Les défis d’une révolution en cours : la gestion des données numériques au service de l’humanitaire et du développement

Entretien avec Martin Noblecourt, de CartONG

Mission Mayotte, juin 2022 © Médecins du monde

Six ans après un premier entretien en 2018 avec CartONG, ONG créée en 2006, Défis Humanitaires refait le point sur les enjeux relatifs aux Systèmes d’Information Géographiques (SIG), aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), et surtout à la gestion des données au service de l’action humanitaire et de développement. Avec Martin Noblecourt, chargé de recherche et collecte de fonds sénior à CartONG :  

  • Bonjour Martin. CartONG a publié le 8 octobre dernier la mise à jour de l’étude sur les enjeux et besoins des ONG concernant les outils de gestion de données. Tu es co-auteur de l’étude ; avant d’aborder des points précis, peux-tu rappeler quelle est l’expertise de CartONG, et au service de qui ?

CartONG est une association créée par des cartographes en 2006 : initialement spécialisée sur les SIG, notre cœur d’expertise n’a cessé de s’étendre, et nous travaillons aujourd’hui sur l’ensemble du cycle de la donnée et des outils de gestion de l’information. Nous comptons une quarantaine d’employés, essentiellement en France, et un réseau de bénévoles, ce qui nous permet de venir en appui à une diversité d’organisations, et ce quelles que soient leurs ressources.

Nous collaborons avec une grande variété d’acteurs du secteur de la solidarité internationale, de grandes ONG internationales comme Médecins Sans Frontières, Solidarités International ou Terre des Hommes, des agences des Nations Unies (UNHCR, UNICEF), mais aussi de plus petites ONG françaises ou internationales (Dahari, Asmae, Sidaction, etc.). CartONG est également impliquée dans les réseaux de partage entre ONG, en lien avec d’autres ONG « support » comme le Groupe URD, l’Institut Bioforce ou nos pairs du réseau H2H à l’international, et bien sûr la communauté de cartographie libre OpenStreetMap.

Nous intervenons à la fois en support direct aux organisations, que ça soit par des formations, de la mise en œuvre (par exemple en collecte de données, réalisation de cartes, développement d’outils type tableaux de bords…) et du conseil stratégique, mais nous avons aussi un rôle de « think tank » au service du secteur en général, notamment grâce à des financements de bailleurs.

C’est dans ce cadre que nous recevons depuis plusieurs années un cofinancement de l’Agence Française de Développement pour soutenir les ONG francophones dans la gestion de leurs données programmes. La deuxième phase de ce projet a démarré en 2024, et nous avons souhaité mettre à jour l’état des lieux écrit en 2020 sur la situation et les enjeux de la donnée dans la solidarité internationale. Nous avons pour cela réalisé une enquête (54 organisations répondantes), des entretiens avec des spécialistes (18), des ateliers (78 participants de 23 organisations) et enfin une revue de littérature (plus de 100 sources).

  • En 2020, dans la première étude, vous parliez des données programme comme « le nouvel eldorado de la solidarité internationale »… Peux-tu développer cette notion de « données programme », et nous dire si cet « eldorado » c’est confirmé ? Vous notez que, sur la période 2013-2025, on a vu une « explosion du volume de données produites », qui a été multiplié par 40 ! Mais vous remarquez que se pose la question de la qualité de ces données, et que l’on manque de preuves quant à leur impact positif sur l’action de terrain…

Dans ce nouvel état des lieux « Au-delà des chiffres : concilier innovation, éthique et impact », nous avons souhaité vérifier si les promesses de la « révolution des données » avaient été atteintes. Quatre ans après, nous constatons qu’il est toujours difficile de trouver des preuves solides de l’impact de l’usage des données pour orienter les choix des organisations. La collecte de données est encore vécue essentiellement comme nécessaire pour la redevabilité ascendante, vis-à-vis des bailleurs de fonds notamment, plus que pour un usage opérationnel sur le terrain.

