La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

L’humanitaire au défi des financements et des principes

Entretien exclusif avec Pauline Chetcuti, Présidente de VOICE & Maria Groenewald, Directrice de VOICE.

© UNICEF Mauritania/Raphael Pouget, 2021

1. Pour nos lectrices et lecteurs, peux-tu nous rappeler qui est VOICE, sa raison d’être et son action.

Maria : VOICE signifie – officiellement– « Voluntary Organisations in Cooperation in Emergencies ». Nous sommes le plus grand réseau européen d’ONG humanitaires qui encourage une action humanitaire efficace et efficiente. Nous existons depuis plus que 30 ans et nous avons environ 90 organisations membres.

Pour moi, VOICE signifie surtout la voix des ONG humanitaires en Europe et au-delà, qui, avec leur personnel international et local, font chaque jour de leur mieux, souvent dans des contextes volatiles, pour travailler avec les communautés concernées. VOICE est le principal interlocuteur des ONG auprès de l’Union européenne pour les actions d’urgence et promeut les valeurs de ses organisations membres mettant en œuvre des actions basées sur les principes humanitaires dans toutes les crises humanitaires mondiales. Malheureusement, ce nombre ne cesse d’augmenter à cause des catastrophes naturelles, du changement climatique et des conflits armés. Actuellement, on ne dénombre pas moins de 128 crises : Crises humanitaires dans le monde

2. L’ancien commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarčič, a déclaré lors du dernier Forum Humanitaire européen à Bruxelles en mars dernier, que le « canot humanitaire » risquait de couler. Comment comprendre cette déclaration ?

Pauline : Cette image est bien sûr frappante – l’humanitaire, un trop petit canot de sauvetage, non adapté, face à un océan de besoins et une tempête de défis. Ce canot ne coule pas encore, mais il croule sous les défis. L’augmentation des besoins humanitaires d’abord, avec plus de 305 millions de personnes ayant besoin de réponse humanitaire : les crises se multiplient y inclus des crises négligées qui manquent de visibilité médiatique.

Cette image nous met face au déséquilibre des forces aussi, un manque de volonté politique de prioriser la réponse humanitaire face aux intérêts économiques nationaux. Ce canot pourrait être un vaisseau, si la volonté politique le permettait : par exemple, les dépenses militaires mondiales totales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023[1], tandis que le financement du « Global Humanitarian Overview » 2023 a atteint un total de 21,8 milliards de dollars[2]. Les dépenses militaires étaient 112 fois plus élevées.

Ce canot remplit néanmoins son objectif, et continue de sauver des vies – et nous devons collectivement le soutenir.

Rencontre entre l’ancien Commissaire Lenarčič et Pauline Chetcuti le 19 juillet 2024 ©VOICE

3. Selon toi, quels sont les principaux défis auxquels l’aide humanitaire doit faire face aujourd’hui ?

Pauline : Les défis auxquels nous faisons face sont immenses, et malheureusement loin d’être inédits.

  • Tout d’abord, la tendance générale de réduction des financements disponibles pour l’aide humanitaire se confirme de façon alarmante.

L’appel humanitaire mondial de l’ONU estime qu’il est nécessaire de trouver 47.4 Milliards de dollars pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux croissants. Et malgré les efforts pour mobiliser les fonds adéquats, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter. En 2024, face au manque de financements, les objectifs de ciblage de l’aide avaient été réduits, entrainant une réduction de 6 milliards de dollars pour l’appel mondial par rapport à 2023 et une baisse de plus de 56 millions du nombre de personnes ciblées pour l’aide. Malgré cela, seulement 45.5% de l’appel a été financé en 2024, ce qui laisse présager un scenario similaire voire pire pour 2025.

