Humanitaire : Fin de l’âge d’or, grandes incertitudes… Solutions ?

© UN News – Ximena Borrazás Maryna est assise dans une salle de classe détruite à Kherson où elle enseignait la littérature ukrainienne.

Jamais peut-être l’humanitaire moderne, né du « Dunantisme » puis du sans-frontiérisme, n’a été confronté à un basculement du monde – et de « son » monde – aussi vaste, brutal, rapide et radical. A la fois surgissement de menaces globales, nœuds de crises se nourrissant entre elles et multiplication de défis inévitables, le moment est décisif pour les organisations humanitaires, car leur rôle futur, ou leur disparition comme structures obsolètes et inadaptées, s’y joue en partie.

Avant d’en explorer les déterminants, les enjeux comme les réactions possibles, il faut partir des besoins. Ceux des personnes en détresse, et ceux des moyens espérés pour y répondre, avec quelques chiffres essentiels.

 

État des lieux

Selon les Nations-Unies, 239 millions de personnes « auraient eu » besoin d’aide en 2026, mais les ressources disponibles ne permettront – au mieux – d’en secourir qu’une sur trois… L’humanitaire est ainsi entré dans l’ère de la « surpriorisation » des besoins et, surtout, du « tri sélectif » des bénéficiaires de l’aide possible. Dans cette démarche, les Nations-Unies ont lancé en décembre 2025 un appel de fonds de 23 milliards de dollars pour aider… 87 millions de personnes en 2026. Il s’agit de pouvoir offrir une aide vitale aux plus vulnérables, et ces 23 milliards représentent environ 1% de ce que le monde dépense pour la défense. Pourtant, Tom Fletcher, le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU et Coordonnateur des secours d’urgence, a souligné lors d’une conférence de presse à Genève, le 11 mars 2026, que cet appel humanitaire reste sous-financé à hauteur des deux tiers…

©FINUL – La FINUL au sud-Liban

Parallèlement, et comme le rappelle Alain Boinet, fondateur de Défis Humanitaires, dans un dernier éditorial, les 8 milliards d’habitants du monde seront 10 milliards dans 25 ans, et l’Afrique aura doublé sa population. La bombe à retardement démographique fait tic-tac, alors que, le 20 janvier 2025, l’administration américaine a suspendu l’ensemble des programmes de l’Agence des États-Unis pour le développement international-USAID, avant de supprimer celle-ci, dont la mission a été reprise par les services du Département d’Etat américain, qui ne dispose pas de l’expérience nécessaire. Cette coupure des financements américains a eu, et aura, un impact dévastateur sur d’innombrables programmes de première nécessité ou de santé, de prévention d’épidémies ou de l’insécurité alimentaire.  Les financements de l’USAID représentaient plus de 40 % de l’aide humanitaire mondiale en 2024, soutenaient des projets dans 158 pays, et fournissait jusqu’à 50 % de l’aide humanitaire totale pour certains d’entre eux… Même si une partie des programmes « d’aide vitale » a pu faire l’objet d’exemptions aux suspensions de financements, le volume d’aide n’est en rien comparable à la situation antérieure, et, par ailleurs, les conditions nouvellement posées par le Département d’Etat – nous y reviendrons – contraignent l’accès au « guichet » américain. De plus, la décision américaine n’est que la manifestation brutale, aveugle et paroxystique d’un mouvement de diminution des financements humanitaire, particulièrement en Occident, amorcé bien avant le 20 janvier 2025.

Enfin, le blocage du détroit d’Ormuz consécutif à la guerre en Iran, par l’explosion des coûts logistiques et de transports pour les organisations humanitaires (sur laquelle a alerté Tom Fletcher en mars dernier) et par le blocus des composants d’engrais qu’il entraîne, peut avoir des conséquences cataclysmiques, alors que dans beaucoup de régions du monde la saison des semis va commencer. Les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture-FAO prévoient un effondrement des rendements céréaliers jusqu’à 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Le Programme Alimentaire Mondial-PAM estime que cette crise des engrais est susceptible d’exposer 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë, voire à des famines localisées dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan…). Le temps court : on considère que le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être acheminés à temps. Après, la saison 2026 sera en partie perdue. Alexander De Croo, l’Administrateur du Programme des Nations Unies pour le Développement-PNUD, a lui estimé, le 23 avril dernier, que les effets du blocus lié à la guerre en Iran allaient en outre « ramener à nouveau 30 millions de personnes dans la pauvreté ».

