Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?

© Photo Gérard Payen

Depuis 2015, les statistiques mondiales s’efforcent de dénombrer les personnes dont le droit humain à l’accès à l’eau potable n’est pas satisfait. Un nouvel indicateur statistique, l’accès à des services d’eau gérés en toute sécurité (accès dit GTS), inclut des paramètres qui reflètent des critères de ce droit humain, en particulier la potabilité ou la contamination de l’eau. Les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable mesurent enfin l’accès à de l’eau véritablement potable ! Après quelques années de démarrage, l’équipe OMS-UNICEF qui gère cet indicateur est maintenant en mesure de publier des statistiques tous les 2 ans avec suffisamment de valeurs par pays pour estimer une valeur mondiale statistiquement signifiante.

La dernière mise à jour est toute récente. Le rapport « Progrès en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène des ménages, 2000-2022 : Gros plan sur les questions de genre[i] » date de juillet 2023. Il fournit et analyse les valeurs nationales et mondiale à fin 2022. Les principaux enseignements de ce rapport ont été présentés par Camille Chambon en septembre 2023 dans Défis Humanitaires[ii] n°80.

Mais la mise à jour à 2022 des données statistiques a aussi fait l’objet d’une publication de ces données sur le site www.washdata.org, ce qui fournit beaucoup plus d’informations. Il faut louer cet effort de transparence qui permet de mieux comprendre comment sont établies les différentes estimations. Et puis ces données permettent des analyses qui vont plus loin que ce que l’OMS et UNICEF ont publié dans leur rapport. C’est l’objet de cet article : que nous apprennent ces nouvelles statistiques au-delà de ce qui a été publié ?

Camion-citerne approvisionnant un quartier non raccordé à Delhi © C. Guillais

Un rapport OMS-UNICEF 2023 qui privilégie toujours les taux de couverture

En mars 2023, j’avais écrit dans Défis Humanitaires un article[iii] décrivant les habitudes tenaces des Nations Unies de rapporter les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable en donnant beaucoup de place aux détails et analyses relatifs aux progrès des « taux de couverture » et peu de place aux « nombres de personnes sans accès satisfaisant ». Cette attitude assez technocratique ne respecte pas bien l’objectif politique d’accès universel et dans certains cas peut conduire à cacher des reculs par rapport à cet objectif. Elle est peu cohérente avec les statistiques sur la faim dans le monde qui sont exprimées habituellement en nombre de personnes qui souffrent de la faim. Personne ne s’intéresse au nombre ou à la proportion de ceux qui mangent à satiété !

Le rapport OMS-UNICEF 2023i ne déroge pas à cette habitude. Pour l’indicateur ODD, sa page de synthèse sur l’accès à l’eau potable fournit 30 taux de couverture et un seul nombre de personnes sans accès ! Ce dernier, les 2,2 milliards de personnes sans accès satisfaisant en 2022, a été largement médiatisé mais sans détails et aucune information sur son évolution dans le temps contrairement aux taux de couverture. Par ailleurs, si le chapitre sur l’eau potable fournit les évolutions des populations rurales et urbaines ayant accès à l’eau potable, il ne donne ni les nombres ni les évolutions des populations rurales et urbaines sans accès satisfaisant.

Pourtant, ce rapport fait des progrès notables en dénombrant dans les différentes régions du monde les populations sans accès basique à l’eau. Espérons que la prochaine édition fasse de même pour l’accès à de l’eau véritablement potable, un besoin d’ampleur trois fois plus grande.

En ce qui concerne l’évolution des besoins depuis 2015, l’ONU a publié des informations complémentaires dans son rapport annuel 2023 sur les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Notes méthodologiques

Avant d’aller plus loin dans l’analyse des statistiques 2022, je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur plusieurs points de méthode statistique.

Tout d’abord, il ne faut pas comparer les valeurs 2000, 2015 ou 2021 publiées en 2023 avec les valeurs publiées en 2021. En effet, la base statistique  2023 utilise les données récentes pour recalculer toutes les valeurs antérieures. Les évolutions dans le temps ne peuvent donc être analysées qu’avec les données de la base 2023.

Ensuite, l’excellent travail statistique de l’équipe OMS-UNICEF est contraint par le fait que tous les pays ne sont pas en mesure de fournir des estimations nationales. Les estimations mondiales et régionales contiennent ainsi des extrapolations qui sont faites rigoureusement mais qui créent des incertitudes.

