N’abandonnons pas l’Afghanistan

Une tribune du Docteur Éric Cheysson, président de La Chaîne de l’Espoir 

Eric Cheysson en Afghanistan ©Anne Marie Gouvet

Depuis 2001, je me rends en Afghanistan trois à quatre fois par an pour participer au Conseil d’Administration de l’Hôpital français à Kaboul[1]. Je n’y déroge pas depuis le retour des talibans, le 15 août 2021. La fréquence et la régularité de ces déplacements me permettent d’avoir une vision claire de l’évolution de l’hôpital, bien évidemment, mais aussi de la situation générale du pays grâce aux multiples échanges que j’ai avec mes confrères afghans.

Ces derniers temps, lorsque je passe les portes de l’hôpital, je suis toujours effaré de l’activité frénétique des services. En raison d’un afflux toujours plus massif de patients venus de tout le pays, l’ensemble des secteurs tournent en surrégime : chirurgie pédiatrique, service de nutrition, laboratoire, radiologie, scanner, réanimation, etc.

Cet afflux résulte de plusieurs facteurs concomitants : l’explosion des besoins liés à la crise humanitaire ; le rétablissement de la sécurité qui facilite les déplacements ; la défaillance de très nombreux centres de santé pour cause de salaires non payés et d’absence de consommables et de médicaments ; et enfin l’impossibilité pour une grande part de la population d’accéder aux soins d’infrastructures de santé privées en raison du niveau de pauvreté élevé.

L’hôpital et le Pavillons des Femmes et des Enfants fonctionnent désormais au maximum de leur capacité. Rien qu’entre janvier et septembre 2023, nous dénombrons plus de 10 000 admissions à l’hôpital, dont 4 000 opérations chirurgicales et 442 opérations de chirurgie cardiaque à cœur ouvert. Jamais un tel volume n’avait été atteint. La densité dans l’hôpital est telle qu’elle rend les demandes répétées des agents du ministère « de la prévention vice et de la promotion de la vertu » de la séparation des hommes et des femmes totalement irréalisables et illusoires. Lorsque 30 personnes attendent pour un scanner ou un prélèvement au laboratoire, comment voulez-vous respecter une séparation étanche entre les hommes et les femmes : bienvenue en « Absurdistan » !

FMIC, Institut médical pour la mère et l’enfant à Kaboul © Oriane Zena

Dans un contexte extrêmement difficile, assurer le fonctionnement quotidien de l’hôpital relève du prodige. Nous rencontrons des problèmes de base, comme le maintien d’une puissance électrique suffisante et continue pour l’ensemble des secteurs clés, tels que le bloc opératoire, la réanimation adulte et néonatale, la radiologie. Les équipes techniques doivent être en mesure de recourir à des groupes électrogènes rapidement lors des coupures de courant quotidiennes. Pour pallier ce problème, nous avons continué à développer l’énergie solaire sur les terrains encore disponibles et sur les toits. Cette solution nous permet maintenant d’assurer 12% de la consommation électrique de l’ensemble des bâtiments. Nous faisons face également à un problème d’alimentation en eau causé par les épisodes graves de sécheresse de ces dernières années, nous obligeant à creuser un nouveau puit allant jusqu’à 220 mètres de profondeur pour tenter d’atteindre la nappe phréatique.

En termes de ressources humaines, nous restons éminemment préoccupés par le maintien du droit des femmes à travailler au sein de l’hôpital, qui en compte 280 sur 960 salariés. Nous avons mis au point un service de bus permettant de les raccompagner chez elles pour leur éviter les tracasseries habituelles. Nous sommes également inquiets de la fuite majeure des cerveaux qui a lieu depuis le retour au pouvoir des talibans, et qui menace la pérennité de l’hôpital. 160 médecins et infirmières de l’hôpital ont déjà quitté le pays, poussés par la situation politique et par la menace perpétuelle qui pèse sur les femmes et les jeunes filles. Tout médecin, toute infirmière qui a une petite fille, une jeune fille à la maison, ne peut supporter l’absence totale d’avenir que leur offre ce régime. Nous avons l’impression effroyable d’assister à un véritable féminicide social, unique au monde, tant il semble que la priorité des autorités est de faire disparaitre les femmes de l’espace public, et de leur supprimer leurs droits les plus élémentaires.