Ainsi, entre sur-augmentation des besoins humanitaires comme des coûts de l’aide, mais surpriorisation de la réponse possible dans un contexte de crise globale des moyens financiers, l’aide humanitaire est prise dans un « effet ciseau » tragique.

L’une des lames du ciseau est le changement de priorité, pour les pays occidentaux, dans les arbitrages budgétaires. La guerre de haute intensité est de retour sur notre continent, et menace par ailleurs de s’étendre au Moyen-Orient et de surgir en Asie. L’heure est au réarmement. Le recours à la force est désinhibé dans les relations internationales, les Empires sont de retour, les menaces grossissent et se conjuguent. Comme dans le golfe persique où le blocage du détroit d’Ormuz pousse la Chine et les pays d’Asie dans leurs retranchements, au-delà du risque de propagation régionale incontrôlable, et fait plonger une économie mondiale déjà impactée… par la guerre en Ukraine, où le conflit, relancé du côté russe par la hausse du prix du pétrole qui finance sa guerre, pourrait déborder, amenant une confrontation directe OTAN-Russie. Lors d’une audition à l’Assemblée Nationale pour présenter le projet d’actualisation de la Loi de Programmation Militaire 2024-30, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, avait déclaré « La permanence d’une menace russe sur notre continent, avec une guerre ouverte, reste ma préoccupation première en termes de préparation des armées ». Dans ce contexte, la nécessité de rattraper la chute des moyens militaires née de l’illusion des « dividendes de la paix » est, à minima, légitime sinon indispensable. Le vent a tourné, et l’aide humanitaire n’occupe plus les places d’honneur des préoccupations, aussi bien du grand public que des décideurs.

©OCHA – L’évolution des financements de l’OCHA enregistrés par le Financial Tracking Service de 2016 à avril 2026

Risques

Dans ce monde de « violence globale » qui vient, les organisations humanitaires sauront-elles trouver leur place et leur rôle ? Celles-ci, organisées, formatées et « managées » comme des entreprises (elles disposent d’une « méthodologie » pour tout…), parfois atteintes d’une aversion au risque encouragées par les contraintes imposées par les bailleurs, retrouveront-elles la culture de l’audace, de l’adaptabilité aux circonstances et contextes inédits, de l’improvisation (presque un gros mot aujourd’hui…), et ce dans des contextes très difficiles, complexes, à haut niveau d’insécurité, et ainsi rester indispensables ? C’est possible ; ce n’est pas sûr…

Plus concrètement, qui dit conflits de haute intensité dit accès humanitaire périlleux, refusé ou contesté, dégradation ou rupture des chaînes d’approvisionnement et logistiques comme des moyens de communication (Internet, satellite). Combien d’organisations humanitaires ont-elles engagé une remise à plat de leurs modèles, stratégies et modus operandi opérationnels afin de pouvoir s’adapter ? La tentation de croire que l’orage passera, que tout pourra continuer en l’état, que les moyens habituels seront toujours à disposition, est grande.

Un autre risque grandissant est celui de la politisation de l’aide humanitaire. Ce risque à deux aspects, un venant de l’extérieur, un issu de l’intérieur :

A l’extérieur, l’aide humanitaire – qui l’a toujours été un peu – tend à devenir, dans un élan désinhibé, de plus en plus politisée et manipulée par les décideurs et bailleurs. Le meilleur exemple en sont les conditions posées par le Département d’Etat américain dont, sur le site, on peut lire, dans un texte signé par le Secrétaire d’Etat Marco Rubio « Les programmes d’aide extérieure qui s’alignent sur les politiques de l’administration (et qui servent les intérêts américains) seront administrés par le département d’État, où ils seront mis en œuvre avec plus de responsabilité, de stratégie et d’efficacité ». La définition de « servir les intérêts américains » est laissé à l’appréciation de l’administration US. Par ailleurs, à la fin du texte, il est écrit « …nous donnerons la priorité au commerce plutôt qu’à l’aide, aux possibilités plutôt qu’à la dépendance et à l’investissement plutôt qu’à l’assistance »… La politisation de l’aide devient aussi une démarche commerciale dont on espère retours et rentabilité… Si la posture américaine est ouvertement assumée, il serait naïf de penser qu’elle est isolée. Quand la Chine, les pays du Golfe ou d’autres fonds souverains (et à sa manière l’Europe…) financent l’aide humanitaire, ils n’oublient jamais, et demain moins qu’aujourd’hui, leurs intérêts et projets politiques.

