L’humanitaire au défi des financements et des principes

Entretien exclusif avec Pauline Chetcuti, Présidente de VOICE & Maria Groenewald, Directrice de VOICE.

© UNICEF Mauritania/Raphael Pouget, 2021

1. Pour nos lectrices et lecteurs, peux-tu nous rappeler qui est VOICE, sa raison d’être et son action.

Maria : VOICE signifie – officiellement– « Voluntary Organisations in Cooperation in Emergencies ». Nous sommes le plus grand réseau européen d’ONG humanitaires qui encourage une action humanitaire efficace et efficiente. Nous existons depuis plus que 30 ans et nous avons environ 90 organisations membres.

Pour moi, VOICE signifie surtout la voix des ONG humanitaires en Europe et au-delà, qui, avec leur personnel international et local, font chaque jour de leur mieux, souvent dans des contextes volatiles, pour travailler avec les communautés concernées. VOICE est le principal interlocuteur des ONG auprès de l’Union européenne pour les actions d’urgence et promeut les valeurs de ses organisations membres mettant en œuvre des actions basées sur les principes humanitaires dans toutes les crises humanitaires mondiales. Malheureusement, ce nombre ne cesse d’augmenter à cause des catastrophes naturelles, du changement climatique et des conflits armés. Actuellement, on ne dénombre pas moins de 128 crises : Crises humanitaires dans le monde

2. L’ancien commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarčič, a déclaré lors du dernier Forum Humanitaire européen à Bruxelles en mars dernier, que le « canot humanitaire » risquait de couler. Comment comprendre cette déclaration ?

Pauline : Cette image est bien sûr frappante – l’humanitaire, un trop petit canot de sauvetage, non adapté, face à un océan de besoins et une tempête de défis. Ce canot ne coule pas encore, mais il croule sous les défis. L’augmentation des besoins humanitaires d’abord, avec plus de 305 millions de personnes ayant besoin de réponse humanitaire : les crises se multiplient y inclus des crises négligées qui manquent de visibilité médiatique.

Cette image nous met face au déséquilibre des forces aussi, un manque de volonté politique de prioriser la réponse humanitaire face aux intérêts économiques nationaux. Ce canot pourrait être un vaisseau, si la volonté politique le permettait : par exemple, les dépenses militaires mondiales totales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023[1], tandis que le financement du « Global Humanitarian Overview » 2023 a atteint un total de 21,8 milliards de dollars[2]. Les dépenses militaires étaient 112 fois plus élevées.

Ce canot remplit néanmoins son objectif, et continue de sauver des vies – et nous devons collectivement le soutenir.

Rencontre entre l’ancien Commissaire Lenarčič et Pauline Chetcuti le 19 juillet 2024 ©VOICE

3. Selon toi, quels sont les principaux défis auxquels l’aide humanitaire doit faire face aujourd’hui ?

Pauline : Les défis auxquels nous faisons face sont immenses, et malheureusement loin d’être inédits.

  • Tout d’abord, la tendance générale de réduction des financements disponibles pour l’aide humanitaire se confirme de façon alarmante.

L’appel humanitaire mondial de l’ONU estime qu’il est nécessaire de trouver 47.4 Milliards de dollars pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux croissants. Et malgré les efforts pour mobiliser les fonds adéquats, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter. En 2024, face au manque de financements, les objectifs de ciblage de l’aide avaient été réduits, entrainant une réduction de 6 milliards de dollars pour l’appel mondial par rapport à 2023 et une baisse de plus de 56 millions du nombre de personnes ciblées pour l’aide. Malgré cela, seulement 45.5% de l’appel a été financé en 2024, ce qui laisse présager un scenario similaire voire pire pour 2025.