Depuis le printemps 2022, les décrets successifs portant atteintes aux droits des femmes donnent le vertige : elles ont perdu successivement le droit à l’enseignement secondaire et supérieur, à se déplacer sans être accompagnées d’un parent masculin, à accéder aux espaces publics de sociabilisation, ou bien encore à travailler pour le compte d’organisation internationales et d’organisation non gouvernementales.

Ces mesures ciblent la moitié de la population afghane mais affectent l’ensemble de la société, dont l’hôpital. L’oppression des femmes va de pair avec un durcissement généralisé du régime taliban depuis sa prise du pouvoir. La violence du régime se manifeste par le nombre d’exécutions extrajudiciaires et par le retour des châtiments corporels en public. En conséquence, on assiste à une émigration massive des populations pour fuir ce carcan.

Eric Cheysson avec des femmes et enfants afghans © Chaine de l’espoir

Ce contexte général est aggravé par une crise économique majeure. Avant l’arrivée au pouvoir des talibans, le budget de l’Etat Afghan s’élevait à environ à 9 milliards de dollars et reposait à plus de 75% sur l’aide internationale, très majoritairement américaine. Avec la fin de l’aide internationale, ce budget s’est drastiquement réduit.  Par ailleurs, le régime taliban fait face à une crise de liquidités liée aux sanctions financières américaines, et notamment au gel d’environ 10 milliards de dollars de la Banque centrale afghane[2].  Le gouvernement taliban tente de compenser ces pertes en augmentant les exportations, notamment de charbon, et surtout en multipliant les taxes aux frontières et les droits de douane. Les ONG n’en sont pas exemptes. Elles sont soumises à des contrôles financiers et subissent des séries d’amendes et de pénalités incompréhensibles. Nous-mêmes sommes actuellement l’objet d’un audit financier qui mobilise l’ensemble de l’équipe, tant au Pavillon des Femmes et des Enfants qu’à l’hôpital, pour essayer de plaider notre cause. Cela contribue à un climat de relations difficiles avec les autorités qui semblent cibler les ONG dans leur mode de fonctionnement et de financement. Les ONG se partagent entre celles qui refusent de composer avec le gouvernement taliban, et celles qui appellent à apporter de l’aide à la population malgré le régime. Souvent désireux d’être au plus proche de nos bénéficiaires et collègues afghans, mais soumis aux obstacles et diktats de plus en plus lourds venant des autorités, une ONG comme la nôtre passe d’un état d’esprit à un autre, et se demande régulièrement où est la ligne rouge. Il est difficile de travailler sereinement dans ce contexte.

Eric Cheysson durant une opération au FMIC à Kaboul © Chaine de l’espoir

Si cela ne suffisait pas, le pays est également confronté régulièrement à des catastrophes naturelles majeures (tremblements de terre, inondations, sécheresses) dont les conséquences sont amplifiées par la crise généralisée. Dans le même temps, alors que l’éradication du pavot était brandie par le régime comme un succès à mettre à son profit, la population afghane subit le fléau des métamphétamines. En effet, cette dernière, communément appelée « crystal meth », est venue remplacer l’héroïne par suite à l’interdiction stricte de la culture de pavot décrétée par le chef suprême des talibans en avril 2022. Sa production est facilitée par l’abondance de la plante Ephédra, qui pousse à l’état sauvage en Afghanistan et est à la source de l’Ephédrine, ingrédient clé entrant dans la composition de la méthamphétamine. L’irruption massive de cette drogue de synthèse, à effet dévastateur, a encore majoré le fléau de la toxicomanie touchant dix pour cent de la population.

La conjugaison de tous ces facteurs a conduit à une aggravation du niveau de pauvreté et du niveau d’insécurité alimentaire. Plus de la moitié la population afghane, soit environ 18 millions d’habitants, sont actuellement confrontés à l’insécurité alimentaire, et près de 3 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë. La pauvreté générale de la population est également majorée par l’importance du nombre de déplacés internes, et par les dernières mesures prises par le Pakistan voisin de renvoyer en Afghanistan 1,7 millions de personnes réfugiées, alors même que beaucoup d’entre elles y vivaient depuis plus de 30 ans.

