Entretien avec Manuel Patrouillard, Directeur général de la Fédération Handicap International

© S. Rae / HI – Vanno Leap, orthoprothésiste de HI, fabrique la nouvelle prothèse de Sreyka. Sreyka Pov, 14 ans, reçoit une nouvelle prothèse à Kampong Cham. Depuis six ans, Sreyka se rend régulièrement au centre de réadaptation communautaire de Kampong Cham. Comme elle grandit vite, les équipes de HI lui fabriquent régulièrement une nouvelle prothèse.

Alain Boinet. Bonjour Manuel Patrouillard et merci pour cet entretien sur l’action de Handicap International – Humanity and Inclusion. Vous avez lancé le 4 avril dernier une campagne intitulée « The Nobel Peace. Réparer la paix, ensemble ». Pourquoi lancer cette campagne maintenant et qu’en attendez-vous ?

Manuel Patrouillard. Bonjour et merci de me recevoir. Nous attendons beaucoup de cette campagne, car le Traité d’Ottawa est aujourd’hui attaqué de toutes parts. Il l’est par des États qui, historiquement, n’y avaient jamais adhéré, mais aussi – et c’est plus préoccupant – par des États qui l’avaient ratifié.

L’objectif de cette campagne est clair : interpeller les États parties sur leurs obligations et dénoncer les violations du traité. Ce texte demeure un pilier fondamental de la lutte contre des méthodes de guerre profondément dévastatrices qui touchent aujourd’hui à 85 % des civils. Les mines antipersonnel sont des armes lâches, et notre responsabilité est d’empêcher leur retour sur les terrains de conflits.

Certains des pays qui envisagent de sortir du traité – la Pologne, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie ou la Lettonie – sont des démocraties, frontalières de la Russie, qui se préparent à une menace qu’ils jugent réelle à la lumière de la situation en Ukraine. D’autres États du flanc Est de l’Europe pourraient suivre si cette menace devait s’intensifier. Or, les mines antipersonnel ne peuvent pas faire partie de la réponse à cette menace.

 

Alain Boinet. Comment pouvez-vous faire dans ce contexte, développer votre campagne, argumenter auprès des opinions publiques de ces pays ?

Manuel Patrouillard. La première question est évidemment militaire : quelle est l’utilité réelle de ces armes ? Les faits sont établis depuis longtemps : leur efficacité militaire est extrêmement limitée. Un champ de mines ne bloque pas l’avancée d’une armée ; il peut être contourné et, lorsqu’il la freine, ce n’est que pour un temps très court.

Ces armes relèvent davantage d’une logique de redondance militaire, qui est catastrophique d’un point de vue humanitaire : 85 % des victimes sont des civils, et 40 % sont des enfants.

La question est donc aussi morale. À quoi sert une arme qui tue ou mutile massivement des civils et très peu de combattants ? Il existe d’autres moyens de défendre un territoire sans recourir à des dispositifs qui produisent des conséquences humaines et économiques dramatiques sur le long terme.

Les démocraties peuvent parfois céder à la simplification et au discours facile. Remettre en cause le consensus international sur l’interdiction des mines antipersonnel n’est pas anodin : cela comporte une portée symbolique extrêmement forte, y compris sur la qualité et la robustesse démocratique des États concernés.

Protéger les civils, ce n’est pas poser des mines qui resteront actives pendant des décennies, voire des siècles, qui exploseront dans les mains d’enfants et entraveront durablement le développement économique. Ce qui est présenté comme une réponse de court terme crée en réalité un problème humanitaire majeur à long terme. C’est en ce sens que nous parlons d’armes des lâches.

© K. Nateel / HI – Ahmed (prénom fictif), âgé de 13 ans, vit avec sa famille dans un camp de déplacés du sud de la bande de Gaza. En janvier 2024, alors qu’il jouait près de chez lui, à Rafah, il a remarqué un objet étrange au sol. Lorsqu’il s’en est approché, l’objet a explosé. Il a été amputé de plusieurs doigts de la main gauche. Ici en séance de rééducation avec un kinésithérapeute de HI pour sa main.

Alain Boinet. À la suite des décisions de l’administration Trump en janvier 2025 de supprimer l’USAID et de couper de manière drastique ses financements, après la baisse concomitante de l’Aide publique au développement de 26 pays sur 34 membres du Comité d’Aide au Développement de l’OCDE, quelles sont les conséquences pour Handicap International – Humanity and Inclusion, son organisation et ses programmes ?

Manuel Patrouillard. Les conséquences sont massives. Les coupes budgétaires américaines n’ont pas seulement affecté les financements directs des États-Unis, mais aussi une partie des fonds des Nations unies qui en dépendaient.

Ces réductions s’inscrivent dans un mouvement plus large de baisse des financements publics, amorcé dès 2024. Pour Handicap International, cela représente une perte d’environ la moitié de ses financements publics, soit près de 40 % de ses ressources totales.

Cette situation nous a déjà contraints à réduire nos effectifs d’environ 20 %, et cette dynamique de réduction se poursuit. Il est encore difficile d’en mesurer l’ampleur finale, même si nous gardons l’espoir de nouveaux développements avec certains bailleurs. Concrètement, cette crise se traduit par des fermetures de programmes et de pays d’intervention, un mouvement déjà engagé et qui pourrait s’accentuer si la baisse des financements se confirme.

