50 ans de géopolitique : après la sortie des bancs de l’université

Revue Hérodote, Numéro 200-201 (1er et 2e semestres 2026) en hommage à Yves Lacoste. Disponible dans de nombreuses librairies.

I. De l’opprobre au plébiscite : le long combat pour la reconnaissance académique

Une méthodologie en construction

Si l’utilité de la géopolitique dans son acception contemporaine suscite aujourd’hui le consensus, il s’agit pourtant là de l’aboutissement d’un laborieux processus de réhabilitation. Consacrée par la théorie dite du « Heartland », formulée par le géographe britannique Halford John Mackinder dans un article paru en 1904, cette discipline est longtemps méprisée en raison de son instrumentalisation au service de l’idéologie nazie. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les travaux des théoriciens allemands Friedrich Ratzel puis Karl Haushofer sont en effet mobilisés par les dirigeants du IIIème Reich afin de légitimer leur politique étrangère agressive et leur inspirent notamment le concept de « Lebensraum ». Justement décriée pour ces affiliations, la géopolitique se heurte par la suite aux réticences des géographes qui craignent qu’intégrer le politique à leur champ disciplinaire ne prive celui-ci de sa rigueur scientifique.

Ce n’est que dans les années 1980 qu’elle retrouve alors une place au sein du milieu universitaire. Nous devons la rénovation de cette méthode aux efforts d’Yves Lacoste. Né à Fès au Maroc, durant le protectorat français, ce fils de géologue fournit des apports considérables aux principes fondateurs de la géopolitique. À travers la revue thématique Hérodote qu’il crée en 1976, le géographe expérimente et jette les nouvelles bases de ce que l’on nomme désormais la « géopolitique lacostienne ». Fêtant aujourd’hui ses 50 ans avec un 200ème numéro en hommage à son précurseur, le trimestriel continue d’appliquer les méthodes et concepts développés au prisme de multiples situations conflictuelles à travers le globe.

Plusieurs de ces piliers ont notamment joué un rôle clé dans l’institution de la géopolitique en tant que discipline scientifique reconnue. Parmi ceux-ci, l’étude des représentations portées par les acteurs de rivalités est essentielle en ce qu’elle permet à la fois d’éclairer leurs motivations et stratégies, mais aussi d’éviter tout écueil idéologique lors de l’analyse. Autres particularités de cette méthodologie, les raisonnements géographique diatopique et historien diachronique préconisent l’association de différents niveaux d’analyse spatiale ainsi que des temps long et court. Enfin, Yves Lacoste s’éloigne de la conception traditionnelle que l’on retrouve au sein des relations internationales selon laquelle les rivalités de pouvoir sont uniquement un objet de débat entre dirigeants. Dans une acception plus large et démocratique de cette notion, il élargit le champ d’analyse géopolitique aux acteurs de la société civile.

Yves Lacoste et l’équipe d’Hérodote en 2006

Alors que la géopolitique voit ses bases théoriques se consolider, sa pratique s’étend hors du cadre de la revue. En 1989, l’Université de Paris XVIII où enseigne Yves Lacoste accueille le premier diplôme d’études approfondies (DEA de géopolitique), assorti d’un Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG). En 2002, ces foyers académiques précurseurs deviennent alors l’Institut Français de Géopolitique (IFG) tel que nous le connaissons aujourd’hui. Unique école doctorale en géopolitique de France, l’équipe pédagogique de l’IFG continue de faire vivre Hérodote à travers ses enseignants ainsi que ses doctorants.

 

Conquérir la jeunesse par le secondaire : une popularité consacrée

Alors même que les fondements de la géopolitique ont été établis et que celle-ci est parvenue à trouver sa place sur les bancs universitaires, l’inspecteur général émérite Laurent Carroué profite de cette 50ème parution pour retracer son long combat pour étendre cette reconnaissance de la géopolitique au sein des établissements du secondaire. Aux côtés de ses pairs du groupe d’histoire-géographie de l’Inspection générale (IGEN), le géographe a défendu ses aspirations pour la géopolitique durant des années, et cela malgré une domination numérique incontestée des historiens. À l’origine de l’intégration de cette discipline dans les programmes du secondaire, Laurent Carroué et ses collègues tentent de faire infuser leur vision à travers les sujets d’examen, les programmes scolaires, les sites web ou encore le Festival International de Géographie (FIG). Ces entreprises innovantes sont enfin couronnées de succès en 2019 avec la création de la spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (HHGSP) au lycée. Telle qu’il la qualifie, l’instauration de cette discipline scolaire constitue alors une véritable « révolution intellectuelle, civique et pédagogique » : la géographie n’est plus seulement subordonnée à l’histoire et gagne ses lettres de noblesse grâce à ses particularités.