A l’intérieur, on constate depuis une dizaine d’années une politisation croissante des organisations humanitaires elles-mêmes. Celle-ci, sans en avoir toujours conscience, sont habitées et mues par des idéologies, lesquelles les poussent souvent à vouloir imposer dans leurs actions une vision progressiste occidentale. Le paradoxe étant que, alors que leur discours parle de « décoloniser l’aide humanitaire », son application concrète revient souvent à une forme de « néo-colonialisme 3.0 » animé par la certitude d’avoir raison. Plus encore, l’idée que « l’humanitaire est politique et doit jouer un rôle politique » est de plus en plus répandue. Au-delà, on a pu assister, à l’occasion de certains conflits, à une « politisation géopolitique » de l’humanitaire, qui n’a pas toujours su respecter les principes qu’il proclame ; indépendance, impartialité, neutralité, en « prenant parti » de fait et en discours, et ce parfois sans nuances, pour un « camp » et contre l’autre. Or, le problème est que le grand public « voit » les dérives politiques et idéologiques des ONG, et pourrait considérer qu’au fond les entreprises sont plus fiables, moins politisées, moins partisanes.  A la fin, il y a un risque de « suicide » du système humanitaire par perte de crédibilité. L’humanitaire doit se reposer la question fondamentale « Voulons-nous sauver des personnes / des populations, ou voulons-nous sauver / changer le monde et défendre des « causes » idéologiques ? ».

L’ambition de sauver / changer le monde est, en partie, porteuse de l’ambition de « vouloir tout embrasser / tout faire », du lifesaving au développement, de l’urgence à la lutte contre le changement climatique et aux Gender policy… Et ce, tout en s’engageant activement dans ce qu’on appelle « la localisation de l’aide », c’est-à dire tout en s’engageant concrètement… à se désengager… Les intentions sont admirables mais sont-elles lucides ? Qui trop embrasse mal étreint…

Enfin, l’apparition et la diffusion, à une vitesse vertigineuse, de l’Intelligence Artificielle-IA, dans le monde de l’humanitaire comme partout, ne doit-il pas nous faire réfléchir ? L’IA est un outil extraordinaire, et nous devons profiter des possibilités de décuplement de notre efficience, notamment sur des tâches fastidieuses, chronophages (conformité, gestion et analyse de données, de stocks, procédures d’achat, etc).  Mais c’est un outil qui peut être éventuellement coupé / interrompu, voir lui-aussi manipulé.  Et c’est un outil, de par son « entraînement », qui a des bais ; notamment, il est construit pour privilégier massivement le « probable » sur « l’improbable ». Or, l’improbable (et l’inédit !) reste possible… et se produit parfois. Avons-nous réfléchi au degré de dépendance que nous pouvons – ou pas – accepter envers cet instrument ? Avons-nous réfléchi aux risques, bientôt, de délégations excessives de décisions à l’IA ? Après-demain, le directeur des opérations d’une ONG humanitaire sera-t’il une IA ? Garder l’humain dans la décision humanitaire doit constituer un impératif que l’urgence de l’action ne saurait évacuer.

©PAM/Afghanistan – Le Programme alimentaire mondial dispose de 239 camions, dont ceux dans la province de Ghor frappée par le tremblement de terre.

Des pistes de solutions ?

Essayons de tracer quelques pistes, imparfaites et partielles, en formes de réponse à ces enjeux.

Revenir aux principes fondamentaux. C’est peut-être l’essentiel. Indépendance, impartialité et neutralité ; pas en proclamation, dans une démonstration concrète quotidienne, sur le terrain, dépouillée de toute lecture biaisée, préétabli idéologique, complaisance ou parti-pris.

Accepter de ne plus se vouloir « intouchables ». Les humanitaires, parce qu’ils s’efforcent de « faire le bien » estiment souvent qu’il est inacceptable qu’on leur demande de s’expliquer, de rendre des comptes, sur certains aspects de leur mode opératoire, de leurs choix, de leur discours. A fortiori si ce sont des autorités constituées qui se permettent de les interroger ou de remettre en question leur action, leur positionnement, voir, encore une fois, leurs complaisances. L’indépendance doit-elle signifier l’immunité de droit divin ?

