Humanitaire : Fin de l’âge d’or, grandes incertitudes… Solutions ?

© UN News – Ximena Borrazás Maryna est assise dans une salle de classe détruite à Kherson où elle enseignait la littérature ukrainienne.

Jamais peut-être l’humanitaire moderne, né du « Dunantisme » puis du sans-frontiérisme, n’a été confronté à un basculement du monde – et de « son » monde – aussi vaste, brutal, rapide et radical. A la fois surgissement de menaces globales, nœuds de crises se nourrissant entre elles et multiplication de défis inévitables, le moment est décisif pour les organisations humanitaires, car leur rôle futur, ou leur disparition comme structures obsolètes et inadaptées, s’y joue en partie.

Avant d’en explorer les déterminants, les enjeux comme les réactions possibles, il faut partir des besoins. Ceux des personnes en détresse, et ceux des moyens espérés pour y répondre, avec quelques chiffres essentiels.

 

État des lieux

Selon les Nations-Unies, 239 millions de personnes « auraient eu » besoin d’aide en 2026, mais les ressources disponibles ne permettront – au mieux – d’en secourir qu’une sur trois… L’humanitaire est ainsi entré dans l’ère de la « surpriorisation » des besoins et, surtout, du « tri sélectif » des bénéficiaires de l’aide possible. Dans cette démarche, les Nations-Unies ont lancé en décembre 2025 un appel de fonds de 23 milliards de dollars pour aider… 87 millions de personnes en 2026. Il s’agit de pouvoir offrir une aide vitale aux plus vulnérables, et ces 23 milliards représentent environ 1% de ce que le monde dépense pour la défense. Pourtant, Tom Fletcher, le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU et Coordonnateur des secours d’urgence, a souligné lors d’une conférence de presse à Genève, le 11 mars 2026, que cet appel humanitaire reste sous-financé à hauteur des deux tiers…

©FINUL – La FINUL au sud-Liban

Parallèlement, et comme le rappelle Alain Boinet, fondateur de Défis Humanitaires, dans un dernier éditorial, les 8 milliards d’habitants du monde seront 10 milliards dans 25 ans, et l’Afrique aura doublé sa population. La bombe à retardement démographique fait tic-tac, alors que, le 20 janvier 2025, l’administration américaine a suspendu l’ensemble des programmes de l’Agence des États-Unis pour le développement international-USAID, avant de supprimer celle-ci, dont la mission a été reprise par les services du Département d’Etat américain, qui ne dispose pas de l’expérience nécessaire. Cette coupure des financements américains a eu, et aura, un impact dévastateur sur d’innombrables programmes de première nécessité ou de santé, de prévention d’épidémies ou de l’insécurité alimentaire.  Les financements de l’USAID représentaient plus de 40 % de l’aide humanitaire mondiale en 2024, soutenaient des projets dans 158 pays, et fournissait jusqu’à 50 % de l’aide humanitaire totale pour certains d’entre eux… Même si une partie des programmes « d’aide vitale » a pu faire l’objet d’exemptions aux suspensions de financements, le volume d’aide n’est en rien comparable à la situation antérieure, et, par ailleurs, les conditions nouvellement posées par le Département d’Etat – nous y reviendrons – contraignent l’accès au « guichet » américain. De plus, la décision américaine n’est que la manifestation brutale, aveugle et paroxystique d’un mouvement de diminution des financements humanitaire, particulièrement en Occident, amorcé bien avant le 20 janvier 2025.

Enfin, le blocage du détroit d’Ormuz consécutif à la guerre en Iran, par l’explosion des coûts logistiques et de transports pour les organisations humanitaires (sur laquelle a alerté Tom Fletcher en mars dernier) et par le blocus des composants d’engrais qu’il entraîne, peut avoir des conséquences cataclysmiques, alors que dans beaucoup de régions du monde la saison des semis va commencer. Les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture-FAO prévoient un effondrement des rendements céréaliers jusqu’à 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Le Programme Alimentaire Mondial-PAM estime que cette crise des engrais est susceptible d’exposer 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë, voire à des famines localisées dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan…). Le temps court : on considère que le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être acheminés à temps. Après, la saison 2026 sera en partie perdue. Alexander De Croo, l’Administrateur du Programme des Nations Unies pour le Développement-PNUD, a lui estimé, le 23 avril dernier, que les effets du blocus lié à la guerre en Iran allaient en outre « ramener à nouveau 30 millions de personnes dans la pauvreté ».