Mais au-delà de convaincre un corps enseignant réticent, la géopolitique séduit les étudiants. En 2024, près de 25% des élèves de terminale se tournent vers cette spécialité. Plusieurs facteurs internes et externes permettent de comprendre et d’expliquer cet engouement grandissant. Avant tout, celui-ci puise sa force dans la multiplicité de supports attractifs et adaptés à un jeune public qui ont été développés ces précédentes années. Collection de manuels pour collèges et lycées co-dirigée par Yves Lacoste chez les éditions Nathan, organisation d’un « Concours Carto » par une association éponyme qui mobilise des milliers d’élèves depuis 2010, création de la bibliothèque numérique Géoconfluences par l’École Normale Supérieure de Lyon ou encore diversification des formats dans les médias avec l’émission « Le dessous des cartes » et une variété de magazine de cartographie comme de géopolitique… Les moyens de s’informer sur l’actualité et d’en tirer des analyses accessibles se renouvellent, se réinventent et exercent une force d’attraction notable chez la jeunesse.

En parallèle, le phénomène de forte médiatisation de l’actualité à travers des contenus immersifs, courts, abordables et parfois ludiques contribuent à décupler l’attrait pour cette discipline en alimentant un désir de comprendre la quantité d’informations consommées quotidiennement. La popularité de contenus de vulgarisation telles que les vidéos d’Hugo Décrypte ou de Pascal Boniface en témoigne. On peut également supputer que l’exposition directe des jeunes aux récents bouleversements géopolitiques comme la guerre en Ukraine, par le biais des réseaux sociaux, a pu conduire une grande partie d’entre eux à se sentir concernés, voire à craindre un impact direct sur leur quotidien de vie. Comme le souligne Pascal Ausseur dans un entretien réalisé avec Défis Humanitaires, « ce retour à la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complétement oublié : la vulnérabilité ».

Si la pluridisciplinarité de la géopolitique – englobant à la fois l’histoire, les sciences politiques, l’économie et la sociologie – séduit en ce qu’elle permet de s’orienter dans des directions professionnelles transversales, il est à noter que les possibilités d’accès à cette discipline dans le supérieur demeurent néanmoins limitées. En effet, il n’existe aujourd’hui en France que 2 masters de géopolitique, une école doctorale et nul diplôme de licence étiqueté en tant que tel.

Bien que la géopolitique ait obtenue la reconnaissance de la sphère académique et universitaire, tant auprès des enseignants que des étudiants, du chemin reste à parcourir. Dans cette perspective, Défis Humanitaires milite pour une meilleure intégration de cette discipline dans le monde de l’humanitaire.

 

II. L’action humanitaire guidée par l’analyse géopolitique : pour une meilleure gestion des risques et des crises sur le terrain

Fondée en 2011 par Alain Boinet, la revue Défis Humanitaires a pour vocation initiale de mettre en lumière les liens de cause à effet entre géopolitique et action humanitaire. Il s’agit là d’ouvrir un espace de dialogue et de réflexion autour des innovations à mettre en place afin d’optimiser l’efficacité de l’action humanitaire. À travers des retours d’expérience sur le terrain, des analyses de conflits et de crises mais aussi des focus sur les outils développés par les acteurs associatifs, elle cherche à démontrer que le déploiement des ONG et de leurs programmes ne peut se faire sans être accompagné d’une bonne compréhension des contextes géopolitiques dans lesquels ils s’insèrent.