De manière générale les projets numériques et d’innovation sont très peu évalués (ALNAP a constaté dans une revue de 540 projets d’innovation humanitaire, que seuls 16% avaient des preuves d’impact). Nombre d’outils liés aux données qu’on a présenté comme des révolutions technologiques ces dernières années, comme les drones, la blockchain, ou plus récemment l’IA, ont certes eu des succès sectoriels mais n’ont pas transformé le travail des humanitaires, du fait de leurs limites.

Nous connectons ces défis avec la problématique récurrente de la qualité des données, une vraie « quête éternelle » ! De nombreuses problématiques de biais et de sous-représentation – par exemple sur la langue, la plupart des enquêtes ne sont pas conçues dans les langues locales – persistent, sans parler de problèmes récurrents de qualité des méthodes et outils techniques sur le terrain. Ces aspects concrets et humains ne peuvent être résolus magiquement par la technologie, même si elle peut aider.

Ces problèmes sous-jacents se retrouvent dans la sous-utilisation des données qualitatives (vues comme moins solides) et secondaires (c’est-à-dire la réutilisation de données existantes, qui se heurte à un manque de culture du partage) – même si l’IA pourrait justement avoir un effet positif sur ces dernières en simplifiant le partage de données, il y a des initiatives prometteuses en ce sens.

 

  • Vous constatez dans la nouvelle étude un progrès dans l’appropriation de ce concept de « données programme », et un développement des compétences et de la spécialisation. La « data literacy » ou « culture numérique », enjeu crucial à vos yeux pour « embarquer tout le monde » en interne s’est améliorée… Ton analyse ?

Le secteur de la gestion de données continue en effet sa professionnalisation – et nous sommes ravis d’y jouer notre part. On voit que le concept de « données programmes », introduit par CartONG en 2020, commence à percoler. Les compétences se développent, même si les outils « basiques » (Excel, ODK/KoBo, SurveyCTO, ArcGIS, QGIS…) restent les plus employés, notamment par les organisations locales.

Au-delà des compétences individuelles, on constate aussi une montée en capacité au niveau organisationnel, avec une plus grande spécialisation des métiers autour de la donnée. Par exemple, alors que moins de 1% des répondants à notre enquête 2020 avaient estimé que la culture des données au sein de leur organisation était « complète » ou « suffisante », ils étaient près de 30% cette année. Cependant, arriver à ce que l’ensemble des organisations et notamment des décideurs prennent conscience de la nécessité d’une approche globale de la donnée – qui ne se résume pas à commander un tableau de bord (dashboard) – reste un enjeu.


  • Au-delà de l’essor des Systèmes d’Information Géographiques (SIG), vous observez que ce sont les outils basiques qui restent les plus employés, notamment par les organisations locales, et qu’il existe de grandes différences selon les secteurs et les zones d’intervention. Peux-tu développer ?

C’est un constat récurrent quand nous allons appuyer nos partenaires sur le terrain, et que l’enquête confirme : pour beaucoup d’organisations de la solidarité internationale, qu’elles soient locales ou internationales, les outils récents comme la biométrie, la reconnaissance vocale, l’IA, le big data, etc. restent inaccessibles. La collecte de données se fait encore majoritairement sur mobile voire sur papier, et les informations sont surtout analysées sur des tableurs en ligne ou non (type Excel ou Google Sheet). Nous avons en effet noté un bel essor de l’usage des SIG, notamment chez les organisations nationales, qui témoigne peut-être du statut intermédiaire de ces outils, plus accessibles que les logiciels métiers de statistique, mais qui permettent une visualisation puissante et compréhensible par toutes et tous.

Au-delà de ce constat général, il y a de grandes disparités entre organisations, régions et secteurs. Entre ONG internationales et locales d’abord : même si les ONG locales et nationales font des efforts pour se doter d’outils, les systèmes informatiques et la connexion internet dont elles disposent restent limités, et elles reposent encore souvent sur le papier ou sur des outils hors ligne. Puis entre régions : les conditions socioéconomiques, éducatives, et la préexistence ou non d’un secteur privé génèrent d’importants écarts de compétences selon les terrains, avec une concentration des projets et des compétences en Afrique de l’Est, en Asie du Sud et au Moyen-Orient. Enfin, au sein même des organisations, certains secteurs (EHA, déminage, transferts monétaires…) se prêtent plus à la numérisation que d’autres.

