L’humanitaire au piège de l’époque, qui trop embrasse mal étreint…

Courir après son époque – et ses engouements conceptuels – est un exercice exténuant, sinon vain. On peut aussi se demander si ce n’est pas une démarche qui par nature disperse les énergies, ne connaissant pas de limite, au risque d’un « attrape tout » à 360 degrés… susceptible de faire perdre le Nord.

Toute époque génère ses engouements conceptuels, qui s’effacent, à force de se frotter au réel… La nôtre n’y échappe pas, et semble même particulièrement fertile dans ce domaine. Les raisons en sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un article en soi. Mais le fait est qu’aujourd’hui aucune dimension de l’activité humaine n’y échappe… L’humanitaire, ainsi, se trouve attrapé, « embeded », pourrions-nous dire, dans ce mouvement général où la certitude de parler et d’agir au nom du bien universel laisse peu de place au doute, à la nuance, ou même à la prise en compte du réel. A l’ère de l’humanitaire globalisé, « industrialisé » selon certains, de plus en plus normé, encadré, contraint, dirigé parfois, cette implication se concrétise par une imprégnation de plus en plus massive de ces engouements conceptuels, par les bailleurs, influenceurs (comme certaines grandes ONG anglo-saxonnes) ou partenaires des ONG humanitaires, tels les agences des Nations-Unies ou des gouvernements.

Ainsi, ces ONG et organisations humanitaires se voient maintenant incitées, de la part souvent de ceux dont elles ont besoin pour continuer à exister en tant que structures pour agir, à démontrer, ou à minima affirmer fort et clair, leur adhésion à la longue liste de ces engouements conceptuels. Tout document écrit, émis, consultable, de la part d’une organisation humanitaire devient l’occasion de répondre à une sommation implicite, celle de nous positionner sur chacun des thèmes dans l’air du temps, de « cocher toutes les cases », en bon élève irréprochable, répondant aux sujets favoris « qu’il faut » adresser, comme on dit dans notre jargon. Indépendants en principe, nous nous retrouvons, de façon non-dite, « assignés à signer » en bas de chaque paragraphe d’une doxa qui ne vise, bien sûr, que le bien de tous.

Pierre Brunet en Afghanistan en 2003, dans le cadre d’une mission auprès des multiples équipes opérationnelles de Solidarités International dans le pays.

L’honnêteté exige de reconnaître qu’il n’y a pas que du regrettable dans ce phénomène. D’abord, il faut souligner la sincérité de l’adhésion individuelle, en tant que citoyens, de bon nombre d’humanitaires à une large part de ces thèmes et concepts. Par ailleurs, l’irruption de ceux-ci dans notre réflexion entraîne souvent un enrichissement de notre démarche, susceptible de générer un élargissement du champ du possible de notre action. Enfin, cette irruption-sommation conceptuelle nous oblige à sortir de notre zone de confort et à nous questionner, à refaire la part des choses, à re-distinguer le prioritaire du secondaire, l’essentiel du complémentaire, l’évident du discutable, et à redéfinir les responsabilités de tous les acteurs.

Ceci posé, arrêtons-nous sur les principaux des thèmes et engouements conceptuels que l’on nous demande (ou tout le moins nous suggère), à nous humanitaires, de prendre en charge ou à minima faire nôtres par adhésion-absorption-intégration dans notre mandat, quel qu’il soit. Petit inventaire non exhaustif à la Prévert ou « Ce qu’il nous faudrait adresser, en plus des besoins humanitaires des personnes en détresse… » :

