Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Exercice international Saber Junction-2018 © Ministère de la Défense ukrainien
  • Alain Boinet : Il y a un an, lors d’un précédent entretien (géopolitique de la défense), vous aviez souligner qu’au-delà de la rupture stratégique représentée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, c’était la remise en cause des frontières qui constituait l’événement principal. Un an plus tard, c’est le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui renverse la table de l’alliance avec l’Europe et qui menace de lâcher l’Ukraine. Quelles sont les origines et les conséquences de cette nouvelle donne stratégique ?

Grégoire de Saint-Quentin : Je crois que le constat que nous faisions il y a un an reste entièrement d’actualité. L’annexion des territoires par la force, que les mécanismes de régulation internationaux mis en place en 1945 avaient interdite, est plus que jamais de retour. L’élection de Donald Trump n’a pas eu d’effet d’endiguement mais risque plutôt d’amplifier le phénomène puisque les Etats-Unis du fait de leur puissance politique et militaire étaient jusqu’à présent la clé de voute de ce système de régulation. En mettant la pression sur le Canada pour devenir le 51ème Etat de l’Union ou sur le Danemark pour que le Groenland passe sous souveraineté américaine, ou encore quand il semble se résoudre à la perte de souveraineté de l’Ukraine sur une partie de son territoire dans la recherche de l’accord de Paix, Donald Trump fait rentrer son pays et le monde dans une ère géopolitique totalement nouvelle.

Ce changement brutal est un signal extrêmement fort donné à tous les régimes qui ont des visées expansionnistes, à commencer par la Russie qui s’est toujours construite historiquement par la soumission militaire de ses voisins. En témoigne le slogan actuel du Kremlin : « les frontières de la Russie n’ont pas de limites. » La conséquence la plus visible et la plus dramatique de cette nouvelle donne stratégique c’est la primauté de la loi du plus fort et le retour des guerres d’annexion en Europe, en Afrique et demain peut-être en Asie.

  • L’Europe, après avoir privilégié les dividendes de la paix, semble avoir été totalement surprise par l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et maintenant par le retournement des Etats-Unis de Donald Trump. Quelles leçons devrions-nous en tirer ?

L’Europe voit tous ses choix stratégiques des trente dernières années remis en cause à un moment délicat de son histoire. Elle a bâti son modèle en déléguant sa sécurité aux Etats-Unis et en développant son économie sur de flux massifs de pétrole et de gaz russe à des prix attractifs. Pour les raisons que nous venons d’évoquer rapidement, ce système ne fonctionne plus alors que l’Europe arrive à un pic d’endettement du fait des crises précédentes. Nos marges de manœuvre sont étroites au moment où nous devons faire un effort budgétaire important pour adapter l’outil militaire des Etats membres.

L’Europe est donc à un moment clé de son histoire car elle doit véritablement se repenser de façon beaucoup plus autonome qu’auparavant. Elle a été fondée dans un monde de coopération et se trouve brutalement projetée dans celui des rapports de forces avec des menaces protéiformes, militaires mais aussi intérieures avec l’affaiblissement de son modèle politique dominant, celui de la démocratie parlementaire. De surcroît, elle doit impérativement restaurer de la croissance économique alors que les principales promesses en la matière sont portées par la révolution technologique (IA), domaine où les Américains et les Chinois sont très largement dominateurs. Enfin, la politique de taxes tous azimuts de Donald Trump pénalise toute l’économie mondiale et plombe, au moins jusqu’à présent, les perspectives économiques européennes.

  • Il y a un an, l’effort budgétaire minimum pour la défense était fixé à 2% du PIB. Aujourd’hui, Donald Trump évoque le chiffre de 5%. En 2017, le budget de la défense de la France était de 32 milliards d’euros, en 2025, il est de 50,5 milliards, en 2030, il est prévu 67 milliards et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille sur des scénarios de montée en puissance de l’outil militaire qui pourrait atteindre près de 100 milliards d’euros. Comment cela se traduirait-il concrètement pour les armées en termes de matériels, d’hommes et combien de temps cela peut-il demander ?
Défilé de l’École Spéciale Militaire en 2023 © Ministère des Armées

Il est difficile de répondre de façon exhaustive dans le format de cet entretien sur le nombre et la qualité des d’équipements à terminaison de la loi de programmation militaire (LPM) en 2030, d’autant que la revue nationale stratégique qui doit en dessiner les grandes lignes, est encore en cours. Toutefois, on discerne clairement les efforts capacitaires que nous allons avoir à faire :