Ainsi, entre sur-augmentation des besoins humanitaires comme des coûts de l’aide, mais surpriorisation de la réponse possible dans un contexte de crise globale des moyens financiers, l’aide humanitaire est prise dans un « effet ciseau » tragique.

L’une des lames du ciseau est le changement de priorité, pour les pays occidentaux, dans les arbitrages budgétaires. La guerre de haute intensité est de retour sur notre continent, et menace par ailleurs de s’étendre au Moyen-Orient et de surgir en Asie. L’heure est au réarmement. Le recours à la force est désinhibé dans les relations internationales, les Empires sont de retour, les menaces grossissent et se conjuguent. Comme dans le golfe persique où le blocage du détroit d’Ormuz pousse la Chine et les pays d’Asie dans leurs retranchements, au-delà du risque de propagation régionale incontrôlable, et fait plonger une économie mondiale déjà impactée… par la guerre en Ukraine, où le conflit, relancé du côté russe par la hausse du prix du pétrole qui finance sa guerre, pourrait déborder, amenant une confrontation directe OTAN-Russie. Lors d’une audition à l’Assemblée Nationale pour présenter le projet d’actualisation de la Loi de Programmation Militaire 2024-30, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, avait déclaré « La permanence d’une menace russe sur notre continent, avec une guerre ouverte, reste ma préoccupation première en termes de préparation des armées ». Dans ce contexte, la nécessité de rattraper la chute des moyens militaires née de l’illusion des « dividendes de la paix » est, à minima, légitime sinon indispensable. Le vent a tourné, et l’aide humanitaire n’occupe plus les places d’honneur des préoccupations, aussi bien du grand public que des décideurs.

©OCHA – L’évolution des financements de l’OCHA enregistrés par le Financial Tracking Service de 2016 à avril 2026

Risques

Dans ce monde de « violence globale » qui vient, les organisations humanitaires sauront-elles trouver leur place et leur rôle ? Celles-ci, organisées, formatées et « managées » comme des entreprises (elles disposent d’une « méthodologie » pour tout…), parfois atteintes d’une aversion au risque encouragées par les contraintes imposées par les bailleurs, retrouveront-elles la culture de l’audace, de l’adaptabilité aux circonstances et contextes inédits, de l’improvisation (presque un gros mot aujourd’hui…), et ce dans des contextes très difficiles, complexes, à haut niveau d’insécurité, et ainsi rester indispensables ? C’est possible ; ce n’est pas sûr…

Plus concrètement, qui dit conflits de haute intensité dit accès humanitaire périlleux, refusé ou contesté, dégradation ou rupture des chaînes d’approvisionnement et logistiques comme des moyens de communication (Internet, satellite). Combien d’organisations humanitaires ont-elles engagé une remise à plat de leurs modèles, stratégies et modus operandi opérationnels afin de pouvoir s’adapter ? La tentation de croire que l’orage passera, que tout pourra continuer en l’état, que les moyens habituels seront toujours à disposition, est grande.

Un autre risque grandissant est celui de la politisation de l’aide humanitaire. Ce risque à deux aspects, un venant de l’extérieur, un issu de l’intérieur :