Acteur à part entière de la géopolitique, le secteur humanitaire exerce une influence réciproque sur les territoires, les populations et les crises au milieu desquels il opère. Dans les pays du Sahel central où les Groupes armés terroristes (GAT) sévissent et instrumentalisent la défaillance d’États en déficit de moyens, lutter contre la précarité ambiante, le stress hydrique et la difficulté d’accès aux soins peut être un moyen de renverser les dynamiques de coopération entre une partie des communautés locales et ces acteurs violents qui se proposaient jusque-là comme unique alternative. À l’inverse, la géopolitique mondiale exerce une influence évidente sur le milieu humanitaire et peut facilement en restreindre l’action. Aux États-Unis, le contexte local de réaffirmation du nationalisme, de priorisation des intérêts domestiques et de retour au protectionnisme à travers la doctrine « America First » mise en avant par Donald Trump, ont eu un impact crucial sur les financements publics : la fin de l’USAID en 2025.

Contraint de s’adapter et de se réinventer en raison des pressions économiques et politiques qui pèsent sur lui, le secteur humanitaire gagnerait donc à prendre plus en compte les contextes et environnements géopolitiques dans lesquels il évolue, opère et s’implante.

Le service HAACT (Humanitarian Analysis for Access in Challenging conTexts) de Solidarités International en est un parfait exemple. Créé en 2019 pour répondre aux problématiques d’accès au terrain et de sécurité du personnel, cette cellule conduit des analyses à distance. Telle qu’elle est présentée sur le site de l’ONG, elle « redonne aux décideurs et acteurs opérationnels de la visibilité sur la situation humanitaire dans des zones très difficiles d’accès » et « partage des recommandations exploitables et sensibles au conflit sur les activités et modalités d’intervention adaptées ». En 2021, le programme HAACT a notamment facilité une réponse humanitaire dans le village d’Ikarfane au sein de la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali.

© Solidarités International – Le système HAACT de captation d’information à distance

Dans la continuité de la démarche entamée par Défis Humanitaires, il est essentiel d’encourager le développement de dispositifs similaires qui, par une meilleure prise en compte des facteurs géopolitiques, permet d’éclairer les rivalités, stratégies et acteurs à l’œuvre, pour mieux cerner les risques auxquels s’exposent les intervenants, les besoins auxquels ils répondent et les freins qui pourraient faire obstacle à leurs activités. Une bonne cartographie des zones sensibles, des points stratégiques où il est possible d’intervenir, de la répartition des acteurs conflictuels sur le territoire et des représentations qui alimentent leurs stratégies – dont certaines peuvent parfois entrer en collision avec les objectifs d’organismes humanitaires – permettrait d’optimiser l’efficacité et la pertinence de l’action humanitaire.

Après 50 ans de lutte pour la reconnaissance de la géopolitique dans le milieu académique, il est fondamental de poursuivre ce travail conséquent pour une meilleure intégration de la discipline en situation professionnelle.

 

Salomée Languille.

Stagiaire chez Défis Humanitaires et étudiante en Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG).


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Entretien avec Manuel Patrouillard, Directeur général de la Fédération Handicap International

© S. Rae / HI – Vanno Leap, orthoprothésiste de HI, fabrique la nouvelle prothèse de Sreyka. Sreyka Pov, 14 ans, reçoit une nouvelle prothèse à Kampong Cham. Depuis six ans, Sreyka se rend régulièrement au centre de réadaptation communautaire de Kampong Cham. Comme elle grandit vite, les équipes de HI lui fabriquent régulièrement une nouvelle prothèse.

Alain Boinet. Bonjour Manuel Patrouillard et merci pour cet entretien sur l’action de Handicap International – Humanity and Inclusion. Vous avez lancé le 4 avril dernier une campagne intitulée « The Nobel Peace. Réparer la paix, ensemble ». Pourquoi lancer cette campagne maintenant et qu’en attendez-vous ?

Manuel Patrouillard. Bonjour et merci de me recevoir. Nous attendons beaucoup de cette campagne, car le Traité d’Ottawa est aujourd’hui attaqué de toutes parts. Il l’est par des États qui, historiquement, n’y avaient jamais adhéré, mais aussi – et c’est plus préoccupant – par des États qui l’avaient ratifié.

L’objectif de cette campagne est clair : interpeller les États parties sur leurs obligations et dénoncer les violations du traité. Ce texte demeure un pilier fondamental de la lutte contre des méthodes de guerre profondément dévastatrices qui touchent aujourd’hui à 85 % des civils. Les mines antipersonnel sont des armes lâches, et notre responsabilité est d’empêcher leur retour sur les terrains de conflits.