En effet, les bailleurs traditionnels étatiques font des coupes drastiques dans les budgets de l’aide internationale, comme en Suède ou aux Pays Bas. L’Allemagne, premier bailleur européen, prévoit de réduire de plus de moitié les dépenses humanitaires, qui passeront de 2,23 milliards d’euros en 2024 à 1,04 milliard d’euros cette année. La France avait déjà coupé près de 800 millions de l’Aide Publique au Développement en 2024, et prévoit une baisse supplémentaire de ses crédits de 18% entre 2024 et 2025. L’enveloppe de l’Union Européenne aussi se rétrécit : des coupes de 2 milliards d’euros dans le budget de l’aide au développement en 2024, et de 2025 à 2027, la Commission réduira de 35 % les fonds qu’elle donne aux pays les plus pauvres du monde. Le manque de financements disponibles soulève un autre défi, celui des priorités : avec moins de fonds, certains projets vont être annulés, non reconduits, ou sous-financés, mettant à mal la continuité et la qualité des projets au détriment des populations qui sont les premières affectées par ces coupes budgétaires.

  • Ensuite, ce qui m’inquiète énormément c’est les violations croissantes des normes internationales, en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), qui régit la conduite des hostilités, mais aussi les activités des travailleurs humanitaires.

Malgré des déclarations politiques en soutien à l’ordre international basé sur le droit international. Ce dernier est violé régulièrement et dans un nombre important de conflits. Les violations sont trop souvent commises en toute impunité, et les quelques décisions des juridictions internationales demandant leur arrêt ne sont pas mises en œuvre. Cela fait plusieurs décennies que les travailleurs et travailleuses humanitaires alertent sur l’érosion du respect pour le DIH, mais ce que nous voyons au Soudan, en Ukraine ou à Gaza aujourd’hui expose non seulement une incapacité à faire respecter le DIH mais aussi un double standard assumé, voire à une approche où ces violations sont présentées comme des comportements légitimes et conformes au droit.

Les civils sont malheureusement les premières victimes de ces violations, qui s’accompagnent de plus en plus d’attaques contre les humanitaires. Selon l’ONU[3], 2024 est désormais l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les personnels humanitaires, en raison de la guerre à Gaza.

La plupart de ces victimes sont des travailleurs humanitaires locaux, dont la proximité avec les conflits les rend particulièrement vulnérables aux exactions. Cette tendance à la hausse est le reflet direct non seulement des dangers croissants auxquels ils sont confrontés, mais aussi d’un accroissement de la mésinformation générant une méfiance envers les agences de l’ONU et les organisations humanitaires.

  • Outre les défis inhérents à l’action humanitaire, les organisations doivent désormais composer avec la montée de politiques populistes et d’extrême droite qui minent les valeurs de solidarité sur lesquelles elles s’appuient. En fomentant la peur de l’autre et en stigmatisant les populations vulnérables, ces discours rendent plus difficile notre accès aux populations et entravent notre capacité à mener à bien nos missions.

4. Le Budget, condition même des secours, fait partie des priorités de VOICE et de ses membres. Peux-tu nous dresser le tableau de ce budget pour 2025 et pour les années suivantes.

Maria : En effet, le budget humanitaire de l’Union européenne est un sujet important dans notre travail. Beaucoup d’États membres de l’UE ont annoncé des diminutions dans le financement de l’action humanitaire, et c’est un signal politique que nous devons, en tant que réseau des organisations humanitaires, prendre très au sérieux car ces coupes vont impacter nos partenaires au Sud ainsi que les communautés affectées.

Comme déjà mentionné, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter depuis des années. Nous saluons les initiatives de la Commission européenne visant à élargir la base de donateurs. Dans ce contexte, le Forum humanitaire européen (FHE) est également un bon moment pour attirer l’attention sur la question urgente des financements de l’action humanitaire. Avec le FHE qui se tiendra en mai prochain, VOICE s’engagera à nouveau fortement avant et pendant le Forum afin d’attirer l’attention sur nos thèmes prioritaires, notamment celui des moyens financiers pour le travail humanitaire.

Un de nos message pour les Etats membres est de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD) d’ici à 2030, dont au moins 10 % à l’action humanitaire.

Nous devons continuer à nous battre pour que les partis démocratiques au Parlement européen ne perdent pas de vue l’importance du travail humanitaire. S’engager dans le domaine de l’humanitaire est une question de volonté politique. Si la volonté politique est là, les moyens financiers suivront.

5. Ce que l’on nomme le plaidoyer est une composante majeure de l’action humanitaire aujourd’hui. Faut-il faire évoluer ce plaidoyer pour gagner en efficacité tout en restant dans le cadre des principes humanitaires d’humanité, neutralité, impartialité, indépendance qui est une condition majeure de l’accès aux populations en danger ?