  • L’urgence de répondre à court et moyen terme aux besoins vitaux et à mettre en place « en même temps » des solutions durables a fondé le double nexus urgence-développement. La complémentarité entre démarche humanitaire et développement, mis en œuvre maintenant souvent de concert et parallèlement, est un indiscutable progrès. Mais à celui-ci est venu, depuis quelques années, s’ajouter l’insistante suggestion d’un troisième, le triple nexus urgence-développement-paix, dans lequel les humanitaires, au risque de leurs principes fondamentaux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, devraient, par leur action, participer à l’établissement de la paix dans les pays en conflit où ils interviennent. Cette fausse bonne idée, tout comme d’ailleurs celle, récente, de participer à la lutte antiterroriste par le criblage de nos équipes, partenaires, prestataires et surtout bénéficiaires, est heureusement majoritairement rejetée, au nom de ces principes, par les ONG humanitaires. Premier exemple de concepts qui ont su séduire, mais qui sont inopérants, dangereux et incompatibles avec ce que nous sommes.
Des femmes irakiennes de Solidarités Internationales enregistrent de bénéficiaires de l’aide humanitaire ®Solidarités International
  • La localisation de l’aide, thème mis en avant lors du sommet humanitaire mondial d’Istanbul de mai 2016, est devenue depuis un incontournable du positionnement de toute ONG humanitaire. Outre le fait que les humanitaires n’ont pas attendu ce sommet pour voir l’intérêt en général et le bénéfice pour les populations des pays aidés de favoriser, à chaque fois que possible, la conception, l’organisation et la mise en œuvre de l’aide apportée, au plus près des besoins, par les humanitaires nationaux, ce concept très demandé ne fait-il pas souvent l’impasse sur quelques points importants ? Parmi ceux-ci, n’oublions-nous pas parfois un peu vite, dans notre empressement à embrasser celui-ci, que les humanitaires internationaux contribuent quand même, par leur engagement, leurs compétences, expérience et expertise parfois rares dans les pays en crise (outre la question des capacités logistiques et de la réactivité en urgence), et par le cadre des principes humanitaires et des modes de fonctionnement rationnalisés et partagés dont ils sont dépositaires, à l’efficacité et l’efficience de cette aide ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?
  • La lutte contre les effets du changement climatique est un enjeu vital et global. Nous le savons. Notre rôle à nous humanitaires est de participer, à chaque fois que possible, par des programmes pertinents d’adaptation à ce changement, de résilience face aux chocs, à la limitation, l’atténuation, de ses effets sur des populations souvent parmi les plus menacées du globe. Nous le faisons depuis déjà de nombreuses années, et devrons le faire de plus en plus, de mieux en mieux. Mais est-il indispensable de compliquer, d’alourdir notre action, en multipliant, nous qui ne sommes pas, et de loin, les organismes les plus pollueurs de la planète, les « process » de mesures de notre empreinte carbone, et les outils de « redevabilité » de notre « écoresponsabilité » ? Quant au combat pour limiter ledit réchauffement, est-il à la portée de notre mandat, de notre mission ? Nous ne sommes pas l’ONU, et même l’ONU est à la peine sur cette question cruciale…
  • La notion de protection des populations, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’impose de plus en plus dans le champ sémantique humanitaire, et comme « prisme » d’un nombre croissant de programmes mis en œuvre. Le principe de protection est, en soi, une très bonne chose, nul ne le conteste. Mais, une fois que l’on a établi comme fondement le Droit International Humanitaire (DIH) qu’il nous faut défendre sans relâche, qu’est-ce que cette notion, très large par nature, veut-elle dire concrètement ? Relève-t’elle du champ du possible de notre action ? Oui, dans la mesure où il nous incombe « de ne pas nuire », de n’aggraver en aucune façon par notre action et notre comportement les menaces et atteintes à la dignité, aux droits fondamentaux des personnes en détresse que nous secourons… Oui, car s’agissant de groupes spécifiques (femmes, enfants, handicapés, telle ou telle communauté, etc.), il nous faut, c’est vrai, à chaque fois que nécessaire, porter une attention particulière, et informer les acteurs compétents des atteintes graves dont ils sont victimes. Mais au-delà ? Dans des pays où les gens sont menacés à tout moment par la guerre, des violences, où l’on lâche sur eux des barils d’explosifs ou des gaz, où l’on bombarde des écoles ou des hôpitaux, est-il à notre portée, et lucide, de prétendre faire œuvre de protection ?
Opération de déblaiement en Haïti, 2011®Solidarites International
  • Pour finir, citons ensemble – tant ils sont liés dans l’esprit de beaucoup – la lutte contre le racisme et pour l’égalité hommes-femmes, la quête de la « diversité-inclusion », ou encore la non-discrimination quant à l’orientation sexuelle… N’y-a-t-il pas une forme d’aberration, pour une organisation humanitaire, à devoir témoigner expressément de son adhésion à ces évidences ? Evidences, car reconnaissons-le : comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les humanitaires, depuis l‘origine, ne sont guidés que par l’urgence des besoins, ne s’occupent pas de la couleur de la peau, ni des appartenances ou croyances, et encore moins des orientations sexuelles, et agissent par nature avec des équipes aussi diverses et inclusives que le réel le permet… Bien sûr, la situation spécifique des femmes, dans certains pays, nous a amenés à mettre en œuvre des programmes « gender oriented » afin de répondre notamment à leur précarité économique, mais nous n’avions pas attendu que cette question soit dans l’air du temps pour y penser. Et pour le reste, est-il à portée de notre action de changer des sociétés ne fonctionnant pas sur nos principes ? Et si nous parvenions à le faire, d’ailleurs, nous ne tarderions pas à être accusés de néo-colonialisme ou d’impérialisme culturel…