Le fait que les mêmes limitations existent quelles que soient les années permet de donner davantage de crédit aux variations temporelles qu’aux valeurs absolues des estimations. Ainsi, le nombre de personnes sans accès à l’eau potable dans le monde est-il de l’ordre de 2 à 2,2 milliards après avoir été estimé à 2,1 milliards il y a 3 ans. Ce n’est pas encore très précis car l’Inde et la Chine ont du mal à faire leurs dénombrements. Mais la baisse de 6% entre 2015 et 2022 calculée dans les mêmes conditions est probablement signifiante.

La lenteur des progrès pour l’eau potable

Cela fait plusieurs années que l’ONU alerte sur la lenteur des progrès. Le rapport OMS-UNICEF 2023 dit qu’il faudrait augmenter le rythme des progrès d’un facteur 6 pour atteindre l’objectif d’accès universel en 2030. Le graphe ci-dessous montre les évolutions entre 2015 et 2022 des populations sans accès à différents services essentiels :

  • l’accès à l’eau potable au sens des ODD, c’est-à-dire l’accès GTS ;
  • l’accès « basique » à l’eau potable qui ne garantit pas ni la potabilité ni la régularité d’approvisionnement de l’eau mais est cependant utilisé pour la cible ODD 1.4 d’accès aux services essentiels pour les personnes pauvres ou vulnérables. Il s’agit de l’accès à des sources « améliorées » nécessitant moins de 30 minutes pour s’approvisionner.
  • l’accès à l’assainissement de base, c’est-à-dire à des toilettes décentes saines et non partagées avec des voisins. Cet indicateur est proche de celui des Objectifs du Millénaire (2000-2015) en y ajoutant que le critère de non-partage des toilettes. L’indicateur GTS de la cible ODD 6.2 est quant à lui beaucoup plus ambitieux car il inclut en outre la nécessité de dépolluer les rejets. Comme il traduit ainsi bien davantage les taux d’épuration des effluents domestiques que l’accès des personnes à l’assainissement, il n’est pas étudié ici;
  • l’accès à l’électricité, indicateur de la cible ODD 7.1.

Pour chacun de ces services la composante rurale est dessinée en couleur claire tandis que la composante urbaine est dessinée en couleur foncée.

Figure 1: Populations mondiales sans services essentiels (en milliards) et évolutions entre 2015 et 2022 (en %)

Ce graphe met en lumière plusieurs réalités utiles pour évaluer les politiques publiques :

  • Le progrès moyen de l’accès à l’eau potable est très lent : les besoins n’ont baissé que de 6% en 7 ans alors que dans le même temps les besoins d’accès basique à l’eau baissaient de 19%, ceux d’accès à l’assainissement de base de 24% et ceux d’accès à l’électricité se réduisaient de plus de 30% ! En d’autres termes, les politiques d’accès à l’eau potable sont bien moins performantes que les politiques d’accès à l’assainissement et que celles de l’accès à l’électricité. Les populations qui manquent de ces services sont classées dans le même ordre. 2,2 milliards ont besoin d’eau potable, 1,5 milliard d’assainissement et seulement 0,7 milliard d’électricité. Cela donne à penser qu’en moyenne les Etats privilégient l’électricité dans leurs priorités nationales et consacrent bien moins de ressources financières à l’eau qu’à l’électricité.
  • Les zones de couleurs claires figurent les populations rurales. Qu’il s’agisse d’eau potable, d’assainissement, d’eau ou d’électricité, le nombre de ruraux qui en manquent baisse plus rapidement que pour l’ensemble de la population.
  • Les zones de couleurs foncées figurent les populations urbaines. On voit que l’accès aux services essentiels y progresse bien moins vite qu’en zones rurales pour l’électricité (-27% en 6 ans) et pour l’accès à l’assainissement de base (-14% en 7 ans). Pour l’eau, c’est catastrophique : le nombre d’urbains sans accès basique à l’eau stagne tandis que le nombre d’urbains sans eau potable (accès GTS à de l’eau véritablement potable) est en croissance de 9% en 7 ans !
  • Tant que le nombre d’urbains sans eau potable augmente il est mathématiquement impossible d’atteindre l’accès universel à l’eau potable. Or la courbe des besoins urbains en eau potable est quasiment une droite. On ne distingue aucune accélération depuis des années malgré les alertes de ONU-Eau. La réalité des résultats des politiques publiques diverge par rapport à l’objectif politique clair d’accès universel à l’eau potable.
Eau vendue dans un sentier d’un bidonville au Kenya (Photo G. Payen) 

Où sont les 2,2 milliards de personnes sans eau potable ?

