Trump provoque un tsunami humanitaire.

Le président Donald Trump signe des décrets © Maison Blanche

La décision de l’administration Trump pilotée par Elon Musk est tombée comme un couperet sur l’aide humanitaire et au développement entrainant un effet de sidération. Après un gel de tous les programmes durant 90 jours, s’en est suivi le licenciement immédiat de la presque totalité des salariés d’USAID et de ses agences (BHA, BPRM).

Puis, dans la nuit du 26 au 27 février, les acteurs humanitaires ont reçu des lettres d’interruption soudaine des financements dans des pays où l’urgence des secours est pourtant vitale, Soudan, Syrie, Niger, Yémen, Mozambique notamment.

Ce qui frappe, c’est la soudaineté et la brutalité de la décision et on ne peut qu’être pessimiste pour la suite quand nous apprenons que c’est plus de 10.000 programmes qui sont sacrifiés et 92% du budget d’USAID, selon des indications à confirmer.

C’est un tremblement de terre, un raz de marée, un tsunami, un cataclysme, du jamais vu car, les budgets n’ont fait qu’augmenter depuis plus de 35 ans, même si la courbe des moyens baissait comparée à celle des besoins, selon un effet ciseau que nous avons ici analysé récemment.

La chute n’en sera que plus dure quand l’on sait qu’en 2023, si l’Aide Publique au Développement (APD) mondiale a atteint 223 milliards de dollars US, la contribution des Etats-Unis, premier contributeur, a représenté 64,7 milliards USD dont 14,5 milliards d’assistance humanitaire. Sans connaître le sort qui sera réservé par ailleurs au budget du département d’Etat dans ce domaine, on mesure l’hémorragie de l’aide quand des observateurs indiquent que l’aide américaine représente 42% de l’aide internationale.

Les conséquences humanitaires sont immédiates quand les financements américains représentent selon les organisations parfois entre 20 et 50% de leur budget ! Telle ONG doit interrompre immédiatement un programme d’approvisionnement en eau potable pour 650.000 déplacés au Darfour, quand une autre organisation doit cesser son programme de 850.000 consultations médicales en Afghanistan.

Distribution de kits d’hygiène dans la localité de Kulbus à 300km de Al Geneina au Darfour 2 ©Solidarités International

Il est certain que cette décision de l’administration Trump va provoquer une dégradation des conditions de survie et conduire à terme à une augmentation de la mortalité parmi les populations vulnérables ainsi que beaucoup de désespoir quand l’aide s’interrompt aussi brusquement sans même avoir eu le temps de s’organiser pour limiter le choc. Il faudrait pouvoir évaluer ses conséquences humaines terribles que cela va entrainer, sans oublier toutefois la responsabilité des Etats et des protagonistes des conflits à l’égard de leur population.

Franchement, quel que soient les motifs de cette décision de l’administration Trump, il n’est pas responsable de mettre ainsi en danger la vie de tant d’êtres humains et d’organisations partenaires qui les secourent. Que vaut la parole et la crédibilité d’un pays qui se conduit comme cela à l’égard de l’aide humanitaire et de développement ? On parle ici de sauver des vies et de sortir de pauvreté extrême, ce n’est ni un luxe ni une action contraire à la défense ou à la promotion les Etats-Unis que l’on ne reconnait plus aujourd’hui dans cette décision !

Un tsunami humanitaire.

Il nous faut comprendre et agir rapidement. Nous sommes confrontés à une réduction drastique de l’aide humanitaire et au développement de la part des Etats-Unis mais également d’autres pays qui réduisent dorénavant leur Aide Publique au Développement et à l’humanitaire, malgré quelques contre exemples rares.

Ainsi, l’Allemagne a déjà annoncé une baisse drastique de 53% en 2025 de son aide humanitaire d’un montant initial de 2,77 milliards d’euros. De même, la France, qui avait programmé un budget d’un milliard d’euros d’aide humanitaire en 2025 n’en consacrera que la moitié alors que dans le même temps son Aide Publique au Développement va perdre plus de 2 milliards d’euros cette année.

