la ronde, refuser de donner, dédaigner de recevoir, oublier de rendre, c’est dissoudre la cité. Sénèque, témoin du dernier siècle d’une République romaine décomposée, savait de quoi il parlait. Quand le lien social n’est plus qu’une transaction, le pouvoir devient brutal par défaut.

© Lucas Vorsterman – Gravure papier du buste de Sénèque (1638) : à gauche. / © Société des Amis du Centre d’Études Sociologiques – Portrait de Marcel Mauss appartenant à une collection de 15 portraits de sociologues : à droite.

Vingt siècles plus tard, Marcel Mauss reprend l’intuition dans l’Essai sur le don (1925)[5]. Étudiant le potlatch des Kwakiutl, il montre que dans toutes les sociétés humaines, et non pas seulement les « primitives », le don n’est jamais gratuit au sens d’arbitraire. Il oblige. Il crée une dette de gratitude qui tisse la communauté. Donner, recevoir, rendre : ce triple mouvement, écrit Mauss, est « le roc » sur lequel reposent nos sociétés. Il y voit même une porte de sortie pour son époque, déjà !

Confrontée à la montée des autoritarismes. La générosité organisée, disait-il en substance, est-ce qui distingue une société d’une jungle.

Or notre époque, à son tour, se trouve dans la position de Sénèque comme dans celle de Mauss, sommée de redécouvrir une grammaire qu’elle est en train d’oublier.

 

La philanthropie comme antiviral

Soyons précis sur la métaphore médicale. Un virus prospère quand il rencontre un terrain affaibli. Il échoue quand l’organisme possède des défenses entraînées. Les dérives « illibérales » prospèrent sur trois faiblesses : l’isolement des individus, la défiance envers les institutions communes, et l’effondrement du sens partagé. La philanthropie, entendue au sens large : générosité, mécénat, bénévolat, engagement associatif, mobilisation citoyenne, agit directement sur ces trois terrains.

Contre l’isolement, elle tisse des liens. Quand un mécène finance un centre culturel en territoire rural, quand un bénévole accompagne un migrant, quand une fondation soutient un média indépendant local, ce n’est pas seulement un service rendu, c’est un fil qui se noue, une preuve concrète que la société tient encore par autre chose que la peur.

Contre la défiance, elle prouve par les faits. Une démocratie n’est crédible que si elle tient ses promesses au quotidien. Or l’État, partout en recul budgétaire, ne peut plus tout. La philanthropie, lorsqu’elle est rigoureuse et transparente, démontre par les actes qu’il existe une troisième voie entre l’État défaillant et le marché indifférent, celle d’une société qui se prend en charge elle-même, sans attendre de permission.

Contre l’effondrement du sens, elle réinscrit le don dans une chaîne longue. Le mécène n’agit pas pour son profit immédiat,  il transmet, comme Sénèque le réclamait, comme Mauss l’a décrit. Il fait sienne la temporalité de Sapiens, celle de la sélection culturelle, lente, qui sait que l’impact d’une coopération ne se mesurent pas à l’année fiscale mais sur des générations.

Le rapport V-Dem souligne que les pays les plus résistants à « l’autocratisation » sont précisément ceux où la société civile reste dense, organisée, financée. La Commission européenne ne s’y est pas trompée en lançant en 2026 son Bouclier européen de la démocratie[6] et son Centre européen pour la résilience démocratique, dont l’un des piliers est explicitement le soutien à la société civile philanthropique. Faire vivre la démocratie passe désormais, pour reprendre les mots de la Fondation de France, par un soutien actif au pluralisme, à l’éducation aux médias, à la culture du débat. La philanthropie n’est plus seulement charité : elle est infrastructure démocratique.

Fresque L’Ecole d’Athènes de Raphaël (1509-1511) : les échanges entre intellectuels de l’Antiquité au sein de l’agora comme allégorie de la démocratie athénienne

 

Un point de vigilance : la concentration philanthropique

Il faut cependant nommer une dérive qui guette la philanthropie elle-même, et qui, si l’on n’y prend garde, pourrait retourner le remède contre le mal qu’il prétend soigner.

Aux États-Unis, environ 1 % des donateurs concentrent désormais près de la moitié de la générosité privée. Quelques très grandes fondations, souvent adossées à des fortunes individuelles stratosphériques pèsent plus, en capacité d’action, que des ministères entiers. Le mouvement se diffuse, à des degrés divers, dans l’ensemble des pays occidentaux, France comprise. Le phénomène n’est pas en soi condamnable. Sans ces engagements considérables, des pans entiers de la recherche médicale, de la culture, de l’action humanitaire d’urgence ne tiendraient pas. Beaucoup de ces philanthropes agissent avec sérieux, transparence, et un sens aigu de leur responsabilité.

