Reportage sur les Ateliers WASH de l’Humanitaire 2025

Edition 2025 des Ateliers WASH de l’humanitaire © Fondation Veolia

Pendant 2 jours complets, les Ateliers Wash de l’Humanitaire rassemblent des experts du secteur pour échanger sur les avancées et les défis techniques en matière d’eau, d’hygiène et d’assainissement (EHA) en contexte humanitaire.

Organisés par la fondation Veolia et le Partenariat français pour l’eau, ces ateliers s’inscrivent dans un domaine en constante évolution face aux crises mondiales de plus en plus nombreuses, de plus en plus longues, et faisant de plus en plus de victimes civiles.

Un rassemblement d’experts pour faire avancer l’humanitaire

La 3ème édition des Ateliers Wash de l’Humanitaire a cette fois rassemblé une soixantaine de participants, offrant des profils variés :

  • ONG comme Médecins sans frontières (MSF), Solidarités International, la Croix-Rouge française, etc.
  • Acteurs du privé
  • Agences onusiennes comme le HCR
  • Agences de l’eau, etc.

Cette diversité des participants a ainsi permis des discussions riches en connaissances et retours d’expérience entre des professionnels engagés dans la mise en œuvre de solutions durables pour l’accès à l’eau et l’assainissement en situation d’urgence.

Les conférences permettent d’aborder des sujets au cœur des enjeux actuels du secteur humanitaire. On y aborde entre autres des thématiques comme le traitement et la réutilisation des eaux usées, la gestion des déchets, l’optimisation des réseaux d’eau et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle appliquée aux contextes humanitaires. Des dispositifs innovants y sont également présentés comme le Saniforce 500 et la Reutbox, illustrant les avancées exceptionnelles du secteur en matière de technologies. Enfin, les différents acteurs de l’humanitaire offrent des retours d’expériences sur des terrains comme Gaza ou Mayotte pour partager leurs solutions mais également les problèmes rencontrés sur place.

Présentation de EPUR (filiale de Veolia) © Fondation Veolia

Des innovations techniques au service de l’urgence humanitaire

  1. Le Saniforce 500 : une révolution dans le traitement et la désinfection des boues

Le Saniforce 500 a été conçu par la fondation Veolia pour les conditions d’urgence humanitaire dans le but de traiter les boues fécales avec une faible consommation d’énergie. Le Saniforce 500 se base sur un processus de digestion-pasteurisation, permettant de désactiver les agents pathogènes en endommageant leurs cellules grâce aux effets de la température.

Le processus se compose d’un prétraitement avec une digestion anaérobie et d’un post-traitement, durant lequel les boues sont chauffées à 70 degrés pendant une heure grâce à une eau chauffée par des panneaux solaires et par le biogaz récupéré de la décomposition des boues. Le digestat peut ensuite être réutilisé comme fertilisant agricole par exemple.

Le Saniforce 500 est capable de traiter 500 litres de boues par jour avec une réduction des pathogènes de 99,9%. Il est facilement déployable et utilisable par les équipes locales.

Testé en Ouganda dans un camp de réfugiés, le dispositif a suscité un grand intérêt parmi l’assemblée. Les discussions ont mis en lumière la nécessité de formations pour assurer une utilisation optimale en sécurité, notamment en contexte de crise.

Infographie du Saniforce 500 © Fondation Veolia

2. La Reutbox : vers une réutilisation des eaux usées

La Reutbox est une solution innovante développée pour permettre la réutilisation des eaux usées en sortie de station d’épuration, notamment en contexte humanitaire. Développée par EPUR (filiale de Veolia), elle est installée dans un conteneur de 10m³, pour pouvoir être déployée rapidement sur le terrain. La Reutbox permet de recycler les eaux usées selon différents niveaux de qualité en fonction de l’usage prévu : irrigation agricole, recharge des nappes, irrigations de stades, etc.