 

Alain Boinet. Face à cette situation à la fois nouvelle, brutale et rapide, comment gérez-vous de facto la décroissance ? Vers quel modèle alternatif vous dirigez-vous et comment adaptez-vous votre communication à ce nouveau contexte ?

Manuel Patrouillard. Dès 2024 et début 2025, nous avions travaillé sur une stratégie à cinq ans pour la période 2026‑2030. Elle anticipait déjà une contraction des financements, mais pas l’ampleur de la crise actuelle. Cela dit, plusieurs orientations engagées à l’époque se révèlent aujourd’hui pertinentes et doivent être accélérées.

La première concerne la régionalisation. Nous avons fait le choix de consolider cinq grandes régions d’intervention dans le monde afin de mutualiser les compétences et les fonctions support. L’objectif n’est pas d’empiler des niveaux organisationnels, mais au contraire de rationaliser, avec une seule direction financière, RH et opérationnelle par région. Cette structuration rend la baisse des financements plus soutenable et nous permet de préserver l’impact sur le terrain.

Le deuxième axe consiste à renforcer notre ADN. Handicap International est reconnu pour trois champs majeurs : l’inclusion des personnes handicapées, la réadaptation physique et fonctionnelle, et le déminage humanitaire. Même si l’inclusion est aujourd’hui contestée par certaines idéologies, elle reste au cœur de l’attente de la majorité des bailleurs. Nous continuerons donc à la porter pleinement, tout comme la réadaptation – notamment dans les contextes d’urgence – et le déminage, qui demeure tragiquement d’actualité.

© T. Nicholson / HI – Les formateurs en déminage de HI organisent une session de sensibilisation aux risques liés aux munitions non explosées (EORE) à destination des communautés locales dans les zones où ils mènent des opérations de déminage et neutralisation des munitions non explosées à Al Meriaaya, dans la province de Deir ez-Zor, en Syrie.

Enfin, nous développons le Mouvement HI, un réseau d’organisations engagées pour l’inclusion à l’échelle mondiale. Ce mouvement permettra le partage de compétences, d’outils et de formations, ainsi que la construction de consortiums. Pensé avant la crise, il prend aujourd’hui tout son sens et sera accéléré. Ces trois axes illustrent l’évolution rapide de notre modèle, à la mesure des défis actuels.

 

Alain Boinet. Dans un entretien en mars 2025 avec Chroniques Philanthropiques, vous vous demandiez si l’humanitaire était à la fin d’un cycle ou si ce n’était pas plutôt la fin d’un modèle. Un an après, quelle est votre opinion à ce propos, au-delà de HI et concernant l’ensemble de l’écosystème humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Je pense clairement que nous sommes à la fin d’un modèle. Les besoins humanitaires n’ont jamais été aussi élevés, et la diversité des acteurs reste indispensable. Mais il faut reconnaître une réalité incontournable : les financements sont en régression historique, effet ciseau intenable quand conjugué à l’explosion des besoins.

La remise en cause du droit international humanitaire aggrave encore cette situation. La protection dont bénéficiaient les humanitaires s’érode dramatiquement ; à Gaza, nous avons perdu plusieurs collaborateurs et leurs familles. Nous sommes devenus des cibles.

À cela s’ajoutent les difficultés d’accès, les blocages administratifs et des restrictions toujours plus complexes depuis vingt‑cinq ans. Il nous faut donc repenser en profondeur nos modalités d’intervention, nos modèles opérationnels et notre rapport à l’accès humanitaire. Les transformations que j’ai évoquées pour HI s’inscrivent pleinement dans cette réflexion globale.

 

Alain Boinet. Dans ce nouveau contexte géopolitique et humanitaire, fixez-vous des lignes rouges quant aux conditions de financement des ONG comme HI par les bailleurs institutionnels et les États-Unis entre autres ?

Manuel Patrouillard. Handicap International s’est toujours fixé des lignes rouges pour préserver notre indépendance et notre impartialité. C’est précisément pour cela que nous avons créé l’Institut HI pour l’éthique opérationnelle. Depuis plus de dix ans, il nous accompagne dans l’analyse de chacune de nos sources de financement à travers une grille de lecture éthique rigoureuse : capacité à accepter ces fonds, conditions associées, partenariats éventuels, relations avec les parties prenantes aux conflits.

Tout ce que nous faisons chez HI en matière de financement, d’accès et de partenariats passe par ce filtre éthique. Avec l’évolution récente des financements américains et le renforcement de la Mexico City Policy, qui contraint très fortement les organisations comme la nôtre, nous ne sommes plus en capacité d’accepter les financements américains. En réalité, nous les avons déjà perdus à l’arrivée de la nouvelle administration, et il est très peu probable que nous puissions les récupérer à court ou moyen terme.

 

Alain Boinet. Certains évoquent la mise en cause concomitante de l’action humanitaire à la fois par une critique qualifiée de populiste mais également par une critique dite décoloniale. Qu’en pensez-vous ? Comment concilier des valeurs universelles, identitaires et plus localisées avec l’action humanitaire et la localisation ?

Manuel Patrouillard. Je considère que lorsque l’on est attaqué par les extrêmes des deux côtés, c’est plutôt un bon signe. Cela signifie que nous avons trouvé une ligne de crête – certes inconfortable, mais juste. Être sur une ligne de crête expose davantage aux tirs croisés, et ce n’est malheureusement pas une image. Pourquoi sommes‑nous attaqués ? Probablement parce que nous dérangeons les autocrates de tout bord.

