Entre transition politique, tensions identitaires et chocs géopolitiques et climatiques : L’équation complexe du Bangladesh

© Thierry Liebaut – Distribution d’urgence à Dhaka au Bangladesh

Entre héritage traumatique de 1971, bascule politique de 2024 et nouveaux chocs mondiaux, le Bangladesh navigue sur une ligne de crête. Alors que le pays s’affirme comme un acteur économique du Sud global, les ONG doivent composer avec un environnement administratif de plus en plus rigide et des tensions identitaires émergentes. Récit d’un engagement de 24 ans avec Solinfo, où l’agilité humanitaire est mise au défi par la complexité d’un pays-laboratoire.

 

Solinfo au Bangladesh : 24 ans après l’intuition initiale

Mon arrivée matinale à Dhaka, cette année, n’avait rien à voir avec les trois précédentes. Après le choc familier de la chaleur, même à 5h30, c’est un calme inhabituel qui m’accueille : un aéroport presque vide, comme suspendu. Le passage de l’immigration, d’une fluidité surprenante, confirme cette impression étrange.

J’aurais pu y voir le signe symbolique de l’apaisement après la tension des élections récentes… Il fallait surtout y voir le fruit de la désorganisation brutale du trafic aérien induite par le début du conflit au Moyen-Orient.

Comment ne pas penser, ce matin-là, à tous mes prédécesseurs qui ont appris avant moi à aimer ce pays qui ne se laisse pourtant pas approcher facilement. Car l’ONG Solinfo, qui m’envoie ici, entretient une histoire particulière avec le Bangladesh. C’est même ici, à Dhaka, que l’histoire de Solinfo a commencé, il y a 24 ans.

Depuis 2002, cette idée originelle de former des jeunes adultes défavorisés aux outils bureautiques pour accéder à l’emploi n’a pas varié : Solinfo anime toujours un réseau de centres de formation professionnelle pour donner une chance à ceux qui en ont le moins : de jeunes adultes, défavorisés parmi les défavorisés, filles et garçons mélangés, de toutes les communautés et religions.

© Thierry Liebaut – Bangladesh, centres Solinfo – Kadam Mubarak, Chittagong

24 ans après, à partir de cette impulsion initiale, Solinfo est devenue une petite ONG présente dans plusieurs pays, animant des programmes d’aide d’urgence et de développement. Au Bangladesh, Solinfo est resté fidèle à cet engagement initial, mais aussi à l’équipe locale, animée dès la première heure par Sultana Afroage, notre responsable pays.

Cette longue histoire crée un lien particulier. Entre les équipes en France et celles du Bangladesh. Entre les responsables pays qui se succèdent. Et, plus largement, avec un pays qui, pour beaucoup de Français, reste pourtant largement méconnu.

L’humanitaire réserve ainsi ce genre de surprise : vous projeter vers des pays qui n’évoquent rien, ou si peu. Pour beaucoup de Français, le Bangladesh est de ceux-là. Il ne fait pas partie de notre représentation collective et n’apparaît dans nos médias que lorsque la mousson en fait une vitrine des effets du réchauffement climatique.

© Thierry Liebaut – Dhaka, Bangladesh

Pourtant, ce pays est, à bien des égards, emblématique des fractures du monde contemporain. Pauvre, enclavé entre de puissants voisins, moteur mondial de l’industrie textile, il concentre des défis démographiques, climatiques, politiques et économiques considérables. Il doit les relever dans un environnement international de plus en plus instable, marqué par des tensions géopolitiques et identitaires croissantes.

Ce pays, qui a aussi été très tôt un laboratoire de l’aide d’urgence et du développement, vient de traverser des événements dont les implications restent encore incertaines, notamment pour les ONG qui y opèrent.