Certains des pays qui envisagent de sortir du traité – la Pologne, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie ou la Lettonie – sont des démocraties, frontalières de la Russie, qui se préparent à une menace qu’ils jugent réelle à la lumière de la situation en Ukraine. D’autres États du flanc Est de l’Europe pourraient suivre si cette menace devait s’intensifier. Or, les mines antipersonnel ne peuvent pas faire partie de la réponse à cette menace.

 

Alain Boinet. Comment pouvez-vous faire dans ce contexte, développer votre campagne, argumenter auprès des opinions publiques de ces pays ?

Manuel Patrouillard. La première question est évidemment militaire : quelle est l’utilité réelle de ces armes ? Les faits sont établis depuis longtemps : leur efficacité militaire est extrêmement limitée. Un champ de mines ne bloque pas l’avancée d’une armée ; il peut être contourné et, lorsqu’il la freine, ce n’est que pour un temps très court.

Ces armes relèvent davantage d’une logique de redondance militaire, qui est catastrophique d’un point de vue humanitaire : 85 % des victimes sont des civils, et 40 % sont des enfants.

La question est donc aussi morale. À quoi sert une arme qui tue ou mutile massivement des civils et très peu de combattants ? Il existe d’autres moyens de défendre un territoire sans recourir à des dispositifs qui produisent des conséquences humaines et économiques dramatiques sur le long terme.

Les démocraties peuvent parfois céder à la simplification et au discours facile. Remettre en cause le consensus international sur l’interdiction des mines antipersonnel n’est pas anodin : cela comporte une portée symbolique extrêmement forte, y compris sur la qualité et la robustesse démocratique des États concernés.

Protéger les civils, ce n’est pas poser des mines qui resteront actives pendant des décennies, voire des siècles, qui exploseront dans les mains d’enfants et entraveront durablement le développement économique. Ce qui est présenté comme une réponse de court terme crée en réalité un problème humanitaire majeur à long terme. C’est en ce sens que nous parlons d’armes des lâches.

© K. Nateel / HI – Ahmed (prénom fictif), âgé de 13 ans, vit avec sa famille dans un camp de déplacés du sud de la bande de Gaza. En janvier 2024, alors qu’il jouait près de chez lui, à Rafah, il a remarqué un objet étrange au sol. Lorsqu’il s’en est approché, l’objet a explosé. Il a été amputé de plusieurs doigts de la main gauche. Ici en séance de rééducation avec un kinésithérapeute de HI pour sa main.

Alain Boinet. À la suite des décisions de l’administration Trump en janvier 2025 de supprimer l’USAID et de couper de manière drastique ses financements, après la baisse concomitante de l’Aide publique au développement de 26 pays sur 34 membres du Comité d’Aide au Développement de l’OCDE, quelles sont les conséquences pour Handicap International – Humanity and Inclusion, son organisation et ses programmes ?

Manuel Patrouillard. Les conséquences sont massives. Les coupes budgétaires américaines n’ont pas seulement affecté les financements directs des États-Unis, mais aussi une partie des fonds des Nations unies qui en dépendaient.

Ces réductions s’inscrivent dans un mouvement plus large de baisse des financements publics, amorcé dès 2024. Pour Handicap International, cela représente une perte d’environ la moitié de ses financements publics, soit près de 40 % de ses ressources totales.

Cette situation nous a déjà contraints à réduire nos effectifs d’environ 20 %, et cette dynamique de réduction se poursuit. Il est encore difficile d’en mesurer l’ampleur finale, même si nous gardons l’espoir de nouveaux développements avec certains bailleurs. Concrètement, cette crise se traduit par des fermetures de programmes et de pays d’intervention, un mouvement déjà engagé et qui pourrait s’accentuer si la baisse des financements se confirme.

 

Alain Boinet. Face à cette situation à la fois nouvelle, brutale et rapide, comment gérez-vous de facto la décroissance ? Vers quel modèle alternatif vous dirigez-vous et comment adaptez-vous votre communication à ce nouveau contexte ?