Mais une asymétrie trop forte porte en elle un risque qu’il faut regarder en face, celui d’une  philanthropie des milliardaires qui, sans l’avoir voulu, déciderait, à la place du grand nombre, des causes qui méritent attention, des problèmes qui méritent traitement, des voix qui méritent d’être entendues. Quand le don devient l’apanage de quelques-uns, la ronde des trois Grâces se déséquilibre. Un petit cercle donne beaucoup, une multitude reçoit, et la troisième Grâce, celle qui rend, qui transmet, qui boucle le cycle, peine à retrouver sa place. Or c’est précisément cette circulation large, distribuée, populaire, qui fait d’une société une véritable communauté de réciprocité plutôt qu’une simple chaîne de bienfaisance descendante.

© Simone D. McCourtie – Bill Gates, co-fondateur de la fondation qui porte son nom, rencontre la Banque mondiale le 17 avril 2016 à Washington D.C.

À cette concentration, il faut opposer ce qu’on pourrait appeler la fourmilière : une philanthropie du grand nombre, du don modeste mais constant, du bénévolat de proximité, de l’engagement associatif quotidien. Les dix euros versés chaque mois à une association locale, les heures données à une maraude, le legs du retraité à sa cause de cœur, la collecte d’un comité de quartier, voilà la philanthropie démocratique. Elle ne fait pas la une des journaux, elle ne nomme pas d’amphithéâtres universitaires, mais elle tisse l’étoffe la plus résistante. Sapiens, encore lui, ne s’en est pas tiré grâce à quelques chasseurs exceptionnels. Il a tenu grâce à la coopération de tous, du plus habile au plus modeste, chacun contribuant à la mesure de ses moyens.

La vitalité d’une société philanthropique se mesure donc moins au montant total collecté qu’au nombre de ses donateurs et de ses bénévoles, à la diversité de ses contributeurs, à la pluralité des causes soutenues. Les grandes fortunes ont un rôle indispensable, elles ne sauraient avoir le monopole. L’enjeu, pour les pouvoirs publics comme pour le secteur lui-même, est de protéger et stimuler l’écosystème des petits donateurs autant que de saluer les grands, par la fiscalité, par l’éducation à la générosité dès l’école, par la reconnaissance du bénévolat, par la confiance accordée aux associations de terrain. C’est à ce prix que la philanthropie restera un antiviral démocratique, et ne deviendra pas, par ironie tragique, l’un des canaux de la concentration qu’elle entend combattre.

Une ronde à reprendre

Que faire, concrètement ? La leçon des trois Grâces, donner, recevoir, rendre n’est pas un slogan. C’est une discipline.

Donner, c’est sortir du silence financier. Les entreprises, les particuliers fortunés, mais aussi les contributeurs modestes ont, en France, des dispositifs fiscaux puissants (mécénat, fondations abritées, fonds de dotation) qui transforment chaque euro engagé en levier collectif. Donner, c’est aussi donner du temps, de la compétence, de l’attention, denrées plus rares encore que l’argent.

Les Trois Grâces. Antonio Canova. 1757-1822

Recevoir, c’est-à-dire accepter, est sans doute le geste le plus difficile pour nos sociétés modernes. Recevoir sans honte suppose de reconnaître l’interdépendance comme une force, non comme une humiliation. Les associations, les médias, les chercheurs, les artistes qui acceptent un soutien philanthropique doivent pouvoir le faire la tête haute, en gardant leur indépendance, ce que Mauss appelait la « liberté du donataire ».

Rendre, enfin, c’est faire fructifier. Celui qui a reçu doit, à son tour, transmettre, par la qualité de son travail, par la formation des suivants, par l’élargissement du cercle. La ronde ne s’arrête jamais. Chaque génération en est le maillon provisoire.

Nous sommes, à l’échelle planétaire, confrontés à un test de cohésion. Les groupes humains qui, dans les décennies qui viennent, sauront entretenir leurs solidarités, financer leurs contre-pouvoirs, soutenir leurs médias indépendants, protéger leurs chercheurs, accueillir leurs vulnérables, tiendront. Les autres se laisseront emporter par la pente brutale.

La philanthropie n’est pas un supplément d’âme pour les temps prospères. Dans un monde qui se durcit, elle est l’antiviral, le vaccin, la prophylaxie civilisationnelle à condition qu’elle reste l’affaire de tous, et non le privilège de quelques-uns. Restons dans la ronde.

Antoine Vaccaro.