A l’extérieur, l’aide humanitaire – qui l’a toujours été un peu – tend à devenir, dans un élan désinhibé, de plus en plus politisée et manipulée par les décideurs et bailleurs. Le meilleur exemple en sont les conditions posées par le Département d’Etat américain dont, sur le site, on peut lire, dans un texte signé par le Secrétaire d’Etat Marco Rubio « Les programmes d’aide extérieure qui s’alignent sur les politiques de l’administration (et qui servent les intérêts américains) seront administrés par le département d’État, où ils seront mis en œuvre avec plus de responsabilité, de stratégie et d’efficacité ». La définition de « servir les intérêts américains » est laissé à l’appréciation de l’administration US. Par ailleurs, à la fin du texte, il est écrit « …nous donnerons la priorité au commerce plutôt qu’à l’aide, aux possibilités plutôt qu’à la dépendance et à l’investissement plutôt qu’à l’assistance »… La politisation de l’aide devient aussi une démarche commerciale dont on espère retours et rentabilité… Si la posture américaine est ouvertement assumée, il serait naïf de penser qu’elle est isolée. Quand la Chine, les pays du Golfe ou d’autres fonds souverains (et à sa manière l’Europe…) financent l’aide humanitaire, ils n’oublient jamais, et demain moins qu’aujourd’hui, leurs intérêts et projets politiques.

A l’intérieur, on constate depuis une dizaine d’années une politisation croissante des organisations humanitaires elles-mêmes. Celle-ci, sans en avoir toujours conscience, sont habitées et mues par des idéologies, lesquelles les poussent souvent à vouloir imposer dans leurs actions une vision progressiste occidentale. Le paradoxe étant que, alors que leur discours parle de « décoloniser l’aide humanitaire », son application concrète revient souvent à une forme de « néo-colonialisme 3.0 » animé par la certitude d’avoir raison. Plus encore, l’idée que « l’humanitaire est politique et doit jouer un rôle politique » est de plus en plus répandue. Au-delà, on a pu assister, à l’occasion de certains conflits, à une « politisation géopolitique » de l’humanitaire, qui n’a pas toujours su respecter les principes qu’il proclame ; indépendance, impartialité, neutralité, en « prenant parti » de fait et en discours, et ce parfois sans nuances, pour un « camp » et contre l’autre. Or, le problème est que le grand public « voit » les dérives politiques et idéologiques des ONG, et pourrait considérer qu’au fond les entreprises sont plus fiables, moins politisées, moins partisanes.  A la fin, il y a un risque de « suicide » du système humanitaire par perte de crédibilité. L’humanitaire doit se reposer la question fondamentale « Voulons-nous sauver des personnes / des populations, ou voulons-nous sauver / changer le monde et défendre des « causes » idéologiques ? ».

L’ambition de sauver / changer le monde est, en partie, porteuse de l’ambition de « vouloir tout embrasser / tout faire », du lifesaving au développement, de l’urgence à la lutte contre le changement climatique et aux Gender policy… Et ce, tout en s’engageant activement dans ce qu’on appelle « la localisation de l’aide », c’est-à dire tout en s’engageant concrètement… à se désengager… Les intentions sont admirables mais sont-elles lucides ? Qui trop embrasse mal étreint…

Enfin, l’apparition et la diffusion, à une vitesse vertigineuse, de l’Intelligence Artificielle-IA, dans le monde de l’humanitaire comme partout, ne doit-il pas nous faire réfléchir ? L’IA est un outil extraordinaire, et nous devons profiter des possibilités de décuplement de notre efficience, notamment sur des tâches fastidieuses, chronophages (conformité, gestion et analyse de données, de stocks, procédures d’achat, etc).  Mais c’est un outil qui peut être éventuellement coupé / interrompu, voir lui-aussi manipulé.  Et c’est un outil, de par son « entraînement », qui a des bais ; notamment, il est construit pour privilégier massivement le « probable » sur « l’improbable ». Or, l’improbable (et l’inédit !) reste possible… et se produit parfois. Avons-nous réfléchi au degré de dépendance que nous pouvons – ou pas – accepter envers cet instrument ? Avons-nous réfléchi aux risques, bientôt, de délégations excessives de décisions à l’IA ? Après-demain, le directeur des opérations d’une ONG humanitaire sera-t’il une IA ? Garder l’humain dans la décision humanitaire doit constituer un impératif que l’urgence de l’action ne saurait évacuer.

©PAM/Afghanistan – Le Programme alimentaire mondial dispose de 239 camions, dont ceux dans la province de Ghor frappée par le tremblement de terre.

Des pistes de solutions ?