Manuel Patrouillard. Dès 2024 et début 2025, nous avions travaillé sur une stratégie à cinq ans pour la période 2026‑2030. Elle anticipait déjà une contraction des financements, mais pas l’ampleur de la crise actuelle. Cela dit, plusieurs orientations engagées à l’époque se révèlent aujourd’hui pertinentes et doivent être accélérées.

La première concerne la régionalisation. Nous avons fait le choix de consolider cinq grandes régions d’intervention dans le monde afin de mutualiser les compétences et les fonctions support. L’objectif n’est pas d’empiler des niveaux organisationnels, mais au contraire de rationaliser, avec une seule direction financière, RH et opérationnelle par région. Cette structuration rend la baisse des financements plus soutenable et nous permet de préserver l’impact sur le terrain.

Le deuxième axe consiste à renforcer notre ADN. Handicap International est reconnu pour trois champs majeurs : l’inclusion des personnes handicapées, la réadaptation physique et fonctionnelle, et le déminage humanitaire. Même si l’inclusion est aujourd’hui contestée par certaines idéologies, elle reste au cœur de l’attente de la majorité des bailleurs. Nous continuerons donc à la porter pleinement, tout comme la réadaptation – notamment dans les contextes d’urgence – et le déminage, qui demeure tragiquement d’actualité.

© T. Nicholson / HI – Les formateurs en déminage de HI organisent une session de sensibilisation aux risques liés aux munitions non explosées (EORE) à destination des communautés locales dans les zones où ils mènent des opérations de déminage et neutralisation des munitions non explosées à Al Meriaaya, dans la province de Deir ez-Zor, en Syrie.

Enfin, nous développons le Mouvement HI, un réseau d’organisations engagées pour l’inclusion à l’échelle mondiale. Ce mouvement permettra le partage de compétences, d’outils et de formations, ainsi que la construction de consortiums. Pensé avant la crise, il prend aujourd’hui tout son sens et sera accéléré. Ces trois axes illustrent l’évolution rapide de notre modèle, à la mesure des défis actuels.

 

Alain Boinet. Dans un entretien en mars 2025 avec Chroniques Philanthropiques, vous vous demandiez si l’humanitaire était à la fin d’un cycle ou si ce n’était pas plutôt la fin d’un modèle. Un an après, quelle est votre opinion à ce propos, au-delà de HI et concernant l’ensemble de l’écosystème humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Je pense clairement que nous sommes à la fin d’un modèle. Les besoins humanitaires n’ont jamais été aussi élevés, et la diversité des acteurs reste indispensable. Mais il faut reconnaître une réalité incontournable : les financements sont en régression historique, effet ciseau intenable quand conjugué à l’explosion des besoins.

La remise en cause du droit international humanitaire aggrave encore cette situation. La protection dont bénéficiaient les humanitaires s’érode dramatiquement ; à Gaza, nous avons perdu plusieurs collaborateurs et leurs familles. Nous sommes devenus des cibles.

À cela s’ajoutent les difficultés d’accès, les blocages administratifs et des restrictions toujours plus complexes depuis vingt‑cinq ans. Il nous faut donc repenser en profondeur nos modalités d’intervention, nos modèles opérationnels et notre rapport à l’accès humanitaire. Les transformations que j’ai évoquées pour HI s’inscrivent pleinement dans cette réflexion globale.

 

Alain Boinet. Dans ce nouveau contexte géopolitique et humanitaire, fixez-vous des lignes rouges quant aux conditions de financement des ONG comme HI par les bailleurs institutionnels et les États-Unis entre autres ?

Manuel Patrouillard. Handicap International s’est toujours fixé des lignes rouges pour préserver notre indépendance et notre impartialité. C’est précisément pour cela que nous avons créé l’Institut HI pour l’éthique opérationnelle. Depuis plus de dix ans, il nous accompagne dans l’analyse de chacune de nos sources de financement à travers une grille de lecture éthique rigoureuse : capacité à accepter ces fonds, conditions associées, partenariats éventuels, relations avec les parties prenantes aux conflits.

Tout ce que nous faisons chez HI en matière de financement, d’accès et de partenariats passe par ce filtre éthique. Avec l’évolution récente des financements américains et le renforcement de la Mexico City Policy, qui contraint très fortement les organisations comme la nôtre, nous ne sommes plus en capacité d’accepter les financements américains. En réalité, nous les avons déjà perdus à l’arrivée de la nouvelle administration, et il est très peu probable que nous puissions les récupérer à court ou moyen terme.