Pauline : Le plaidoyer est une partie intégrale de la réponse humanitaire : Si nous ne cherchons pas à modifier les politiques nuisibles aux populations et à remédier aux causes profondes des crises humanitaires, nos actions risquent de se répéter indéfiniment sans apporter d’impact positif durable, ce qui est à l’opposé de ce que les populations souhaitent.

Il faut donc s’assurer que nous puissions continuer à informer les décideurs politiques pour qu’ils agissent en faveur des populations affectées par les crises. Comme nous l’avons déjà vu, l’espace civique pour les ONG se rétrécit dramatiquement, au Sud comme au Nord, y compris pour les ONG en Europe. A titre d’exemple, une note d’orientation de la Commission européenne déclare que les subventions de l’UE ne peuvent plus être utilisées pour le travail de plaidoyer de la société civile lorsqu’elle cible les institutions européennes. Le rôle des coordinations d’ONG, comme VOICE, est ici essentiel – il permet de porter des messages forts quand certaines ONG ne peuvent pas le faire, pour des raisons de mandat ou de capacité.

La capacité des ONG humanitaires à défendre les droits de toutes les populations dans le besoin, sans discrimination, est essentielle. VOICE s’engage à continuer de soutenir les efforts de ses membres dans cette direction.

Intervention de Maria Groenwald lors d’une réunion de la Commission DEVE le 26 septembre 2024 sur l’aide humanitaire ©VOICE

6. Quelles sont les priorités stratégiques de VOICE pour la période qui s’ouvre avec la nouvelle Commission Européenne ?

Maria : Dans le nouveau plan stratégique de VOICE pour les cinq prochaines années, nous avons identifié trois objectifs stratégiques.

Tout d’abord, les principes humanitaires et le respect du droit international humanitaire. En effet, dans les environnements de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés, il est essentiel de protéger l’espace humanitaire. L’UE et les États membres doivent montrer l’exemple, en fondant leurs décisions sur les principes humanitaires, mais aussi en utilisant leur influence vis-à-vis les autres Etats, par exemple en matière de respect du DIH.

Outre la défense de ces valeurs essentielles, l’obtention d’un financement adéquat et de qualité pour les programmes humanitaires européens est une priorité essentielle pour nous comme expliqué précédemment. L’un de nos points forts est notre capacité à mobiliser le soutien de toutes les institutions de l’UE, des États membres et des principaux acteurs humanitaires et de la société civile.

Face à la complexité croissante et à la nature prolongée des crises, il est essentiel pour nous d’appeler à apporter des ressources supplémentaires pour s’attaquer aux causes profondes des crises prolongées et de renforcer la résilience face au changement climatique. Depuis des années, les humanitaires tirent la sonnette d’alarme : ils ne peuvent pas être la seule solution. Une meilleure coordination entre la DG ECHO, la DG INTPA, le SEAE et les États membres est nécessaire pour relever ces défis.

Notre stratégie souligne également notre rôle en tant qu’espace collectif de coordination et de réflexion pour les ONG européennes qui travaillent avec les communautés affectées par les crises. VOICE offre une plateforme de partage d’expertises et de connaissances, afin de nourrir un plaidoyer basé sur des preuves et d’expertise.

7. Certains observateurs craignent que le mandat très large de la nouvelle Commissaire, madame Hadja Lahbib, risque de s’exercer au détriment de sa dimension humanitaire. Que faut-il en penser ?

Pauline : Les préoccupations concernant le mandat de la Commissaire Hadja Lahbib sont compréhensibles, étant donné l’ampleur de ses responsabilités. En tant que Commissaire pour la Préparation, la Gestion des Crises ainsi que l’Égalité, de nombreuses tâches lui incombent en plus de la coordination des réponses d’urgence et la diplomatie humanitaire.

Lors du lancement de l’appel humanitaire mondial en décembre 2024, Mme Lahbib a souligné l’importance de respecter le droit international humanitaire et de combler le déficit de financements humanitaires. Elle a également exprimé son engagement à travailler avec les partenaires mondiaux pour renforcer le système humanitaire et relever les défis actuels. Ces déclarations démontrent son intérêt pour les questions humanitaires, et qu’elle est un partenaire clef dans la défense des populations affectées.