En effet, les bailleurs traditionnels étatiques font des coupes drastiques dans les budgets de l’aide internationale, comme en Suède ou aux Pays Bas. L’Allemagne, premier bailleur européen, prévoit de réduire de plus de moitié les dépenses humanitaires, qui passeront de 2,23 milliards d’euros en 2024 à 1,04 milliard d’euros cette année. La France avait déjà coupé près de 800 millions de l’Aide Publique au Développement en 2024, et prévoit une baisse supplémentaire de ses crédits de 18% entre 2024 et 2025. L’enveloppe de l’Union Européenne aussi se rétrécit : des coupes de 2 milliards d’euros dans le budget de l’aide au développement en 2024, et de 2025 à 2027, la Commission réduira de 35 % les fonds qu’elle donne aux pays les plus pauvres du monde. Le manque de financements disponibles soulève un autre défi, celui des priorités : avec moins de fonds, certains projets vont être annulés, non reconduits, ou sous-financés, mettant à mal la continuité et la qualité des projets au détriment des populations qui sont les premières affectées par ces coupes budgétaires.

  • Ensuite, ce qui m’inquiète énormément c’est les violations croissantes des normes internationales, en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), qui régit la conduite des hostilités, mais aussi les activités des travailleurs humanitaires.

Malgré des déclarations politiques en soutien à l’ordre international basé sur le droit international. Ce dernier est violé régulièrement et dans un nombre important de conflits. Les violations sont trop souvent commises en toute impunité, et les quelques décisions des juridictions internationales demandant leur arrêt ne sont pas mises en œuvre. Cela fait plusieurs décennies que les travailleurs et travailleuses humanitaires alertent sur l’érosion du respect pour le DIH, mais ce que nous voyons au Soudan, en Ukraine ou à Gaza aujourd’hui expose non seulement une incapacité à faire respecter le DIH mais aussi un double standard assumé, voire à une approche où ces violations sont présentées comme des comportements légitimes et conformes au droit.

Les civils sont malheureusement les premières victimes de ces violations, qui s’accompagnent de plus en plus d’attaques contre les humanitaires. Selon l’ONU[3], 2024 est désormais l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les personnels humanitaires, en raison de la guerre à Gaza.

La plupart de ces victimes sont des travailleurs humanitaires locaux, dont la proximité avec les conflits les rend particulièrement vulnérables aux exactions. Cette tendance à la hausse est le reflet direct non seulement des dangers croissants auxquels ils sont confrontés, mais aussi d’un accroissement de la mésinformation générant une méfiance envers les agences de l’ONU et les organisations humanitaires.

  • Outre les défis inhérents à l’action humanitaire, les organisations doivent désormais composer avec la montée de politiques populistes et d’extrême droite qui minent les valeurs de solidarité sur lesquelles elles s’appuient. En fomentant la peur de l’autre et en stigmatisant les populations vulnérables, ces discours rendent plus difficile notre accès aux populations et entravent notre capacité à mener à bien nos missions.

4. Le Budget, condition même des secours, fait partie des priorités de VOICE et de ses membres. Peux-tu nous dresser le tableau de ce budget pour 2025 et pour les années suivantes.

Maria : En effet, le budget humanitaire de l’Union européenne est un sujet important dans notre travail. Beaucoup d’États membres de l’UE ont annoncé des diminutions dans le financement de l’action humanitaire, et c’est un signal politique que nous devons, en tant que réseau des organisations humanitaires, prendre très au sérieux car ces coupes vont impacter nos partenaires au Sud ainsi que les communautés affectées.

Comme déjà mentionné, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter depuis des années. Nous saluons les initiatives de la Commission européenne visant à élargir la base de donateurs. Dans ce contexte, le Forum humanitaire européen (FHE) est également un bon moment pour attirer l’attention sur la question urgente des financements de l’action humanitaire. Avec le FHE qui se tiendra en mai prochain, VOICE s’engagera à nouveau fortement avant et pendant le Forum afin d’attirer l’attention sur nos thèmes prioritaires, notamment celui des moyens financiers pour le travail humanitaire.

Un de nos message pour les Etats membres est de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD) d’ici à 2030, dont au moins 10 % à l’action humanitaire.