 

Alain Boinet. Certains évoquent la mise en cause concomitante de l’action humanitaire à la fois par une critique qualifiée de populiste mais également par une critique dite décoloniale. Qu’en pensez-vous ? Comment concilier des valeurs universelles, identitaires et plus localisées avec l’action humanitaire et la localisation ?

Manuel Patrouillard. Je considère que lorsque l’on est attaqué par les extrêmes des deux côtés, c’est plutôt un bon signe. Cela signifie que nous avons trouvé une ligne de crête – certes inconfortable, mais juste. Être sur une ligne de crête expose davantage aux tirs croisés, et ce n’est malheureusement pas une image. Pourquoi sommes‑nous attaqués ? Probablement parce que nous dérangeons les autocrates de tout bord.

La société civile fonctionne de manière ouverte : elle part des besoins, dialogue avec les gouvernements, les ministères, les communautés. C’est ainsi que l’on construit une solidarité internationale efficace, en trouvant le bon équilibre entre ce qui doit être fait localement et ce qui doit être apporté de l’extérieur, que ce soit en expertise, en outils ou en systèmes.

Handicap International a, dès l’origine, cherché à agir de cette manière, même si, comme tout acteur international, nous avons aussi appris en chemin et fait évoluer nos pratiques. Aux débuts, à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, nous produisions des prothèses avec et par les personnes handicapées elles‑mêmes, à partir de matériaux simples. Depuis, nous avons renforcé ce qui va dans le sens d’une approche plus localisée, notamment via un dialogue plus structuré avec les communautés, et des partenariats avec les organisations locales et les autorités nationales plus équilibrés et pensés à plus long terme.

La solidarité internationale et la collaboration dans une humanité universelle ne pourront jamais être remises en cause dans la durée, même par ceux qui prônent le repli. Le monde est globalisé : si nous ne traitons pas collectivement les problèmes globaux, ce sont eux qui finiront par s’imposer à nous. HI a démontré la pertinence de son modèle. Il évoluera, mais il restera fondé sur le partenariat avec les États et les communautés, en mettant toujours le bénéficiaire au centre, dans une réponse humaine et digne.

Alain Boinet. Puisque vous venez d’en parler, je peux témoigner du travail extraordinaire et d’Handicap International en 1982, le long de la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, où beaucoup de Khmer fuyaient le régime Khmer Rouge puis l’invasion vietnamienne et sautaient sur des mines. Et je me souviens être allé à Khao-I-Dang, Nong Chan, Nong Samet et au massif de Dângrêk, avoir vu le travail d’HI pour appareiller de manière remarquable les personnes qui avaient sauté sur ces mines, puisque ces personnes pouvaient elles-mêmes, bricoler leurs prothèses afin qu’elles s’adaptent au mieux à l’usage qu’elles en avaient. C’est une action absolument exceptionnelle et qui demeure toujours d’une actualité indispensable.

Manuel Patrouillard. Merci de l’avoir dit bien mieux que moi – et surtout d’en avoir été un témoin direct. Je suis arrivé après cette période, mais ce récit incarne profondément l’esprit de Handicap International. C’est un esprit fondé sur la frugalité, l’innovation utile, l’ancrage communautaire et la capacité à faire beaucoup avec peu, sans jamais perdre de vue l’essentiel.

Alain Boinet. Pour revenir là-dessus, j’ai aussi le souvenir de jeunes mères qui avaient perdu une jambe au-dessus ou en dessous du genou, ce qui est assez différent, et qui avaient des sourires, qui étaient plein de joie de vivre parce qu’elles avaient retrouvé l’usage de leurs jambes grâce à ces prothèses. On n’imagine pas, quand on est bien portant, la différence que cela peut faire dans l’existence.

Manuel Patrouillard. Quand nous parlons de « remettre sur pied », c’est littéralement cela : remettre debout, standing tall. Il s’agit autant de mobilité que de dignité. Il s’agit de donner la possibilité aux personnes handicapées d’une vie normale : travailler, aller à l’école, cultiver un champ, fonder une famille. « Vivre debout » a longtemps été le slogan de notre organisation, et il reste profondément juste.