  • L’étude observe que l’on dispose aujourd’hui d’une profusion de solutions techniques… mais qu’il reste difficile d’identifier les bonnes… De même, on manque toujours de financements pour la définition des besoins et l’appropriation durable… Quelle est ton analyse sur ces points ?

C’est aussi un cheval de bataille de longue date de CartONG : les ONG le disent dans notre enquête, ce dont elles ont besoin aujourd’hui, c’est de soutien méthodologique, d’appui à la structuration, de formations, et donc de financements pour ça, bien plus que d’inventer une énième nouvelle appli ou outil IA. Cela n’a rien de révolutionnaire de dire cela, nos collègues qui travaillent sur la localisation disent la même chose : si on ne fait pas d’appui organisationnel, l’innovation ne pourra pas passer à l’échelle.

CartONG s’y attelle via notre offre de formations, notre coin d’apprentissage avec des tutoriels libres de droit, et de nombreuses autres ONG vont dans le même sens, mais cela n’est pas suffisant. S’il y a aujourd’hui une vraie appétence des staffs d’ONG sur la question de la donnée, l’autoapprentissage ne suffit pas, cela ne remplace pas la formation initiale et continue comme le fait d’avoir une stratégie de montée en compétence sur le sujet.

  • CartONG alerte sur ce que vous appelez la « redevabilité ascendante » dans la collecte et l’usage de ces données, c’est-à dire que les ONG ont tendance à les utiliser plus en termes de redevabilité bailleurs qu’envers les bénéficiaires. Vous parlez également d’un risque de pression vers une approche quantitative et globalisée de la collecte de données, versus une approche plus attentive à l’ajustement de celles-ci aux besoins spécifiques des populations locales. Enfin, vous évoquez un risque de « techno-solutionnisme » de l’approche humanitaire ou de développement… Peux-tu développer ces points ?

Les ONG (et d’autres recherches ont fait le même constat dans la sphère publique chez les Instituts Nationaux de Statistique des pays du Sud) nous disent qu’elles collectent les données en première raison parce que les bailleurs leur demandent. Quoi qu’on pense de la redevabilité due aux financeurs, cela n’est pas normal que la redevabilité aux populations dont les données sont collectées ne soit pas une priorité.

Et quand les ONG construisent des mécanismes de redevabilité aux populations affectées, c’est du réactif (mécanismes de plainte ou de feedback) et pas proactif. On conçoit encore rarement les projets, et donc les données qui seront collectées, avec les populations – nous citons le travail de l’ONG Ground Truth Solutions qui accompagne les organisations humanitaires pour changer leurs méthodes dans cette direction. Cela nécessiterait une réforme profonde du mode de gestion de projet du secteur humanitaire (comme le fait par exemple le F3E avec les approches orientées changement) et de notre relation à la transparence.

Le risque sinon va être effectivement de tomber dans le techno-solutionnisme, imaginer qu’en ajoutant toujours plus de technologie on pourra contourner ces problèmes de conception des systèmes. Pour donner un exemple, un spécialiste nous a raconté que des acteurs internationaux lui avaient demandé de tenter d’utiliser l’IA pour extrapoler des statistiques (sur les besoins des populations) d’un pays en crise à partir des données des pays voisins, car il était trop compliqué d’aller sur le terrain en collecter… pas besoin d’être expert en sciences humaines pour comprendre que c’est un non-sens.

A terme on finira par un système où tout est dénombré par des données quantitatives toujours plus nombreuses et moulinées sans fin par des IA, sans aucune approche qualitative ni prise en compte du contexte et de d’où viennent ces données (les fameuses « méta-données »).