La base de données OMS-UNICEF fournit des taux de couverture en services d’eau potable gérés en toute sécurité pour la plupart des grandes régions du monde. Avec ces taux, on calcule facilement le nombre d’habitants de ces régions qui n’ont pas accès à de l’eau potable. La figure 2 ci-dessous présente ces différentes populations avec des surfaces qui sont à peu près en proportion. Les valeurs attribuées à l’Asie méridionale et à l’Asie de l’Est sont peu précises car calculées par extrapolation en l’absence d’estimations pour l’Inde et la Chine. Pour une raison mathématique non encore identifiée, le total des populations manquant d’eau potable dans chaque région excède la valeur de 2,2 milliards calculée pour le monde. Les valeurs présentées ci-dessous sont en conséquence peu précises mais leurs ordres de grandeur et leurs variations dans le temps donnent à réfléchir.

Figure 2 : répartition géographique des personnes sans accès à l’eau potable (surfaces proportionnelles aux estimations de nombres de personnes calculées à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF)

Cette figure 2 fait apparaître un énorme problème en Afrique sub-saharienne où 69 % de la population n’a pas accès à l’eau potable au sens de l’objectif mondial.

La figure 3 montre les évolutions 2015-2022 en pourcentage des populations qui n’avaient pas accès à l’eau potable en 2015. Si les régions d’Asie apparaissent progresser depuis 2015 avec un nombre de personnes sans accès en diminution, les autres grandes régions du monde sont en recul avec un accroissement des besoins. La dégradation la plus importante en vitesse et en nombre est en Afrique sub-saharienne où la population sans accès satisfaisant a augmenté de 90 millions soit 13% en 7 ans.

Figure 3: Evolutions 2015-2022 des estimations du nombre de personnes manquant d’eau potable (GTS) dans les différentes régions du monde (calculs effectués à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF).

Un progrès moyen qui cache des reculs inquiétants

Si l’estimation mondiale du nombre total de personnes sans accès à l’eau potable baisse légèrement entre 2015 et 2022, ce progrès apparent cache des reculs dans deux populations importantes : l’Afrique subsaharienne et la moitié urbaine de la population mondiale. Dans les deux cas, le suivi en termes de taux de couverture laisse croire à un progrès, de 27% à 31% pour l’Afrique, de 80% à 81% pour la population urbaine. Mais ces progrès modestes en taux de couverture ne sont pas suffisants pour compenser la croissance démographique du continent africain et la croissance urbaine d’un très grand nombre de pays. La figure 4 présente les nombres de personnes manquant d’eau potable dans ces deux populations et leurs évolutions entre 2015 et 2022. Là encore, les nombres sont peu précis en raisons des extrapolations utilisées mais les variations dans le temps sont crédibles car elles comparent des valeurs calculées en 2015 et 2022 selon les mêmes procédures.

Figure 4 : Populations sub-sahariennes et urbaines sans accès satisfaisant à l’eau potable (accès GTS) en 2015 et 2022 (en millions) et variations 2015-2022 (en %) . (valeurs calculées à partir de la base de données OMS-UNICEF)

Ces graphes montrent que si les efforts actuels conduisent à des progrès incontestables en taux de couverture ces progrès sont insuffisants par rapport aux croissances des populations. Tant que les nombres de personnes sans eau potable ne se réduiront ni en Afrique ni dans les villes, l’objectif d’accès universel sera complètement hors de portée.

 

 

 

Le manuel de référence de l’International Water Association pour la mise en œuvre opérationnelle du droit de l’homme à l’eau potable

 

 

 

 

Prise en compte de ces informations statistiques dans les politiques publiques

Lors de la Conférence historique des Nations Unies sur l’Eau à New York en mars 2023, il a été reconnu une crise mondiale de l’eau. Les appels d’ONU-Eau à accélérer les efforts pour l’eau ont été rappelés mais aucune décision d’action a été prise. D’ailleurs depuis l’adoption des ODD, aucune accélération n’est perceptible dans les statistiques mondiales relatives à l’eau véritablement potable. On dirait que la plupart des politiques nationales ne cherchent pas à atteindre l’objectif d’accès universel et continuent sur leurs lancées antérieures comme si les objectifs ODD n’existaient pas.