 

L’héritage de 1971 : entre résilience et fragilité démocratique

Le Bangladesh naît dans le sang, en 1971, à l’issue d’une guerre d’indépendance particulièrement meurtrière contre le Pakistan. Cette guerre d’indépendance s’est accompagnée de massacres massifs de civils, d’éliminations ciblées d’intellectuels, et de l’usage systématique du viol comme arme de destruction sociale. Des centaines de milliers de personnes furent tuées, des millions se réfugièrent en Inde.

Pour de nombreux historiens et juristes, ces événements constituent le premier génocide après la seconde guerre mondiale. Ce traumatisme fondateur irrigue encore aujourd’hui la vie politique du pays, marquée par les coups d’État et la violence politique.

 

De la stabilité de Sheikh Hasina à la rupture de 2024

À la tête de la Ligue Awami, Sheikh Hasina arrive au pouvoir en 1996. Pendant près de trois décennies, jusqu’à sa chute en 2024, elle va façonner le Bangladesh moderne en incarnant une forme de stabilité dans un pays marqué par des décennies de chaos.

Sous sa férule, le Bangladesh s’ouvre et tente d’ancrer durablement des principes qui avaient présidé à sa naissance : le pluralisme institutionnel, une forme de laïcité, et une coexistence globalement apaisée entre majorité musulmane et minorités religieuses.

Mais c’est ailleurs que le changement est le plus visible : dans les rues et les usines, partout travaillent désormais des jeunes femmes. L’accès massif des filles à l’éducation et leur intégration dans le textile ont profondément transformé la société, offrant à des millions d’entre elles un premier revenu et une forme d’autonomie.

© Thierry Liebaut – Communauté villageoise à Cox’s Bazar, Bangladesh

En un demi-siècle, le Bangladesh s’est métamorphosé. D’un État exsangue à la sortie de l’indépendance, il est devenu un acteur économique important du Sud global.

Pourtant, à mesure que le pouvoir se consolidait, il se refermait inexorablement. Les accusations de dérive autoritaire se sont multipliées, l’espace politique s’est réduit, et une partie croissante de la population a commencé à se sentir exclue du système.

 

2024-2026 : Une jeunesse en quête de rupture

La révolte étudiante qui éclate en 2024 est l’aboutissement d’une frustration accumulée depuis des années par une jeunesse nombreuse, éduquée, connectée, mais confrontée au chômage, aux blocages politiques, à la corruption et à un sentiment d’injustice.

La répression, violente, précipite la chute du régime, marquée par la fuite en Inde de Sheikh Hasina et l’ouverture d’une période de transition conduite par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Sous son impulsion, les autorités intérimaires élaborent un projet de réforme constitutionnelle pour renforcer les garanties démocratiques.

Mais parallèlement à cette contestation démocratique, une autre dynamique s’est renforcée : la montée d’un islam politique plus structuré. Celui-ci ne s’impose pas uniquement par un discours religieux, mais aussi comme une alternative morale à un système jugé corrompu. Dans certains segments de la société, notamment parmi les jeunes, l’islam politique apparaît comme porteur d’ordre, d’intégrité et de justice sociale.

Le Bangladesh Jamaat-e-Islami espérait ainsi capter le vote protestataire issu de la révolte étudiante. Pourtant, malgré une campagne intense, cette dynamique ne s’est pas traduite par une percée significative de ce parti lors des élections de février 2026, remportée de loin par le Bangladesh Nationalist Party (BNP).

Malgré son échec électoral, et le choix d’une alternance plus traditionnelle avec le BNP, le parti islamiste conserve une influence réelle en déplaçant le débat public vers des thèmes identitaires et conservateurs.

Plus que jamais, le Bangladesh oscille entre deux visions antinomiques de sa société et de son avenir.

 

Le terrain : un sismographe des tensions intercommunautaires

C’est dans ce contexte, juste après ces élections, que mon avion me dépose à Dhaka le 8 mars dernier. Rapidement, cette toile de fond politique a disparu au contact des jeunes dans nos centres, à Dhaka, Chittagong ou Cox’s Bazar. Dans nos salles de formation, ce ne sont ni des concepts ni des équilibres géopolitiques qui s’expriment, mais des trajectoires individuelles, toujours fragiles.