La société civile fonctionne de manière ouverte : elle part des besoins, dialogue avec les gouvernements, les ministères, les communautés. C’est ainsi que l’on construit une solidarité internationale efficace, en trouvant le bon équilibre entre ce qui doit être fait localement et ce qui doit être apporté de l’extérieur, que ce soit en expertise, en outils ou en systèmes.

Handicap International a, dès l’origine, cherché à agir de cette manière, même si, comme tout acteur international, nous avons aussi appris en chemin et fait évoluer nos pratiques. Aux débuts, à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, nous produisions des prothèses avec et par les personnes handicapées elles‑mêmes, à partir de matériaux simples. Depuis, nous avons renforcé ce qui va dans le sens d’une approche plus localisée, notamment via un dialogue plus structuré avec les communautés, et des partenariats avec les organisations locales et les autorités nationales plus équilibrés et pensés à plus long terme.

La solidarité internationale et la collaboration dans une humanité universelle ne pourront jamais être remises en cause dans la durée, même par ceux qui prônent le repli. Le monde est globalisé : si nous ne traitons pas collectivement les problèmes globaux, ce sont eux qui finiront par s’imposer à nous. HI a démontré la pertinence de son modèle. Il évoluera, mais il restera fondé sur le partenariat avec les États et les communautés, en mettant toujours le bénéficiaire au centre, dans une réponse humaine et digne.

Alain Boinet. Puisque vous venez d’en parler, je peux témoigner du travail extraordinaire et d’Handicap International en 1982, le long de la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, où beaucoup de Khmer fuyaient le régime Khmer Rouge puis l’invasion vietnamienne et sautaient sur des mines. Et je me souviens être allé à Khao-I-Dang, Nong Chan, Nong Samet et au massif de Dângrêk, avoir vu le travail d’HI pour appareiller de manière remarquable les personnes qui avaient sauté sur ces mines, puisque ces personnes pouvaient elles-mêmes, bricoler leurs prothèses afin qu’elles s’adaptent au mieux à l’usage qu’elles en avaient. C’est une action absolument exceptionnelle et qui demeure toujours d’une actualité indispensable.

Manuel Patrouillard. Merci de l’avoir dit bien mieux que moi – et surtout d’en avoir été un témoin direct. Je suis arrivé après cette période, mais ce récit incarne profondément l’esprit de Handicap International. C’est un esprit fondé sur la frugalité, l’innovation utile, l’ancrage communautaire et la capacité à faire beaucoup avec peu, sans jamais perdre de vue l’essentiel.

Alain Boinet. Pour revenir là-dessus, j’ai aussi le souvenir de jeunes mères qui avaient perdu une jambe au-dessus ou en dessous du genou, ce qui est assez différent, et qui avaient des sourires, qui étaient plein de joie de vivre parce qu’elles avaient retrouvé l’usage de leurs jambes grâce à ces prothèses. On n’imagine pas, quand on est bien portant, la différence que cela peut faire dans l’existence.

Manuel Patrouillard. Quand nous parlons de « remettre sur pied », c’est littéralement cela : remettre debout, standing tall. Il s’agit autant de mobilité que de dignité. Il s’agit de donner la possibilité aux personnes handicapées d’une vie normale : travailler, aller à l’école, cultiver un champ, fonder une famille. « Vivre debout » a longtemps été le slogan de notre organisation, et il reste profondément juste.

L’appareillage est bien sûr essentiel, mais au‑delà, c’est une vision de la dignité humaine. Il s’agit de rendre à ces personnes ce que les mines antipersonnel – ces armes lâches – ont voulu leur voler : une vie autonome, digne et pleine.

© T. Nicholson / HI – Les experts en déminage de HI mènent des opérations de déminage et de destruction des munitions non explosées à Deir ez-Zor, en Syrie. Dans le village de Mreieyah, à Deir ez-Zor, en Syrie.

Alain Boinet. Face aux principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui guident communément l’action humanitaire des acteurs dans leur diversité – comme vous les citiez tout à l’heure : Famille Croix-Rouge, Agence des Nations Unies, ONG – des voix appellent à une politisation de l’aide humanitaire. Comment comprendre cela et quelles réponses apporter comme organisation humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Sur le terrain, la neutralité est une condition absolue de notre capacité à intervenir, à être protégés et à ne pas devenir des cibles. Nous restons profondément attachés à la neutralité, mais aussi à l’impartialité – qui signifie ne fonder nos choix que sur les besoins – et à l’indépendance vis‑à‑vis des États, qui conditionne notre liberté d’action.

Ces principes demeurent inchangés chez Handicap International. Toutefois, ils sont aujourd’hui remis en cause par des idéologies ressorties des tiroirs, qui nous prennent pour cible. Pourquoi ? Parce que nous développons une société civile autonome, ce que précisément les régimes autoritaires cherchent à affaiblir. Parce que nous créons des liens entre les peuples, des échanges transfrontaliers et multiculturels, là où les autocrates veulent isoler les populations.