Lors du Sommet des ODD de septembre 2023, les Etats membres de l’ONU ont adopté une résolution politique qui redit leur volonté d’atteindre un accès universel à l’énergie mais ne rappelle pas leurs objectifs d’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement en dépit des besoins bien supérieurs et de leurs statuts de droits de l’homme. Pourtant, cette déclaration avait fait l’objet de rapports préalables du système ONU qui mentionnaient la croissance du nombre d’urbains sans eau potable. C’était même dans le titre du paragraphe eau du rapport ONU 2023 sur les ODD. Mais quel gouvernement a vu cette information jamais discutée ni communiquée dans les médias ? Est-ce que cette mention de l’électricité et l’omission de l’eau potable traduisent des différences d’influence de lobbys ou des différences de communication et de visibilité des besoins ? A noter que ces rapports disaient également que c’est l’Afrique sub-saharienne qui « connait le plus grand retard » mais sans mentionner de dégradation de l’accès.

Un grand mérite de l’Agenda 2030 et de ses ODD est d’avoir permis l’établissement de statistiques mondiales sur des sujets majeurs. Malgré leurs imperfections de jeunesse, les estimations qui en résultent sont de plus en plus fiables. Pour l’accès à l’eau potable, nous disposons aujourd’hui de connaissances bien plus nombreuses et pertinentes qu’avant 2015.

En particulier, comme présenté ci-dessus, ceux qui prennent le temps d’analyser ces nouvelles connaissances savent que :

– les progrès pour l’eau potable sont très lents en moyenne, bien plus lents que pour l’électricité ou l’assainissement de base.

– l’accès universel à l’eau potable est totalement hors de portée tant que la dégradation de l’accès n’est pas stoppée dans certaines populations, en particulier dans celles des villes et celles d’Afrique sub-saharienne où habitent au total près des deux tiers de la population mondiale.

Mais ces connaissances nouvelles ne sont pas étudiées, médiatisées ni même discutées. Il y a urgence à ce que la communauté internationale s’en empare et enclenche l’indispensable sursaut politique qui conduira à changer les politiques publiques pour l’eau potable et donnera davantage de priorité à l’eau dans les programmes gouvernementaux.

 

[i]   https://washdata.org/report/jmp-2023-wash-households-fr

[ii] ONU eau potable : quelques progrès, beaucoup de retard à rattraper ! Résumé du Rapport du JMP UNICEF-OMS (2020-2022), Camille Chambon, Défis Humanitaires n°80.

https://defishumanitaires.com/2023/09/01/titre-a-modifier-urgence-et-progres-de-lacces-a-leau-potable/

[iii] Accès à l’eau potable : le changement majeur d’objectif mondial en 2015 se heurte à des habitudes technocratiques tenaces, Gérard Payen, Défis Humanitaires, mars 2023 https://defishumanitaires.com/2023/02/21/acces-a-leau-potable/

 

Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 35 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille simultanément les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.

 

GAZA : Interview avec Danila ZIZI de Handicap International.

Entretien avec Danila Zizi, ancienne responsable pays de Handicap International en Palestine. Cet entretien a eu lieu le 15 février 2024, Danila occupait alors encore ses fonctions. L’entretien s’est déroulé en anglais puis il a été traduit en français.

En reponse a l’appel de l’hopital Al-Shifa pour des appareils d’assistance et des fournitures medicales l’equipe HI a Gaza a finalement pu acceder au stock d’urgence dans la ville de Gaza et a fait don de plus de 200 articles dont environ 150 fauteuils roulants ainsi que des deambulateurs des bequilles des matelas medicaux et des kits de pansement. Fevrier 2024 © Handicap International

Alain Boinet : Danila, pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler depuis quand Handicap International (HI) est actif dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et nous dire quel a été votre rôle personnel ? Quelle action humanitaire meniez-vous à Gaza et quelle était la composition de votre équipe sur le terrain avant le 7 octobre ?