Nous devons continuer à nous battre pour que les partis démocratiques au Parlement européen ne perdent pas de vue l’importance du travail humanitaire. S’engager dans le domaine de l’humanitaire est une question de volonté politique. Si la volonté politique est là, les moyens financiers suivront.

5. Ce que l’on nomme le plaidoyer est une composante majeure de l’action humanitaire aujourd’hui. Faut-il faire évoluer ce plaidoyer pour gagner en efficacité tout en restant dans le cadre des principes humanitaires d’humanité, neutralité, impartialité, indépendance qui est une condition majeure de l’accès aux populations en danger ?

Pauline : Le plaidoyer est une partie intégrale de la réponse humanitaire : Si nous ne cherchons pas à modifier les politiques nuisibles aux populations et à remédier aux causes profondes des crises humanitaires, nos actions risquent de se répéter indéfiniment sans apporter d’impact positif durable, ce qui est à l’opposé de ce que les populations souhaitent.

Il faut donc s’assurer que nous puissions continuer à informer les décideurs politiques pour qu’ils agissent en faveur des populations affectées par les crises. Comme nous l’avons déjà vu, l’espace civique pour les ONG se rétrécit dramatiquement, au Sud comme au Nord, y compris pour les ONG en Europe. A titre d’exemple, une note d’orientation de la Commission européenne déclare que les subventions de l’UE ne peuvent plus être utilisées pour le travail de plaidoyer de la société civile lorsqu’elle cible les institutions européennes. Le rôle des coordinations d’ONG, comme VOICE, est ici essentiel – il permet de porter des messages forts quand certaines ONG ne peuvent pas le faire, pour des raisons de mandat ou de capacité.

La capacité des ONG humanitaires à défendre les droits de toutes les populations dans le besoin, sans discrimination, est essentielle. VOICE s’engage à continuer de soutenir les efforts de ses membres dans cette direction.

Intervention de Maria Groenwald lors d’une réunion de la Commission DEVE le 26 septembre 2024 sur l’aide humanitaire ©VOICE

6. Quelles sont les priorités stratégiques de VOICE pour la période qui s’ouvre avec la nouvelle Commission Européenne ?

Maria : Dans le nouveau plan stratégique de VOICE pour les cinq prochaines années, nous avons identifié trois objectifs stratégiques.

Tout d’abord, les principes humanitaires et le respect du droit international humanitaire. En effet, dans les environnements de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés, il est essentiel de protéger l’espace humanitaire. L’UE et les États membres doivent montrer l’exemple, en fondant leurs décisions sur les principes humanitaires, mais aussi en utilisant leur influence vis-à-vis les autres Etats, par exemple en matière de respect du DIH.

Outre la défense de ces valeurs essentielles, l’obtention d’un financement adéquat et de qualité pour les programmes humanitaires européens est une priorité essentielle pour nous comme expliqué précédemment. L’un de nos points forts est notre capacité à mobiliser le soutien de toutes les institutions de l’UE, des États membres et des principaux acteurs humanitaires et de la société civile.

Face à la complexité croissante et à la nature prolongée des crises, il est essentiel pour nous d’appeler à apporter des ressources supplémentaires pour s’attaquer aux causes profondes des crises prolongées et de renforcer la résilience face au changement climatique. Depuis des années, les humanitaires tirent la sonnette d’alarme : ils ne peuvent pas être la seule solution. Une meilleure coordination entre la DG ECHO, la DG INTPA, le SEAE et les États membres est nécessaire pour relever ces défis.

Notre stratégie souligne également notre rôle en tant qu’espace collectif de coordination et de réflexion pour les ONG européennes qui travaillent avec les communautés affectées par les crises. VOICE offre une plateforme de partage d’expertises et de connaissances, afin de nourrir un plaidoyer basé sur des preuves et d’expertise.

7. Certains observateurs craignent que le mandat très large de la nouvelle Commissaire, madame Hadja Lahbib, risque de s’exercer au détriment de sa dimension humanitaire. Que faut-il en penser ?