Les eaux usées subissent une série de filtrations et de désinfections, permettant d’obtenir une eau répondant à des critères de qualité allant de A à D, selon la réglementation en vigueur. Toutefois, la mise en œuvre de cette technologie en contexte humanitaire soulève plusieurs défis. La qualité initiale des eaux usées est souvent très variable, surtout en zone d’urgence, où les infrastructures de traitement de l’eau sont souvent rudimentaires, voire inexistantes, et peut nécessiter un prétraitement spécifique avant d’être introduite dans la Reutbox. Les intervenants ont donc insisté sur l’importance de réaliser des études préalables sur la qualité des eaux disponibles, la disponibilité de l’électricité ou encore la nécessité d’un entretien régulier des équipements, avant le déploiement d’une Reutbox sur le terrain.

Malgré ces défis, la Reutbox représente une avancée considérable dans le domaine du traitement et de la valorisation de l’eau en situation humanitaire. Son potentiel d’innovation est immense, notamment pour réduire la pression sur les ressources en eau dans les zones où l’eau est déjà une ressource rare.

La Reutbox aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des débats techniques de haut niveau révélant l’évolution du secteur

L’humanitaire ne se limite plus à une simple réponse d’urgence visant à apporter de l’eau potable aux populations en détresse. Si cette mission reste essentielle, elle s’accompagne aujourd’hui d’une réflexion beaucoup plus large sur la gestion durable des ressources, l’efficacité des infrastructures et l’impact environnementales des interventions.

Les discussions entre les différents acteurs lors des ateliers ont mis en évidence une vision basée davantage sur le long terme, en intégrant des solutions pérennes aux opérations, tout en tenant compte des réalités locales et des évolutions technologiques. Cette volonté de créer des systèmes robustes et durables, capables de fonctionner même après le départ des ONG passe par plusieurs approches :

  • L’optimisation des infrastructures : les humanitaires développent des réseaux d’eau durablement intégrés aux communautés locales.
  • La réduction des pertes et l’efficacité hydraulique : dans les camps de réfugiés ou les zones sinistrées, les infrastructures mises en place doivent être optimisées pour minimiser le gaspillage et assurer un accès équitable aux ressources en eau.
  • L’innovation dans le traitement des eaux et des boues : l’évolution des technologies permet d’aller au-delà de la simple distribution d’eau potable. Les solutions présentées plus haut comme le Saniforce 500 ou la Reutbox démontrent un réel investissement du secteur dans une meilleure gestion des eaux et des boues pour améliorer les conditions de vie localement.

Un des débats majeurs des Ateliers Wash a porté sur l’osmose inverse, une technologie efficace pour purifier l’eau saumâtre mais qui pose des défis logistiques et environnementaux. Très utilisée dans des contextes comme Gaza, où les ressources en eau sont extrêmement limitées, elle reste énergivore et produit une saumure concentrée, dont l’élimination peut poser des problèmes environnementaux. De plus, sa maintenance est complexe, nécessitant des pièces de rechange souvent difficiles à trouver sur place.

Un autre point de discussion a concerné la reminéralisation de l’eau traitée. L’osmose inverse supprime presque tous les minéraux, ce qui peut poser des problèmes nutritionnels si l’eau est consommée sur le long terme. Certaines ONG testent des solutions alternatives, comme l’évaporation solaire, mais celles-ci restent limitées en capacité. Les experts réunis lors des Ateliers Wash ont ainsi insisté sur la nécessité de former les équipes humanitaires et de développer des solutions hybrides, mieux adaptées aux réalités du terrain.

Ateliers Eau & Assainissement © Fondation Veolia

De nouveaux défis pour l’humanitaire : la gestion des déchets et l’intégration de l’intelligence artificielle

L’humanitaire fait face à des défis croissants tels que la gestion des déchets dangereux et l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans les opérations de terrain.

La question des déchets, longtemps mise de côté, devient un enjeu critique avec l’augmentation des équipements technologiques utilisés dans les interventions humanitaires. Déchets électroniques, batteries usagées, huiles et plastiques s’accumulent sans filière adaptée pour les recycler, posant alors un problème environnemental majeur. Lors des ateliers, MSF et la fondation Veolia ont fait part de leurs efforts pour structurer des solutions locales, favorisant le démantèlement et a valorisation sur place, pour éviter l’exportation systématique, coûteuse et complexe.