Le cas de l’Angleterre est emblématique de cette tendance lourde et durable. Ce pays avait montré l’exemple en consacrant 0,7% de son PIB à l’APD jusqu’à la fin des années 2010. Déjà en 2020, Boris Johnson, alors premier ministre conservateur, avait réduit l’APD de 0,7% à 0,5% du produit intérieur brut (PIB). Il devrait maintenant passer à 0,3%. « Ce n’est pas une annonce qui me réjouit » s’est défendu le nouveau premier ministre travailliste Keir Starmer.

Dans le même temps, Le budget de la défense britannique va passer de 2,3% du PIB à 2,5% dès 2027 et doit progresser jusqu’à 3% en 2030. Ainsi, le budget de la défense britannique qui était de 77 milliards d’euros en 2024 va augmenter à partir de 2027 de 16,1 milliards d’euros chaque année pour faire face au risque de guerre en Europe.

Le choc pour l’humanitaire est violent et massif. A part les ONG qui disposent d’une majeure partie de fonds provenant de la générosité du public et qui ont la trésorerie nécessaire, pour les autres qui sont la majorité cela signifie fermeture de programmes, de missions pays ainsi que des licenciements sur le terrain et au siège pouvant aller de 20 à 50% des effectifs.

Ce processus a déjà débuté parmi les ONG et va se poursuivre d’autant qu’il est encore difficile d’évaluer les conséquences indirectes telles que l’interruption des financements américains aux agences des Nations-Unies qui font appel aux ONG internationales et nationales. On évoque même le retrait des Etats-Unis de diverses organisations multilatérales et Elon Musk va jusqu’à soutenir une sortie de l’ONU !

Femmes et enfants recueillant de l’eau insalubre au Kenya, provoquant des maladies hydriques parfois mortelles © Water.org

Nous publions dans cette édition deux articles à l’occasion de la Journée Mondiale de l’eau du 22 mars. L’accès à l’eau potable et à l’assainissement, l’eau pour l’agriculture répondent à des besoins vitaux pour les populations. Que vont devenir les 17 Objectifs de Développement Durables 2015-2030 dont l’Objectif 6 pour l’eau dans ce contexte ?

Quelles alternatives pour les acteurs humanitaires ?

Si les effets sont globaux, ils se feront sentir de manière diverse selon le niveau de partenariat avec USAID, BHA, BPRM et selon le modèle économique propre à chaque ONG.

Face à une réduction drastique du financement de l’aide humanitaire et au développement, les conséquences sont donc massives, rapides et durables. La priorité est de sauvegarder autant que possible l’aide aux populations tout autant que le cœur opérationnel des organisations de secours.

Dans ce contexte, il faudra autant compter sur ses propres forces, remobiliser le potentiel interne de chaque organisation et de ses soutiens, qu’optimiser la mutualisation des moyens pour les économiser et construire des alliances avec d’autres organisations et avec les pays et institutions publiques ou privées qui resteront mobilisés sur la sécurité humanitaire.

Dans l’immédiat nous faisons face à une double injonction contradictoire. Réduire les capacités des organisations tout en préservant le cœur opérationnel de celles-ci comme moteur de l’action et de la relance. Chaque organisation devra apporter une réponse calibrée dans le temps. Les coordinations d’ONG porteront un plaidoyer global adapté et convaincant sortant des éléments de langage habituels.

Résumons ici les axes d’effort identifiés que chacun optimisera :

  • Mobilisation de toutes les ressources internes, gouvernance, siège, terrain.
  • Optimisation de la mutualisation des achats et de l’innovation opérationnelle de l’aide.
  • Mobilisation des donateurs particuliers, des partenaires entreprises, fondations, collectivités.
  • Optimisation du partenariat avec les partenaires institutionnels, de la France et des pays membre de l’Union Européenne, de l’ONU.
  • Prospection et développement d’autres partenaires comme les pays membres de l’OCDE non européens (Canada, Japon, Australie, Corée du Sud, …) et les pays du golfe.

Plus concrètement, des solutions comme le Prêt Garanti par l’Etat (PEG) sont à explorer comme une réponse de sécurité transitoire et de redéploiement des ONG humanitaires.

En France, le Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) regroupant les ONG humanitaires et Coordination Sud avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sera un vecteur majeur de la mobilisation et un relais avec l’Europe et les Nations-Unies. Ce travail a déjà commencé.