Essayons de tracer quelques pistes, imparfaites et partielles, en formes de réponse à ces enjeux.

Revenir aux principes fondamentaux. C’est peut-être l’essentiel. Indépendance, impartialité et neutralité ; pas en proclamation, dans une démonstration concrète quotidienne, sur le terrain, dépouillée de toute lecture biaisée, préétabli idéologique, complaisance ou parti-pris.

Accepter de ne plus se vouloir « intouchables ». Les humanitaires, parce qu’ils s’efforcent de « faire le bien » estiment souvent qu’il est inacceptable qu’on leur demande de s’expliquer, de rendre des comptes, sur certains aspects de leur mode opératoire, de leurs choix, de leur discours. A fortiori si ce sont des autorités constituées qui se permettent de les interroger ou de remettre en question leur action, leur positionnement, voir, encore une fois, leurs complaisances. L’indépendance doit-elle signifier l’immunité de droit divin ?

Se recentrer sur nos missions essentielles : urgence et post-urgence. Cesser de prétendre à tout embrasser et tout faire. Sauver des vies et des populations ; c’est cela qui nous fait encore indispensables, et c’est notre seule « cause ». Bien sûr la post-urgence se doit aussi de renforcer la résilience des populations aux chocs futurs. Et bien sûr le sort de la planète, le dérèglement climatique, sont des sujets et des problèmes d’une écrasante importance. Mais la réponse globale et déterminante à ceux-ci excède notre mandat, notre mission, celle pour laquelle on croit encore en nous, et dont l’impact dépend de nous.

Repenser nos chaînes d’approvisionnement / logistiques. Non pas tout changer, mais interroger leurs vulnérabilités, imaginer les scénarios de rupture, d’indisponibilité. Réfléchir à des solutions alternatives, calculer leurs coûts, les modéliser. Et envisager ce qui ne peut être modélisé, une « logistique de l’improbable, de l’inédit » ? Faire de même avec nos outils de communication (satellites, internet). Ne pas abandonner ce qui fonctionne aujourd’hui, et, même l’optimiser, mais se tenir prêt à devoir s’en passer. Utiliser les outils numériques et l’IA, par exemple pour des distributions de cash dématérialisé, du mapping de besoins / bénéficiaires ou du recueil d’information personnalisé, mais pouvoir revenir vite si nécessaire à une « rusticité » décisionnelle et opérationnelle. L’honnêteté oblige à reconnaître que, sur beaucoup de terrains, de nombreuses équipes humanitaires font preuve chaque jour de cette rusticité. Raison de plus de continuer à la cultiver comme notre capacité la plus précieuse. Ce « grand écart » entre maîtrise des outils les plus avancés et maîtrise de leur absence sera déterminante pour l’avenir.

©Hulo – Transport aérien mutualisé : accompagnement opérationnel de l’Union européenne dans la mise en œuvre du Pont aérien humanitaire

Mutualiser (logistique, approvisionnement, données, RH…) toujours plus les moyens et les outils entre organisations humanitaires, et innover encore plus. Quand les moyens sont en chute libre, que les besoins et les coûts explosent, et que les leviers d’un gain d’efficience sont rares, peut-on hésiter à les employer ? L’ONU, machine complexe, lourde, dont le fonctionnement est loin d’être rationnalisé, tente d’en donner l’exemple en engageant un mouvement « d’intégration » de ses agences, dans le cadre du « Nouveau pacte humanitaire ».