Face à cela, nous ne pouvons plus rester passifs. Dans nos pays de collecte, lorsque nous faisons l’objet de stigmatisation ou d’instrumentalisation idéologique, nous avons le devoir d’entrer dans l’arène politique – non pas dans un débat partisan, gauche‑droite, qu’il faut absolument éviter – mais dans un débat politique au sens noble. Nous avons des choses à dire sur la réalité de l’aide, sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Nous devons dénoncer ce que nous observons sur le terrain : les crimes de guerre, les politiques inefficaces, les dispositifs dangereux. L’exemple de la Gaza Foundation est tragiquement parlant, ayant généré plus d’un millier de morts dans la distribution alimentaire la plus meurtrière de l’histoire. Dire ce qui ne marche pas n’est pas un choix : c’est une responsabilité. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera à notre place.

Alain Boinet. Mais pour éviter toute incompréhension, j’imagine qu’il s’agit d’une réponse ou d’une argumentation politique humanitaire et non pas d’une argumentation politique idéologique, comme vous le laissiez s’entendre ?

Manuel Patrouillard. Absolument. Il s’agit d’une parole politique humanitaire, pas idéologique. Nous devons éviter les débats nationaux ou idéologiques stériles et constamment ramener le débat à l’essentiel, au sens. Comme le dit l’adage : le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Notre responsabilité est de regarder la lune, et de refuser de nous laisser enfermer dans les pièges tendus par certains idéologues ou futurs autocrates.

 

Alain Boinet. Dans les mois qui viennent, plusieurs événements importants auront lieu comme la Conférence nationale humanitaire (CNH) à Paris le 3 juin prochain, puis le G7 du 15 au 17 juin sous présidence française. N’est-ce pas un moment favorable pour les acteurs humanitaires, dans le contexte que vous venez d’évoquer, pour agir et chercher à influer sur les décisions qui seront prises ou qui pourraient être prises ?

Manuel Patrouillard. Nous devons évidemment maintenir un dialogue constant avec l’État français et continuer à renforcer notre capacité d’influence, même si nous savons combien les gouvernements sont aujourd’hui contraints par des agendas complexes. Mais c’est précisément dans cette période de tensions géopolitiques et de baisse brutale des financements que la parole humanitaire doit peser : quand les budgets se contractent, chaque arbitrage a des conséquences immédiates sur l’accès aux soins, la protection et la survie des civils.

Mais notre rôle est aussi de redonner le Nord. Cela signifie rappeler sans relâche ce qui doit rester non négociable : le respect du droit international humanitaire, la protection des civils, et un accès humanitaire impartial et sans entrave. Cela signifie aussi protéger celles et ceux qui portent l’assistance : les travailleurs humanitaires ne doivent jamais devenir des cibles, et les attaques contre eux doivent être prévenues, documentées et sanctionnées.

©HI – Discours de Manuel Patrouillard lors de la Cérémonie au Château de Dublin le 18 novembre 2022 en hommage aux civils victimes des conflits contemporains et des bombardements. A gauche Izumi Nakamitsu, Secrétaire général adjoint des Nations unies et Haut représentant pour les affaires de désarmement.

En ce sens, la France devrait rejoindre des pays comme l’Espagne, qui assument aujourd’hui une position claire et cohérente face aux dérives de gouvernements guerriers et aux violations du droit international. Nommer les choses, assumer les conséquences, expliquer clairement aux citoyens ce qui est juste et ce qui ne l’est pas : c’est indispensable.

On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. Cela dit, nos attentes ne sont pas les mêmes selon les enceintes. La Conférence nationale humanitaire est l’occasion pour la France de rendre crédible une ambition humanitaire, de dire clairement ce qu’elle défend : le droit, l’accès, les partenariats sans esquiver la question des moyens.

Le G7, lui, est un cadre où les marges de manœuvre sont très limitées dans le contexte actuel. Espérons que ses membres montrent suffisamment de détermination pour rappeler collectivement le respect du droit international humanitaire, exiger un accès humanitaire impartial, sûr et sans entrave, et faire de la protection des personnels humanitaires une priorité opérationnelle.

 

Alain Boinet. Merci pour cet entretien. Comment souhaitez-vous conclure ?

Manuel Patrouillard. Nous sommes à un moment de bascule profond, de changement de modèle. Au fil des années passées dans le secteur humanitaire, plusieurs constats s’imposent à moi.

D’abord, la fragmentation excessive des acteurs internationaux doit être questionnée. La diversité de la société civile est une richesse, mais la multiplication des structures lourdes, dupliquées au siège comme sur le terrain, nuit à l’efficacité globale.

Ensuite, la localisation doit être repensée sous l’angle de la responsabilisation. On ne peut pas localiser sans responsabiliser, notamment sur les aspects financiers. Les bailleurs ont ici une responsabilité majeure.

De même, le système onusien doit impérativement se réformer, en particulier sur les questions de frugalité et de valeur ajoutée.

Enfin, nous devons aussi mieux intégrer les capacités d’innovation disponibles, y compris l’intelligence artificielle, où nous restons collectivement trop lents.

Cette remise en cause est nécessaire.

Mais je veux conclure sur une note résolument positive : la société civile est indispensable. Elle fait partie de la solution, à condition de savoir se transformer, parce qu’elle bénéficie d’une acceptation locale souvent plus forte, et parce qu’elle reste la plus à même de mobiliser et de déployer des ressources de manière frugale et efficace.



Manuel Patrouillard, Directeur Général de la Fédération Handicap International.