Ces jeunes adultes, bientôt sortis du système scolaire, viennent chercher dans les 10 centres Solinfo quelque chose de concret : un accès au travail, une place dans une économie qui se transforme vite, mais pas toujours pour eux. Ils viennent avant tout chercher de quoi vivre : un revenu, un départ dans la vie.

Cette opportunité est plus déterminante encore pour les jeunes filles. L’accès à l’emploi leur permet d’exercer une certaine liberté dans un pays où le poids des traditions, quelle que soit leur religion, pèse souvent davantage sur leur avenir que sur celui des garçons. Âgées de 17 à 20 ans, la plupart de nos étudiantes , se projettent dans des postes et des choix de vie très modernes.

L’une d’entre elles, bénéficiaire d’un de nos centres de formation hébergé dans un orphelinat me demandait : « j’hésite à entrer dans l’administration, dans un centre de traitement de données ou faire du marketing digital en free-lance… »  Autant de choix impossibles sans une ouverture et une opportunité telles que celles que proposent nos centres.

En implantant nos centres au cœur de communautés avec lesquelles nous nouons des partenariats, nous avons la chance d’observer une grande diversité de situations : communautés bouddhistes, hindoues, musulmanes, centres privés ou publics. Cette présence nous offre un aperçu très concret de la réalité du pays.

© Thierry Liebaut – Visite Solinfo d’un centre hindouiste à Chittagong

Elle nous a aussi permis de mesurer la peur qui s’est diffusée durant cette période de transition, souvent traduite par un repli des communautés sur elles-mêmes.

Nous avons ainsi dû fermer l’un de nos centres, intégré au sein du temple bouddhiste Damma Oejaya, au cœur d’une communauté très isolée de 81 familles issues de l’ethnie Rakhine, originaire de Birmanie. Malgré l’importance de cette formation pour leurs enfants, la communauté a refusé notre principe de mixité religieuse et a choisi de se replier sur elle-même.

Cette décision a été difficile à accepter, mais elle reflète la peur bien réelle des violences intercommunautaires qui ont marqué la période de transition.

Cet épisode a été pour nous un signal. Pour la première fois, nous avons perçu concrètement les risques qui pouvaient peser sur notre présence. L’éventualité d’une arrivée au pouvoir du Jamaat-e-Islami faisait peser une incertitude sur les principes mêmes qui structurent nos centres : la mixité de genre, de religion et de communauté.

Pendant cette période, notre responsable pays, a fait état régulièrement de pression sur le port du voile. Le directeur d’un centre culturel à Dhaka, m’avait dit aussi il y a un an : « en 2 mois, 90% des femmes travaillant ici se sont voilées, pour ne pas avoir de problèmes dans les transports en commun ».

Pour autant, pendant ces presque deux années de transition, le pays a continué à fonctionner, malgré le vide sécuritaire et institutionnel. Et dans les faits, Solinfo n’a pas subi de contraintes nouvelles nous empêchant de poursuivre notre mission.

 

Solinfo : une présence discrète mais ancrée

Notre position tient sans doute aussi à la nature même de notre programme. Avec dix centres de formation et environ 300 jeunes diplômés chaque année, filles et garçons à parts égales, Solinfo reste une structure de taille modeste.

© Thierry Liebaut – Remise des diplômes, centre Solinfo Salimul

Notre modèle de financement contribue de son côté à cette stabilité. Il repose sur un équilibre entre les fonds propres de Solinfo France, un partenariat solide avec Terres des Hommes Alsace, engagé depuis six ans et renouvelé pour plusieurs années, et le soutien d’entreprises locales.

Ce dernier volet est emblématique de notre approche. Partout où cela est possible, nous cherchons à construire des relais locaux, privés ou institutionnels, capables de cofinancer, voire de reprendre progressivement nos programmes.

