Trump provoque un tsunami humanitaire.

Le président Donald Trump signe des décrets © Maison Blanche

La décision de l’administration Trump pilotée par Elon Musk est tombée comme un couperet sur l’aide humanitaire et au développement entrainant un effet de sidération. Après un gel de tous les programmes durant 90 jours, s’en est suivi le licenciement immédiat de la presque totalité des salariés d’USAID et de ses agences (BHA, BPRM).

Puis, dans la nuit du 26 au 27 février, les acteurs humanitaires ont reçu des lettres d’interruption soudaine des financements dans des pays où l’urgence des secours est pourtant vitale, Soudan, Syrie, Niger, Yémen, Mozambique notamment.

Ce qui frappe, c’est la soudaineté et la brutalité de la décision et on ne peut qu’être pessimiste pour la suite quand nous apprenons que c’est plus de 10.000 programmes qui sont sacrifiés et 92% du budget d’USAID, selon des indications à confirmer.

C’est un tremblement de terre, un raz de marée, un tsunami, un cataclysme, du jamais vu car, les budgets n’ont fait qu’augmenter depuis plus de 35 ans, même si la courbe des moyens baissait comparée à celle des besoins, selon un effet ciseau que nous avons ici analysé récemment.

La chute n’en sera que plus dure quand l’on sait qu’en 2023, si l’Aide Publique au Développement (APD) mondiale a atteint 223 milliards de dollars US, la contribution des Etats-Unis, premier contributeur, a représenté 64,7 milliards USD dont 14,5 milliards d’assistance humanitaire. Sans connaître le sort qui sera réservé par ailleurs au budget du département d’Etat dans ce domaine, on mesure l’hémorragie de l’aide quand des observateurs indiquent que l’aide américaine représente 42% de l’aide internationale.

Les conséquences humanitaires sont immédiates quand les financements américains représentent selon les organisations parfois entre 20 et 50% de leur budget ! Telle ONG doit interrompre immédiatement un programme d’approvisionnement en eau potable pour 650.000 déplacés au Darfour, quand une autre organisation doit cesser son programme de 850.000 consultations médicales en Afghanistan.

Distribution de kits d’hygiène dans la localité de Kulbus à 300km de Al Geneina au Darfour 2 ©Solidarités International

Il est certain que cette décision de l’administration Trump va provoquer une dégradation des conditions de survie et conduire à terme à une augmentation de la mortalité parmi les populations vulnérables ainsi que beaucoup de désespoir quand l’aide s’interrompt aussi brusquement sans même avoir eu le temps de s’organiser pour limiter le choc. Il faudrait pouvoir évaluer ses conséquences humaines terribles que cela va entrainer, sans oublier toutefois la responsabilité des Etats et des protagonistes des conflits à l’égard de leur population.

Franchement, quel que soient les motifs de cette décision de l’administration Trump, il n’est pas responsable de mettre ainsi en danger la vie de tant d’êtres humains et d’organisations partenaires qui les secourent. Que vaut la parole et la crédibilité d’un pays qui se conduit comme cela à l’égard de l’aide humanitaire et de développement ? On parle ici de sauver des vies et de sortir de pauvreté extrême, ce n’est ni un luxe ni une action contraire à la défense ou à la promotion les Etats-Unis que l’on ne reconnait plus aujourd’hui dans cette décision !

Un tsunami humanitaire.

Il nous faut comprendre et agir rapidement. Nous sommes confrontés à une réduction drastique de l’aide humanitaire et au développement de la part des Etats-Unis mais également d’autres pays qui réduisent dorénavant leur Aide Publique au Développement et à l’humanitaire, malgré quelques contre exemples rares.

Ainsi, l’Allemagne a déjà annoncé une baisse drastique de 53% en 2025 de son aide humanitaire d’un montant initial de 2,77 milliards d’euros. De même, la France, qui avait programmé un budget d’un milliard d’euros d’aide humanitaire en 2025 n’en consacrera que la moitié alors que dans le même temps son Aide Publique au Développement va perdre plus de 2 milliards d’euros cette année.

Le cas de l’Angleterre est emblématique de cette tendance lourde et durable. Ce pays avait montré l’exemple en consacrant 0,7% de son PIB à l’APD jusqu’à la fin des années 2010. Déjà en 2020, Boris Johnson, alors premier ministre conservateur, avait réduit l’APD de 0,7% à 0,5% du produit intérieur brut (PIB). Il devrait maintenant passer à 0,3%. « Ce n’est pas une annonce qui me réjouit » s’est défendu le nouveau premier ministre travailliste Keir Starmer.