Originaire de la région Auvergne Rhône Alpes, Manuel Patrouillard poursuit ses études entre Paris, Madrid et Lyon, avant d’intégrer l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC). Une carrière de management s’ouvre alors, marquée par six années en entreprises, suivies par une quinzaine d’années dans le conseil, où il a été amené à diriger d’importantes équipes internationales sur tous les continents à partir de Paris, Lyon et Genève. Début 2013, voulant donner un nouveau sens à sa vie professionnelle, il accepte de prendre la Direction intérimaire d’Aide et Action France et Europe, alors confrontée à des difficultés multiples.

Il y restera un an, le temps d’insuffler une nouvelle dynamique, de recruter et installer le nouveau Directeur. C’est à l’issue de cette mission qu’il prend la direction d’Handicap International en mars 2014 et se consacre depuis à la mise en œuvre d’une stratégie de développement et de transformation pour faire face à l’explosion des besoins humanitaires et l’évolution radicale du secteur de la solidarité internationale. Sous son autorité, Handicap International a plus que doublé son volume terrain tout en régionalisant ses centres de décision et de pilotage, réformant en profondeur son organisation et ses modes de fonctionnement, alignant et revitalisant son réseau composé d’une dizaine d’entités légales dans le monde.

Pour découvrir Handicap International : ONG de solidarité internationale | Handicap International France


Découvrez les autres articles de cette édition :

Entre transition politique, tensions identitaires et chocs géopolitiques et climatiques : L’équation complexe du Bangladesh

© Thierry Liebaut – Distribution d’urgence à Dhaka au Bangladesh

Entre héritage traumatique de 1971, bascule politique de 2024 et nouveaux chocs mondiaux, le Bangladesh navigue sur une ligne de crête. Alors que le pays s’affirme comme un acteur économique du Sud global, les ONG doivent composer avec un environnement administratif de plus en plus rigide et des tensions identitaires émergentes. Récit d’un engagement de 24 ans avec Solinfo, où l’agilité humanitaire est mise au défi par la complexité d’un pays-laboratoire.

 

Solinfo au Bangladesh : 24 ans après l’intuition initiale

Mon arrivée matinale à Dhaka, cette année, n’avait rien à voir avec les trois précédentes. Après le choc familier de la chaleur, même à 5h30, c’est un calme inhabituel qui m’accueille : un aéroport presque vide, comme suspendu. Le passage de l’immigration, d’une fluidité surprenante, confirme cette impression étrange.

J’aurais pu y voir le signe symbolique de l’apaisement après la tension des élections récentes… Il fallait surtout y voir le fruit de la désorganisation brutale du trafic aérien induite par le début du conflit au Moyen-Orient.

Comment ne pas penser, ce matin-là, à tous mes prédécesseurs qui ont appris avant moi à aimer ce pays qui ne se laisse pourtant pas approcher facilement. Car l’ONG Solinfo, qui m’envoie ici, entretient une histoire particulière avec le Bangladesh. C’est même ici, à Dhaka, que l’histoire de Solinfo a commencé, il y a 24 ans.

Depuis 2002, cette idée originelle de former des jeunes adultes défavorisés aux outils bureautiques pour accéder à l’emploi n’a pas varié : Solinfo anime toujours un réseau de centres de formation professionnelle pour donner une chance à ceux qui en ont le moins : de jeunes adultes, défavorisés parmi les défavorisés, filles et garçons mélangés, de toutes les communautés et religions.

© Thierry Liebaut – Bangladesh, centres Solinfo – Kadam Mubarak, Chittagong

24 ans après, à partir de cette impulsion initiale, Solinfo est devenue une petite ONG présente dans plusieurs pays, animant des programmes d’aide d’urgence et de développement. Au Bangladesh, Solinfo est resté fidèle à cet engagement initial, mais aussi à l’équipe locale, animée dès la première heure par Sultana Afroage, notre responsable pays.

Cette longue histoire crée un lien particulier. Entre les équipes en France et celles du Bangladesh. Entre les responsables pays qui se succèdent. Et, plus largement, avec un pays qui, pour beaucoup de Français, reste pourtant largement méconnu.

L’humanitaire réserve ainsi ce genre de surprise : vous projeter vers des pays qui n’évoquent rien, ou si peu. Pour beaucoup de Français, le Bangladesh est de ceux-là. Il ne fait pas partie de notre représentation collective et n’apparaît dans nos médias que lorsque la mousson en fait une vitrine des effets du réchauffement climatique.

© Thierry Liebaut – Dhaka, Bangladesh

Pourtant, ce pays est, à bien des égards, emblématique des fractures du monde contemporain. Pauvre, enclavé entre de puissants voisins, moteur mondial de l’industrie textile, il concentre des défis démographiques, climatiques, politiques et économiques considérables. Il doit les relever dans un environnement international de plus en plus instable, marqué par des tensions géopolitiques et identitaires croissantes.

Ce pays, qui a aussi été très tôt un laboratoire de l’aide d’urgence et du développement, vient de traverser des événements dont les implications restent encore incertaines, notamment pour les ONG qui y opèrent.

 

L’héritage de 1971 : entre résilience et fragilité démocratique

Le Bangladesh naît dans le sang, en 1971, à l’issue d’une guerre d’indépendance particulièrement meurtrière contre le Pakistan. Cette guerre d’indépendance s’est accompagnée de massacres massifs de civils, d’éliminations ciblées d’intellectuels, et de l’usage systématique du viol comme arme de destruction sociale. Des centaines de milliers de personnes furent tuées, des millions se réfugièrent en Inde.