À Dhaka, nous pouvons compter sur un réseau d’entreprises qui soutiennent notre action à travers des dons en nature, de mentorat et d’opportunités offertes aux bénéficiaires de nos centres.

Le Bangladesh étant l’un des grands centres mondiaux de l’industrie textile, de nombreuses entreprises françaises et européennes y sont implantées. Au fil de mes échanges avec ces acteurs, j’ai perçu depuis deux ans l’inquiétude de voir émerger un régime qui remettrait en cause le droit des femmes à travailler. La directrice d’un bureau d’achat textile d’un grand distributeur français me confiait directement : “Si les femmes ne peuvent plus travailler, tout le pays s’arrête.”

Mais le soulagement suscité par les résultats des élections, n’aura finalement été que de courte durée au sein des milieu d’affaires.

 

Le Bangladesh sur une ligne de crête

Le Bangladesh avance en permanence sur une ligne de crête. Entre dépendance à la mondialisation et contraintes régionales, entre ouverture économique et tensions identitaires, chaque choc extérieur vient fragiliser un équilibre déjà instable.

L’Inde reste un partenaire central, mais une relation ambivalente, aujourd’hui marquée par la montée du nationalisme hindou. Avec le Pakistan, le lien demeure profondément marqué par le traumatisme de 1971 : si les relations diplomatiques existent, la mémoire du génocide continue d’imprégner la vie politique.

Parallèlement, le pays doit composer avec l’influence économique croissante de la Chine, qui cherche à ancrer sa présence dans le golfe du Bengale, et la posture plus imprévisible des États-Unis, principal débouché de ses exportations.

Pris entre ces dynamiques, le Bangladesh se retrouve au cœur d’un jeu stratégique instable, soumis à des influences concurrentes et à des tensions régionales permanentes.

 

Un laboratoire humanitaire sous pression

Ces vulnérabilités ont fait du Bangladesh, depuis plus de 50 ans, un terrain majeur d’intervention pour les ONG.

Né dans la guerre et le déplacement massif de populations en 1971, il a été l’un des premiers grands terrains de l’humanitaire moderne. Cyclones, inondations, insécurité alimentaire : au fil des décennies, les ONG y ont expérimenté des réponses qui ont ensuite essaimé ailleurs. Certaines des plus grandes organisations du monde y sont nées. Le pays n’a pas seulement reçu de l’aide, il a contribué à en redéfinir les méthodes.

© Thierry Liebaut – Marché à Chittagong

À ces tensions structurelles s’ajoute une crise humanitaire majeure : celle des Rohingyas. Depuis 2017, près d’un million de réfugiés sont installés dans le sud-est du pays, autour de Cox’s Bazar. Leur présence prolongée exerce une pression considérable sur les ressources, les équilibres locaux et les relations avec les communautés hôtes.

Elle a aussi replacé le Bangladesh au cœur du dispositif humanitaire international, tout en révélant la difficulté à gérer une crise appelée à durer. C’est dans cet enchevêtrement que les ONG interviennent aujourd’hui.

 

L’agilité humanitaire à l’épreuve du « mur » administratif

Malgré l’émergence et la récurrence des crises qui frappent le pays, travailler au Bangladesh devient de plus en plus complexe. À mesure que le pays s’est développé et affirmé, il a resserré le cadre dans lequel ces organisations opèrent. La principale difficulté n’est plus tant l’accès au terrain que la capacité à naviguer dans un environnement administratif dense.

La bureaucratie est devenue le point de friction central. Rien n’est impossible, mais tout prend du temps. L’action humanitaire, urgence comme développement, doit désormais composer avec cette réalité qui s’impose au quotidien.

Elle oblige à s’inscrire dans la durée, à construire des relations de confiance solides avec les partenaires locaux et les autorités, et à accepter que chaque projet soit autant un exercice administratif qu’une action de terrain.