Danila Zizi : Handicap International a commencé ses opérations dans le territoire palestinien occupé en 1994, au lendemain de la signature de l’accord d’Oslo. À Gaza, nous avons entamé le processus en 2007 et nous étions opérationnels à la fin de l’année 2008. Avant l’escalade des hostilités à Gaza, nous opérions dans trois secteurs principaux :

  • Le premier était un programme complexe lié au développement de la petite enfance qui s’adressait également à l’ensemble de la sphère familiale. Globalement nous accompagnions l’enfant jusqu’à son inscription à l’école, mais nous apportions aussi un soutien à sa famille avec une aide sous forme de bons d’achat lorsque cette dernière n’avait pas de source de revenus.
  • Nous avions également, dans le cadre d’un consortium, un programme de réadaptation et d’inclusion, qui a été mis en œuvre dans la bande de Gaza.
  • Enfin, nous avons mis en place un programme d’éducation inclusive dans les situations d’urgence.

Voilà donc les trois volets de notre programmation dans la bande de Gaza avant les hostilités. Ce qui nous a permis d’être opérationnels dès le début des hostilités c’est également l’importante composante de préparation. En effet, nous avions cinq entrepôts répartis dans chaque coin de la bande de Gaza et nous avions formé au fil des années 300 volontaires dans divers domaines. Nos bénévoles ont des connaissances en soins infirmiers, en physiothérapie, nous avons des travailleurs sociaux et des psychologues. HI a pu intervenir dans différents contextes, de l’aide à l’évacuation au soutien face à l’affaiblissement précoce des blessés en passant par des séances d’éducation et prévention aux risques face aux bombes.

Séance d’éducation aux risques par des volontaires de HI dans un camp des Nations unies, à Khan Younis, à Gaza. Les bombardements et l’utilisation des armes explosives laissent une contamination qui est dangereuse pour les civils. © Handicap International 

Alain Boinet : Personnellement, combien de temps êtes-vous restée sur le terrain ?

Danila Zizi : Mit bout à bout, cela fait six ans que je suis dans le territoire palestinien occupé (TPO). La première fois que j’ai été dans le TPO remonte à la fin de l’année 2014, après la guerre de 2014. J’ai rejoint Handicap International en Palestine en 2017 en tant que coordinatrice de terrain pour la Cisjordanie. Puis, je suis revenue en 2021 en tant que Responsable pays.

Alain Boinet : Comment avez-vous vécu l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre dernier ? Quatre mois plus tard, quelles sont les conséquences de la guerre pour la population de Gaza ainsi que pour Handicap International et son équipe ?

Danila Zizi : Je pense que, comme tout le monde, nous avons été complètement choqués au début par l’ampleur des opérations menées le 7 octobre. L’échelle de violence qui a eu lieu le 7 octobre nous a immédiatement fait comprendre que la réponse et les représailles seraient fortes. Il y a toujours eu une situation d’hostilité entre Gaza et le Hamas, d’une part, et l’État d’Israël, d’autre part. Mais il s’agit d’une escalade des hostilités sans précédent sur ce territoire. Aujourd’hui, plus de 28 000 personnes sont mortes. 11 500 d’entre elles étaient des enfants, c’est-à-dire des personnes âgées de moins de 14 ans. Il y a eu plus de 68 000 blessés et 1,7 million de personnes déplacées. Selon les derniers chiffres, 17 000 enfants sont seuls et non accompagnés, soit parce qu’ils ont perdu leur famille au cours de l’évacuation, soit parce que leurs parents sont morts. Ces enfants sont complètement seuls face aux conséquences de ces hostilités. Plus de 60 % des infrastructures civiles de Gaza ont été détruites ou gravement endommagées.

Frappes de missiles à Gaza, octobre 2023. © OMS

Depuis le début du mois de janvier, Handicap International codirige un groupe de travail sur la lutte contre les bombes dans la bande de Gaza. Les analyses et comparaisons effectuées par le groupe de travail sur l’action contre les bombes, ainsi que d’autres sources, dressent un état de 45 000 bombes larguées dans la bande de Gaza, sans compter le mois dernier. Bien entendu, ce nombre a augmenté aujourd’hui. Ce constat représente 7,5 fois plus de bombes que le nombre de celles qui ont été larguées en 2014 pendant les 55 jours de guerre. D’ailleurs, ces anciennes bombes larguées dans la bande de Gaza, n’ont pas été complétement éliminées aujourd’hui et certaines n’ont toujours pas explosées. Il s’agit d’une catastrophe majeure. De plus, le taux d’échec des bombes en 2014 était d’environ 20 % en raison d’une technologie moins avancée à cette période. Le taux d’échec est maintenant plus faible, il se situe entre 10 et 15 %.