Pour de nombreux historiens et juristes, ces événements constituent le premier génocide après la seconde guerre mondiale. Ce traumatisme fondateur irrigue encore aujourd’hui la vie politique du pays, marquée par les coups d’État et la violence politique.

 

De la stabilité de Sheikh Hasina à la rupture de 2024

À la tête de la Ligue Awami, Sheikh Hasina arrive au pouvoir en 1996. Pendant près de trois décennies, jusqu’à sa chute en 2024, elle va façonner le Bangladesh moderne en incarnant une forme de stabilité dans un pays marqué par des décennies de chaos.

Sous sa férule, le Bangladesh s’ouvre et tente d’ancrer durablement des principes qui avaient présidé à sa naissance : le pluralisme institutionnel, une forme de laïcité, et une coexistence globalement apaisée entre majorité musulmane et minorités religieuses.

Mais c’est ailleurs que le changement est le plus visible : dans les rues et les usines, partout travaillent désormais des jeunes femmes. L’accès massif des filles à l’éducation et leur intégration dans le textile ont profondément transformé la société, offrant à des millions d’entre elles un premier revenu et une forme d’autonomie.

© Thierry Liebaut – Communauté villageoise à Cox’s Bazar, Bangladesh

En un demi-siècle, le Bangladesh s’est métamorphosé. D’un État exsangue à la sortie de l’indépendance, il est devenu un acteur économique important du Sud global.

Pourtant, à mesure que le pouvoir se consolidait, il se refermait inexorablement. Les accusations de dérive autoritaire se sont multipliées, l’espace politique s’est réduit, et une partie croissante de la population a commencé à se sentir exclue du système.

 

2024-2026 : Une jeunesse en quête de rupture

La révolte étudiante qui éclate en 2024 est l’aboutissement d’une frustration accumulée depuis des années par une jeunesse nombreuse, éduquée, connectée, mais confrontée au chômage, aux blocages politiques, à la corruption et à un sentiment d’injustice.

La répression, violente, précipite la chute du régime, marquée par la fuite en Inde de Sheikh Hasina et l’ouverture d’une période de transition conduite par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Sous son impulsion, les autorités intérimaires élaborent un projet de réforme constitutionnelle pour renforcer les garanties démocratiques.

Mais parallèlement à cette contestation démocratique, une autre dynamique s’est renforcée : la montée d’un islam politique plus structuré. Celui-ci ne s’impose pas uniquement par un discours religieux, mais aussi comme une alternative morale à un système jugé corrompu. Dans certains segments de la société, notamment parmi les jeunes, l’islam politique apparaît comme porteur d’ordre, d’intégrité et de justice sociale.

Le Bangladesh Jamaat-e-Islami espérait ainsi capter le vote protestataire issu de la révolte étudiante. Pourtant, malgré une campagne intense, cette dynamique ne s’est pas traduite par une percée significative de ce parti lors des élections de février 2026, remportée de loin par le Bangladesh Nationalist Party (BNP).

Malgré son échec électoral, et le choix d’une alternance plus traditionnelle avec le BNP, le parti islamiste conserve une influence réelle en déplaçant le débat public vers des thèmes identitaires et conservateurs.

Plus que jamais, le Bangladesh oscille entre deux visions antinomiques de sa société et de son avenir.

 

Le terrain : un sismographe des tensions intercommunautaires

C’est dans ce contexte, juste après ces élections, que mon avion me dépose à Dhaka le 8 mars dernier. Rapidement, cette toile de fond politique a disparu au contact des jeunes dans nos centres, à Dhaka, Chittagong ou Cox’s Bazar. Dans nos salles de formation, ce ne sont ni des concepts ni des équilibres géopolitiques qui s’expriment, mais des trajectoires individuelles, toujours fragiles.

Ces jeunes adultes, bientôt sortis du système scolaire, viennent chercher dans les 10 centres Solinfo quelque chose de concret : un accès au travail, une place dans une économie qui se transforme vite, mais pas toujours pour eux. Ils viennent avant tout chercher de quoi vivre : un revenu, un départ dans la vie.

Cette opportunité est plus déterminante encore pour les jeunes filles. L’accès à l’emploi leur permet d’exercer une certaine liberté dans un pays où le poids des traditions, quelle que soit leur religion, pèse souvent davantage sur leur avenir que sur celui des garçons. Âgées de 17 à 20 ans, la plupart de nos étudiantes , se projettent dans des postes et des choix de vie très modernes.

L’une d’entre elles, bénéficiaire d’un de nos centres de formation hébergé dans un orphelinat me demandait : « j’hésite à entrer dans l’administration, dans un centre de traitement de données ou faire du marketing digital en free-lance… »  Autant de choix impossibles sans une ouverture et une opportunité telles que celles que proposent nos centres.

En implantant nos centres au cœur de communautés avec lesquelles nous nouons des partenariats, nous avons la chance d’observer une grande diversité de situations : communautés bouddhistes, hindoues, musulmanes, centres privés ou publics. Cette présence nous offre un aperçu très concret de la réalité du pays.

© Thierry Liebaut – Visite Solinfo d’un centre hindouiste à Chittagong

Elle nous a aussi permis de mesurer la peur qui s’est diffusée durant cette période de transition, souvent traduite par un repli des communautés sur elles-mêmes.