Pour une structure de petite taille comme la nôtre, dont la force et la légitimité reposent sur l’agilité, le Bangladesh constitue un défi particulièrement exigeant.

Partout ailleurs, Solinfo privilégie cette agilité : une organisation resserrée et bénévole, des équipes entièrement locales, des décisions rapides, et des outils de gestion rigoureux mais légers.

Au Bangladesh, nous devons composer avec un niveau d’exigence administrative très élevé : autorisation décennale, programmation quinquennale, validations annuelles, autorisations semestrielles d’emploi des fonds… Avec à chaque étape des processus de validation très complexes.

Comme nombre de nos confrères, je ne compte pas les heures passées dans des antichambres d’autorités diverses pour tenter d’accélérer la pose du tampon salvateur qui débloquera nos opérations.

Sans la maîtrise et l’expérience de notre équipe locale, ce cadre administratif serait insoutenable pour une ONG de notre taille. Il a d’ailleurs contribué, ces dernières années, au retrait de certaines organisations pourtant bien plus importantes.

 

Conclusion : au-delà des programmes, l’impératif du lien humain

Le Bangladesh a franchi une étape, mais rien n’est stabilisé. Les mois qui viennent seront décisifs, à la fois pour confirmer la trajectoire politique du pays et pour clarifier l’espace dans lequel les ONG pourront continuer à agir.

Égoïstement, les acteurs de l’humanitaire aspirent à un allégement du corset administratif qui encadre leur action. Mais au-delà de cette contrainte, l’enjeu essentiel reste celui d’une cohabitation apaisée entre les communautés, encore fragile après les tensions récentes.

Ces équilibres doivent désormais se reconstruire dans un contexte économique mondial très dégradé. Pour Solinfo, un autre bouleversement s’impose déjà : l’irruption de l’intelligence artificielle, qui fragilise directement les métiers à faible valeur ajoutée, au cœur du modèle bangladais et des perspectives d’emploi de nos bénéficiaires.

Le Bangladesh avance, soumis à des pressions multiples, mais porté par une résilience qui fait sa force. Paradoxalement, la durée de notre présence dans ce pays nous donne la capacité de nous adapter. Elle nous impose aussi une forme de fidélité : fidélité à notre histoire, mais surtout à nos équipes.

On parle souvent, dans l’aide au développement, de la nécessité de ne pas créer de dépendance et de passer le relais aux acteurs locaux. C’est essentiel. Mais le travail que nous menons crée aussi des liens. Et ces liens comptent. Car derrière les programmes, il y a des hommes et des femmes, qui nous rappellent que dans “humanitaire”, il y a d’abord “humain”.

Héritières de cette histoire commencée ici en 2002, les équipes qui se succèdent à la tête de Solinfo reprennent à la fois des programmes et des liens. Ici, comme en Syrie, en Irak, en Côte d’Ivoire ou au Mozambique, nous cherchons à renforcer les capacités locales associatives à répondre à l’aspiration d’avenir de la jeunesse.

 

Thierry Liebaut.

 


Thierry Liebaut

Entrepreneur, passionné de voyages, Thierry a rejoint Solinfo comme membre actif, puis a été élu secrétaire général. Il trouve chez Solinfo un moyen de conjuguer travail au siège et sur le terrain, dans une équipe au service de projets humanitaires à taille humaine, en contact direct avec les partenaires locaux et les bénéficiaires de Solinfo. Il a contribué par le passé à de nombreux programmes humanitaires en Irak, au Liban ainsi qu’en Afrique.

Il supervise les programmes de Solinfo au Bangladesh et au Mozambique.

 

 


Solinfo

© Thierry Liebaut

Solinfo est une ONG de solidarité internationale basée à Paris, présidée par Edouard Lagourgue, animée exclusivement par des bénévoles et des experts.

Depuis 2002, nous agissons avec des partenaires locaux dans des pays en crise pour aider des jeunes à survivre, se reconstruire et bâtir l’avenir de leur région.

