Reportage en Ukraine – Entre guerre et résilience

Centre Unbroken, ©La Chaine de l’Espoir

 

Première mission en Ukraine avec Olivier, directeur des opérations. Nous arrivons le 21 juillet depuis Rzeszów, en Pologne. L’espace aérien étant fermé, le voyage se poursuit en voiture : dix heures de route, avec une première nuit à Lviv. Cette logistique lente et complexe dit déjà beaucoup de la guerre : entrer en Ukraine, c’est partager, ne serait-ce qu’un instant, les contraintes quotidiennes de tout un pays.

Le contexte est lourd. La nuit du 21, Kyiv est frappée par une attaque massive : plus de 420 drones et une vingtaine de missiles, dont certains touchent une crèche, une station de métro, des habitations. Dix jours plus tard, une nouvelle salve fera jusqu’à 18 morts et plus de 150 blessés. Notre mission s’inscrit entre ces deux assauts, comme une parenthèse fragile. Pendant notre séjour, quelques alertes nocturnes suffisent à rappeler l’angoisse sourde qui pèse sur les habitants.

Kyiv, une capitale sous tension mais vivante

Ce qui m’a frappée, c’est le calme des Ukrainiens. Partout, la guerre est présente : nuits interrompues, réveils brutaux, inquiétude pour les proches. Beaucoup manquent de sommeil, mais nul ne se plaint. Cette dignité silencieuse force le respect.

Et pourtant, la vie continue. À Lviv, les restaurants et bars s’animent jusqu’au couvre-feu. À Kyiv, les familles se promènent dans les parcs, les jeunes flânent en soirée. Une vitalité presque festive, comme un refus collectif de céder entièrement à la guerre. Cette force s’enracine dans l’histoire. Depuis 1991, la société civile n’a cessé de résister. En 2014, le Maïdan fut une rupture décisive : les Ukrainiens se sont levés contre un président russophile qui avait renié sa promesse de signer l’accord d’association avec l’Union européenne — un acte de souveraineté et un choix irrévocable pour l’Europe.

Un civisme intact : les manifestations

Cet esprit demeure. Lors de ma mission, la population — une jeunesse très mobilisée — est descendue dans la rue pour s’opposer à un projet visant à rattacher au gouvernement l’organe anticorruption. La mobilisation, massive et déterminée, a fait reculer la mesure. Même en guerre, la démocratie se vit ici au quotidien, dans la rue et dans les institutions.

Maïdan, mémoire et douleur

Aujourd’hui, Maïdan est aussi un lieu de deuil. Sur l’une des pelouses, des milliers de petits drapeaux bleu et jaune ont été plantés, serrés les uns contre les autres. Chacun porte la photo d’un soldat tombé au combat.
Je m’arrête devant ces visages, parfois si jeunes qu’ils pourraient être ceux de mes propres enfants. Derrière chaque drapeau, une vie fauchée, une famille endeuillée, une histoire interrompue. Ce champ de couleurs vives est devenu un cimetière symbolique : un hommage silencieux au prix que l’Ukraine paie, chaque jour, pour son indépendance.

Mémorial place Maïdan, ©La Chaine de l’Espoir

Des collègues ukrainiens exemplaires

À Kyiv, je rencontre l’équipe locale de La Chaîne de l’Espoir. Leur engagement donne une dimension particulière à notre action : il ne s’agit pas seulement d’assistance extérieure, mais d’un combat partagé.

Polina, chirurgienne pédiatre, a quitté le Canada pour revenir dès les premiers jours de la guerre. Mykhailo, chirurgien orthopédiste, part chaque week-end à Kharkiv, proche de la ligne de front, pour opérer avec ses collègues. Depuis plus de trois ans, il n’a pas pris de vacances. Leur énergie et leur détermination incarnent la mission mieux que tout discours. La Chaîne de l’Espoir vit à travers eux.

Rendez-vous institutionnels à Kyiv

Nos journées ont aussi été rythmées par de nombreux rendez-vous : ministère de la Santé, Expertise France, AFD, ambassade de France, OCHA, gestionnaire du Fonds humanitaire pour l’Ukraine. Autant de rencontres essentielles pour renforcer nos partenariats et préparer de nouveaux projets.