L’appareillage est bien sûr essentiel, mais au‑delà, c’est une vision de la dignité humaine. Il s’agit de rendre à ces personnes ce que les mines antipersonnel – ces armes lâches – ont voulu leur voler : une vie autonome, digne et pleine.

© T. Nicholson / HI – Les experts en déminage de HI mènent des opérations de déminage et de destruction des munitions non explosées à Deir ez-Zor, en Syrie. Dans le village de Mreieyah, à Deir ez-Zor, en Syrie.

Alain Boinet. Face aux principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui guident communément l’action humanitaire des acteurs dans leur diversité – comme vous les citiez tout à l’heure : Famille Croix-Rouge, Agence des Nations Unies, ONG – des voix appellent à une politisation de l’aide humanitaire. Comment comprendre cela et quelles réponses apporter comme organisation humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Sur le terrain, la neutralité est une condition absolue de notre capacité à intervenir, à être protégés et à ne pas devenir des cibles. Nous restons profondément attachés à la neutralité, mais aussi à l’impartialité – qui signifie ne fonder nos choix que sur les besoins – et à l’indépendance vis‑à‑vis des États, qui conditionne notre liberté d’action.

Ces principes demeurent inchangés chez Handicap International. Toutefois, ils sont aujourd’hui remis en cause par des idéologies ressorties des tiroirs, qui nous prennent pour cible. Pourquoi ? Parce que nous développons une société civile autonome, ce que précisément les régimes autoritaires cherchent à affaiblir. Parce que nous créons des liens entre les peuples, des échanges transfrontaliers et multiculturels, là où les autocrates veulent isoler les populations.

Face à cela, nous ne pouvons plus rester passifs. Dans nos pays de collecte, lorsque nous faisons l’objet de stigmatisation ou d’instrumentalisation idéologique, nous avons le devoir d’entrer dans l’arène politique – non pas dans un débat partisan, gauche‑droite, qu’il faut absolument éviter – mais dans un débat politique au sens noble. Nous avons des choses à dire sur la réalité de l’aide, sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Nous devons dénoncer ce que nous observons sur le terrain : les crimes de guerre, les politiques inefficaces, les dispositifs dangereux. L’exemple de la Gaza Foundation est tragiquement parlant, ayant généré plus d’un millier de morts dans la distribution alimentaire la plus meurtrière de l’histoire. Dire ce qui ne marche pas n’est pas un choix : c’est une responsabilité. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera à notre place.

Alain Boinet. Mais pour éviter toute incompréhension, j’imagine qu’il s’agit d’une réponse ou d’une argumentation politique humanitaire et non pas d’une argumentation politique idéologique, comme vous le laissiez s’entendre ?

Manuel Patrouillard. Absolument. Il s’agit d’une parole politique humanitaire, pas idéologique. Nous devons éviter les débats nationaux ou idéologiques stériles et constamment ramener le débat à l’essentiel, au sens. Comme le dit l’adage : le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Notre responsabilité est de regarder la lune, et de refuser de nous laisser enfermer dans les pièges tendus par certains idéologues ou futurs autocrates.

 

Alain Boinet. Dans les mois qui viennent, plusieurs événements importants auront lieu comme la Conférence nationale humanitaire (CNH) à Paris le 3 juin prochain, puis le G7 du 15 au 17 juin sous présidence française. N’est-ce pas un moment favorable pour les acteurs humanitaires, dans le contexte que vous venez d’évoquer, pour agir et chercher à influer sur les décisions qui seront prises ou qui pourraient être prises ?

Manuel Patrouillard. Nous devons évidemment maintenir un dialogue constant avec l’État français et continuer à renforcer notre capacité d’influence, même si nous savons combien les gouvernements sont aujourd’hui contraints par des agendas complexes. Mais c’est précisément dans cette période de tensions géopolitiques et de baisse brutale des financements que la parole humanitaire doit peser : quand les budgets se contractent, chaque arbitrage a des conséquences immédiates sur l’accès aux soins, la protection et la survie des civils.

Mais notre rôle est aussi de redonner le Nord. Cela signifie rappeler sans relâche ce qui doit rester non négociable : le respect du droit international humanitaire, la protection des civils, et un accès humanitaire impartial et sans entrave. Cela signifie aussi protéger celles et ceux qui portent l’assistance : les travailleurs humanitaires ne doivent jamais devenir des cibles, et les attaques contre eux doivent être prévenues, documentées et sanctionnées.