Continuer à développer, en se coordonnant entre organisations humanitaires, un plaidoyer auprès des décideurs politiques et bailleurs, non pas orienté vers un illusoire « Nous voulons le retour de la situation d’avant », car celle-ci ne reviendra pas. L’humanitaire a, d’une certaine façon, été l’enfant gâté d’une société occidentale prospère et en paix, parenthèse merveilleuse mais terminée. Porter et défendre une exigence simple : « Faire le maximum possible pour répondre aux besoins humanitaires », en démontrant l’impact de l’action humanitaire et l’effet de levier de celle-ci sur l’évitement de catastrophes à venir, bien plus graves et coûteuses en vies humaines et moyens financiers que l’aide elle-même. Dans cette démarche, diversifier les types de bailleurs (ce qu’ont déjà entrepris la plupart des ONG), en se tournant résolument, à l’exemple de l’ONU elle-même, vers la société civile, les entreprises et le grand public ; Tom Fletcher a récemment mis en avant le lancement d’une campagne publique mondiale pour combler le déficit restant relatif à l’aide des Nations-Unies pour 2026… Antoine Vaccaro, Président de Force for Good, parlait dans un récent article de Défis Humanitaires de « Philanthropie dans un temps de chaos » en soulignant que la générosité n’a pas disparu, mais qu’elle a muté, et que les ONG humanitaires,  elles-aussi plongées dans une « économie de guerre » doivent apprendre à naviguer et réapprendre à mobiliser en répondant à la question « qu’avons-nous rendu possible avec notre engagement financier à vos côtés ? »…

Ces pistes sont-elles révolutionnaires ou magiques ? Le résultat en est-il assuré ? Non. Mais elles sont lucides, réalistes et indispensables. Peut-être les situations inédites feront-elles naître d’autres pistes inédites.

Conclusion en forme de question : l’humanitaire peut-il se payer le luxe d’attendre le retour de l’âge d’or ? La plupart des organisations humanitaires, qui ont entamé leur adaptation à la « grande incertitude » qui envahit le monde, ont déjà commencé à répondre.

 

Pierre Brunet.

Ecrivain et humanitaire.

 


Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


Découvrez les autres articles de cette édition :

HULO, La coopérative humanitaire : Une reconnaissance méritée pour un impact mesurable.

Un article de Pierre Brunet

Janez Lenarcic, commissaire en charge de l’humanitaire (ECHO) remet le prix de l’innovation humanitaire 2023 à l’occasion du Forum Humanitaire Européen 2024 à Jean-Baptiste Lamarche, directeur général de Hulo. © Photo Serena Vittorini et Geert Vanden Wijngaert

Dans une édition précédente de Défis Humanitaires, nous avions évoqué la naissance de hulo (HUmanitarian LOgistics), cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), qui aujourd’hui rassemble 13 organisations humanitaires et est établie dans 6 pays en 2023. Née de la prise de conscience du « urgent need to do more with less[1] » tel qu’exprimé par hulo, il restait à mesurer la performance de cette initiative, en nous fondant sur le rapport d’impact de hulo daté de janvier 2024, et basé essentiellement sur des données de 2023. C’est ce que nous voulons faire maintenant, et ceci notamment à-travers un échange avec Jean Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo, lequel a joué un rôle majeur, de l’origine du RLH jusqu’à cette coopérative.

Avant de commencer cet entretien, il est utile de préciser que le « vaisseau amiral » des activités et de l’engagement de hulo, même si nous aborderons les autres, est constitué des « Joint Procurement Initiative » (JPI), qui rassemblent à-travers hulo les besoins d’organisations d’aide en achats de denrées et produits, afin d’aboutir à des économies d’échelle (15,03% en 2023 d’après le rapport d’impact), des améliorations de qualité produits profitant à tous, et une plus grande fluidité administrative des procédures d’achat. Au sein de hulo, il y a à ce jour 7 JPI opérationnels, et bientôt 8 en plus à venir.

Echange avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’HULO :

Pierre Brunet : hulo a participé au Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars derniers, où vous avez notamment pris part à la session « Improving the efficiency of humanitarian aid delivery[2] ». A cette occasion, hulo a reçu le prix de l’innovation InnovAid. Est-ce pour vous une forme de reconnaissance, un encouragement ?

Jean-Baptiste Lamarche :  Pour nous, ce prix de l’innovation humanitaire 2023 est effectivement un signe de reconnaissance très fort, du fait de la qualité de la sélection (parmi 58 candidats), mais aussi de confiance et d’encouragement, car maintenant que les phases pilotes sont validées, nous nous lançons dans la phase d’expansion de notre solution, ce qui représente encore beaucoup de nouveaux défis.