VOICE devant la Commission du Développement au Parlement européen avec le CICR, MSF et la Croix Rouge UE.

Le niveau Européen est essentiel, tant pour le budget 2025 de la DG ECHO, dont la Réserve d’Aide d’Urgence (EAR) pourrait être augmenté significativement. Le Cadre Financier Pluriannuel (2028 -2035 de la nouvelle Commission Européenne constituera le test décisif de la volonté politique de renforcer la sécurité humanitaire au moment ou les Etats-Unis s’en retire.

C’est là que VOICE, la coordination des ONG humanitaires européennes, aura à jouer un rôle majeur pour promouvoir dès cette année des propositions à la hauteur des enjeux auprès de la Commission Européenne. Cette action gagnera en efficacité si elle est coordonnée avec les Etats alliés, les ONG, la famille Croix Rouge et les agences des Nations-Unies. Dans cette perspective VOICE « appelle l’Union Européenne à prendre la tête d’un dialogue stratégique mondial afin d’élaborer un nouveau système humanitaire ».

Dans un contexte de dette des Etats, de balance des paiements déficitaire, d’instabilité politique et sociale, d’incertitude identitaire et sur l’avenir, de lâchage des Etats-Unis et de réduction de l’APD, les acteurs humanitaires doivent aussi revoir de fond en comble leur communication et leur plaidoyer qui sont déjà datés.

L’aide va être questionnée, interpelée, mise en cause tant sur le plan politique que comparativement à d’autres priorités. Qu’est-ce qui est prioritaire, qu’est ce qui ne l’est pas, qu’est ce qui devient superflu. Quelle est la raison d’être humanitaire et quelle est sa valeur ajoutée réelle. En quoi est-elle nécessaire si ce n’est indispensable. Que fait-on de l’argent ? Comment convaincre maintenant ? Comme me le disait un ami, comment convaincre un électeur du Wisconsin ou du Massif central d’aider l’Ukraine, Haïti, le Myanmar ou le Soudan ?

Vers un nouveau Yalta ?

Un tsunami géopolitique.

Par-delà la question essentielle du financement, les humanitaires vont devoir vivre et s’adapter à une rupture géopolitique majeure. Donald Trump renverse la table des relations internationales et met fin à deux fondamentaux de l’Union Européenne et au-delà, le lien transatlantique (OTAN), le multilatéralisme et le droit international. Nous revenons aux rapports de force avec d’anciens empires qui se réveillent.

Cela a commencé avec la guerre de la Russie en Ukraine qui ouvre la porte à d’autres conflits possibles en Europe même. Mais c’est aussi la voie empruntée par la Chine quand elle menace Taïwan et qu’elle veut occuper tout l’espace de la mer de Chine méridionale et des détroits, la voie de la Turquie en méditerranée orientale et aujourd’hui en Syrie, la voie de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, la voie du Rwanda et du M 23 en RDC. La loi du plus fort. D’autres suivront !

Le vote du 24 févriers aux Nations-Unies sur la résolution réaffirmant le « soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale » donne une idée des bouleversements en cours quand les Etats-Unis votent contre avec la Russie et que le nombre de contre et d’abstention (18 et 65) augmente de manière considérable par rapport au vote précédent du 2 mars 2022 (5 et 35).

Après 3 ans de guerre, l’Ukraine est toujours en danger. Borodianka, Kyiv Oblast, 6 April. Photo: Oleksandr Ratushniak / UNDP Ukraine

Le rapprochement des Etats-Unis et de la Russie renoue avec le condominium du temps de la guerre froide et laisse l’Europe surprise et en danger. Face au risque que fait peser une guerre possible en Europe, au-delà de l’Ukraine, pour la liberté, l’indépendance, la souveraineté, l’augmentation rapide et massive des budgets de défense en Europe va s’imposer dans la durée. L’Union Européenne va devoir revoir ses fondamentaux pour faire face au nouveau monde qui s’affirme avec force. Elle devra s’appuyer sur ses racines, ses réalités historiques, ses peuples pour exister, être forte, car le risque est grand entre le démantèlement et/ou la vassalisation.

Conclusion.