Ministre adjoint de la Santé et Anouchka Finker, ©La Chaine de l’Espoir

Un système de santé fragilisé par la guerre

Les échanges l’ont confirmé : la guerre met à nu les failles d’un système hospitalier déjà fragile. Trois défis majeurs s’imposent.

Les infections. Les blessés arrivent parfois trop tard, après des garrots prolongés, sans antibiotiques adaptés. Les plaies s’infectent, souvent avec des souches multirésistantes ; beaucoup d’amputations auraient pu être évitées. Ces constats, relevés lors d’évaluations menées par La Chaîne de l’Espoir, seront intégrés dans nos projets.

Les amputations évitables. Trop de blessés perdent un membre faute de stabilisation rapide ou de transfert vers un hôpital spécialisé.

Le biomédical. Dans de nombreux hôpitaux, des équipements essentiels restent inutilisés faute de maintenance, de pièces détachées ou de techniciens formés. Ce paradoxe — du matériel disponible mais inutilisable — est l’un des talons d’Achille du système. Nous y répondons en formant du personnel local et en remettant en service des équipements vitaux.

Formation damage control, ©La Chaine de l’Espoir

Retour à Lviv : Damage Control et reconstruction

À Lviv, nous découvrons le centre Husome, où six chirurgiens suivent une formation intensive au Damage Control . Une journée théorique, puis une journée pratique. Sous anesthésie, des porcs sont utilisés selon des protocoles éthiques rigoureux. Les chirurgiens doivent diagnostiquer et stabiliser des lésions sur la vessie, le foie, les poumons, puis le cœur.

Le Damage Control, c’est apprendre à stabiliser un blessé et à gagner du temps avant son transfert vers un hôpital mieux équipé. Ces formations, conçues et développées par le professeur François Pons — chirurgien bénévole de La Chaîne de l’Espoir, ancien militaire et ancien directeur de l’École du Val-de-Grâce — sont aujourd’hui très demandées. Leur impact est direct et immédiat sur le terrain : elles sauvent des vies.. À ce jour, près de 270 chirurgiens ukrainiens ont déjà été formés par La Chaîne de l’Espoir à cette méthode, un renforcement inédit des capacités chirurgicales en temps de guerre.

St Pantelimon et la mémoire des héros

À l’hôpital St Pantelimon, les couloirs sont ornés de portraits de médecins. Parmi eux, celui du Dr Stéphane Romano, chirurgien français bénévole de La Chaîne de l’Espoir. Son engagement aux côtés des soignants lui vaut d’être considéré comme un véritable héros. Sa photo rappelle l’impact qu’un seul médecin peut avoir.

L’hôpital St Pantelimon est aussi l’un des plus grands établissements médicaux d’Ukraine occidentale. Il dispose de la plus vaste unité de soins intensifs du pays avec près de 100 lits, d’un service de stérilisation ultra-moderne de 700 m², et d’un centre de transplantation de pointe capable de réaliser des greffes complexes grâce à un laboratoire d’immunogénétique et à des technologies dernier cri. Un pilier du système de santé ukrainien, à la fois marqué par la guerre et tourné vers l’avenir.

Unbroken : la reconstruction après la blessure

Enfin, nous visitons le centre Unbroken, vitrine de la résilience ukrainienne. Prothèses de dernière génération, exosquelettes, robotique médicale : tout est mis au service de la rééducation. Les blessés, souvent très jeunes, y réapprennent à marcher, à vivre, à se reconstruire. Le contraste est saisissant : d’un côté, des amputations évitables faute de soins rapides ; de l’autre, l’innovation qui redonne espoir.

Conclusion

De cette mission, trois priorités se dégagent :

  1. Former les chirurgiens au Damage Control pour sauver plus de vies.
  2. Soigner mieux et plus vite, pour éviter infections et amputations inutiles.
  3. Valoriser le biomédical, en formant des techniciens capables de remettre en service le matériel hospitalier.