Nous avons ainsi dû fermer l’un de nos centres, intégré au sein du temple bouddhiste Damma Oejaya, au cœur d’une communauté très isolée de 81 familles issues de l’ethnie Rakhine, originaire de Birmanie. Malgré l’importance de cette formation pour leurs enfants, la communauté a refusé notre principe de mixité religieuse et a choisi de se replier sur elle-même.

Cette décision a été difficile à accepter, mais elle reflète la peur bien réelle des violences intercommunautaires qui ont marqué la période de transition.

Cet épisode a été pour nous un signal. Pour la première fois, nous avons perçu concrètement les risques qui pouvaient peser sur notre présence. L’éventualité d’une arrivée au pouvoir du Jamaat-e-Islami faisait peser une incertitude sur les principes mêmes qui structurent nos centres : la mixité de genre, de religion et de communauté.

Pendant cette période, notre responsable pays, a fait état régulièrement de pression sur le port du voile. Le directeur d’un centre culturel à Dhaka, m’avait dit aussi il y a un an : « en 2 mois, 90% des femmes travaillant ici se sont voilées, pour ne pas avoir de problèmes dans les transports en commun ».

Pour autant, pendant ces presque deux années de transition, le pays a continué à fonctionner, malgré le vide sécuritaire et institutionnel. Et dans les faits, Solinfo n’a pas subi de contraintes nouvelles nous empêchant de poursuivre notre mission.

 

Solinfo : une présence discrète mais ancrée

Notre position tient sans doute aussi à la nature même de notre programme. Avec dix centres de formation et environ 300 jeunes diplômés chaque année, filles et garçons à parts égales, Solinfo reste une structure de taille modeste.

© Thierry Liebaut – Remise des diplômes, centre Solinfo Salimul

Notre modèle de financement contribue de son côté à cette stabilité. Il repose sur un équilibre entre les fonds propres de Solinfo France, un partenariat solide avec Terres des Hommes Alsace, engagé depuis six ans et renouvelé pour plusieurs années, et le soutien d’entreprises locales.

Ce dernier volet est emblématique de notre approche. Partout où cela est possible, nous cherchons à construire des relais locaux, privés ou institutionnels, capables de cofinancer, voire de reprendre progressivement nos programmes.

À Dhaka, nous pouvons compter sur un réseau d’entreprises qui soutiennent notre action à travers des dons en nature, de mentorat et d’opportunités offertes aux bénéficiaires de nos centres.

Le Bangladesh étant l’un des grands centres mondiaux de l’industrie textile, de nombreuses entreprises françaises et européennes y sont implantées. Au fil de mes échanges avec ces acteurs, j’ai perçu depuis deux ans l’inquiétude de voir émerger un régime qui remettrait en cause le droit des femmes à travailler. La directrice d’un bureau d’achat textile d’un grand distributeur français me confiait directement : “Si les femmes ne peuvent plus travailler, tout le pays s’arrête.”

Mais le soulagement suscité par les résultats des élections, n’aura finalement été que de courte durée au sein des milieu d’affaires.

 

Le Bangladesh sur une ligne de crête

Le Bangladesh avance en permanence sur une ligne de crête. Entre dépendance à la mondialisation et contraintes régionales, entre ouverture économique et tensions identitaires, chaque choc extérieur vient fragiliser un équilibre déjà instable.

L’Inde reste un partenaire central, mais une relation ambivalente, aujourd’hui marquée par la montée du nationalisme hindou. Avec le Pakistan, le lien demeure profondément marqué par le traumatisme de 1971 : si les relations diplomatiques existent, la mémoire du génocide continue d’imprégner la vie politique.

Parallèlement, le pays doit composer avec l’influence économique croissante de la Chine, qui cherche à ancrer sa présence dans le golfe du Bengale, et la posture plus imprévisible des États-Unis, principal débouché de ses exportations.

Pris entre ces dynamiques, le Bangladesh se retrouve au cœur d’un jeu stratégique instable, soumis à des influences concurrentes et à des tensions régionales permanentes.

 

Un laboratoire humanitaire sous pression

Ces vulnérabilités ont fait du Bangladesh, depuis plus de 50 ans, un terrain majeur d’intervention pour les ONG.

Né dans la guerre et le déplacement massif de populations en 1971, il a été l’un des premiers grands terrains de l’humanitaire moderne. Cyclones, inondations, insécurité alimentaire : au fil des décennies, les ONG y ont expérimenté des réponses qui ont ensuite essaimé ailleurs. Certaines des plus grandes organisations du monde y sont nées. Le pays n’a pas seulement reçu de l’aide, il a contribué à en redéfinir les méthodes.

© Thierry Liebaut – Marché à Chittagong

À ces tensions structurelles s’ajoute une crise humanitaire majeure : celle des Rohingyas. Depuis 2017, près d’un million de réfugiés sont installés dans le sud-est du pays, autour de Cox’s Bazar. Leur présence prolongée exerce une pression considérable sur les ressources, les équilibres locaux et les relations avec les communautés hôtes.

Elle a aussi replacé le Bangladesh au cœur du dispositif humanitaire international, tout en révélant la difficulté à gérer une crise appelée à durer. C’est dans cet enchevêtrement que les ONG interviennent aujourd’hui.