L’humanitaire est pris dans un ensemble plus vaste, plus puissant qui rythme sa marche et ses priorités. Comment l’humanitaire va-t-il survivre et se renouveler dans ce tsunami ? C’est la question existentielle qui lui est posée aujourd’hui.

Sa raison d’être qui est de sauver des vies est toujours sa mission légitime face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies. Le développement des pays fragiles est toujours la meilleure réponse aux besoins élémentaire des populations et à l’équilibre du monde. Et notre expérience nous enseigne que ne pas le faire génèrera de l’instabilité de proche en proche selon la théorie de l’effet papillon ou l’effet domino créateur de chaos et de souffrances humaines.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Reportage sur les Ateliers WASH de l’Humanitaire 2025

Edition 2025 des Ateliers WASH de l’humanitaire © Fondation Veolia

Pendant 2 jours complets, les Ateliers Wash de l’Humanitaire rassemblent des experts du secteur pour échanger sur les avancées et les défis techniques en matière d’eau, d’hygiène et d’assainissement (EHA) en contexte humanitaire.

Organisés par la fondation Veolia et le Partenariat français pour l’eau, ces ateliers s’inscrivent dans un domaine en constante évolution face aux crises mondiales de plus en plus nombreuses, de plus en plus longues, et faisant de plus en plus de victimes civiles.

Un rassemblement d’experts pour faire avancer l’humanitaire

La 3ème édition des Ateliers Wash de l’Humanitaire a cette fois rassemblé une soixantaine de participants, offrant des profils variés :

  • ONG comme Médecins sans frontières (MSF), Solidarités International, la Croix-Rouge française, etc.
  • Acteurs du privé
  • Agences onusiennes comme le HCR
  • Agences de l’eau, etc.

Cette diversité des participants a ainsi permis des discussions riches en connaissances et retours d’expérience entre des professionnels engagés dans la mise en œuvre de solutions durables pour l’accès à l’eau et l’assainissement en situation d’urgence.

Les conférences permettent d’aborder des sujets au cœur des enjeux actuels du secteur humanitaire. On y aborde entre autres des thématiques comme le traitement et la réutilisation des eaux usées, la gestion des déchets, l’optimisation des réseaux d’eau et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle appliquée aux contextes humanitaires. Des dispositifs innovants y sont également présentés comme le Saniforce 500 et la Reutbox, illustrant les avancées exceptionnelles du secteur en matière de technologies. Enfin, les différents acteurs de l’humanitaire offrent des retours d’expériences sur des terrains comme Gaza ou Mayotte pour partager leurs solutions mais également les problèmes rencontrés sur place.

Présentation de EPUR (filiale de Veolia) © Fondation Veolia

Des innovations techniques au service de l’urgence humanitaire

  1. Le Saniforce 500 : une révolution dans le traitement et la désinfection des boues

Le Saniforce 500 a été conçu par la fondation Veolia pour les conditions d’urgence humanitaire dans le but de traiter les boues fécales avec une faible consommation d’énergie. Le Saniforce 500 se base sur un processus de digestion-pasteurisation, permettant de désactiver les agents pathogènes en endommageant leurs cellules grâce aux effets de la température.

Le processus se compose d’un prétraitement avec une digestion anaérobie et d’un post-traitement, durant lequel les boues sont chauffées à 70 degrés pendant une heure grâce à une eau chauffée par des panneaux solaires et par le biogaz récupéré de la décomposition des boues. Le digestat peut ensuite être réutilisé comme fertilisant agricole par exemple.

Le Saniforce 500 est capable de traiter 500 litres de boues par jour avec une réduction des pathogènes de 99,9%. Il est facilement déployable et utilisable par les équipes locales.

Testé en Ouganda dans un camp de réfugiés, le dispositif a suscité un grand intérêt parmi l’assemblée. Les discussions ont mis en lumière la nécessité de formations pour assurer une utilisation optimale en sécurité, notamment en contexte de crise.

Infographie du Saniforce 500 © Fondation Veolia

2. La Reutbox : vers une réutilisation des eaux usées

La Reutbox est une solution innovante développée pour permettre la réutilisation des eaux usées en sortie de station d’épuration, notamment en contexte humanitaire. Développée par EPUR (filiale de Veolia), elle est installée dans un conteneur de 10m³, pour pouvoir être déployée rapidement sur le terrain. La Reutbox permet de recycler les eaux usées selon différents niveaux de qualité en fonction de l’usage prévu : irrigation agricole, recharge des nappes, irrigations de stades, etc.