Nous allons œuvrer pour maintenir les défis humanitaires actuels à l’agenda de Mme Lahbib. VOICE va bien sûr continuer à soutenir et encourager DG ECHO pour s’assurer que la dimension humanitaire reste une priorité qui s’équilibre avec les autres responsabilités. Les actions et les décisions prises dans les prochains mois seront cruciales pour évaluer l’impact de son mandat élargi sur l’action humanitaire et le prochain FHE sera une étape clef pour faire un premier bilan de ce nouvel agenda.

8. Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Pauline : Il est difficile de commencer l’année 2025 de façon optimiste, tant les défis pour le secteur humanitaire sont immenses. Mais ce que vivent les populations au Soudan, en RDC ou à Gaza aujourd’hui nous oblige à rester actifs, vigilants et à défendre nos principes et nos valeurs avec encore plus de ferveur.

Je me réjouis de l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, et j’espère que les populations qui ont subi les pires atrocités inimaginables depuis plus d’un an vont enfin avoir accès à l’aide dont elles ont besoin.

VOICE et tous ses membres sont déterminés à travailler ensemble pour faire face aux obstacles et apporter un changement positif durable. L’engagement et la coordination de tous les acteurs humanitaires pour défendre une réponse à la hauteur des enjeux sera clef face à un contexte géopolitique hostile. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés en mettant en avant nos valeurs communes d’humanité, dans le respect du droit international.

Maria : Je ne peux qu’être d’accord avec Pauline. Ensemble, nous sommes plus forts. À l’heure où l’espace réservé à la société civile se réduit drastiquement où des partis non démocratiques tentent d’étouffer les voix de la société civile, la voix de VOICE est plus importante que jamais.

[1] https://www.sipri.org/media/press-release/2024/global-military-spending-surges-amid-war-rising-tensions-and-insecurity

[2] https://www.unocha.org/publications/report/world/global-humanitarian-overview-2023-december-update-snapshot-31-december-2023

[3] 2024 deadliest year ever for aid workers, UN humanitarian office reports | UN News

 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Elle est également Head of Humanitarian Campaigns and Advocacy pour Oxfam International. Son expérience au sein d’agences onusiennes, d’ONG nationales et internationales dans différentes régions, notamment en Palestine, en Afghanistan, en République démocratique du Congo (RDC) et au Myanmar, lui ont fournis une solide expertise sur les principes humanitaires, la protection des civils, le climat et le nexus humanitaire-développement-paix. Son travail est guidé par les principes du leadership féministe, reconnaissant l’importance de la diversité des points de vue, des principes qu’elle s’efforce de mettre en œuvre en tant que Présidente de VOICE.

 

Maria Groenewald est la Directrice de VOICE depuis novembre 2021. Avec 20 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria débuté au sein de l’organisation allemande The Johanniter International, puis a rejoint Plan International Allemagne où elle a occupé, pendant une dizaine d’année, différents postes notamment celui de Senior Resource Mobilisation Manager pour DG ECHO et DEVCO (aujourd’hui INTPA). Depuis qu’elle a rejoint le secrétariat de VOICE, Maria a mis son leadership et son expertise en matière de l’action humanitaire, de programmation, de nexus, de plaidoyer au service des membres de VOICE.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Quels défis pour l’humanitaire, quelles réponses ?

Un entretien avec Alain Boinet.

Ces structures en demi-lune sur un sol stérile ont été créées dans le village de Gobro, au Niger. Elles sont conçues pour conserver l’eau de pluie lors des prochaines précipitations, remplir la nappe phréatique et favoriser la repousse de la végétation. @ Fatoumata Diabate/Oxfam

Défis Humanitaires : Comment se porte l’humanitaire aujourd’hui ?

Alain Boinet : L’humanitaire se porte plutôt bien, malgré ses problèmes, tant il n’a cessé de se développer depuis 30 ans. Mais, dorénavant, il entre dans une zone d’incertitude et de turbulence. Je crois que celle-ci se caractérise par cinq faits majeurs.