Nos bénéficiaires sont issus des groupes vulnérables, souvent situés dans des zones oubliées où l’aide humanitaire est rare ou inexistante.

Notre méthode : bâtir des partenariats Nord–Sud pour renforcer la résilience des plus vulnérables

Pour agir au plus près des réalités des pays où nous intervenons, Solinfo s’appuie sur des structures et des équipes locales et les accompagne par un appui financier, technique et humain.

Nos actions sont construites ainsi avec et pour les communautés, dans le respect de leur culture et du droit humanitaire, afin de renforcer leurs capacités et leur autonomie.

>> Pour en savoir plus sur Solinfo


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L’œil dans la meurtrière

Journal d’Arménie 

Choses vues, paroles entendues 

Une tribune libre de Patrice Franceschi

Introduction de l’éditeur. L’Arménie est menacée d’une invasion militaire malgré les négociations en cours qui ne cachent nullement l’agressivité constante de l’Azerbaïdjan du président IIlham Aliyev. L’Arménie propose un accord de paix et de coopération dont cette région du Caucase du Sud a besoin. Nous publions cette tribune de Patrice Franceschi qui prépare un livre à paraître sur l’Arménie dont il revient et qui témoigne ici pour nos lecteurs.  

Poste militaire arménien dans la région du Syunik qui fait face aux positions de l’Azerbaidjan. Photo P. Franceschi.

Courbés en deux, Hovic et moi progressons dans la tranchée qui serpente en direction de l’ultime redoute de l’armée arménienne sur la ligne de front azérie courant le long de la frontière nord de la province du Syunik. Je ne connais pas de contrée plus âpre en Arménie que cette frontière du bout du monde – ni de plus pauvre. Mais de là, on touche presque de la main les terres du Haut-Karabagh perdues il y aura bientôt deux ans. 

En ce mois de février, l’hiver est mordant, le froid implacable, les tempêtes de neige fréquentes ; on n’y voit parfois pas à deux pas. Les montagnes autour de nous sont un enchevêtrement vertigineux de pics, de ravins et de crêtes acérées où ne poussent que de rares bosquets d’arbres. La neige est partout sur ces montagnes, la boue partout dans les tranchées ; une boue gluante et mauvaise. On patauge. Les sentinelles que nous croisons, emmitouflées dans des vestes molletonnées, leurs casques enfoncés sur des chapkas de laine, scrutent les positions ennemies dont le réseau de défense semble presque encastrée dans le leur tant il est proche. Sans les drapeaux flottant sur chaque position, on s’y perdrait… Ce réseau de défense azéri se déploie lui aussi de crête en crête sur des distances considérables, mais semble nettement mieux fortifié, plus moderne aussi. Là où je me trouve, on pourrait se croire dans une tranchée de la Somme en 1915. 

Hovik et moi progressons encore. Puis la dernière redoute surgit devant nous, protégée par des madriers de bois, des pneus, des plaques de tôle, des sacs de sable. Protections bien sommaires – comme sur tous les autres postes, d’ailleurs. Je le fais remarquer à mon camarade qui approuve d’un haussement d’épaules, avant d’ajouter en chuchotant : « En plus, on ne peut pas être plus près des Azéris. Ici, ils sont à moins de trente mètres. Attention…. » Je me redresse, plaque mon œil à la meurtrière de la plaque de blindage fixée devant moi : de l’autre côté, au milieu du mur de fortification adverse, je distingue nettement une meurtrière semblable à la mienne – et derrière elle, l’œil d’un soldat qui m’observe en silence… 

Jamais je n’oublierais cet échange de regards dans l’ambiance de « Désert des tartares » qui étreint tout ce qui nous entoure. 

Patrice Franceschi avec deux femmes combattantes. Photo P. Franceschi.