Pauline : Les préoccupations concernant le mandat de la Commissaire Hadja Lahbib sont compréhensibles, étant donné l’ampleur de ses responsabilités. En tant que Commissaire pour la Préparation, la Gestion des Crises ainsi que l’Égalité, de nombreuses tâches lui incombent en plus de la coordination des réponses d’urgence et la diplomatie humanitaire.

Lors du lancement de l’appel humanitaire mondial en décembre 2024, Mme Lahbib a souligné l’importance de respecter le droit international humanitaire et de combler le déficit de financements humanitaires. Elle a également exprimé son engagement à travailler avec les partenaires mondiaux pour renforcer le système humanitaire et relever les défis actuels. Ces déclarations démontrent son intérêt pour les questions humanitaires, et qu’elle est un partenaire clef dans la défense des populations affectées.

Nous allons œuvrer pour maintenir les défis humanitaires actuels à l’agenda de Mme Lahbib. VOICE va bien sûr continuer à soutenir et encourager DG ECHO pour s’assurer que la dimension humanitaire reste une priorité qui s’équilibre avec les autres responsabilités. Les actions et les décisions prises dans les prochains mois seront cruciales pour évaluer l’impact de son mandat élargi sur l’action humanitaire et le prochain FHE sera une étape clef pour faire un premier bilan de ce nouvel agenda.

8. Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Pauline : Il est difficile de commencer l’année 2025 de façon optimiste, tant les défis pour le secteur humanitaire sont immenses. Mais ce que vivent les populations au Soudan, en RDC ou à Gaza aujourd’hui nous oblige à rester actifs, vigilants et à défendre nos principes et nos valeurs avec encore plus de ferveur.

Je me réjouis de l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, et j’espère que les populations qui ont subi les pires atrocités inimaginables depuis plus d’un an vont enfin avoir accès à l’aide dont elles ont besoin.

VOICE et tous ses membres sont déterminés à travailler ensemble pour faire face aux obstacles et apporter un changement positif durable. L’engagement et la coordination de tous les acteurs humanitaires pour défendre une réponse à la hauteur des enjeux sera clef face à un contexte géopolitique hostile. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés en mettant en avant nos valeurs communes d’humanité, dans le respect du droit international.

Maria : Je ne peux qu’être d’accord avec Pauline. Ensemble, nous sommes plus forts. À l’heure où l’espace réservé à la société civile se réduit drastiquement où des partis non démocratiques tentent d’étouffer les voix de la société civile, la voix de VOICE est plus importante que jamais.

[1] https://www.sipri.org/media/press-release/2024/global-military-spending-surges-amid-war-rising-tensions-and-insecurity

[2] https://www.unocha.org/publications/report/world/global-humanitarian-overview-2023-december-update-snapshot-31-december-2023

[3] 2024 deadliest year ever for aid workers, UN humanitarian office reports | UN News

 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Elle est également Head of Humanitarian Campaigns and Advocacy pour Oxfam International. Son expérience au sein d’agences onusiennes, d’ONG nationales et internationales dans différentes régions, notamment en Palestine, en Afghanistan, en République démocratique du Congo (RDC) et au Myanmar, lui ont fournis une solide expertise sur les principes humanitaires, la protection des civils, le climat et le nexus humanitaire-développement-paix. Son travail est guidé par les principes du leadership féministe, reconnaissant l’importance de la diversité des points de vue, des principes qu’elle s’efforce de mettre en œuvre en tant que Présidente de VOICE.

 

Maria Groenewald est la Directrice de VOICE depuis novembre 2021. Avec 20 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria débuté au sein de l’organisation allemande The Johanniter International, puis a rejoint Plan International Allemagne où elle a occupé, pendant une dizaine d’année, différents postes notamment celui de Senior Resource Mobilisation Manager pour DG ECHO et DEVCO (aujourd’hui INTPA). Depuis qu’elle a rejoint le secrétariat de VOICE, Maria a mis son leadership et son expertise en matière de l’action humanitaire, de programmation, de nexus, de plaidoyer au service des membres de VOICE.

 

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