©HI – Discours de Manuel Patrouillard lors de la Cérémonie au Château de Dublin le 18 novembre 2022 en hommage aux civils victimes des conflits contemporains et des bombardements. A gauche Izumi Nakamitsu, Secrétaire général adjoint des Nations unies et Haut représentant pour les affaires de désarmement.

En ce sens, la France devrait rejoindre des pays comme l’Espagne, qui assument aujourd’hui une position claire et cohérente face aux dérives de gouvernements guerriers et aux violations du droit international. Nommer les choses, assumer les conséquences, expliquer clairement aux citoyens ce qui est juste et ce qui ne l’est pas : c’est indispensable.

On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. Cela dit, nos attentes ne sont pas les mêmes selon les enceintes. La Conférence nationale humanitaire est l’occasion pour la France de rendre crédible une ambition humanitaire, de dire clairement ce qu’elle défend : le droit, l’accès, les partenariats sans esquiver la question des moyens.

Le G7, lui, est un cadre où les marges de manœuvre sont très limitées dans le contexte actuel. Espérons que ses membres montrent suffisamment de détermination pour rappeler collectivement le respect du droit international humanitaire, exiger un accès humanitaire impartial, sûr et sans entrave, et faire de la protection des personnels humanitaires une priorité opérationnelle.

 

Alain Boinet. Merci pour cet entretien. Comment souhaitez-vous conclure ?

Manuel Patrouillard. Nous sommes à un moment de bascule profond, de changement de modèle. Au fil des années passées dans le secteur humanitaire, plusieurs constats s’imposent à moi.

D’abord, la fragmentation excessive des acteurs internationaux doit être questionnée. La diversité de la société civile est une richesse, mais la multiplication des structures lourdes, dupliquées au siège comme sur le terrain, nuit à l’efficacité globale.

Ensuite, la localisation doit être repensée sous l’angle de la responsabilisation. On ne peut pas localiser sans responsabiliser, notamment sur les aspects financiers. Les bailleurs ont ici une responsabilité majeure.

De même, le système onusien doit impérativement se réformer, en particulier sur les questions de frugalité et de valeur ajoutée.

Enfin, nous devons aussi mieux intégrer les capacités d’innovation disponibles, y compris l’intelligence artificielle, où nous restons collectivement trop lents.

Cette remise en cause est nécessaire.

Mais je veux conclure sur une note résolument positive : la société civile est indispensable. Elle fait partie de la solution, à condition de savoir se transformer, parce qu’elle bénéficie d’une acceptation locale souvent plus forte, et parce qu’elle reste la plus à même de mobiliser et de déployer des ressources de manière frugale et efficace.



Manuel Patrouillard, Directeur Général de la Fédération Handicap International.

Originaire de la région Auvergne Rhône Alpes, Manuel Patrouillard poursuit ses études entre Paris, Madrid et Lyon, avant d’intégrer l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC). Une carrière de management s’ouvre alors, marquée par six années en entreprises, suivies par une quinzaine d’années dans le conseil, où il a été amené à diriger d’importantes équipes internationales sur tous les continents à partir de Paris, Lyon et Genève. Début 2013, voulant donner un nouveau sens à sa vie professionnelle, il accepte de prendre la Direction intérimaire d’Aide et Action France et Europe, alors confrontée à des difficultés multiples.

Il y restera un an, le temps d’insuffler une nouvelle dynamique, de recruter et installer le nouveau Directeur. C’est à l’issue de cette mission qu’il prend la direction d’Handicap International en mars 2014 et se consacre depuis à la mise en œuvre d’une stratégie de développement et de transformation pour faire face à l’explosion des besoins humanitaires et l’évolution radicale du secteur de la solidarité internationale. Sous son autorité, Handicap International a plus que doublé son volume terrain tout en régionalisant ses centres de décision et de pilotage, réformant en profondeur son organisation et ses modes de fonctionnement, alignant et revitalisant son réseau composé d’une dizaine d’entités légales dans le monde.

Pour découvrir Handicap International : ONG de solidarité internationale | Handicap International France


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