  • Vous parlez également d’un risque de « système humanitaire à deux vitesses » ou de « fracture numérique » sur la question de la gestion des données. Que voulez-vous dire par là ?

En rédigeant cette étude, nous avons eu le sentiment que le système humanitaire allait finir par fonctionner à 2 vitesses si rien n’était fait, et nous avons voulu alerter là-dessus. Pour caricaturer un peu, on a d’un côté les Nations Unies, les grandes ONG internationales, les bailleurs de fonds et institutions des pays du Nord, qui sont plutôt bien dotés (financièrement et surtout en compétences), peuvent s’approprier les innovations pour améliorer encore leur fonctionnement, faire poids face au secteur privé, et qui ont des attentes fortes en termes d’usages des données. Et de l’autre tout le reste de l’écosystème, la plupart des ONG (locales/des pays du Sud mais aussi les ONG « moyennes » du Nord, donc la plupart des ONG françaises !) et les pouvoirs publics des pays du Sud, qui eux peinent à conserver leurs talents, subissent les innovations et la loi des « GAFAM » (grandes entreprises de la tech), et sont producteurs « forcés » de données qu’ils peinent à exploiter.

Nous citons une étude de cas d’un bureau d’étude somalien (Somali Public Agenda), qui dresse un portrait au vitriol de la division hiérarchique du travail de la donnée dans leur pays, avec une conception, supervision et analyse uniquement entre les mains d’experts internationaux, et des chercheurs locaux confinés à la collecte de données sur le terrain et qui ne voient jamais le résultat de leur travail – avec tout ce que ça implique en termes d’impossibilité de capitaliser localement… L’inverse de la localisation et de la décolonisation de l’aide donc !

Cela reflète un cercle vicieux sur les « crises oubliées » où le manque de ressources et compétences locales provoque un manque de données, et en conséquence une allocation de fonds insuffisante qui ne fait que dégrader la situation…

  • Deux notions vous tiennent à cœur : les enjeux de localisation quant à la gouvernance des données, et ceux de la gestion responsable des données, point sur lequel vous constatez des progrès, mais soulignez qu’il est encore difficile à prendre en compte pour certains acteurs… Que devons-nous comprendre ? Vous prenez, d’ailleurs, les exemples du « criblage des bénéficiaires » et de la suggestion, par le Conseil de l’industrie des technologies de l’information, aux USA (lobby des GAFAM), d’arrêter les aides aux pays « dont les actions vont à l’encontre des intérêts techno-économiques des USA »…

La localisation (et derrière la question du colonialisme et de gouvernance) est un enjeu central, on pourrait dire moral et éthique, pour le secteur de la solidarité internationale, et on a voulu montrer (après un premier travail sur le sujet – « Changer de perspective : pour une approche locale de la donnée » – début 2024) que c’était aussi un sujet central pour les données. C’est d’ailleurs ce qu’ont estimé les répondants de notre enquête, qui l’ont placé comme enjeu n°1 pour les prochaines années. Cela englobe des défis « classiques » de la localisation, sur l’autonomisation des acteurs locaux, la difficulté pour les ONG internationales de soutenir leurs partenaires locaux, et pour les ONG locales de se faire financer, etc.

Mais le secteur de la donnée, et du numérique en général, présente aussi des enjeux spécifiques. On peut en effet l’illustrer avec deux exemples : tout d’abord le criblage des bénéficiaires qui, je le rappelle, a suscité la plus forte levée de bouclier de Coordination SUD et des ONG françaises contre l’Agence Française de Développement de ces dernières années, jusqu’au Conseil d’Etat où elles ont gagné – sur un sujet de données, donc. C’est ce qu’on appelle la « conformité excessive », quand les exigences des bailleurs sont incompatibles avec les principes de gestion responsable des données, et donc par extension les principes humanitaires, et qu’il n’y a plus de proportionnalité entre moyens et fins, en oubliant les droits des populations concernées.