 

L’agilité humanitaire à l’épreuve du « mur » administratif

Malgré l’émergence et la récurrence des crises qui frappent le pays, travailler au Bangladesh devient de plus en plus complexe. À mesure que le pays s’est développé et affirmé, il a resserré le cadre dans lequel ces organisations opèrent. La principale difficulté n’est plus tant l’accès au terrain que la capacité à naviguer dans un environnement administratif dense.

La bureaucratie est devenue le point de friction central. Rien n’est impossible, mais tout prend du temps. L’action humanitaire, urgence comme développement, doit désormais composer avec cette réalité qui s’impose au quotidien.

Elle oblige à s’inscrire dans la durée, à construire des relations de confiance solides avec les partenaires locaux et les autorités, et à accepter que chaque projet soit autant un exercice administratif qu’une action de terrain.

Pour une structure de petite taille comme la nôtre, dont la force et la légitimité reposent sur l’agilité, le Bangladesh constitue un défi particulièrement exigeant.

Partout ailleurs, Solinfo privilégie cette agilité : une organisation resserrée et bénévole, des équipes entièrement locales, des décisions rapides, et des outils de gestion rigoureux mais légers.

Au Bangladesh, nous devons composer avec un niveau d’exigence administrative très élevé : autorisation décennale, programmation quinquennale, validations annuelles, autorisations semestrielles d’emploi des fonds… Avec à chaque étape des processus de validation très complexes.

Comme nombre de nos confrères, je ne compte pas les heures passées dans des antichambres d’autorités diverses pour tenter d’accélérer la pose du tampon salvateur qui débloquera nos opérations.

Sans la maîtrise et l’expérience de notre équipe locale, ce cadre administratif serait insoutenable pour une ONG de notre taille. Il a d’ailleurs contribué, ces dernières années, au retrait de certaines organisations pourtant bien plus importantes.

 

Conclusion : au-delà des programmes, l’impératif du lien humain

Le Bangladesh a franchi une étape, mais rien n’est stabilisé. Les mois qui viennent seront décisifs, à la fois pour confirmer la trajectoire politique du pays et pour clarifier l’espace dans lequel les ONG pourront continuer à agir.

Égoïstement, les acteurs de l’humanitaire aspirent à un allégement du corset administratif qui encadre leur action. Mais au-delà de cette contrainte, l’enjeu essentiel reste celui d’une cohabitation apaisée entre les communautés, encore fragile après les tensions récentes.

Ces équilibres doivent désormais se reconstruire dans un contexte économique mondial très dégradé. Pour Solinfo, un autre bouleversement s’impose déjà : l’irruption de l’intelligence artificielle, qui fragilise directement les métiers à faible valeur ajoutée, au cœur du modèle bangladais et des perspectives d’emploi de nos bénéficiaires.

Le Bangladesh avance, soumis à des pressions multiples, mais porté par une résilience qui fait sa force. Paradoxalement, la durée de notre présence dans ce pays nous donne la capacité de nous adapter. Elle nous impose aussi une forme de fidélité : fidélité à notre histoire, mais surtout à nos équipes.

On parle souvent, dans l’aide au développement, de la nécessité de ne pas créer de dépendance et de passer le relais aux acteurs locaux. C’est essentiel. Mais le travail que nous menons crée aussi des liens. Et ces liens comptent. Car derrière les programmes, il y a des hommes et des femmes, qui nous rappellent que dans “humanitaire”, il y a d’abord “humain”.

Héritières de cette histoire commencée ici en 2002, les équipes qui se succèdent à la tête de Solinfo reprennent à la fois des programmes et des liens. Ici, comme en Syrie, en Irak, en Côte d’Ivoire ou au Mozambique, nous cherchons à renforcer les capacités locales associatives à répondre à l’aspiration d’avenir de la jeunesse.

 

Thierry Liebaut.

 


Thierry Liebaut

Entrepreneur, passionné de voyages, Thierry a rejoint Solinfo comme membre actif, puis a été élu secrétaire général. Il trouve chez Solinfo un moyen de conjuguer travail au siège et sur le terrain, dans une équipe au service de projets humanitaires à taille humaine, en contact direct avec les partenaires locaux et les bénéficiaires de Solinfo. Il a contribué par le passé à de nombreux programmes humanitaires en Irak, au Liban ainsi qu’en Afrique.

Il supervise les programmes de Solinfo au Bangladesh et au Mozambique.

 

 


Solinfo

© Thierry Liebaut

Solinfo est une ONG de solidarité internationale basée à Paris, présidée par Edouard Lagourgue, animée exclusivement par des bénévoles et des experts.

Depuis 2002, nous agissons avec des partenaires locaux dans des pays en crise pour aider des jeunes à survivre, se reconstruire et bâtir l’avenir de leur région.

Nos bénéficiaires sont issus des groupes vulnérables, souvent situés dans des zones oubliées où l’aide humanitaire est rare ou inexistante.

Notre méthode : bâtir des partenariats Nord–Sud pour renforcer la résilience des plus vulnérables

Pour agir au plus près des réalités des pays où nous intervenons, Solinfo s’appuie sur des structures et des équipes locales et les accompagne par un appui financier, technique et humain.

Nos actions sont construites ainsi avec et pour les communautés, dans le respect de leur culture et du droit humanitaire, afin de renforcer leurs capacités et leur autonomie.

>> Pour en savoir plus sur Solinfo


Découvrez les autres articles de cette édition :