Au-delà des projets, je garde l’image d’un peuple digne et résilient, et celle de mes collègues ukrainiens qui se battent chaque jour, non seulement pour sauver des vies, mais pour défendre l’avenir de leur pays.

Anouchka Finker

Anouchka Finker - CEO @ La Chaine de l'Espoir | LinkedInAnouchka Finker est Directrice générale de La Chaîne de l’Espoir depuis 2019. Elle cumule plus de vingt ans d’expérience internationale dans la gestion stratégique et le développement de partenariats, acquise dans des environnements multiculturels, tant dans le secteur privé que dans l’humanitaire.

À la tête de La Chaîne de l’Espoir, elle conduit l’action d’une organisation médicale internationale de 240 salariés, présente dans une vingtaine de pays. L’ONG s’attache à améliorer l’accès aux soins pour les populations les plus vulnérables, en particulier les enfants et les femmes, tout en renforçant durablement les systèmes de santé, avec une attention particulière portée à la chirurgie. Elle agit en étroite collaboration avec des partenaires locaux afin de proposer des solutions pérennes et de répondre aux besoins dans les contextes de crise.
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Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Exercice international Saber Junction-2018 © Ministère de la Défense ukrainien
  • Alain Boinet : Il y a un an, lors d’un précédent entretien (géopolitique de la défense), vous aviez souligner qu’au-delà de la rupture stratégique représentée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, c’était la remise en cause des frontières qui constituait l’événement principal. Un an plus tard, c’est le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui renverse la table de l’alliance avec l’Europe et qui menace de lâcher l’Ukraine. Quelles sont les origines et les conséquences de cette nouvelle donne stratégique ?

Grégoire de Saint-Quentin : Je crois que le constat que nous faisions il y a un an reste entièrement d’actualité. L’annexion des territoires par la force, que les mécanismes de régulation internationaux mis en place en 1945 avaient interdite, est plus que jamais de retour. L’élection de Donald Trump n’a pas eu d’effet d’endiguement mais risque plutôt d’amplifier le phénomène puisque les Etats-Unis du fait de leur puissance politique et militaire étaient jusqu’à présent la clé de voute de ce système de régulation. En mettant la pression sur le Canada pour devenir le 51ème Etat de l’Union ou sur le Danemark pour que le Groenland passe sous souveraineté américaine, ou encore quand il semble se résoudre à la perte de souveraineté de l’Ukraine sur une partie de son territoire dans la recherche de l’accord de Paix, Donald Trump fait rentrer son pays et le monde dans une ère géopolitique totalement nouvelle.

Ce changement brutal est un signal extrêmement fort donné à tous les régimes qui ont des visées expansionnistes, à commencer par la Russie qui s’est toujours construite historiquement par la soumission militaire de ses voisins. En témoigne le slogan actuel du Kremlin : « les frontières de la Russie n’ont pas de limites. » La conséquence la plus visible et la plus dramatique de cette nouvelle donne stratégique c’est la primauté de la loi du plus fort et le retour des guerres d’annexion en Europe, en Afrique et demain peut-être en Asie.

  • L’Europe, après avoir privilégié les dividendes de la paix, semble avoir été totalement surprise par l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et maintenant par le retournement des Etats-Unis de Donald Trump. Quelles leçons devrions-nous en tirer ?

L’Europe voit tous ses choix stratégiques des trente dernières années remis en cause à un moment délicat de son histoire. Elle a bâti son modèle en déléguant sa sécurité aux Etats-Unis et en développant son économie sur de flux massifs de pétrole et de gaz russe à des prix attractifs. Pour les raisons que nous venons d’évoquer rapidement, ce système ne fonctionne plus alors que l’Europe arrive à un pic d’endettement du fait des crises précédentes. Nos marges de manœuvre sont étroites au moment où nous devons faire un effort budgétaire important pour adapter l’outil militaire des Etats membres.