D’une certaine façon, nous voilà donc, nous humanitaires, sommés de réinventer l’eau chaude. Le point déterminant de cette affaire est, rappelons-le, la nécessité pour la plupart des ONG humanitaires d’envoyer des « messages subliminaux » aux bailleurs du système humanitaire international en « cochant les cases » des engouements conceptuels du moment. Soit, mais faut-il pour autant céder à la tentation de l’attrape-tout, en perdant notre boussole ? Au contraire, ne pouvons-nous pas profiter de ce contexte pour retrouver le Nord ? Revenir à l’idéalisme réaliste qui a rendu notre action indispensable, retrouver la modestie des prétentions, mais l’ambition concrète de sauver toujours plus de vies. Nous n’allons pas sauver le monde, et nous n’allons pas changer le monde. Encore une fois, nous ne sommes pas l’ONU, lequel n’y arrive déjà pas… Bien sûr, les organisations humanitaires ne peuvent pas, et ne doivent pas, être coupées, comme dans une bulle étanche, des enjeux, des questions qui concernent et empoignent ce monde, mais doivent-elles pour autant s’efforcer de toutes les embrasser ? Qui trop embrasse mal étreint…

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

Impact humanitaire : comment conjuguer qualité et innovation ?

RCA – distribution alimentaire dans le cadre du mécanisme de réponse d’urgence – 2021

Afin de couvrir au mieux les besoins des populations affectées par une crise, Solidarités International (SI), s’efforce de mettre en œuvre quotidiennement des solutions qualitatives et innovantes. La Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP) est garante de l’équilibre optimal entre qualité et innovation programmatique : renforcer la qualité des programmes mis en œuvre et développer de nouvelles modalités d’intervention et des activités adaptées sont la clef de l’agilité et la durabilité des réponses mises en œuvre.

1/ Quels sont les leviers qualitatifs les plus efficaces pour améliorer les programmes et la mise en œuvre des activités ?

La DOAP dispose de plusieurs leviers qualitatifs sur lesquels agir afin de garantir une qualité programmatique.

Le tout premier levier qualitatif se situe sur le plan stratégique : une bonne réponse humanitaire est avant tout une réponse qui résout des problèmes souvent complexes car multifactoriels. L’élaboration du plan de réponse doit donc reposer sur une analyse situationnelle précise et holistique, qui met en exergue les besoins non couverts, les manques dans la réponse existante et l’impact différencié de la crise sur les populations selon une analyse fine des vulnérabilités. La logique d’intervention, inspirée de la Théorie du Changement, permet de lier cette analyse situationnelle menée au niveau Pays et/ou Base, et de développer une stratégie de réponse orientée sur la résolution du problème (au lieu d’une approche sectorielle). Elle pousse les équipes programmes à toujours se poser la question du rationnel de l’intervention et de la modalité choisie en répondant à la question : « pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? ». La DOAP appuie les équipes en développant et en formant sur ces méthodologies d’analyse situationnelle et de théorie du changement.

Une bonne réponse est aussi et avant tout une réponse technique : la couverture des besoins de base tels que « manger, boire, s’abriter » dans 18 contextes de crises aussi différents que complexes, exige la maîtrise d’un panel de compétences techniques très variés, allant de la réhabilitation de forages et de puits, l’analyse de l’eau potable, l’analyse physico-chimiques et microbiologique des eaux usées, la gestion des déchets, les réseaux d’eau potable et d’assainissement, le contrôle vectoriel, les mesures de prévention et de contrôle des infections, l’assistance à la maîtrise d’ouvrage…, pour la partie sectorielle Eau, hygiène et Assainissement ; au maraîchage, arboriculture, agroécologie, agriculture urbaine, santé animale, élevage de petit et gros bétail, pêche, pisciculture, technique de transformation et de valorisation des produits, approche filières et chaînes de valeurs… pour la partie sécurité alimentaire et moyens d’existence. Cette liste impressionnante – et pourtant non exhaustive -doit être complétée par les compétences en génie civil, construction et réhabilitation de petites et grandes infrastructures… La réalité des expertises techniques sectorielles est également complémentaire de compétences plus transverses tels que l’irrigation, la gestion intégrée des ressources en eau, le changement climatique, les systèmes de surveillance ou encore l’approche basée sur les marchés et les transferts monétaires.

Vidangeurs en action dans une latrine d’un camps de réfugiés du Bangladesh ®Solidarités International

La DOAP assure donc la garantie du respect des standards techniques par l’élaboration de documents techniques de référence et la création d’expertise. L’équipe apporte, en plus du support technique quotidien, la vision globale et la prise en compte des enjeux liés à l’environnement, la santé publique, la cohésion sociale et la protection afin de maîtrise l’impact négatif de ses actions.