  • Ce que révèle la guerre en Ukraine et de façon plus large le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances, c’est que les équipements qui n’étaient que peu d’utilité dans les conflits asymétriques sont devenus indispensables : les capacités spatiales, notamment d’observation et de communication large bande, la maitrise des fonds marins, la guerre électronique, les feux dans la profondeur, la Défense sol-air contre tous types d’aéronefs, incluant les drones, et à l’inverse, les capacités de destruction des systèmes du même type chez l’adversaire.
  • Par ailleurs, nous assistons à la même mutation technologique dans la conduite des opérations militaires que dans les chaines de valeur économiques. Les systèmes de forces se réorganisent progressivement autour du traitement des données par l’intelligence artificielle. Cette mutation représente un coefficient multiplicateur considérable sur l’efficience des capacités militaires. Cela ouvre des perspectives réellement inédites sur la façon dont on se battra et donc de larges pans de vulnérabilité pour ceux qui auront décroché. C’est la raison pour laquelle le ministère des Armées a créé récemment une agence dédiée spécifiquement à ces questions.
  • Enfin, ces conflits de haute intensité se caractérisent par un haut niveau d’attrition. Il faut donc plus de volume d’équipements conventionnels : blindés, aéronefs, bateaux. Il faut également pouvoir compter sur une ressource humaine plus nombreuse et suffisamment qualifiée pour servir des systèmes d’armes devenus numériques. L’apport des réservistes jouera un rôle crucial.

 

  • Sébastien Lecornu a récemment déclaré que « La France pourrait être défaite sans être envahie », et que « Le principal risque d’une puissance nucléaire est de voir sa dissuasion nucléaire contournée par le bas ». Sur un plan stratégique, comment décrypter ces déclarations du ministre de la Défense ?

La France a la très grande chance de disposer d’une force dissuasion qu’elle a patiemment bâtie, au prix d’efforts importants, en toute autonomie. Elle n’est dépendante de quiconque pour son entretien et pour son emploi. C’est son assurance -vie contre tous ceux qui voudraient attenter à l’existence même de la nation. Son caractère indispensable étant posé, elle ne peut pas répondre à toute les menaces car certaines ne justifieraient pas que la Président de la République engage un processus d’escalade nucléaire. Je pense donc que c’est à celles-ci que fait référence le ministre des Armées en disant qu’elles peuvent nous faire mal sans pour autant nous amener à franchir le seuil de l’emploi de notre dissuasion.

Volodymyr Zelensky et Sébastien Lecornu à Kiev © Compte X de Volodymyr Zelensky

C’est donc pour contrer ces menaces que nous devons disposer d’un outil militaire et de sécurité à la pointe de la technologie. Pour prendre un exemple – totalement imaginaire – si des essaims de drones devaient frapper simultanément plusieurs lieux de pouvoir à Paris, ce serait certainement un coup très dur pour la sécurité de notre pays mais l’arme nucléaire ne nous serait pas d’une grande utilité dans ce cas précis, même si nous avions identifié avec certitude le commanditaire de cette attaque terroriste. Vous pouvez également imaginer combiner plusieurs attaques cinétiques de ce type avec des attaques hybrides de grande ampleur comme des actions cyber ou des opérations de désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’évolution des sociétés et des technologies ne rend pas indispensable la conquête d’un pays pour le déstabiliser et finir, à l’usure, par le disloquer. Il faut en avoir conscience et s’en prémunir.

  • Si les Etats-Unis se retiraient de l’OTAN ou de la défense de l’Europe, quelle pourrait être l’architecture de défense des pays en Europe qui gardent la souveraineté de leur défense ? Le pilier Européen de l’OTAN est-il la solution ou plutôt une coalition ad hoc avec des pays leaders ?

Tout d’abord, depuis l’investiture du Président des Etats-Unis on n’observe aucune déclaration allant dans le sens d’un retrait pur et simple de l’OTAN et personnellement je n’y crois pas. L’OTAN est une alliance militaire et dans le monde dans lequel nous vivons, pouvoir compter sur des alliés est un atout, même pour les Etats-Unis. Par contre, ce qui est fort possible c’est que les Américains disent aux Européens de façon encore plus claire que jusqu’à présent : « la défense de l’Europe est votre problème, mettez-y les moyens car nous gardons les nôtres pour un potentiel affrontement avec la Chine. » Il faudra alors se débrouiller avec un investissement minimal des Américains mais dans un cadre rodé et standardisé de coopération qui existe depuis 1949. Il y aura certainement des choses à adapter mais ce ne sera pas un saut dans l’inconnu.

  • Dans l’éventualité où les Etats-Unis retiraient leur parapluie nucléaire en Europe, le Président de la République s’est dit ouvert à la discussion sur une extension de protection de l’arme nucléaire française. Si l’idée semble simple, sa mise en œuvre semble délicate. Cela est-il faisable ?

Sans rentrer dans les détails, le parapluie nucléaire américain actuel en Europe n’est ni conçu ni organisé comme la force de dissuasion française pour un usage strictement national. Il faudrait d’importants efforts de doctrine et d’adaptation ainsi que de concertation entre alliés européens pour parvenir à mettre en place l’équivalent sans les moyens américains. Mais nous n’en sommes pas là.

  • Pour revenir à la guerre en Ukraine, comment évaluez-vous les rapports de force sur le terrain des combats ?

Le rapport de forces penche toujours en faveur de la Russie pour les simples raisons de sa taille, de ses ressources et des appuis qu’elle parvient à mobiliser à l’extérieur. Je pense en particulier aux renforts en équipements et en hommes venus de Corée du Nord. Ceci posé, je trouve que la résilience et la dignité des Ukrainiens méritent d’être soulignées alors même que le soutien américain se dérobe sans pouvoir être totalement compensé par les efforts européens.