L’ensemble de ces circonstances critiques altèrent le fonctionnement de l’hôpital dans toutes ses composantes. Cela accélère naturellement la fuite des médecins que nous avons formés depuis 2006 et qui n’ont qu’une idée en tête : émigrer vers l’Europe, les États-Unis ou au Tadjikistan. Par exemple, 8 des 9 médecins que nous avions formés en réanimation sont déjà partis, entraînant un dysfonctionnement majeur de ce service clé pour le quotidien de la chirurgie, notamment de la chirurgie cardiaque. Etant donné qu’il s’agit du seul service de réanimation en Afghanistan, nous sommes obligés de suppléer à ces départs par l’envoi de missions de réanimateur-anesthésistes afin d’assurer la sécurité des patients. Ce même phénomène se retrouve dans d’autres spécialités. Et pourtant, dans le même temps, nous avons beaucoup de mal à trouver et à recruter des bénévoles médicaux qui acceptent de partir en Afghanistan, compte tenu de la peur que le pays sous ce régime peut susciter.

Accueil de l’Hôpital de la Mère et l’Enfant à Kaboul © Chaine de l’espoir

Finalement, en sus de l’afflux considérable de patients à l’hôpital et de l’ensemble des difficultés évoquées, j’ai aussi observé au fil de mes dernières missions une baisse progressive, évidente, du moral de nos collègues afghans. Au cours de nos nombreuses discussions, j’ai ressenti de façon pesante chez eux la tristesse et la peur, omniprésentes, qui contrastent avec l’atmosphère d’accueil et d’hospitalité que j’avais toujours connue dans ce pays : une réelle chape de plomb recouvre maintenant le pays. Cette tristesse, cet abattement ne sont pas mesurables par les paramètres et index habituels utilisés par les grandes organisations internationales pour auditer les pays de notre planète, et c’est bien dommage.

L’actualité internationale fournie a occulté le dossier Afghanistan et l’a mis sous la pile des préoccupations internationales.

Malgré tous ces éléments négatifs et inquiétants nous restons pleinement mobilisés.

Nous n’abandonnerons pas l’Afghanistan.

 

[1] L’Institut Médical Français pour la Mère et l’Enfant, construit et équipé par La Chaîne de l’Espoir. Inauguré en 2006 par Mme B Chirac.

[2] Pierre Ramond le Grand Continent 2023/08/15

 

Tribune publiée le 15 décembre 2023 dans L’OBS 

Docteur Eric Cheysson

Eric Cheysson est chirurgien cardio vasculaire et Président de La Chaîne de l’Espoir. Parallèlement à sa carrière hospitalière, il s’engage dans l’action humanitaire dès 1979 pour aller au secours des boat people vietnamiens en Mer de Chine.  Il est l’un des fondateurs de Médecins du Monde et il crée en 1994 avec le Pr Alain Deloche La Chaîne de l’Espoir dont la vocation est d’améliorer l’accès aux soins des populations vulnérables et de renforcer les systèmes de santé dans les pays où les structures de soins sont insuffisantes en Asie, en Afrique, au Moyen Orient. Très engagé en Afghanistan, il se bat avec détermination pour la création de l’Hôpital de La Mère et l’Enfant à Kaboul ouvert en 2006 et poursuit son engagement avec détermination malgré les défis et obstacles du monde d’aujourd’hui.

Il est l’auteur de « Au cœur de l’espoir » ( Ed Rober Laffont), « l’arrogance du bistouri » ( Ed Hugo &Cie) et « Afghanistan, la spirale infernale » Ed Robert Laffont

 

Découvrez le dernier livre du Docteur Éric Cheysson :

“Afghanistan, la spirale infernale”.

Coécrit avec Michel Faure, journaliste et ancien grand reporter à l’Express.

Publié en mars 2023 aux éditions Robert Laffont.

Disponible sur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tribune libre : Afghanistan : aider à tout prix ?

Solidarités International mène des actions en faveur de l’eau, l’hygiène et l’assainissement en Afghanistan. Crédit : Solidarités International, Oriane Zerah

Je commence ces lignes sans bien savoir où elles me mèneront, tant le dilemme est grave et tant au fond de moi-même je suis divisé. Nous tous qui sommes sensibles à la situation de la population afghane nous nous trouvons devant un dilemme maintes fois exprimé au sein des Conseils d’administration des ONG humanitaires. Jusqu’où aller dans les concessions aux talibans ? Où placer les lignes rouges ? Notre propension à vouloir soutenir à tout prix les populations qui appellent à l’aide – et nous font souvent plus confiance qu’en un régime qui les prive de liberté – nous conduit à repousser chaque jour un peu plus loin ces fameuses lignes rouges dès qu’elles sont franchies.