De retour dans une casemate moins exposée, nous prenons un moment de repos. Les soldats de garde se réchauffent autour d’un poêle à bois, serrés épaules contre épaule. L’un d’eux fait bouillir de l’eau sur un réchaud à gaz pour préparer du café, un autre ouvre une bouteille de vodka – il faut bien faire passer le temps. Le confort est sommaire, les lits de fer surchargés d’armes, de treillis, de boîtes de conserve, d’effets divers.  L’ennui est palpable jusque dans l’air que nous respirons. Je me dis que chez les Azéris ce doit être la même chose. 

Sur le front de cette « drôle de guerre » oubliée du reste du monde, on ne fait qu’attendre. 

La plupart des soldats qui m’entourent appartiennent aux « unités de défense populaire » chargées de soulager l’armée en tenant des centaines de postes semblables à celui où nous nous trouvons. Ils ont entre cinquante et soixante ans, une ou deux guerres derrière eux, des visages rugueux de paysans d’un autre temps, des corps massifs, une motivation sans faille, mais un armement vétuste. Parmi eux, quelques femmes. Et même une grand-mère de soixante ans qui joue les Lara Kroft avec sa kalachnikov, refusant de quitter son casque lourd – au cas où… 

« Les ordres sont simples, me déclare le chef de cette petite troupe disparate, un vétéran aux épaules plus larges qu’il n’est haut. Quand les Azéris attaqueront, on doit tenir jusqu’à l’arrivée de l’armée – c’est tout. 

– l’armée est loin, dis-je. Et le temps qu’elle soit là…. Vous n’avez même pas de seconde ligne de défense. » 

Région montagneuse du Syunik au sud-est de l’Arménie. Photo P. Franceschi.

Les soldats se regardent sans un mot : « Bah, on tiendra quand même, finit par dire un sergent. En attendant, les Azéris n’arrêtent pas de nous provoquer. Ils tirent au-dessus de nos têtes ou sur les bergers s’ils approchent trop avec leurs moutons ; et quand le vent souffle vers nous, ils brûlent la végétation pour nous enfumer. Mais on a ordre de ne pas répliquer 

– C’est pour ça qu’on tourne en rond, précise un caporal. Mais quand ils nous insultent depuis leurs tranchées, on répond, c’est sûr – et pas besoin de beaucoup hausser la voix vu la distance… » 

Je demande : « Et c’est quoi leurs insultes? 

– Oh, toujours la même chose. Ils racontent qu’ils vont venir nous égorger jusque dans nos villages, que nos femmes et nos enfants y passeront, etc. » 

L’un des soldats se lève, manifestement surexcité. C’est un fier-à-bras. Avec emphase, il lance : « La dernière fois qu’ils nous ont insulté de cette manière, j’ai répondu que j’allais aller en personne à Bakou égorger Alyev ; ça les a beaucoup énervés…. » 

Ses camarades approuvent en rigolant. 

Blindés légers arméniens sur le front du Syunik. Photo P. Franceschi.

Je fais celui qui s’amuse de ces plaisanteries enfantines ; mais je n’en pense pas moins : mes amis sont « mal barrés ». Certes, ils sont habités par la volonté farouche autant que sereine de défendre leur terre, mais à Erevan où vivent le tiers des Arméniens, c’est autre chose. La jeunesse dorée de la capitale s’enfuira au premier coup de fusil. Et ne craint pas de l’avouer. Seule note positive dans ce constat, le foisonnement des « associations militaro-patriotiques » qui germent un peu partout dans les campagnes pour défendre le pays. Le schéma est toujours le même : d’anciens militaires créent dans des villages ou de petites villes des structures associatives proposant de former les jeunes à la guerre, ils trouvent des financements ici ou là dans la diaspora, et les jeunes accourent. Sans doute sont-ils aujourd’hui plus nombreux que l’armée officielle aux effectifs squelettiques  – 30.000 hommes seulement, dont 20.000 conscrits. 