Dans le but de couvrir le plus largement possible le panel d’expertises techniques requises pour mener à bien les activités, et reconnaissant qu’une approche partenariale et multi acteurs de qualité est essentielle à la bonne réalisation des activités sur les terrains d’intervention et à la montée en compétences de l’organisation, la DOAP a recours régulièrement à ses partenaires techniques privilégiés.

Enfin, l’un des piliers centraux de l’approche qualité de SI repose sur le support méthodologique au pilotage des programmes et à l’apprentissage. La DOAP promeut ainsi une approche d’apprentissage dynamique et continue tout au long du cycle de projet, ainsi que des méthodologies participatives, de suivi et d’évaluation qui doivent garantir une action humanitaire orientée vers la réalisation de changements concrets dans la vie des populations pour et avec lesquelles nous travaillons.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une qualité effective de nos programmes.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

2/ Innovation et action humanitaire sont-ils réellement compatibles ?

Les terrains de crises et fragilités dans lesquels nous agissons sont particulièrement propices à l’innovation car la diversité des contextes et des besoins ainsi que les contraintes de mise en œuvre (sécuritaires, techniques, foncières, administratives, temporelles, contextuelles…) fortes que nous rencontrons quotidiennement n’autorisent pas la mise en place d’une solution unique et standard aux problèmes complexes rencontrés. Par ailleurs, l’impératif humanitaire de répondre aux besoins vitaux et de faciliter l’accès aux services de base et aux droits fondamentaux aux populations les plus vulnérables affectées par les crises, nous amène à sortir des sentiers battus et toujours chercher des réponses plus intégrées, plus adaptées et plus durables.

Ainsi, la DOAP revendique le rôle de coordinateur interne de l’approche recherche et innovation comme levier à part entière de l’approche qualité : de l’identification des solutions innovantes émergeant à la fois du siège comme des terrains, à l’évaluation et capitalisation, en passant par l’accompagnement au développement et au suivi de la phase pilote, la DOAP veille à l’éclosion et à la réplication des bonnes pratiques.

Cependant, il est parfois tentant de céder et de baisser les bras devant les nombreux paradoxes qu’impliquent la juxtaposition des termes « humanitaire » et « innovation » :

  • L’aversion aux risques et à l’incertitude de la part des bailleurs ne laisse que peu de possibilité de financement sur les phases d’amorce et de démarrage d’un nouveau projet, d’une nouvelle approche ou la mise en place d’une solution innovante. Mais, paradoxalement, le secteur humanitaire se voit doté de plus en plus d’enveloppes dédiées à la mise en place de solutions innovantes ayant déjà fait leur preuve sur des terrains variés.
  • La culture humanitaire et la nécessité d’une mise en œuvre rapide et efficace reste encore éloignée de la culture de l’innovation, de la recherche et de l’apprentissage qui lui est inexorablement lié. L’effort à mettre sur l’étape clef d’évaluation et de diffusion des bonnes pratiques et nouvelles solutions n’est, elle aussi, encore que très peu financée par les bailleurs.
  • Nos secteurs d’expertise technique sont propices aux différents type d’innovation (innovation produit, innovation approche ou recherche action). L’approche innovation permet alors une mise en valeur de notre expertise technique et la montée en crédibilité et notoriété dans le secteur. Or, la technicité et la nécessaire adaptation de la solution sont à la fois le plus grand frein à la capacité de répliquer la solution à l’identique dans un autre contexte, et donc le passage à l’échelle de l’innovation.
  • Enfin, la temporalité longue du cycle de l’innovation (multiannuel, incluant une phase dite d’idéation et de développement préliminaire longue) ne peut être compatible avec la nécessaire efficacité des solutions mises en œuvre à court terme dans les phases de réponse au choc (repenser un mécanisme de réponse rapide dont les cycles de réponses court terme se répètent pendant de longues années en contexte de chocs à répétition et que la tentation est grande de chercher une solution plus durable, est extrêmement difficile). Quand la vie de personnes est en jeu, est-on prêt à prendre le risque de répondre non à la question « la solution mise en œuvre a-t-elle fonctionné » ?