Conclure un tel débat n’est pas à ma mesure. Seul un certain pragmatisme, me semble-t-il, peut nous guider en évitant tout dogmatisme. Peut-être cependant ne faut-il pas se laisser aveugler par certains discours, certaines petites musiques qu’on nous susurre à l’oreille.

On connaît bien par exemple l’idée que les talibans allaient certainement changer. Je la retrouve déjà sous d’éminentes plumes des années 96 ou 98. Déjà alors, on nous promettait la réouverture des écoles de filles. On ne l’a jamais vue.

L’éducation des jeunes filles Afghanes, un vrai défi en Afghanistan (Photo : AFRANE)

On connaît bien également la distinction entre les talibans modérés et les talibans radicaux. Des spécialistes des mouvements révolutionnaires me contrediront peut-être, mais j’ai l’impression que dans les mouvements non démocratiques ce sont toujours les radicaux qui l’emportent. Les autres sont des traîtres. Et a-t-on vu la moindre inflexion dans l’attitude du régime actuel depuis deux ans qu’il est au pouvoir ?

C’est alors que le discours devient plus pervers. Certains des dirigeants talibans, suivis allègrement par de bonnes âmes, suggèrent qu’au fond, si le chef suprême poursuit inéluctablement sa ligne noire, ce serait la faute des « Occidentaux ». Renversant allègrement le sens allant de la cause à la conséquence ils prétendent que ce sont les sanctions internationales qui provoquent l’intransigeance du régime. Au fond, le responsable des malheurs de la population, c’est nous, les Occidentaux, c’est nous, les humanitaires. Et nous, écrasés par notre sens très chrétien de la culpabilité, nous sommes prêts à fondre et à nous confondre en excuses.

Or, je ne peux m’empêcher de penser que la levée des sanctions, ou toute forme de reconnaissance de ce régime oppressif – oppressif non seulement à l’égard des femmes, mais aussi, on oublie souvent d’en parler, à l’égard des ethnies autres que celle au pouvoir, et même de celle-ci – serait une nouvelle victoire des talibans, cette fois sans combattre, au seul prix d’une oppression renforcée. On ne voit pas bien pourquoi cela encouragerait le régime à faire des concessions.

Délégation de dirigeants talibans @UN

Dans ces conditions que faire ? Une nouvelle fois, je n’en sais rien. Pour ma part, j’en resterai au tâtonnement, avec cependant quelques lignes directrices. D’abord ne pas me laisser corrompre par des idées relativistes selon lesquelles, au fond : on peut quand même travailler, il y a plus de sécurité (et pour cause !), il y a moins de corruption (cela reste à démontrer), « ils » ont quand même accepté qu’une femme vienne faire le ménage à condition qu’elle ne rencontre pas un homme, etc. Ensuite, essayer d’aider avec le moins d’interférence possible avec le régime pour ne pas le renforcer même indirectement. Continuer de faire connaître ce qui est intolérable. Et me souvenir que, même pour une personne affamée, la liberté reste un bien suprême. J’ai été marqué dans mon enfance par la fable du loup et du renard :

« Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ?  – Pas toujours, mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Mais de cela c’est aux Afghans de décider. Pas à moi. Mon rôle à moi est de rester à l’écoute de leurs attentes, de pain, d’éducation, de santé, de respect, de solidarité, de liberté.

Etienne Gille

Ancien professeur en Afghanistan de 1969 à 1978, cofondateur d’AFRANE (Amitié franco-afghane) dont il a été président de 1996 à 2013 et dont il est actuellement vice-président. Auteur de Restez pour la nuit (L’Asiathèque et le CEREDAF) et de 80 mots d’Afghanistan (L’Asiathèque).

Retrouvez Etienne Gille sur Défis Humanitaires :

L’Orient en crise 

La tribune libre d’Etienne Gille pose la question d’agir à tout prix ou pas en Afghanistan. Comme nous le savons, la réponse des associations est diversifiée puisque certaines apportent un soutien et d’autres s’y refusent. Nous avions déjà publié à ce sujet une tribune libre de Jean François Riffaud d’Action Contre la Faim (ACF).

Si vous souhaitez participer à ce débat, vous pouvez nous envoyer votre témoignage (defishumanitaires@gmail.com) que nous utiliserons au mieux possible. Merci.