Ainsi, tout cela représente plus de 3 000 bombes qui n’auraient pas explosé sur le territoire. Ce sont des conséquences extrêmes et immédiates, car à chaque fois que la population se déplace, elle n’est pas en sécurité, il y a un risque de tomber sur des bombes non explosées.

Mais la situation est tellement dramatique que même si la population est consciente du risque – et HI a un programme très développé sur la prévention face au risque en cours à Gaza avec d’autres acteurs tels que NPA ou l’UNICEF, qui font tous de la prévention au risque et de la PPC (protection et prévention des conflits) – ils choisissent quand même d’y aller. Les gens font quand même le choix d’aller chercher dans les décombres de la nourriture, de l’eau et tout ce qui peut leur être utile malgré le fait que dans les décombres il y a le risque de trouver des bombes non explosées. Les gens sont tellement désemparés qu’ils ne signalent pas non plus à chaque fois qu’ils identifient ou qu’ils voient un objet à risque.

Tout cela donne une idée de l’ampleur de la situation dramatique dans la bande de Gaza. Les gens prennent consciemment le risque d’aller chercher de la nourriture et de l’eau et ce, au risque de leurs propres vies.

La population de la bande de Gaza manque de nourriture et dépend totalement de l’aide humanitaire. Il n’y a pas de nourriture ou d’eau qui ne provienne pas de l’aide humanitaire en ce moment à Gaza. Ainsi, près de 400 000 personnes dépendent entièrement de l’aide humanitaire : sans aide, il n’y a pas de nourriture ni d’eau.

Camion HI au poste frontière de Rafah, en route vers l’entrepôt HI. Décembre 2023. © Handicap International

Alain Boinet : Avez-vous réussi à poursuivre votre action et à être en contact régulier avec votre équipe à Gaza ? Êtes-vous en mesure de recevoir de l’aide par des convois humanitaires ?

Danila Zizi : Le contact permanent avec notre équipe est inhabituel ici, il ne s’applique pas à la bande de Gaza. Nous avons perdu le contact avec nos collègues de Gaza à de multiples reprises au cours de ces quatre derniers mois. Il arrive même parfois que cela dure une semaine entière en raison des coupures de télécommunication qui affectent l’ensemble de la population. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas seulement pour nous d’être en contact avec notre équipe, mais aussi pour eux de prendre des nouvelles de leurs proches à l’intérieur du pays. Il y a eu des jours et des jours où ils n’ont même pas pu vérifier si leurs proches étaient encore en vie. Du point de vue de leur santé mentale, c’est une situation atroce.

D’autre part, Handicap International a été en mesure d’intervenir immédiatement lors de l’escalade des hostilités, grâce à notre programme de préparation avant les évènements du 7 octobre. Nous avons mobilisé les volontaires et nos entrepôts peu de temps après le début de l’escalade. L’antenne de Handicap International en Égypte nous a soutenu dans l’achat et la coordination de l’acheminement des camions et de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Nous importons des articles et fournissons des soins rapides aux personnes blessées et aux personnes handicapées que nous avons identifiées sur des sites déterminés. Nous fournissons des appareils d’assistance, des articles non alimentaires tels que des kits d’hygiène, des kits de dignité, des ustensiles de cuisine pour les personnes déplacées qui n’ont rien sur elles, des pansements, des trousses de premiers secours et tout ce qui s’y rapporte. Nous proposons également des activités récréatives à l’intérieur de la bande de Gaza en y incluant une composante PSS (soutien psychosocial) pour que les enfants puissent évacuer leur stress. Nous assurons également une formation aux risques, comme la prévention des conflits.

Ce mois-ci à Rafah, dans un camp de personnes déplacées, des séances récréatives ont été organisées dans le but de créer un environnement normalisé et d’apaiser les enfants profondément perturbés par les bombardements. Ces séances, animées par des bénévoles de HI, proposent des activités ludiques telles que des jeux, des spectacles, de la danse et du chant. Février 2024 © HI

Alain Boinet : Combien y a-t-il de personnes handicapées à Gaza ? Et que peut faire Handicap International pour ces personnes ?