Toutes ces contraintes augmentent le risque que les organisations se concentrent sur l’innovation « siège » / globale (par ex. très technologique) qui apporte plus de communication que d’impact sur les personnes. Alors, pour que l’innovation permette de résoudre le passage de la théorie à la pratique, il faut encourager le développement de l’innovation sur le terrain, pour des solutions durables et faciles à développer et répliquer.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une innovation réussie.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

3/ Se donner les moyens pour être à la hauteur des exigences du mandat humanitaire et porter la voix des populations au niveau global

En plus d’être une plateforme de mobilisation de ressources pour renforcer la double approche qualité et innovation de l’organisation, la DOAP a le mandat de porter la voix des populations au niveau global dans les instances de coordination humanitaire. La DOAP représente ainsi SI dans les comités de pilotage du Cluster EAH, du Cluster SAME et du réseau d’évaluation de l’action humanitaire ALNAP.

Pour passer de la théorie à la pratique également au niveau global et être un acteur du changement dans le secteur humanitaire et ainsi promouvoir sa double approche Qualité et Innovation comme garantie de l’impact humanitaire, SI a été l’incubateur de 2 projets financés d’abord par des fonds d’innovation, puis par des financements institutionnels : le premier, développe un système de renforcement de la qualité et de la redevabilité bénéficiaires dans le secteur de l’EAH (AQA) et le second, OCTOPUS, permet l’amélioration des bonnes pratiques et le suivi de la mise en œuvre de solutions innovantes en lien avec l’assainissement en urgence. Ces deux projets sont en passe d’être transmis au secteur EAH pour être intégrer comme outil et approche de coordination globale.

 


OCTOPUS                                                

Développée par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en 2018, la plateforme OCTOPUS (Operational Collaborative Tool Of Ongoing Practices in Urgent Sanitation) est un outil collaboratif en ligne relatif à l’élimination et au traitement des boues fécales dans les contextes d’urgence. Il a pour objectif l’amélioration des pratiques d’assainissement via le partage de connaissances et d’expériences par les acteurs et les experts de la gestion des boues de vidange. Des études de cas présentent ainsi des informations techniques et contextuelles détaillées dont les praticiennes et praticiens de l’assainissement peuvent s’inspirer pour adapter leurs interventions aux crises auxquelles elles et ils sont confrontés.

AQA

                                                                                                                                       Depuis la fin de l’année 2018, l’Initiative pour la responsabilité et l’assurance qualité (the Accountalibilty and Quality Assurance Initiative – AQA) vise à accroître la capacité des organisations humanitaires à répondre de manière efficace et efficiente aux crises en fournissant aux personnes décisionnaires les informations dont elles ont besoin pour s’adapter en permanence à l’évolution des contextes. S’inspirant de la méthodologie industrielle Définir-Mesurer-Analyser-Améliorer-Contrôler, cette initiative repose sur la collecte de données simples permettant de soutenir une prise de décision axée sur les résultats et fondée sur des preuves, dans le but final de garantir le respect et l’amélioration des normes de qualité et de redevabilité au fil du temps. Ce projet est mené dans le cadre d’un partenariat entre Oxfam, Solidarités International, l’Université de Tufts et l’UNICEF, avec le soutien du Global WASH Cluster (Cluster Eau, Hygiène et Assainissement) et du secteur « eau, hygiène et assainissement).


Le mot de la fin

Le fait d’avoir une instance au cœur des opérations qui porte cette double approche est un réel atout organisationnel et qui permet à une structure de taille moyenne de mettre en œuvre Qualité et Innovation au même titre que les grandes.

La prise de risque inhérente à la partie innovation et au développement de nouvelles approches, n’est possible qu’avec la garantie d’un suivi, d’un support technique et d’un contrôle qualité. Qualité et Innovation sont donc intrinsèquement liées et leurs effets se bénéficient mutuellement.

L’approche multiacteurs et la capacité de mobilisation de partenaires contribuent à la richesse de l’approche et à réduire les paradoxes.

Derrière deux mots et deux approches que l’on pourrait juger comme trop conceptuels, la spécificité de SI est de rester un acteur opérationnel de terrain, toujours animé par la volonté de rester au plus près des populations affectées par les crises.

Tous les leviers qualitatifs sont activés dans un seul souci : garder le sens de l’action et de l’engagement pour et au plus près des personnes dans les zones fragiles et les plus reculées.

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Qui est Anne-Lise Lavaur ?

Après des études de sciences politiques et de droits de l’enfant, Anne-Lise Lavaur s’engage dans des organisations internationales (Médecins du Monde Argentine, Bureau International Catholique de l’Enfance), et devient coordinatrice de programme et chargée de plaidoyer.

En 2014, elle intègre SOLIDARITÉS INTERNATIONAL au sein du département technique et qualité des programmes dont elle prend la coordination huit mois plus tard. En 2018, ce département évolue en Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP). A travers la coordination de l’équipe de référents techniques et programmes, ce département au cœur des opérations garantie l’approche Qualité et Innovation de l’organisation.