Les ONG internationales et locales se retrouvent aujourd’hui au centre d’une « géopolitique de la donnée » qui se complexifie, entre les normes de leurs gouvernements d’origine (comme le RGPD), les gouvernements du Sud qui développent leur souveraineté numérique et leurs propres normes (à raison !), et évidemment les acteurs de la big tech, ou les GAFAM comme on dirait en France.

Concernant la relation à ces derniers, on constate des mouvements de fond (comme le retour en force de Microsoft dans les ONG avec les systèmes Office365/Azure ces dernières années) qui ne sont pas réfléchis, discutés et arbitrés politiquement sur leurs conséquences. Nous citons une note de l’ONG Development Initiatives qui a effectivement exhumé une note du lobby des GAFAM recommandant explicitement au gouvernement américain d’arrêter d’aider les pays qui souhaitent développer leur souveraineté numérique (localisation des données) ! Aujourd’hui plus que jamais, les outils numériques que les ONG utilisent ne sont pas neutres.

  • L’étude évoque la notion de « données durables » ; peux-tu préciser celle-ci ?

CartONG identifie 4 composantes complémentaires : d’abord la durabilité proprement dite, à savoir non seulement la soutenabilité écologique des systèmes, la sobriété des équipements, mais aussi le fait qu’ils soient résilients. Ensuite la donnée responsable, protégée, sécurisée des cyberattaques, de qualité. Puis le caractère inclusif, prenant en compte les fractures déjà notées entre les pays, les genres, les langues ou encore les personnes en situation de handicap. Enfin, la souveraineté, avec des modèles économiques durables et ne générant pas de dépendance excessive à des acteurs privés.

On retrouve aujourd’hui les mêmes réflexions au sein de l’administration et des collectivités territoriales françaises. Des alliances sont donc possibles pour construire un autre numérique.

  • Vous remarquez que la question du futur de l’Intelligence Artificielle pour les ONG humanitaires et de développement reste posée… Ce futur, dites-vous, dépend de données de qualité et de bonnes pratiques. Peux-tu développer ce défi de l’IA pour notre secteur ?

Au-delà des applications grand public, et derrière les discours messianiques de certains entrepreneurs, la question de l’IA renvoie en effet à des enjeux bien plus prosaïques de qualité des données et d’acculturation numérique. Comme nous l’a dit un spécialiste, si nous ne faisons pas attention, nous allons importer dans l’IA nos mauvaises habitudes et biais en matière de données, mais cette-fois ci avec un impact démultiplié par la puissance des outils ! L’IA, en se basant sur un corpus de données existantes essentiellement occidental, va renforcer les dynamiques de pouvoir en place si rien n’est fait. Et les initiatives pro bono/« for good » des grandes entreprises de la tech visent souvent plus à compléter leur corpus de données (pour des usages publicitaires par ex.) là où elles en ont peu, plus que pour servir réellement une cause humanitaire.

Pour résumer, l’IA présente de nombreux défis : biais dans les données, dérives des modèles et erreurs algorithmiques plus difficiles à déceler avec la massification, considérations éthiques, coupure renforcée avec les communautés… Face à cela il faut revenir à de bonnes pratiques simples : commencer par expérimenter, se méfier des belles promesses des GAFAM, comprendre comment les données sont traitées, mettre en place une gestion des risques, rester focus sur des vrais problèmes à traiter plutôt que faire de l’IA pour l’IA, ou encore être transparents avec les communautés. Il va y avoir des usages qui vont se développer rapidement et facilement (par exemple sur des tâches fastidieuses de nettoyage des données), il faudra être plus vigilants quand on touche à des données personnelles et sensibles ou à la relation avec les populations affectées.

  • Aujourd’hui en 2024, quels sont les outils techniques disponibles en termes de Systèmes d’Information Géographiques (SIG), de technologies de l’information et de la communication (NTIC) au service des ONG… tout comme de formation ? Plus spécifiquement, peux-tu présenter les « boîtes à outils » que propose CartONG ?