 

Notes de bas de page :

[1] https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf

[2] https://www.fondationdefrance.org/fr/rencontres-parlementaires-2026

[3] https://www.fayard.fr/livre/pourquoi-les-amazones-nexistent-pas-9782213733395/

[4] https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251459561/le-de-beneficiis-de-seneque-sa-signification-

[5] https://www.puf.com/essai-sur-le-don-0

[6] https://luxembourg.representation.ec.europa.eu/actualites-et-evenements/actualites/le-bouclier-europeen-pour-la-democratie-et-la-strategie-de-lue-pour-la-societe-civile-ouvrent-la-2025-11-12_fr


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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2026, un monde sans dessus dessous ?

Le président vénézuélien Nicolàs Maduro escorté par des agents des forces fédérales lors de son arrestation dans la nuit du 3 janvier 2026. © Rapid Response 47 (réseaux sociaux)

Bonne année d’abord et avant tout en vous présentant nos vœux les plus cordiaux pour 2026, pour vous, vos familles et vos projets. Nous vous remercions pour votre fidélité et de votre soutien en vous annonçant un nouveau projet de Défis Humanitaires présenté en conclusion de notre éditorial.

L’année 2026 commence de manière spectaculaire avec l’enlèvement par les Etats-Unis du président vénézuélien, Nicolàs Maduro et de sa femme Cilia Flores, samedi 3 janvier en pleine nuit à Caracas lors d’une opération militaire chirurgicale. Sa photo de prisonnier a fait le tour du monde et Donald Trump a assisté en direct à son arrestation « comme à la télévision ». Cela nous rappelle l’Irak et Saddam Hussein !

Lors d’une conférence de presse nocturne Donald Trump a notamment déclaré prendre le contrôle du Vénézuéla pour « nous assurer d’une transition sûre, appropriée et avisée ». Nous verrons ce qu’il en est, la suite pouvant se révéler plus compliquée. Malgré toutes les critiques que l’on peut faire du régime dictatorial de Nicolàs Maduro, ce coup de force soulève la question du respect de la souveraineté des Etats-nations et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

« Fini l’idéalisme utopique, place au réalisme pur et dur ». Pete Hegseth.

Ce à quoi nous assistons c’est la mise en œuvre de la nouvelle « Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis ». Et, plus précisément, la réaffirmation avec force de la doctrine Monroe pour « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » c’est-à-dire sur l’Amérique Latine assortie du « corolaire Trump ».

Voilà tous les pays de la région prévenus de ce qui peut les attendre, comme des pays extérieurs qui s’aventureraient à s’ingérer dans cette sphère d’influence exclusive ! Cela promet des rebondissements à venir.

Ce à quoi nous assistons au Vénézuéla est une parfaite illustration de la nouvelle stratégie des Etats-Unis de Donald Trump. Plus de grandes croisades sans fin au risque de l’enlisement contre l’axe du mal et pour soi-disant démocratiser l’univers. Mais une force au service des seuls intérêts américains basée sur une supériorité massive au niveau militaire, économique et technologique.

Si Trump n’est pas un va-t’en guerre néo-conservateurs selon les experts, c’est le « shérif » qui s’affranchit du droit et « qui a ordonné plus de frappes en un an que Biden au cours de ses quatre années de mandat » (Le Grand Continent). Ce n’est plus l’hyperpuissance au service d’une mondialisation du libre-échange, mais une force déterminée et ciblée au bénéfice de la suprématie américaine pour les décennies à venir.

Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis.

Le président Donald J. Trump tient une conférence de presse à Palm Beach, en Floride, le 3 janvier 2026, en compagnie du secrétaire d’État Marco Rubio, du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth et du général de l’armée de l’air Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major, pour discuter de l’opération Absolute Resolve à Caracas, au Venezuela. ©Maison Blanche

 

Cette nouvelle stratégie sonne la fin de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945. Ce document est un véritable réquisitoire contre les élites qui ont conduits la politique américaine après la Guerre froide. Au centre de cette doctrine trône dorénavant un slogan appelé à devenir un mot d’ordre « la paix par la force » qui peut être le Cheval de Troie de bien d’autres appétits et objectifs sans frontières.

N’en doutons pas, cette stratégie est déjà à l’œuvre et va aller crescendo, en s’adaptant si nécessaire. Elle concerne tout autant la politique intérieure que les grands protagonistes internationaux. Elle a le mérite de la clarté.

Ainsi, si le sort de l’Amérique du Sud est celui de la doctrine Monroe de souveraineté limitée comme au temps de Brejnev avec l’Europe centrale et orientale, l’Europe d’aujourd’hui est considérée comme un continent déclinant manquant de confiance et d’identité et dont il faut cependant « promouvoir la grandeur » nécessaire aux Etats-Unis à l’aide d’un programme de redressement « made in Trump ».