Le premier défi est ce moment de bascule géopolitique que nous vivons avec l’entrée dans un cycle de confrontation parti pour durer. Le second, c’est non seulement le manque de ressources financières pour faire face aux besoins humanitaires qui s’accroissent, mais surtout le risque d’une baisse des financements humanitaires de la part des institutions. Le troisième risque est celui d’une politisation de l’humanitaire, du fait des Etats et des acteurs politiques mais aussi du côté de certains humanitaires. Un quatrième défi qui va s’amplifier chaque année, c’est l’explosion démographique des pays de l’Afrique sub-saharienne.

Enfin, il y a la fin du magistère occidental et l’aspiration de nombreux pays comme d’anciens empires de s’affirmer, d’être reconnus et de compter dans un monde multipolaire, ce que l’on nomme le sud global.

Peux-tu préciser ce que tu entends par risques géopolitiques.

L’invasion Russe de l’Ukraine le 22 février 2022 est un tournant majeur, le point de bascule après la guerre froide suivie d’une longue période de multilatéralisme et simultanément d’un round d’observation et de gestation des antagonismes.

Maintenant, nombre d’Etats-nations, d’anciens empires pensent pouvoir régler leurs différends par la force. Cela est vrai depuis l’Ukraine tout au long de la ligne de confrontation avec la Russie qui, à l’ouest, va de la Pologne aux pays Baltes et à l’Europe du Nord et, à l’est, vers la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie. La Pologne qui consacre 4,2% de son RNB (revenu national brut) à sa défense se prépare en fait à une guerre possible. Et après la guerre avec Israël et le Hamas à Gaza, avec le Hezbollah au Liban, ce sera peut-être le tour de l’Iran dans la perspective de remodeler un nouvel équilibre régional.

© UNICEF/Kristina Pashkina. Une école à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, est détruite après un bombardement intensif.

Et que dire de la zone Indopacifique qui voit se mobiliser militairement un grand nombre de pays qui se préparent à terme à une agression possible de la Chine contre Taïwan  face aux Etats-Unis. Qui voudrait être surpris par un nouveau « Pearl Harbour » à Taïwan ?

N’oublions pas que la nécessité de l’humanitaire et son développement ont accompagné de grands conflits ou catastrophes qui ont provoqué des opérations de l’ONU (Ex Yougoslavie, Tsunami, Haïti) ou des interventions des Etats-Unis et de leurs alliés (Irak, Syrie, Libye), cycle qui a pris fin en Afghanistan. Cette période semble bien révolue et nous entrons dans un nouveau cycle et nous sommes peut-être partis pour 20 ans de chaos.

Enfin, et c’est aussi décisif pour l’avenir de l’humanité, que dire des risques systémiques, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau et de sa pollution, la perte accélérée de la biodiversité, la pollution du plastique, la sécheresse qui s’étend.

Nous pourrions aussi évoquer des mouvements mondiaux qui impacteront de plus en plus l’humanitaire : cybercriminalité, crime organisé, mouvements migratoires, déplacements forcés de populations. Là aussi, nous allons connaître un effet ciseau entre les menaces et les solutions qui pourrait passer par la loi du rapport de force privilégié par Donald Trump. Et ce n’est pas seulement « Make America great again » mais tout autant « Make China, Türkiye, Russia, Iran, India, South Africa great again ».

As-tu des exemples concernant la diminution des financements humanitaires ?

En France, l’Aide Publique au Développement pourrait baisser de 2 milliards d’euros dans le projet de loi de finances 2025 et le budget humanitaire qui devait être de 1 milliard d’euros, serait réduit de moitié, si rien n’est fait pour limiter la casse.

Concernant les Nations-Unis, l’appel à secourir 187,6 millions de personnes est de 49 milliards de dollars cette année. Mais, au mois de septembre 2024, le budget disponible était de seulement 22,48 milliards de dollars ! Depuis 2022, nous assistons à une érosion significative des financements. Va-t-elle se poursuivre dans un contexte d’affaiblissement de l’ONU et du droit international ?