En attendant, je demande aux vieux soldats-paysans qui m’entourent comment ils voient l’avenir. La même réponse tombe de toutes les bouches : tôt ou tard les Azéris attaqueront. Quand, pourquoi et comment, ils ne savent pas trop. C’est consubstantiel à l’être de ces gens et voilà tout. 

A leur tour ils me questionnent sur la façon dont je vois les choses, moi, l’ami étranger. Je leur dis ce que je pense : la politique d’Alyev, c’est-à-dire « l’état final » voulu par lui et ses alliés turcs, est que l’Arménie disparaisse de la carte puisqu’elle gêne, par sa position géographique, les visées expansionnistes des Turcs. C’est aussi simple que cela. Mais, pour parvenir à cet état final, pas question d’un nouveau génocide. Nous ne sommes plus en 1915. On ne peut pas se permettre n’importe quoi. Le nettoyage ethnique selon le procédé utilisé au Haut-Karabagh est bien plus efficace. Il a fait ses preuves. Et ne provoque aucune réaction internationale démesuré. Il est donc probable que dans un avenir relativement proche, l’armée azérie attaque l’Arménie au prétexte que cette dernière lui refuse la souveraineté d’un corridor lui permettant d’être reliée à la Turquie via le Nakitchevan. Cette attaque se fera à coup sûr dans le Syunik, la partie la plus étroite du pays, – à peine quelques dizaines de kilomètres – pour couper l’Arménie en deux. L’affaire serait réglée en 48 heures tant le différentiel militaire est important. Les Arméniens n’auraient aucun moyen de résister efficacement. Bien entendu, les Azéris laisseraient libre un étroit passage pour que la population du Syunik – à peine 75.000 habitants – puisse s’enfuir vers le reste de l’Arménie – et le tour serait joué. Ce ne serait que la reproduction de ce qui s’est passé avec le Haut-Karabagh. 

L’auteur avec des soldats arméniens dans une casemate. Photo P.Franceschi.

Ce scénario du pire hante les esprits éclairés de Erevan et les chancelleries occidentales qui refusent de se bercer d’illusions. Pour ces dernières, le seul moyen d’éviter l’engrenage du pire est de faire savoir à Alyev que le coût politique, économique et diplomatique de son action est encore trop élevé pour qu’il se lance dans l’aventure. A cet égard, les américains semblent avoir revu leur position très récemment, exerçant des pressions sans équivoque sur Bakou – notamment pour la libération des prisonniers de guerre arméniens. La France n’est pas en reste et demeure un allié sûr pour Pachinian. Il y a là une lueur d’espoir. 

Quand au traité de paix dont on vient d’annoncer la signature prochaine, il est sans nul doute un miroir aux alouettes de type munichois. Compte tenu du rapport de force, Pachinian n’avait d’autre choix que d’en passer par les fourches caudines d’Alyev et de signer tout ce qu’il voulait, mais rien ne va dans ce traité. On peut même craindre que son contenu représente, en réalité, une opportunité de guerre pour Alyev. Depuis l’annonce de ce traité, les provocations ont redoublées dans les tranchées de la ligne de front du Syunik. 

De quoi demain sera fait, nul ne peut le dire avec certitude. Mais dans l’état actuel des choses, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Et rester vigilant. En considérant une fois pour toute que le pessimisme du constat – nécessaire – doit mener à l’optimisme du combat – encore plus nécessaire… 

 

Patrice Franceschi. 

Photo Valérie Labadie

Écrivain et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle 2015, Patrice Franceschi est aussi aviateur, marin et parachutiste. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture, aventure et engagement. Il a mené de très nombreuses expéditions à travers le monde, sur terre comme sur mer ou dans les airs. Il s’est également engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique et, depuis le début de la guerre en Syrie, participe activement à la révolution des Kurdes contre l’état islamique et le régime en place à Damas.
Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Il est également commandant du trois-mâts La Boudeuse et membre du groupe des écrivains de marine.

 

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