Les cours expérimentaux de leadership se poursuivent à l’Académie nationale de l’armée de terre © Ministère de la Défense ukrainien
  • Un cessez-le-feu est à l’ordre du jour en Ukraine, comment pourrait-on le garantir ? Des cartes circulent même avec une présence de troupes françaises et britanniques. Mais Vladimir Poutine n’en veut pas. Quels sont les scénarios possibles pour garantir un cessez-le-feu, si ce n’est un accord de paix?

La Russie sait très bien que si des troupes occidentales stationnent sur le territoire ukrainien cela compliquera considérablement ses plans de déstabilisation de la partie de l’Ukraine qu’elle n’a pas déjà sous sa domination. Il faudrait certainement d’importantes concessions sur d’autres aspects pour qu’elle finisse par accepter ce scénario. A moins que les Etats-Unis ne se résolvent à le lui imposer en s’engageant eux aussi à apporter des garanties de sécurité au cessez-le-feu. Je suppose que ce sont des questions qui sont au cœur des intenses tractations qui ont lieu en ce moment.

  • Des sondages récents (Odoxa) indiquent que 3 français sur 4 sont prêts à soutenir un effort de réarmement et un autre (Opinion Way) que 50% des 18 à 30 ans sont prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. Que pensez-vous de cet état de l’opinion publique à ce sujet ?

Les Français ont parfaitement perçu les enjeux et ils ont certainement en mémoire la citation du général de Gaulle : « La Défense est le premier devoir d’un état et il ne saurait y manquer sans se détruire lui-même ». Les jeunes Français ont beaucoup plus conscience des enjeux de sécurité que les générations précédentes et d’ailleurs, ces sujets les intéressent car ils ont du sens. Je trouve ce sondage plutôt rassurant même si on peut aussi se poser la question de l’attitude des 50% qui ne souhaiteront pas répondre à l’appel du pays. C’est ce point-là qu’il faut travailler sans attendre car si l’Ukraine est toujours debout après trois ans de guerre c’est en grande partie dû au maintien de sa cohésion nationale.

  • Comment le monde va-t-il se restructurer, retour des néo empires, des Etats-Nations, des coalitions ad hoc dans un contexte ou l’occident est divisé entre les Etats-Unis et l’Europe.

Il est certain qu’il y a un réflexe impérial aujourd’hui dans le monde, pour ne pas dire impérialiste. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour ceux qui ne sont pas atteints d’un tel prurit. Nous sommes entrés dans une époque de grands changements et les cartes peuvent être redistribuées rapidement. Il y aura de la place pour les pays pragmatiques, confiants dans leurs talents et s’étant débarrassés des carcans qui brident les énergies. Pour cela il faut néanmoins être prêt à changer d’agenda et à accepter le rapport de forces.

La réduction de l’aide apportée à Gaza, déchirée par la guerre © UNRWA
  • Gaza compte plus de 50.000 morts, majoritairement des civils, et de nombreuses infrastructures sont visées et détruites (hôpitaux, station d’eau potable, station électrique). Des secouristes, des humanitaires, des journalistes sont tués. Il en est de même en Ukraine. Plusieurs pays en Europe viennent de rompre leur engagement international concernant l’emploi des mines anti personnels et des armes à sous-munitions qu’ils vont à nouveau réutiliser. Que vont devenir les Conventions de Genève, le droit international humanitaire, et les guerres vont-elles considérer les civils du camp opposé comme l’ennemi au même titre que les combattants.

Nous venons de vivre une période de plusieurs décennies de conflits intraétatiques ou la conquête de la population pour obtenir son soutien, de gré ou de force, a été le but même du conflit. Souvenez-vous des milices somaliennes qui partageait le pays en fiefs féodaux, organisant la prédation de la population et de l’aide humanitaire.

Malheureusement, les populations sont toujours les premières victimes des guerres. Cela traverse les époques car ils sont aussi un moyen d’affaiblir la volonté de l’adversaire. La destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui n’est en rien un objectif militaire, est menée dans l’idée de faire fléchir la résistance de l’opinion publique et amener le gouvernement à capituler.

Cela constitue un crime au regard des traités internationaux pour autant cela ne signifie pas que le droit des conflits armés et le droit international humanitaire disparaissent, même si certains ont décidés de s’en affranchir. Je ne suis pas convaincu que l’impunité soit définitivement la règle et le respect du droit est aussi ce qui permet de différencier les différents protagonistes d’un conflit.

  • Comment souhaitez-vous conclure ?

D’abord en vous remerciant de m’avoir ouvert les colonnes de votre centième numéro. Ensuite en rappelant qu’en cette période de très fortes évolutions, les humanitaires, comme les militaires, sont des praticiens habitués à se confronter à la réalité des conflits. Leurs avis seront précieux pour construire le monde de demain.

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint-Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

En septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens. 

Depuis septembre 2024, il préside la société de gestion des risques GEOS du groupe ADIT. Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

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