4 février 2024. Gaza. TPO. Des enfants palestiniens portent des récipients vides alors qu’ils font la queue pour obtenir de l’eau fournie par un groupe de jeunes palestiniens, dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza. Ismael Abu Dayyah pour l’UNOCHA

Du côté de la Commission Européenne, nous avons des espoirs que soit maintenu au moins l’engagement de la précédente Commission. Mais nous avons aussi des craintes en attendant de connaître le niveau du Cadre Financier Pluriannuel qui sera fixé en 2025 pour les 7 années à venir. Difficultés économiques, inflation, forte croissance des budgets de défense, instabilité politique en France, en Allemagne, qui a baissé son budget humanitaire de 52%, sont passés par là.  Et puis, c’est l’inconnu côté Etats-Unis, premier financeur de l’Aide Publique au Développement et de l’aide humanitaire.

Dans un tel contexte, comment vont se comporter les donateurs, les entreprises, les fondations ?

Comment vois-tu cette politisation de l’humanitaire et ses conséquences.

Dans ce nouveau cycle géopolitique, l’affirmation de la souveraineté des Etats-nations va certainement engendrer des difficultés grandissantes d’accès aux populations en danger et à une politisation des relations avec les ONG. N’oublions pas que beaucoup des conflits sont des guerres civiles et que les pouvoirs en place risquent de restreindre l’espace du Droit International Humanitaire pour les acteurs humanitaires.

Dans les cas de guerres interétatiques, la question de la liberté d’action humanitaire et des financements se posera également plus systématiquement. Comment les ONG vont-elles faire pour résoudre ces difficultés ? Bien sûr, ce n’est pas entièrement nouveau. Mais ce qui pourrait bien changer, ce pourrait être une systématisation des contraintes et une baisse, si ce n’est une panne des financements ainsi qu’une politisation du fléchage des budgets disponibles.

La question à laquelle nous sommes alors confrontés est de savoir si nous devons répondre à ce risque de politisation de l’humanitaire par les Etats par une politisation des humanitaires, ou si nous devons au contraire toujours agir dans le cadre du Droit Humanitaire International en le concrétisant obstinément et sans relâche sur le terrain.

Jusqu’à présent les humanitaires ont dénoncé la politisation de l’humanitaire par les Etats comme un obstacle à l’aide humanitaire et à son impartialité. Dans le cas d’ONG qui basculeraient dans la politisation de leur mandat et de leur action, celles-ci se trouveraient alors placées dans le champ politique, ce qui restreindrait alors automatiquement leurs capacités d’action et d’accès aux populations.

Bombardement à Gaza © UNRWA Ashraf Amra

Gaza en est l’exemple dramatique et emblématique à cet égard. Le débat est tout à tour factuel, chiffré, passionnel et intensément conflictuel. C’est simplement humain quand l’on vit avec le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et avec les victimes à Gaza depuis près de 15 mois avec déjà près de 45.000 gazaouis tués, dont un grand nombre de civils. Sans relativiser ce drame terrifiant, il est éclairant de comparer le traitement du conflit à Gaza avec celui appliqué au Soudan, qui est également une catastrophe humanitaire, ou à l’Ukraine et ses innombrables victimes et destructions.

J’ajouterai une observation qui pourrait surprendre si l’on oublie l’expérience comme la réflexion sur la guerre. La guerre, qui est un processus politique, a cependant une logique et une autonomie propre qui échappe à bien des règles du temps de paix. Les démocraties elles-mêmes en viennent à utiliser des armes de destruction massive pour l’emporter, comme on a pu le voir durant et depuis la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas une excuse, ce n’est pas une justification, c’est juste un constat.

J’entends dire que tout est politique et que l’humanitaire devrait s’y faire. Mais peut-être que l’humanitaire a des raisons que la politique ne connait pas ! La règle d’or est bien celle des principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité. Ce sont ces principes fondés sur le Droit International Humanitaire qui doivent permettent l’accès des secours aux populations en danger malgré les obstacles. Précisément, on cherche à s’extraire du politique pour secourir des personnes et des populations menacées et qui sans aide succomberaient tôt ou tard en grand nombre dans l’indifférence si personne n’agit avec le seul objectif de les secourir.