Danila Zizi : Avant l’escalade des hostilités, 21 % de la population souffrait d’une forme de handicap, soit plus de 400 000 personnes. Il est impossible d’en déterminer le nombre aujourd’hui. Ce nombre englobe des blessés souffrant d’une variété de blessures graves ou légères. Toutes ont un pourcentage élevé de possibilité de devenir permanentes parce que le système de santé s’est complètement effondré, ce qui signifie qu’il n’y a pas de soins de traumatologie qui pourraient prévenir une invalidité permanente.

Tant que nous n’aurons pas une vue complète sur le terrain, c’est-à-dire un accès à l’ensemble de la bande de Gaza, il sera impossible de déterminer combien de personnes handicapées se trouvent actuellement sur place. Nous devons également tenir compte du fait que les personnes handicapées sont les plus exposées au conflit.

Imaginez une personne sourde qui n’entend pas les alertes, qui n’entend pas les avions ne peut tout simplement pas faire face aux bombardements. Une personne en fauteuil roulant ne peut pas évacuer une zone parce qu’elle ne peut pas se déplacer durant des kilomètres sur des routes détruites.

Nous aurons très probablement un scénario dans lequel de nombreuses personnes handicapées seront malheureusement tuées au cours des hostilités et d’autres le seront en raison des blessures causées par ces hostilités.

Alain Boinet : Comment le principe humanitaire de neutralité, d’impartialité et d’indépendance est-il appliqué ? Et qu’en est-il du respect du droit international humanitaire à Gaza ?

Danila Zizi : Handicap International applique tous ces principes dans les pays où elle fournit une aide humanitaire. C’est une question que de nombreux journalistes posent à Handicap International ou aux ONG internationales pour obtenir des suggestions sur les conditions d’un cessez-le-feu ou d’une résolution du conflit. Bien sûr, nous avons notre propre opinion, mais ce n’est pas notre rôle, notre rôle est de fournir une aide humanitaire à tous ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent.

En même temps, il est indéniable qu’il y a un fort soupçon de non-respect du droit international humanitaire dans la bande de Gaza par tous les partis depuis le 7 octobre. Handicap International n’étant pas une organisation de défense des droits de l’homme, nous ne documentons pas systématiquement les violations possibles, mais d’autres acteurs le font.

Alain Boinet : Des employés de l’UNRWA sont soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre. En conséquence, plusieurs pays ont cessé de financer l’UNRWA. Qu’en pensent les humanitaires sur le terrain ?

Danila Zizi : L’UNRWA est l’épine dorsale de la réponse humanitaire apportée à Gaza. C’est le seul acteur dans la bande de Gaza qui dispose de capacités logistiques suffisantes pour mener à bien une intervention. Suffisamment de véhicules, suffisamment de personnel pour répondre aux besoins des personnes déplacées – ce qui est loin d’être suffisant, car l’ampleur des besoins est telle que même l’UNRWA ne pourrait pas, à lui seul, apporter une réponse complète. Cependant, l’UNRWA est l’épine dorsale car il a soutenu la réponse humanitaire en termes de véhicules, en termes de soutien logistique, de sorte que de telles réponses ne pourraient pas être apportées sans les installations de l’UNRWA.

L’UNRWA soutient le transport des articles donnés par HI vers les abris collectifs, Middle area. © Handicap International

L’UNRWA est également le seul acteur à qui l’État d’Israël a confié la gestion du carburant. C’est lui qui distribue le carburant aux installations essentielles telles que les hôpitaux et les organisations humanitaires pour qu’elles puissent se déplacer.

C’est là que nous sommes confrontés à un paradoxe : d’une part, l’UNRWA est actuellement attaqué et de nombreux pays ont décidé de suspendre ou de geler leurs financements et, d’autre part, il s’agit du seul acteur qui apporte une réponse globale sur le terrain et qui est en mesure de le faire. Il est donc évident que nous demandons tous que les fonds destinés à l’UNRWA ne soient pas suspendus ou même transférés à d’autres entités. Personne ne peut faire ce qu’ils font. En outre, je pense qu’il est très dangereux de fonder notre décision sur des allégations sans attendre la fin de l’enquête.

Alain Boinet : Plus de 50 % des bâtiments de Gaza ont été détruits et la guerre semble vouloir se poursuivre à Rafah. Comment voyez-vous la situation et que pensez-vous qu’il puisse se passer ?