Et de souligner que l’Europe a perdu des parts du PIB mondial, passant de 25% en 1990 à 14% aujourd’hui ! Cela devrait d’ailleurs nous secouer pour sortir de notre torpeur. La faiblesse est désormais incompatible avec la liberté, la prospérité, l’indépendance et la souveraineté dans le monde de Trump, Xi Xinping, Poutine, Erdogan où la force est la condition sine qua non de l’existence.

Face à cette stratégie qui privilégie le bilatéral face au multilatéral, la souveraineté face aux institutions internationales, le national face à l’internationalisme et qui entend assurer son hégémonie tout en déclarant « ne pas vouloir dominer le monde et ne pas changer les différences », l’Europe est conduite à se reposer la question de ses fondations qui sont celles des nations qui la constituent et qui sont sa légitimité politique et sa force morale. Seules ces nations seraient vassalisées, ensemble elles le seront tout autant si l’Europe ne se réinvente pas dans le monde tel qu’il devient.

Les pays membres et l’Union Européenne, fondée à l’origine sur la paix, le droit et le commerce, ne peuvent pas ne pas se poser la question de leur existence dans un monde dominé par le retour des empires, l’emploi de la force et le lâchage des Etats-Unis.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président français Emmanuel Macron ont coordonné leurs positions en amont de la réunion des dirigeants des pays participant à la Coalition des volontaires, tenue à Paris le 6 janvier 2026. ©Gouvernement ukrainien

Alors qu’une Conférence de la Coalition des pays volontaires pour soutenir l’Ukraine se tient mardi 6 janvier à Paris, la position américaine est limpide. Négocier une cessation rapide des hostilités et rétablir une stabilité stratégique avec la Russie. On voit là l’idée de la « realpolitik » des sphères d’influence mais aussi l’objectif de disjoindre « l’alliance indéfectible » de la Russie avec la Chine devenue l’adversaire systémique depuis Barak Obama.

Pour l’Europe et ses pays comme pour la Pologne, les Pays Baltes qui connaissent de près la Russie, la question se pose très différemment. Quel sera le prix de la fin de la guerre et quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine et ses voisins ? C’est tout l’enjeu y compris pour les Etats-Unis.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis. Vous trouverez dans cet édition l’excellent article de Pierre Brunet que je vous invite à lire à ce sujet.

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Les Gazaouis font la queue pour obtenir de la nourriture dans une cuisine communautaire à Deir al Balah. ©UNOCHA Olga Cherevko

Pour aller à l’essentiel, l’équation est simple et brutale. Les besoins humanitaires vont en augmentant mais les moyens chutent drastiquement. Il s’agit non seulement des crises en cours, mais aussi d’anticiper ce que 2026 nous réserve : épidémie, catastrophe et guerre sur fond de pauvreté extrême.

La crise ouverte au Vénézuéla qui compte déjà des millions et millions de réfugiés du pouvoir dictatorial de Nicolàs Maduro, se résoudra-t-elle pacifiquement dans les urnes ? Nous l’espérons. Le coup de force des Etats-Unis au Vénézuéla sera-t-il bientôt suivi d’autres comme l’annonce Donald Trump ? Sans parler de l’exemple que le Vénézuéla pourrait inspirer en provoquant une compétition géopolitique faite de prédation et de violence.

Maintenant, où en sommes-nous  sur le plan des ressources humanitaires. L’année 2025 est bien celle de la bascule des financements. Pour mémoire, l’appel des Nations-Unies avec OCHA était de 45,46 milliards de dollars destinés à secourir 181,2 millions de personnes en danger. Devant la chute brutale des financements des Etats-Unis et d’autres pays, OCHA a dû revoir son plan à la baisse le 16 juin 2025 pour un budget de 29 milliards de dollars destinés à 114 millions de personnes.

Pour rappel, l’évaluation initiale des personnes ayant besoin d’une aide vitale était de 300 millions de personnes dans 72 pays. Ce qui a fait dire à Tom Fletcher « Nous avons été forcés de faire un tri de la survie humaine ». Finalement, le budget 2025 a été de 23,23 millions de dollars dont 13,41 pour l’appel consolidé et 9,9 millions provenant d’autres fonds.

L’ONU a lancé un appel pour 2026 de 23 milliards de dollars pour secourir 87 millions de personnes frappés par la guerre, les catastrophes, les épidémies et l’effondrement des récoltes en indiquant qu’il faudrait réunir au total 33 milliards pour répondre aux besoins essentiels de 135 millions de personnes dans 50 pays.