Mais la politique n’est pas interdite. Il faut juste faire le choix de la politique au nom de la politique. En revanche, il est possible de faire de la politique humanitaire sur des questions qui en relèvent pour la survie des populations, singulièrement l’accès à l’eau potable, la sécurité alimentaire, la protection des populations, la santé, l’application du Droit International Humanitaire.

Pourquoi avoir créé Défis Humanitaires qui publie sa 95ème éditions avec ce numéro.  

Quand j’ai quitté mes fonctions opérationnelles à Solidarités International, au début du mois de janvier 2018, je n’imaginais pas un instant arrêter.

Je continue depuis au sein de mon association de cœur, mais également au sein d’autres organisations comme le Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères en France, au Partenariat Français pour l’Eau (PFE), à la Fondation VEOLIA et dans d’autres initiatives encore.

Avec Défis Humanitaires, j’ai cherché à apporter ce qui me semblait manquer et être utile à la communauté humanitaire. D’abord, promouvoir l’humanitaire qui me semblait méconnu dans ses capacités et ses principes parmi les parlementaires, les journalistes, les Think Tanks, les entreprises, les décideurs. Ensuite, chercher à établir le lien de cause à effet entre la géopolitique des crises et la nécessité humanitaire, afin de mieux comprendre et d’agir plus efficacement. Enfin, mettre des coups de projecteur et documenter de grands défis pour l’humanité tels que la raréfaction de l’eau et sa pollution, la démographie galopante en Afrique subsaharienne, le climat, l’environnement, les financements.

Cette initiative s’inscrit dans une logique comparable à celles du Forum Espace Humanitaire et de la Revue Alternatives Humanitaires en France, réfléchir, publier, débattre sur l’humanitaire, tant sur le fond que sur les modalités de l’action. Défis Humanitaires est une plateforme humanitaire, une sorte de Do Thank mais pas un Think Tank. Nous faisons notre cette devise « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

A la suite de la revue, nous avons créé une association du même nom avec un Comité d’experts pluridisciplinaire. Celui-ci comprend plusieurs humanitaires mais également des experts de la philanthropie, de la géopolitique, des médias et des entreprises. L’objectif étant d’élargir le cercle humanitaire à d’autres domaines d’expertise pour le renforcer et l’amplifier.

Membre du Comité d’experts de Défis Humanitaires

En effet, j’ai remarqué que si le monde humanitaire est en contact avec une multitude d’acteurs et de situations, il est somme toute assez centré sur lui-même avec une capacité d’influence restreinte comparée à l’action menée. De même, j’ai constaté un manque d’appétence pour la géopolitique et l’anticipation stratégique sur ce qui va advenir pour s’y préparer.

Nous publions une édition mensuelle en cherchant à diversifier chaque numéro avec des sujets sur des crises humanitaires, des exemples d’innovation, des articles ou des entretiens sur des questions géopolitiques d’actualité, des tribunes libres.

Nous mettons en valeur l’apport de certaines organisations spécifiques (ressources humaines, transport, logistique, numérique, pratiques salariales, gestion, eau-assainissement) mais aussi de Coordinations d’ONG en France, en Europe.

Nous publions régulièrement des synthèses de rapports comme ceux de l’OCDE,  d’OCHA, de Development Initiatives, d’ANALP ou de certaines conférences internationales dans le domaine humanitaire ou de l’eau.  Ces rapports sont très volumineux et tout le monde n’y a pas accès. Nous en proposons des résumés de 10 pages avec des graphiques à nos lecteurs, en français et en anglais. Depuis 2018, nous avons publié 360 articles ou entretiens réalisés par 160 auteurs différents, dont un bon quart sont des contributeurs réguliers. Tout cela est disponible dans la rubrique archives et constitue une bibliothèque accessible aisément. Je remercie ici chaleureusement ces auteurs qui partagent ainsi leur expertise, leur expérience, leur réflexion avec nos lecteurs.

Quel est l’impact de Défis Humanitaires ?