Fabrice Perrot, Cécile Terraz et Jean Baptiste Lamarche au forum humanitaire Européen 2024 © Photo Cécile Terraz

– PB : Il me semble que l’information essentielle du rapport d’impact 2024 de hulo est que cette coopérative a permis à ses membres de réaliser sur 2023 des économies en termes d’achat de 15,03% en moyenne, avec une amélioration, souvent, de la qualité des produits, une fluidification et simplification des procédures d’achat, et une réduction des fraudes. Y-a-t’il encore, selon, vous une marge d’amélioration de ce déjà remarquable résultat ?

– JBL : Oui, il nous faut maintenant institutionnaliser ces nouvelles manières de travailler dans le fonctionnement interne des organisations. Ceci représente un défi majeur de conduite du changement des pratiques très structurées (notamment par les règles des bailleurs de fonds), et pour lequel des efforts considérables restent à fournir par l’ensemble des parties prenantes (ONG participantes, Bailleurs, hulo, etc).

– PB : Dans le rapport d’impact, on lit que vous avez analysé 208.000 lignes d’achats pour une valeur d’environ 300 millions d’euros, c’est un travail qui semble énorme. Quel rôle de fluidification de ces analyses voyez-vous pour le logiciel LINK, dont nous avons parlé dans notre premier article sur hulo, et pour l’intelligence artificielle (IA) ?

–  JBL : L’utilisation du logiciel LINK permet, grâce à son catalogue de plus de 4.000 articles, de structurer les données dès le démarrage d’une ligne de commande. Le logiciel LINK fournit donc des données de qualité, qui permettent d’accélérer et de fluidifier les analyses de données permettant d’identifier les gains d’efficience possibles, et de définir les priorités opérationnelles. Avec un nombre croissant d’organisations participantes, le volume de données est aussi de plus en plus important et nous sommes donc en train de construire des outils de Machin Learning[3] et d’Intelligence Artificielle, pour automatiser les tâches de traitement des données.

 

– PB : Au-delà, vous dites dans le rapport d’impact que hulo se veut « data driven », c’est à-dire conduit par l’analyse des données, dans le cadre des choix opérationnels de ses membres. Pouvez-vous en dire plus sur ce point, et notamment sur le rôle du département BAR (Business Analytics & Research) au sein de hulo ?

– JBL : Le BAR a pour rôle de collecter, structurer, harmoniser et analyser les données logistiques des organisations membres. Il apporte un support méthodologique et d’aide à la décision à la mutualisation des ressources entre organisation.

– PB : Vous abordez, dans le rapport d’impact, la notion de « New way of working » pour les organisations humanitaires membres ou partenaires, et aussi parfois une forme de mauvaise compréhension du principe de mutualisation, tout comme des formes de « résistance passive » et « d’autocentrage » en interne chez certaines organisations humanitaires. Pouvez-vous en dire plus, et expliquer en quoi le « JPI Toolkit » (boîte à outils pour les « Joint procurement Initiative » que vous mettez en place peuvent répondre à ces freins ?

– JBL : Le travail entre organisations peut avoir comme effet d’ajouter une couche de complexité sur les processus et sur des équipes souvent débordées. Il n’est donc pas surprenant que certains acteurs ne soient pas les plus proactifs sur la collaboration. Les gains étant néanmoins significatifs, les ONG ont décidé de dépasser cette barrière en créant hulo, pour avoir une équipe dédiée qui structure, outille et professionnalise ces modes de collaboration. Le JPI toolkit contient les outils qui permettent de faire des achats mutualisés et qui doivent être utilisés par toutes les organisations participantes. Une fois que ce toolkit sera intégré dans la boite à outil interne de chaque organisation, les équipes seront formées et n’aurons plus qu’à appliquer ce nouveau standard. Cette action va être fondamentale pour déclencher la transition à grande échelle.

– PB : Vous évoquez également dans le rapport d’impact le « risk of sharing washing » ; pouvez-vous expliquer cette notion ?