L’Europe est donc à un moment clé de son histoire car elle doit véritablement se repenser de façon beaucoup plus autonome qu’auparavant. Elle a été fondée dans un monde de coopération et se trouve brutalement projetée dans celui des rapports de forces avec des menaces protéiformes, militaires mais aussi intérieures avec l’affaiblissement de son modèle politique dominant, celui de la démocratie parlementaire. De surcroît, elle doit impérativement restaurer de la croissance économique alors que les principales promesses en la matière sont portées par la révolution technologique (IA), domaine où les Américains et les Chinois sont très largement dominateurs. Enfin, la politique de taxes tous azimuts de Donald Trump pénalise toute l’économie mondiale et plombe, au moins jusqu’à présent, les perspectives économiques européennes.

  • Il y a un an, l’effort budgétaire minimum pour la défense était fixé à 2% du PIB. Aujourd’hui, Donald Trump évoque le chiffre de 5%. En 2017, le budget de la défense de la France était de 32 milliards d’euros, en 2025, il est de 50,5 milliards, en 2030, il est prévu 67 milliards et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille sur des scénarios de montée en puissance de l’outil militaire qui pourrait atteindre près de 100 milliards d’euros. Comment cela se traduirait-il concrètement pour les armées en termes de matériels, d’hommes et combien de temps cela peut-il demander ?
Défilé de l’École Spéciale Militaire en 2023 © Ministère des Armées

Il est difficile de répondre de façon exhaustive dans le format de cet entretien sur le nombre et la qualité des d’équipements à terminaison de la loi de programmation militaire (LPM) en 2030, d’autant que la revue nationale stratégique qui doit en dessiner les grandes lignes, est encore en cours. Toutefois, on discerne clairement les efforts capacitaires que nous allons avoir à faire :

  • Ce que révèle la guerre en Ukraine et de façon plus large le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances, c’est que les équipements qui n’étaient que peu d’utilité dans les conflits asymétriques sont devenus indispensables : les capacités spatiales, notamment d’observation et de communication large bande, la maitrise des fonds marins, la guerre électronique, les feux dans la profondeur, la Défense sol-air contre tous types d’aéronefs, incluant les drones, et à l’inverse, les capacités de destruction des systèmes du même type chez l’adversaire.
  • Par ailleurs, nous assistons à la même mutation technologique dans la conduite des opérations militaires que dans les chaines de valeur économiques. Les systèmes de forces se réorganisent progressivement autour du traitement des données par l’intelligence artificielle. Cette mutation représente un coefficient multiplicateur considérable sur l’efficience des capacités militaires. Cela ouvre des perspectives réellement inédites sur la façon dont on se battra et donc de larges pans de vulnérabilité pour ceux qui auront décroché. C’est la raison pour laquelle le ministère des Armées a créé récemment une agence dédiée spécifiquement à ces questions.
  • Enfin, ces conflits de haute intensité se caractérisent par un haut niveau d’attrition. Il faut donc plus de volume d’équipements conventionnels : blindés, aéronefs, bateaux. Il faut également pouvoir compter sur une ressource humaine plus nombreuse et suffisamment qualifiée pour servir des systèmes d’armes devenus numériques. L’apport des réservistes jouera un rôle crucial.

 

  • Sébastien Lecornu a récemment déclaré que « La France pourrait être défaite sans être envahie », et que « Le principal risque d’une puissance nucléaire est de voir sa dissuasion nucléaire contournée par le bas ». Sur un plan stratégique, comment décrypter ces déclarations du ministre de la Défense ?

La France a la très grande chance de disposer d’une force dissuasion qu’elle a patiemment bâtie, au prix d’efforts importants, en toute autonomie. Elle n’est dépendante de quiconque pour son entretien et pour son emploi. C’est son assurance -vie contre tous ceux qui voudraient attenter à l’existence même de la nation. Son caractère indispensable étant posé, elle ne peut pas répondre à toute les menaces car certaines ne justifieraient pas que la Président de la République engage un processus d’escalade nucléaire. Je pense donc que c’est à celles-ci que fait référence le ministre des Armées en disant qu’elles peuvent nous faire mal sans pour autant nous amener à franchir le seuil de l’emploi de notre dissuasion.