Défis Humanitaires est une revue en ligne qui a une diffusion internationale. C’est une revue destinée à un public motivé et averti et pas un média grand public. Depuis 2018, le nombre de lecteurs n’a cessé de progresser pour passer de 1000 par mois à l’origine à 4000 aujourd’hui, soit près de 50.000 lecteurs cette année. Nous avons des lecteurs d’abord en France, mais également aux Etats-Unis comme au Burkina Faso, en Suisse comme au Sénégal, en Belgique comme en RDC et ailleurs.

Défis Humanitaires s’adresse aux humanitaires mais également aux journalistes, parlementaires, Think Tanks et étudiants, fondations et institutions nationales, européennes et internationales. Comme me le disait récemment un humanitaire présent à Bruxelles, Défis Humanitaires est devenu une revue de référence.

Ainsi, par exemple, nous avons récemment publié des articles sur l’Aide Publique au Développement et à l’ humanitaire en France, des propositions de réforme du contrôle de gestion des bailleurs, le financement et le partenariat avec la Commission Européenne (ECH0), un interview avec UN OCHA, un point sur les outils numériques, la mutualisation logistique, les crises en cours  (Gaza, Soudan, Ukraine, RDC).

Quels sont vos projets en 2025 et pour la suite ?

 L’année prochaine, nous voulons enrichir et diversifier nos éditions par des interviews plus nombreuses, plus d’articles sur les crises en cours, le suivi des financements, des innovations, la mutualisation entre ONG, mais aussi sur l’adaptation au changement climatique, à l’environnement, l’eau et les Objectifs de Développement Durable.

De plus, nous souhaitons publier des livres numériques dont un sur l’eau et l’assainissement et un autre sur les questions humanitaires à partir d’une sélection de bons articles publiés ces derniers temps.

Alain Boinet avec des étudiants de français au Centre francophone SPFA à Erevan

Je veux aussi signaler notre initiative d’apporter des livres neufs de littérature francophone contemporaine qui manquent totalement dans les bibliothèques des établissements d’enseignement en Arménie. Parrainé par l’écrivain Sylvain Tesson, cette initiative est réalisée en partenariat avec le Syndicat National de l’Edition, les maisons d’édition, l’ambassade de France à Erevan et nous espérons bien apporter 2000 à 3000 ouvrages neufs sélectionnés et destinés à 76 bibliothèques en Arménie.

Enfin, nous souhaitons publier la seconde édition de l’Etude sur les ONG humanitaires (2006 – 2023) qui représente un travail considérable nécessitant des recherches et une mise en forme exigeante.  Mais tout cela nécessite des ressources complémentaires pour y parvenir et nous comptons beaucoup sur nos lectrices et lecteurs pour le permettre.

On dit que qui veut la fin veut les moyens, de quoi avez-vous besoin pour y arriver ?

Pour réaliser cela pour nos lectrices et lecteurs, nous avons d’abord besoin de leur soutien moral, mais nous avons aussi besoin de leur soutien sous forme d’un don (HelloAsso) de fin d’année.

Rappelons que votre soutien bénéficie d’une déduction fiscale de 66% du montant du don et que nous adresserons un reçu fiscal à chaque donatrice et donateur.

Comment veux-tu conclure ?

Défis Humanitaires est une revue gratuite, indépendante, dynamique et tournée vers l’avenir. Le bénévolat permet pour une large part son existence, mais nous avons aujourd’hui le plus grand besoin du soutien de nos lectrices et lecteurs pour poursuivre et améliorer notre mission d’information.

Comme nous le voyons, les nuages s’amoncellent, mais nous ne manquons pas de ressources pour y faire face et résoudre bien des défis humanitaires. Que l’on pense à l’innovation, à l’anticipation, à la mutualisation, à l’influence sur les politiques publiques. Plus que jamais l’humanitaire doit mobiliser ses soutiens et ses partenaires.

Je saisis l’occasion pour remercier chaleureusement nos auteurs, les membres du Bureau et du Comité d’experts de Défis Humanitaires ainsi que les donateurs et partenaires qui vont permettre par leur don (HelloAsso) de fin d’année de réaliser cette action humanitaire qui a besoin d’eux en leur souhaitant un joyeux Noël.

 

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

« Je vous remercie par avance pour votre soutien à la publication de Défis Humanitaires. »
Alain Boinet, président de Défis Humanitaires.

Votre don est déductible à 66% de votre impôt.

 

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