Qu’en sera-t-il ? La baisse de l’aide humanitaire va t’elle se stabiliser ou se poursuivre et avec quelles conséquences humaines ? Ce qui est certain c’est que les humanitaires doivent se mobiliser sans réserve pour lutter contre le reflux et l’abandon qui est en cours. Sans parler de nouvelles conditionnalités risquant de mettre en cause les principes humanitaires et le poids d’une redevabilité toujours plus pesante et paralysante.

Les Etats-Unis viennent de promettre 2 milliards de dollars pour l’aide humanitaire avec 3 conditions pour l’ONU : une réforme structurelle, la centralisation du contrôle et une stricte redevabilité tout en prévenant que l’usage de ces fonds devaient répondre aux « intérêts nationaux américains » et que des pays en étaient exclus comme l’Afghanistan, le Yémen et Gaza. Il va donc falloir que les autres acteurs qui financent l’aide humanitaire compensent les absences des Etats-Unis et mobilise les ressources suffisantes pour les victimes des grandes crises.

Le droit humanitaire international battu en brèche.

De la nourriture d'urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.
© WFP/Sayed Asif Mahmud De la nourriture d’urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.

Autre signe des temps, les autorités israéliennes confirment l’interdiction à 37 ONG humanitaires internationales de continuer d’apporter de l’aide à Gaza si elles ne communiquent pas d’ici le 1er mars la liste de leurs employés palestiniens. Du point de vue des principes humanitaires, ces ONG ont raison et doivent être soutenues.

Cela nous rappelle l’expulsion de toutes les ONG de Kaboul par les Talibans dans les années 1995, mais aussi celle de plus de 30 ONG du Rwanda en 1996 par le pouvoir de Paul Kagamé et, enfin, l’expulsion manu militari de 14 ONG du Darfour par le président Omar El Béchir en 2009 suite à sa condamnation par la Cour Pénale Internationale.

Sans annulation de cette interdiction demandée par de nombreux pays et par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, cela entrainera des conséquences humanitaires immédiates pour la population de Gaza déjà fortement éprouvée. Mais l’objectif est peut-être justement de les remplacer par une structure installée et contrôlée par Israël.

L’espace humanitaire à venir ne se réduit pas seulement par des capacités budgétaires fortement diminuées, mais également par les accès qui lui seraient interdits dès lors que les ONG gêneraient et qu’elles n’auraient plus le soutien suffisant de grands acteurs internationaux et des opilions publiques.

En ce début d’année 2026, l’enlèvement de Nicolas Maduro et l’interdiction de 37 ONG à Gaza sont des signaux significatifs de changements qui nécessitent des réponses individuelles et collectives à la hauteur des enjeux.

L’aggiornamento de Défis Humanitaires et un nouveau projet.

Dans ce contexte de rupture il est indispensable pour Défis Humanitaires d’évoluer, de s’adapter afin de poursuivre notre mission d’information, de débat, d’alerte et de proposition.

Cela est d’autant plus vrai, que nous sommes de plus en plus confrontés à la désinformation, à des vérités dites alternatives et des campagnes cyber de manipulation de grande envergure.

Cette évolution concerne d’abord la ligne éditoriale qui doit donner plus de place à la géopolitique humanitaire des crises, aux liens entre choix politique et conséquences comme avec l’Aide Publique au Développement. De même, le contexte nous conduit à développer les sujets liés à l’innovation, la mutualisation, au financement et à un plaidoyer plus effectif en direction des pouvoirs publics et des médias.

L’autre axe majeur de notre évolution concerne le support lui-même avec un changement de maquette de type média-presse bénéficiant de nouvelles fonctionnalités pour mobiliser plus de lecteurs, un accès facile et rapide aux archives et à une traduction de nos articles dans un plus grand nombre de langues.

Défis Humanitaires est une revue indépendante, gratuite mais qui a un coût. Si ce coût est celui du bénévolat, il nécessite aussi des financements indispensables pour faire appel à une agence spécialisée compétente pour concevoir la nouvelle maquette. De même, l’évolution de la ligne éditoriale et des éditions suppose un renforcement de la rédaction.

Aussi, en ce début d’année, je lance un appel à tous nos lecteurs qui sont nos meilleurs alliés pour financer ce développement grâce à leur soutien en rappelant que votre don est déductible à hauteur de 66% de son montant et que vous pouvez le faire dès aujourd’hui ici : Votre don est un levier d’action humanitaire, un grand merci. – Helloasso.

Je vous en remercie par avance et vous présente encore mes meilleurs vœux en vous assurant que vous pourrez compter sur Défis Humanitaires.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


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