Les eaux usées subissent une série de filtrations et de désinfections, permettant d’obtenir une eau répondant à des critères de qualité allant de A à D, selon la réglementation en vigueur. Toutefois, la mise en œuvre de cette technologie en contexte humanitaire soulève plusieurs défis. La qualité initiale des eaux usées est souvent très variable, surtout en zone d’urgence, où les infrastructures de traitement de l’eau sont souvent rudimentaires, voire inexistantes, et peut nécessiter un prétraitement spécifique avant d’être introduite dans la Reutbox. Les intervenants ont donc insisté sur l’importance de réaliser des études préalables sur la qualité des eaux disponibles, la disponibilité de l’électricité ou encore la nécessité d’un entretien régulier des équipements, avant le déploiement d’une Reutbox sur le terrain.

Malgré ces défis, la Reutbox représente une avancée considérable dans le domaine du traitement et de la valorisation de l’eau en situation humanitaire. Son potentiel d’innovation est immense, notamment pour réduire la pression sur les ressources en eau dans les zones où l’eau est déjà une ressource rare.

La Reutbox aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des débats techniques de haut niveau révélant l’évolution du secteur

L’humanitaire ne se limite plus à une simple réponse d’urgence visant à apporter de l’eau potable aux populations en détresse. Si cette mission reste essentielle, elle s’accompagne aujourd’hui d’une réflexion beaucoup plus large sur la gestion durable des ressources, l’efficacité des infrastructures et l’impact environnementales des interventions.

Les discussions entre les différents acteurs lors des ateliers ont mis en évidence une vision basée davantage sur le long terme, en intégrant des solutions pérennes aux opérations, tout en tenant compte des réalités locales et des évolutions technologiques. Cette volonté de créer des systèmes robustes et durables, capables de fonctionner même après le départ des ONG passe par plusieurs approches :

  • L’optimisation des infrastructures : les humanitaires développent des réseaux d’eau durablement intégrés aux communautés locales.
  • La réduction des pertes et l’efficacité hydraulique : dans les camps de réfugiés ou les zones sinistrées, les infrastructures mises en place doivent être optimisées pour minimiser le gaspillage et assurer un accès équitable aux ressources en eau.
  • L’innovation dans le traitement des eaux et des boues : l’évolution des technologies permet d’aller au-delà de la simple distribution d’eau potable. Les solutions présentées plus haut comme le Saniforce 500 ou la Reutbox démontrent un réel investissement du secteur dans une meilleure gestion des eaux et des boues pour améliorer les conditions de vie localement.

Un des débats majeurs des Ateliers Wash a porté sur l’osmose inverse, une technologie efficace pour purifier l’eau saumâtre mais qui pose des défis logistiques et environnementaux. Très utilisée dans des contextes comme Gaza, où les ressources en eau sont extrêmement limitées, elle reste énergivore et produit une saumure concentrée, dont l’élimination peut poser des problèmes environnementaux. De plus, sa maintenance est complexe, nécessitant des pièces de rechange souvent difficiles à trouver sur place.

Un autre point de discussion a concerné la reminéralisation de l’eau traitée. L’osmose inverse supprime presque tous les minéraux, ce qui peut poser des problèmes nutritionnels si l’eau est consommée sur le long terme. Certaines ONG testent des solutions alternatives, comme l’évaporation solaire, mais celles-ci restent limitées en capacité. Les experts réunis lors des Ateliers Wash ont ainsi insisté sur la nécessité de former les équipes humanitaires et de développer des solutions hybrides, mieux adaptées aux réalités du terrain.

Ateliers Eau & Assainissement © Fondation Veolia

De nouveaux défis pour l’humanitaire : la gestion des déchets et l’intégration de l’intelligence artificielle

L’humanitaire fait face à des défis croissants tels que la gestion des déchets dangereux et l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans les opérations de terrain.