En effet, il existe sur place des solutions largement envisageables comme des démanteleurs, des recycleurs, des cimenteries capables de détruire les huiles usagées, etc. Cependant, certaines questions sont encore en suspens, notamment sur les critères fixés au départ, qu’il n’est pas toujours possible de respecter sur le terrain. On voit ici les limites des critères face au réalisme du terrain. De même, certains déchets ne trouvent encore pas de solution de recyclage comme les batteries au lithium, les piles ou les LED par exemple.

En parallèle, l’intelligence artificielle transforme progressivement les méthodes de gestion des infrastructures humanitaires. Certaines innovations permettent d’analyser en temps réel les réseaux d’eau, d’anticiper les pannes et d’optimiser la distribution pour limiter les pertes. L’IA est également utilisée pour effectuer une maintenance prédictive, détectant les dysfonctionnements assez tôt et réalisant des cartographies des ressources en eau pour planifier au mieux les interventions.

Mais ces technologies posent notamment la question de l’accessibilité et de la formation des potentiels utilisateurs. Les équipes doivent être accompagnées pour exploiter ces outils efficacement. La digitalisation des infrastructures humanitaires offre un immense potentiel, mais son succès dépendra de la capacité du secteur à intégrer ces innovations de manière inclusive et adaptée aux réalités du terrain.

Le Saniforce 500 aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des enjeux stratégiques et politiques affectant l’avenir des solutions Wash

Si les avancées technologiques et les nouvelles approches humanitaires permettent d’améliorer l’accès à l’eau et à l’assainissement, leur mise en œuvre est souvent freinée par des enjeux stratégiques et politiques complexes. L’un des principaux défis concerne le financement. Si les fonds sont généralement disponibles pour les interventions d’urgence, il est beaucoup plus difficile d’obtenir des financements pour des solutions durables et intégrées. De nombreuses infrastructures mises en place dans les contextes humanitaires sont sous-financées à long terme, ce qui compromet leur maintien et leur efficacité sur le long terme et une fois l’urgence passée.

Un autre enjeu majeur est celui des conflits d’usage de l’eau. Dans certaines régions où les ressources hydriques sont très limitées, les interventions des ONG entrent en conflit d’usage avec les autres acteurs locaux comme l’agriculture. Il est donc très important d’évaluer en amont la géographie et les ressources disponibles pour éviter ces conflits d’usage. Lors des Ateliers Wash, l’importance d’une approche inclusive et concertée a été soulignée : les acteurs humanitaires doivent travailler avec les autorités locales, les entreprises et les communautés pour éviter ces conflits et garantir une gestion équitable de l’eau.

Enfin, l’impact du changement climatique rend ces enjeux encore plus critiques. Les sécheresses de plus en plus fréquentes, la raréfaction des nappes et les catastrophes naturelles intensifient la pression sur les ressources en eau. Il devient impératif d’anticiper ces bouleversements et d’intégrer des stratégies d’adaptation dans les politiques humanitaires. Cela passe par une meilleure cartographie des ressources en eau, des infrastructures plus résilientes et une sensibilisation accrue des populations à la gestion durable de l’eau.

L’avenir des solutions WASH en humanitaire dépend donc de la capacité des acteurs à mobiliser des financements pérennes, à travailler en concertation avec les autorités locales et à adapter leurs stratégies aux défis environnementaux et géopolitiques actuels.

 

Les Ateliers Wash de l’humanitaire sont un moment clé pour le secteur. En réunissant experts et praticiens, ils permettent de faire avancer les solutions techniques et d’améliorer les interventions humanitaires. L’évolution des débats et des innovations présentées montrent à quel point le domaine s’est professionnalisé, malgré les nombreux défis qui nécessitent encore débats et innovations.

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

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La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

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