Volodymyr Zelensky et Sébastien Lecornu à Kiev © Compte X de Volodymyr Zelensky

C’est donc pour contrer ces menaces que nous devons disposer d’un outil militaire et de sécurité à la pointe de la technologie. Pour prendre un exemple – totalement imaginaire – si des essaims de drones devaient frapper simultanément plusieurs lieux de pouvoir à Paris, ce serait certainement un coup très dur pour la sécurité de notre pays mais l’arme nucléaire ne nous serait pas d’une grande utilité dans ce cas précis, même si nous avions identifié avec certitude le commanditaire de cette attaque terroriste. Vous pouvez également imaginer combiner plusieurs attaques cinétiques de ce type avec des attaques hybrides de grande ampleur comme des actions cyber ou des opérations de désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’évolution des sociétés et des technologies ne rend pas indispensable la conquête d’un pays pour le déstabiliser et finir, à l’usure, par le disloquer. Il faut en avoir conscience et s’en prémunir.

  • Si les Etats-Unis se retiraient de l’OTAN ou de la défense de l’Europe, quelle pourrait être l’architecture de défense des pays en Europe qui gardent la souveraineté de leur défense ? Le pilier Européen de l’OTAN est-il la solution ou plutôt une coalition ad hoc avec des pays leaders ?

Tout d’abord, depuis l’investiture du Président des Etats-Unis on n’observe aucune déclaration allant dans le sens d’un retrait pur et simple de l’OTAN et personnellement je n’y crois pas. L’OTAN est une alliance militaire et dans le monde dans lequel nous vivons, pouvoir compter sur des alliés est un atout, même pour les Etats-Unis. Par contre, ce qui est fort possible c’est que les Américains disent aux Européens de façon encore plus claire que jusqu’à présent : « la défense de l’Europe est votre problème, mettez-y les moyens car nous gardons les nôtres pour un potentiel affrontement avec la Chine. » Il faudra alors se débrouiller avec un investissement minimal des Américains mais dans un cadre rodé et standardisé de coopération qui existe depuis 1949. Il y aura certainement des choses à adapter mais ce ne sera pas un saut dans l’inconnu.

  • Dans l’éventualité où les Etats-Unis retiraient leur parapluie nucléaire en Europe, le Président de la République s’est dit ouvert à la discussion sur une extension de protection de l’arme nucléaire française. Si l’idée semble simple, sa mise en œuvre semble délicate. Cela est-il faisable ?

Sans rentrer dans les détails, le parapluie nucléaire américain actuel en Europe n’est ni conçu ni organisé comme la force de dissuasion française pour un usage strictement national. Il faudrait d’importants efforts de doctrine et d’adaptation ainsi que de concertation entre alliés européens pour parvenir à mettre en place l’équivalent sans les moyens américains. Mais nous n’en sommes pas là.

  • Pour revenir à la guerre en Ukraine, comment évaluez-vous les rapports de force sur le terrain des combats ?

Le rapport de forces penche toujours en faveur de la Russie pour les simples raisons de sa taille, de ses ressources et des appuis qu’elle parvient à mobiliser à l’extérieur. Je pense en particulier aux renforts en équipements et en hommes venus de Corée du Nord. Ceci posé, je trouve que la résilience et la dignité des Ukrainiens méritent d’être soulignées alors même que le soutien américain se dérobe sans pouvoir être totalement compensé par les efforts européens.

Les cours expérimentaux de leadership se poursuivent à l’Académie nationale de l’armée de terre © Ministère de la Défense ukrainien
  • Un cessez-le-feu est à l’ordre du jour en Ukraine, comment pourrait-on le garantir ? Des cartes circulent même avec une présence de troupes françaises et britanniques. Mais Vladimir Poutine n’en veut pas. Quels sont les scénarios possibles pour garantir un cessez-le-feu, si ce n’est un accord de paix?

La Russie sait très bien que si des troupes occidentales stationnent sur le territoire ukrainien cela compliquera considérablement ses plans de déstabilisation de la partie de l’Ukraine qu’elle n’a pas déjà sous sa domination. Il faudrait certainement d’importantes concessions sur d’autres aspects pour qu’elle finisse par accepter ce scénario. A moins que les Etats-Unis ne se résolvent à le lui imposer en s’engageant eux aussi à apporter des garanties de sécurité au cessez-le-feu. Je suppose que ce sont des questions qui sont au cœur des intenses tractations qui ont lieu en ce moment.