Dans le même temps, Le budget de la défense britannique va passer de 2,3% du PIB à 2,5% dès 2027 et doit progresser jusqu’à 3% en 2030. Ainsi, le budget de la défense britannique qui était de 77 milliards d’euros en 2024 va augmenter à partir de 2027 de 16,1 milliards d’euros chaque année pour faire face au risque de guerre en Europe.

Le choc pour l’humanitaire est violent et massif. A part les ONG qui disposent d’une majeure partie de fonds provenant de la générosité du public et qui ont la trésorerie nécessaire, pour les autres qui sont la majorité cela signifie fermeture de programmes, de missions pays ainsi que des licenciements sur le terrain et au siège pouvant aller de 20 à 50% des effectifs.

Ce processus a déjà débuté parmi les ONG et va se poursuivre d’autant qu’il est encore difficile d’évaluer les conséquences indirectes telles que l’interruption des financements américains aux agences des Nations-Unies qui font appel aux ONG internationales et nationales. On évoque même le retrait des Etats-Unis de diverses organisations multilatérales et Elon Musk va jusqu’à soutenir une sortie de l’ONU !

Femmes et enfants recueillant de l’eau insalubre au Kenya, provoquant des maladies hydriques parfois mortelles © Water.org

Nous publions dans cette édition deux articles à l’occasion de la Journée Mondiale de l’eau du 22 mars. L’accès à l’eau potable et à l’assainissement, l’eau pour l’agriculture répondent à des besoins vitaux pour les populations. Que vont devenir les 17 Objectifs de Développement Durables 2015-2030 dont l’Objectif 6 pour l’eau dans ce contexte ?

Quelles alternatives pour les acteurs humanitaires ?

Si les effets sont globaux, ils se feront sentir de manière diverse selon le niveau de partenariat avec USAID, BHA, BPRM et selon le modèle économique propre à chaque ONG.

Face à une réduction drastique du financement de l’aide humanitaire et au développement, les conséquences sont donc massives, rapides et durables. La priorité est de sauvegarder autant que possible l’aide aux populations tout autant que le cœur opérationnel des organisations de secours.

Dans ce contexte, il faudra autant compter sur ses propres forces, remobiliser le potentiel interne de chaque organisation et de ses soutiens, qu’optimiser la mutualisation des moyens pour les économiser et construire des alliances avec d’autres organisations et avec les pays et institutions publiques ou privées qui resteront mobilisés sur la sécurité humanitaire.

Dans l’immédiat nous faisons face à une double injonction contradictoire. Réduire les capacités des organisations tout en préservant le cœur opérationnel de celles-ci comme moteur de l’action et de la relance. Chaque organisation devra apporter une réponse calibrée dans le temps. Les coordinations d’ONG porteront un plaidoyer global adapté et convaincant sortant des éléments de langage habituels.

Résumons ici les axes d’effort identifiés que chacun optimisera :

  • Mobilisation de toutes les ressources internes, gouvernance, siège, terrain.
  • Optimisation de la mutualisation des achats et de l’innovation opérationnelle de l’aide.
  • Mobilisation des donateurs particuliers, des partenaires entreprises, fondations, collectivités.
  • Optimisation du partenariat avec les partenaires institutionnels, de la France et des pays membre de l’Union Européenne, de l’ONU.
  • Prospection et développement d’autres partenaires comme les pays membres de l’OCDE non européens (Canada, Japon, Australie, Corée du Sud, …) et les pays du golfe.

Plus concrètement, des solutions comme le Prêt Garanti par l’Etat (PEG) sont à explorer comme une réponse de sécurité transitoire et de redéploiement des ONG humanitaires.

En France, le Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) regroupant les ONG humanitaires et Coordination Sud avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sera un vecteur majeur de la mobilisation et un relais avec l’Europe et les Nations-Unies. Ce travail a déjà commencé.

VOICE devant la Commission du Développement au Parlement européen avec le CICR, MSF et la Croix Rouge UE.

Le niveau Européen est essentiel, tant pour le budget 2025 de la DG ECHO, dont la Réserve d’Aide d’Urgence (EAR) pourrait être augmenté significativement. Le Cadre Financier Pluriannuel (2028 -2035 de la nouvelle Commission Européenne constituera le test décisif de la volonté politique de renforcer la sécurité humanitaire au moment ou les Etats-Unis s’en retire.