– JBL : Ce risque illustre le potentiel abus de langage que certains peuvent faire en utilisant des mots à la mode tels que la mutualisation, les initiatives conjointes, le partage de ressources, etc. Nous avons observé que certaines entreprises utilisaient ces termes pour vendre leurs services. Chez hulo, nous nous sommes spécialisés dans la facilitation d’activités collaboratives entre organisations. Nous considérons que c’est un vrai savoir-faire, qui ne s’improvise pas, et nous alertons donc sur ce risque d’utilisation impropre à la définition même de la mutualisation dans notre écosystème humanitaire.

Burkina-Faso : un achat mutualisé… gagnant, grâce à hulo. 

Au Burkina Faso, un achat mutualisé de kits d’urgence RRM (Rapid Response Mechanism) a été facilité par hulo pour 9 organisations avec un marché total estimé à 2.200.000€. Fin 2023, 33 commandes ont été passées, pour un montant total de 452.611€ générant 93.200€ d’économies, soit 17,09% du montant initial. S’agissant d’un mécanisme de réponse humanitaire rapide destiné à couvrir des besoins urgents au plus vite, avec efficience et pertinence, et ce dans un pays frappé par les violences, les déplacements de populations massifs et l’insécurité alimentaire, on voit là comment la mutualisation permet de faire vite, mieux, moins cher, pour un maximum de personnes bénéficiaires, quand la situation le demande.

– PB : Pouvez-vous nous expliquer le rôle que jouent les Coordinateurs Pays hulo ?

– JBL : Les Coordinateurs Pays hulo présents dans chaque pays d’intervention ont pour rôle de structurer et faciliter les activités de mutualisation. A travers de échanges réguliers avec chaque organisation participante et avec l’appui de l’équipe BAR hulo, ils identifient collectivement les opportunités de mutualisation (achats, transports, ressources humaines, environnement, etc). La sélection finale des opportunités se fait lors de réunions organisées avec les Direction Pays des organisations participantes, pour assurer une bonne mobilisation des ressources nécessaires. Ensuite, ils accompagnent la réalisation opérationnelle des projets de mutualisation retenus avec les équipes logistiques participantes.

– PB : Pouvez-vous nous parler des initiatives en matière de réduction de l’impact environnemental des organisations humanitaires, et de promotion de la localisation, dans lesquelles hulo est engagé ?

– JBL : A ce stade, hulo est toujours dans une phase de projets pilotes, en vue de définir sa stratégie environnement. Nous apportons une expertise sur les achats mutualisés, pour s’assurer que les critères environnementaux soient bien pris en compte dans la sélection des fournisseurs. Nous menons aussi des actions sur l’identification de filières de recyclage et de valorisation des déchets, puis nous testons des modalités de collecte de déchets mutualisées. Nous participons aussi à de nombreux groupes de travail entre acteurs pour nous permettre de bien identifier les sujets sur lesquels nous allons pouvoir créer de la valeur, ce qui inclut aussi les enjeux de localisation. Notre objectif est d’avoir une stratégie environnementale à présenter lors de la prochaine assemblée générale prévue fin mai.

– PB : Pour terminer, quel message souhaitez-vous faire passer aux organisations humanitaires ?

– JBL : La création de valeur de la mutualisation étant maintenant démontrée, avec jusqu’à 15% d’économies et une augmentation de la qualité de la réponse humanitaire, la mise en œuvre des nouveaux modes de travail entre organisation devient incontournable. L’enjeu maintenant est d’intégrer et d’institutionnaliser ces pratiques pour que les bénéfices puissent réellement accroitre l’impact de l’aide et amortir le manque de financements.

– PB : Merci beaucoup Jean-Baptiste, et nous souhaitons à hulo la plus grande réussite possible pour votre développement et l’accomplissement de vos projets. Et au-delà, espérons un « monde humanitaire » de plus en plus mutualisé et efficient…*

 

[1] « Besoin urgent de faire plus avec moins ».

[2] « Améliorer l’efficience de la délivrance d’aide humanitaire ».

[3] Le Machine Learning est une technologie d’intelligence artificielle permettant aux machines d’apprendre sans avoir été au préalable programmées spécifiquement à cet effet.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.