Danila Zizi : Je pense que de nombreuses agences et personnes sur le terrain ont déjà qualifié cette situation de catastrophe et il s’agit en effet d’une catastrophe. Une offensive sur Rafah est inimaginable. La population n’aurait nulle part où aller. Où est-elle censée aller ? Il n’y a littéralement nulle part : au-delà de Rafah il y a la frontière, à l’est de Rafah il y a des canyons et un conflit, à l’ouest il y a la mer. La population ne peut donc pas se déplacer.

Le fait est que l’État d’Israël est d’accord pour que les civils soient évacués en toute sécurité, mais il n’a pas encore été dit où ces personnes devaient aller et comment elles devaient se déplacer. Il est pratiquement impossible de le faire. De plus, Rafah est la seule zone à laquelle l’aide humanitaire peut accéder actuellement. En outre, il serait tout simplement impossible de répondre aux besoins vitaux de la population, de distribuer de la nourriture, de l’eau et toute autre forme d’aide si celle-ci venait à être déplacée. J’espère qu’ils reviendront sur leur décision et j’invite tout le monde à faire pression sur les partis pour qu’ils n’aillent pas de l’avant.

L’équipe de HI à Lyon au siège. Soutien à leurs collègues et amis en Palestine qui ont participé à une initiative de Crisis Action pour dénoncer la pénurie de carburant à Gaza et la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat. © A. Bachès / HI

Alain Boinet : En tant que personne ayant vécu et apporté une aide humanitaire pendant des années à Gaza et en Cisjordanie, comment voyez-vous l’évolution des événements et pensez-vous qu’une solution négociée soit possible à l’avenir ?

Danila Zizi : Je ne me suis pas permis de penser beaucoup à l’avenir. Il s’agit de mon point de vue personnel, je ne donne donc pas le point de vue d’Handicap International à ce sujet.

Il est difficile de penser à l’avenir s’il n’y a pas de volonté d’ouvrir le dialogue et d’établir la justice. J’ai étudié le droit pendant de nombreuses années, je suis donc avocate spécialiste en droit international humanitaire, et je me souviens qu’un de mes professeurs disait la phrase suivante : « Il ne peut pas y avoir de paix sans justice, toute paix construite sans justice est une paix fragile ». Je crois à cette affirmation, s’il n’y a pas de justice pour tous les partis, la paix et l’avenir de ces derniers est difficilement envisageable.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Danila Zizi : Je voudrais conclure en disant que nous nous laissons parfois emporter par les chiffres. Le nombre de personnes qui ont été tuées, le nombre de personnes qui ont été blessées et nous oublions les visages des victimes. Chaque chiffre a un visage, un nom, une histoire, potentiellement des rêves dans leurs vies qui ont été complètement anéantis. La plupart du temps, toutes ces personnes sont innocentes. Les gens doivent se rappeler que les conséquences de cette guerre sont dévastatrices.

Nous avons rencontré de nombreux cas déchirants. L’un des témoignages que nous avons recueillis dans la bande de Gaza est celui d’une personne en fauteuil roulant qui avait complètement perdu sa dignité. Cet homme refusait la nourriture et l’eau lorsqu’elles lui étaient fournies parce qu’il ne pouvait pas accéder aux toilettes. Il y a des heures d’attente pour aller aux toilettes, les gens commencent à faire la queue pour y aller dès 5 heures du matin, mais lui ne pouvait pas le faire à cause de son handicap. Il a donc arrêté de se nourrir et de s’hydrater pour éviter d’aller trop souvent aux toilettes. C’est ainsi que l’on porte atteinte à la dignité d’une personne. Nous ne pouvons pas oublier qu’il ne s’agit que d’un seul cas et qu’il y en a beaucoup d’autres dans la bande de Gaza. Tellement de femmes et d’enfants en sont réduits à mendier dans la rue, à la merci d’autres personnes, parce qu’ils ne peuvent pas obtenir d’aide.

Nous ne pouvons pas oublier tout cela et nous devons y mettre un terme.

Alain Boinet : Nous vous remercions Danila pour cet entretien à Défis Humanitaires sur la situation humanitaire à Gaza.

 

Danila Zizi

Danila Zizi a une carrière de 15 ans dans le domaine humanitaire. Elle est directrice des opérations de Humanity & Inclusion en Cisjordanie et à Gaza depuis novembre 2021 et était auparavant directrice nationale de Humanity & Inclusion au Liban. Elle travaille avec Humanity & Inclusion depuis 6 ans, principalement au Moyen-Orient. Danila est une spécialiste du droit international humanitaire.

 

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