La question des déchets, longtemps mise de côté, devient un enjeu critique avec l’augmentation des équipements technologiques utilisés dans les interventions humanitaires. Déchets électroniques, batteries usagées, huiles et plastiques s’accumulent sans filière adaptée pour les recycler, posant alors un problème environnemental majeur. Lors des ateliers, MSF et la fondation Veolia ont fait part de leurs efforts pour structurer des solutions locales, favorisant le démantèlement et a valorisation sur place, pour éviter l’exportation systématique, coûteuse et complexe.

En effet, il existe sur place des solutions largement envisageables comme des démanteleurs, des recycleurs, des cimenteries capables de détruire les huiles usagées, etc. Cependant, certaines questions sont encore en suspens, notamment sur les critères fixés au départ, qu’il n’est pas toujours possible de respecter sur le terrain. On voit ici les limites des critères face au réalisme du terrain. De même, certains déchets ne trouvent encore pas de solution de recyclage comme les batteries au lithium, les piles ou les LED par exemple.

En parallèle, l’intelligence artificielle transforme progressivement les méthodes de gestion des infrastructures humanitaires. Certaines innovations permettent d’analyser en temps réel les réseaux d’eau, d’anticiper les pannes et d’optimiser la distribution pour limiter les pertes. L’IA est également utilisée pour effectuer une maintenance prédictive, détectant les dysfonctionnements assez tôt et réalisant des cartographies des ressources en eau pour planifier au mieux les interventions.

Mais ces technologies posent notamment la question de l’accessibilité et de la formation des potentiels utilisateurs. Les équipes doivent être accompagnées pour exploiter ces outils efficacement. La digitalisation des infrastructures humanitaires offre un immense potentiel, mais son succès dépendra de la capacité du secteur à intégrer ces innovations de manière inclusive et adaptée aux réalités du terrain.

Le Saniforce 500 aux Ateliers WASH 2025 de l’humanitaire © Fondation Veolia

Des enjeux stratégiques et politiques affectant l’avenir des solutions Wash

Si les avancées technologiques et les nouvelles approches humanitaires permettent d’améliorer l’accès à l’eau et à l’assainissement, leur mise en œuvre est souvent freinée par des enjeux stratégiques et politiques complexes. L’un des principaux défis concerne le financement. Si les fonds sont généralement disponibles pour les interventions d’urgence, il est beaucoup plus difficile d’obtenir des financements pour des solutions durables et intégrées. De nombreuses infrastructures mises en place dans les contextes humanitaires sont sous-financées à long terme, ce qui compromet leur maintien et leur efficacité sur le long terme et une fois l’urgence passée.

Un autre enjeu majeur est celui des conflits d’usage de l’eau. Dans certaines régions où les ressources hydriques sont très limitées, les interventions des ONG entrent en conflit d’usage avec les autres acteurs locaux comme l’agriculture. Il est donc très important d’évaluer en amont la géographie et les ressources disponibles pour éviter ces conflits d’usage. Lors des Ateliers Wash, l’importance d’une approche inclusive et concertée a été soulignée : les acteurs humanitaires doivent travailler avec les autorités locales, les entreprises et les communautés pour éviter ces conflits et garantir une gestion équitable de l’eau.

Enfin, l’impact du changement climatique rend ces enjeux encore plus critiques. Les sécheresses de plus en plus fréquentes, la raréfaction des nappes et les catastrophes naturelles intensifient la pression sur les ressources en eau. Il devient impératif d’anticiper ces bouleversements et d’intégrer des stratégies d’adaptation dans les politiques humanitaires. Cela passe par une meilleure cartographie des ressources en eau, des infrastructures plus résilientes et une sensibilisation accrue des populations à la gestion durable de l’eau.

L’avenir des solutions WASH en humanitaire dépend donc de la capacité des acteurs à mobiliser des financements pérennes, à travailler en concertation avec les autorités locales et à adapter leurs stratégies aux défis environnementaux et géopolitiques actuels.

 

Les Ateliers Wash de l’humanitaire sont un moment clé pour le secteur. En réunissant experts et praticiens, ils permettent de faire avancer les solutions techniques et d’améliorer les interventions humanitaires. L’évolution des débats et des innovations présentées montrent à quel point le domaine s’est professionnalisé, malgré les nombreux défis qui nécessitent encore débats et innovations.

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

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