  • Des sondages récents (Odoxa) indiquent que 3 français sur 4 sont prêts à soutenir un effort de réarmement et un autre (Opinion Way) que 50% des 18 à 30 ans sont prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. Que pensez-vous de cet état de l’opinion publique à ce sujet ?

Les Français ont parfaitement perçu les enjeux et ils ont certainement en mémoire la citation du général de Gaulle : « La Défense est le premier devoir d’un état et il ne saurait y manquer sans se détruire lui-même ». Les jeunes Français ont beaucoup plus conscience des enjeux de sécurité que les générations précédentes et d’ailleurs, ces sujets les intéressent car ils ont du sens. Je trouve ce sondage plutôt rassurant même si on peut aussi se poser la question de l’attitude des 50% qui ne souhaiteront pas répondre à l’appel du pays. C’est ce point-là qu’il faut travailler sans attendre car si l’Ukraine est toujours debout après trois ans de guerre c’est en grande partie dû au maintien de sa cohésion nationale.

  • Comment le monde va-t-il se restructurer, retour des néo empires, des Etats-Nations, des coalitions ad hoc dans un contexte ou l’occident est divisé entre les Etats-Unis et l’Europe.

Il est certain qu’il y a un réflexe impérial aujourd’hui dans le monde, pour ne pas dire impérialiste. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour ceux qui ne sont pas atteints d’un tel prurit. Nous sommes entrés dans une époque de grands changements et les cartes peuvent être redistribuées rapidement. Il y aura de la place pour les pays pragmatiques, confiants dans leurs talents et s’étant débarrassés des carcans qui brident les énergies. Pour cela il faut néanmoins être prêt à changer d’agenda et à accepter le rapport de forces.

La réduction de l’aide apportée à Gaza, déchirée par la guerre © UNRWA
  • Gaza compte plus de 50.000 morts, majoritairement des civils, et de nombreuses infrastructures sont visées et détruites (hôpitaux, station d’eau potable, station électrique). Des secouristes, des humanitaires, des journalistes sont tués. Il en est de même en Ukraine. Plusieurs pays en Europe viennent de rompre leur engagement international concernant l’emploi des mines anti personnels et des armes à sous-munitions qu’ils vont à nouveau réutiliser. Que vont devenir les Conventions de Genève, le droit international humanitaire, et les guerres vont-elles considérer les civils du camp opposé comme l’ennemi au même titre que les combattants.

Nous venons de vivre une période de plusieurs décennies de conflits intraétatiques ou la conquête de la population pour obtenir son soutien, de gré ou de force, a été le but même du conflit. Souvenez-vous des milices somaliennes qui partageait le pays en fiefs féodaux, organisant la prédation de la population et de l’aide humanitaire.

Malheureusement, les populations sont toujours les premières victimes des guerres. Cela traverse les époques car ils sont aussi un moyen d’affaiblir la volonté de l’adversaire. La destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui n’est en rien un objectif militaire, est menée dans l’idée de faire fléchir la résistance de l’opinion publique et amener le gouvernement à capituler.

Cela constitue un crime au regard des traités internationaux pour autant cela ne signifie pas que le droit des conflits armés et le droit international humanitaire disparaissent, même si certains ont décidés de s’en affranchir. Je ne suis pas convaincu que l’impunité soit définitivement la règle et le respect du droit est aussi ce qui permet de différencier les différents protagonistes d’un conflit.

  • Comment souhaitez-vous conclure ?

D’abord en vous remerciant de m’avoir ouvert les colonnes de votre centième numéro. Ensuite en rappelant qu’en cette période de très fortes évolutions, les humanitaires, comme les militaires, sont des praticiens habitués à se confronter à la réalité des conflits. Leurs avis seront précieux pour construire le monde de demain.

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint-Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

En septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens. 

Depuis septembre 2024, il préside la société de gestion des risques GEOS du groupe ADIT. Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

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