C’est là que VOICE, la coordination des ONG humanitaires européennes, aura à jouer un rôle majeur pour promouvoir dès cette année des propositions à la hauteur des enjeux auprès de la Commission Européenne. Cette action gagnera en efficacité si elle est coordonnée avec les Etats alliés, les ONG, la famille Croix Rouge et les agences des Nations-Unies. Dans cette perspective VOICE « appelle l’Union Européenne à prendre la tête d’un dialogue stratégique mondial afin d’élaborer un nouveau système humanitaire ».

Dans un contexte de dette des Etats, de balance des paiements déficitaire, d’instabilité politique et sociale, d’incertitude identitaire et sur l’avenir, de lâchage des Etats-Unis et de réduction de l’APD, les acteurs humanitaires doivent aussi revoir de fond en comble leur communication et leur plaidoyer qui sont déjà datés.

L’aide va être questionnée, interpelée, mise en cause tant sur le plan politique que comparativement à d’autres priorités. Qu’est-ce qui est prioritaire, qu’est ce qui ne l’est pas, qu’est ce qui devient superflu. Quelle est la raison d’être humanitaire et quelle est sa valeur ajoutée réelle. En quoi est-elle nécessaire si ce n’est indispensable. Que fait-on de l’argent ? Comment convaincre maintenant ? Comme me le disait un ami, comment convaincre un électeur du Wisconsin ou du Massif central d’aider l’Ukraine, Haïti, le Myanmar ou le Soudan ?

Vers un nouveau Yalta ?

Un tsunami géopolitique.

Par-delà la question essentielle du financement, les humanitaires vont devoir vivre et s’adapter à une rupture géopolitique majeure. Donald Trump renverse la table des relations internationales et met fin à deux fondamentaux de l’Union Européenne et au-delà, le lien transatlantique (OTAN), le multilatéralisme et le droit international. Nous revenons aux rapports de force avec d’anciens empires qui se réveillent.

Cela a commencé avec la guerre de la Russie en Ukraine qui ouvre la porte à d’autres conflits possibles en Europe même. Mais c’est aussi la voie empruntée par la Chine quand elle menace Taïwan et qu’elle veut occuper tout l’espace de la mer de Chine méridionale et des détroits, la voie de la Turquie en méditerranée orientale et aujourd’hui en Syrie, la voie de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, la voie du Rwanda et du M 23 en RDC. La loi du plus fort. D’autres suivront !

Le vote du 24 févriers aux Nations-Unies sur la résolution réaffirmant le « soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale » donne une idée des bouleversements en cours quand les Etats-Unis votent contre avec la Russie et que le nombre de contre et d’abstention (18 et 65) augmente de manière considérable par rapport au vote précédent du 2 mars 2022 (5 et 35).

Après 3 ans de guerre, l’Ukraine est toujours en danger. Borodianka, Kyiv Oblast, 6 April. Photo: Oleksandr Ratushniak / UNDP Ukraine

Le rapprochement des Etats-Unis et de la Russie renoue avec le condominium du temps de la guerre froide et laisse l’Europe surprise et en danger. Face au risque que fait peser une guerre possible en Europe, au-delà de l’Ukraine, pour la liberté, l’indépendance, la souveraineté, l’augmentation rapide et massive des budgets de défense en Europe va s’imposer dans la durée. L’Union Européenne va devoir revoir ses fondamentaux pour faire face au nouveau monde qui s’affirme avec force. Elle devra s’appuyer sur ses racines, ses réalités historiques, ses peuples pour exister, être forte, car le risque est grand entre le démantèlement et/ou la vassalisation.

Conclusion.

L’humanitaire est pris dans un ensemble plus vaste, plus puissant qui rythme sa marche et ses priorités. Comment l’humanitaire va-t-il survivre et se renouveler dans ce tsunami ? C’est la question existentielle qui lui est posée aujourd’hui.

Sa raison d’être qui est de sauver des vies est toujours sa mission légitime face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies. Le développement des pays fragiles est toujours la meilleure réponse aux besoins élémentaire des populations et à l’équilibre du monde. Et notre expérience nous enseigne que ne pas le faire génèrera de l’instabilité de proche en proche selon la théorie de l’effet papillon ou l’effet domino créateur de chaos et de souffrances humaines.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

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La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

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