Se recentrer sur nos missions essentielles : urgence et post-urgence. Cesser de prétendre à tout embrasser et tout faire. Sauver des vies et des populations ; c’est cela qui nous fait encore indispensables, et c’est notre seule « cause ». Bien sûr la post-urgence se doit aussi de renforcer la résilience des populations aux chocs futurs. Et bien sûr le sort de la planète, le dérèglement climatique, sont des sujets et des problèmes d’une écrasante importance. Mais la réponse globale et déterminante à ceux-ci excède notre mandat, notre mission, celle pour laquelle on croit encore en nous, et dont l’impact dépend de nous.

Repenser nos chaînes d’approvisionnement / logistiques. Non pas tout changer, mais interroger leurs vulnérabilités, imaginer les scénarios de rupture, d’indisponibilité. Réfléchir à des solutions alternatives, calculer leurs coûts, les modéliser. Et envisager ce qui ne peut être modélisé, une « logistique de l’improbable, de l’inédit » ? Faire de même avec nos outils de communication (satellites, internet). Ne pas abandonner ce qui fonctionne aujourd’hui, et, même l’optimiser, mais se tenir prêt à devoir s’en passer. Utiliser les outils numériques et l’IA, par exemple pour des distributions de cash dématérialisé, du mapping de besoins / bénéficiaires ou du recueil d’information personnalisé, mais pouvoir revenir vite si nécessaire à une « rusticité » décisionnelle et opérationnelle. L’honnêteté oblige à reconnaître que, sur beaucoup de terrains, de nombreuses équipes humanitaires font preuve chaque jour de cette rusticité. Raison de plus de continuer à la cultiver comme notre capacité la plus précieuse. Ce « grand écart » entre maîtrise des outils les plus avancés et maîtrise de leur absence sera déterminante pour l’avenir.

©Hulo – Transport aérien mutualisé : accompagnement opérationnel de l’Union européenne dans la mise en œuvre du Pont aérien humanitaire

Mutualiser (logistique, approvisionnement, données, RH…) toujours plus les moyens et les outils entre organisations humanitaires, et innover encore plus. Quand les moyens sont en chute libre, que les besoins et les coûts explosent, et que les leviers d’un gain d’efficience sont rares, peut-on hésiter à les employer ? L’ONU, machine complexe, lourde, dont le fonctionnement est loin d’être rationnalisé, tente d’en donner l’exemple en engageant un mouvement « d’intégration » de ses agences, dans le cadre du « Nouveau pacte humanitaire ».

Continuer à développer, en se coordonnant entre organisations humanitaires, un plaidoyer auprès des décideurs politiques et bailleurs, non pas orienté vers un illusoire « Nous voulons le retour de la situation d’avant », car celle-ci ne reviendra pas. L’humanitaire a, d’une certaine façon, été l’enfant gâté d’une société occidentale prospère et en paix, parenthèse merveilleuse mais terminée. Porter et défendre une exigence simple : « Faire le maximum possible pour répondre aux besoins humanitaires », en démontrant l’impact de l’action humanitaire et l’effet de levier de celle-ci sur l’évitement de catastrophes à venir, bien plus graves et coûteuses en vies humaines et moyens financiers que l’aide elle-même. Dans cette démarche, diversifier les types de bailleurs (ce qu’ont déjà entrepris la plupart des ONG), en se tournant résolument, à l’exemple de l’ONU elle-même, vers la société civile, les entreprises et le grand public ; Tom Fletcher a récemment mis en avant le lancement d’une campagne publique mondiale pour combler le déficit restant relatif à l’aide des Nations-Unies pour 2026… Antoine Vaccaro, Président de Force for Good, parlait dans un récent article de Défis Humanitaires de « Philanthropie dans un temps de chaos » en soulignant que la générosité n’a pas disparu, mais qu’elle a muté, et que les ONG humanitaires,  elles-aussi plongées dans une « économie de guerre » doivent apprendre à naviguer et réapprendre à mobiliser en répondant à la question « qu’avons-nous rendu possible avec notre engagement financier à vos côtés ? »…

Ces pistes sont-elles révolutionnaires ou magiques ? Le résultat en est-il assuré ? Non. Mais elles sont lucides, réalistes et indispensables. Peut-être les situations inédites feront-elles naître d’autres pistes inédites.

Conclusion en forme de question : l’humanitaire peut-il se payer le luxe d’attendre le retour de l’âge d’or ? La plupart des organisations humanitaires, qui ont entamé leur adaptation à la « grande incertitude » qui envahit le monde, ont déjà commencé à répondre.

 

Pierre Brunet.

Ecrivain et humanitaire.

 


Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

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