Le socle d’outils n’a pas tellement évolué : derrière les incontournables (logiciels SIG, tableurs et systèmes de bases de données, outils de formulaires, image satellite…), on constate une montée en puissance d’outils souvent tournés vers la simplification des processus et la visualisation de données (cartographie en ligne/webmapping, tableaux de bord/dashboard). C’est cohérent avec notre objectif de diffusion de la culture des données, tant que les utilisateurs néophytes gardent un minimum de sens critique sur les données qu’on leur présente et qui sont plus accessibles via ces outils simplifiés.

Dans le même sens, les expérimentations en cours pour faciliter le partage de données par l’IA (Deep.io – consortium ONU, FICR et prestataires de services ; GANNET – Data Friendly Space ; ou SOPHIA – ACAPS) ou pour améliorer la traduction automatique dans des langues locales (ClearGlobal) mettent à profit le progrès technologique pour améliorer le système.

CartONG continue à la fois d’analyser ces évolutions (nous menons par exemple en ce moment un projet de recherche-action avec plusieurs partenaires sur l’IA, ou encore un projet sur l’action anticipatoire et la localisation vue par les données) et de produire des ressources facilement utilisables par tous les acteurs, quels que soient leur taille. Le point d’entrée est le « coin d’apprentissage » où nous centralisons des boîtes à outils et des formations plus spécifiques : pour découvrir la gestion de données, sur Excel, les SIG, la collecte de données sur mobile, OpenStreetMap, ou encore la gestion responsable des données, leur visualisation, l’analyse qualitative, etc. Nous testerons également en début d’année prochaine une formation ouverte inter-ONG locales et internationales à Dakar (avec le soutien de l’AFD), pour travailler cette acculturation au plus près du terrain.

  • As-tu des exemples de mise en œuvre concrète de ces outils, de leur évaluation, sur des terrains humanitaires d’urgence en cours ?

Comme je l’indiquais on fait assez peu d’évaluation d’impact sur les outils de données eux-mêmes… les cordonniers sont les plus mal chaussés ! Nous disposons bien sûr de nombreuses études de cas sur différents projets de CartONG et de nos partenaires, mais peu permettent de distinguer clairement l’impact spécifique des données. Comme l’a dit une responsable d’une autre organisation H2H « les gens absorbent des données et des informations, mais ils ne se souviennent pas toujours consciemment de ce qu’ils ont utilisé à un moment donné et de la manière dont cela a influencé leur action ou leur décision ». En revanche, la gestion de données programme est essentielle pour mesurer l’impact des projets humanitaires (c’est une composante clef du suivi-évaluation) et améliorer cette mesure.

On a plutôt des évaluations thématiques, comme par exemple sur les impacts des outils numériques de cash distribution, ceux de l’action anticipatoire (qui repose sur les données), ou encore sur l’impact du SIG sur le terrain évalué par exemple par MSF. Il y a aussi de nombreuses capitalisations / apprentissages sur des projets, comme celle que nous avons produit suite à notre collaboration avec le consortium RESILAC au lac Tchad (ACF/Care/Groupe URD).

Concernant les crises en cours, de nombreuses organisations humanitaires majeures (comme nos partenaires MSF, UNICEF, UNHCR, etc.) ont bien intégré des fonctions de gestion des données, avec des services (cartographie, enquêtes d’évaluation des besoins, tableaux de bords des opérations, etc.) qui sont aujourd’hui indispensables au quotidien de leurs équipes. C’est davantage sur les défis que nous avons traités dans notre étude (localisation et redevabilité envers les populations, cybersécurité et protection des données, intégration dans la stratégie des organisations, généralisation de la culture des données, standardisation et partage, etc.) que se situe l’enjeu désormais, plus que sur démontrer l’utilité de ces technologies…même si, comme nous le soulignons dans l’étude, nous manquons de véritables études d’impact de la donnée – et du numérique en général – dans notre secteur. Pour cela il faudrait disposer de moyens pour ce type d’étude, ce qui n’est presque jamais le cas !

  • De même, avez-vous en tête une illustration concrète de l’impact de ces outils sur le « Nexus humanitaire-développement » ?

Le Groupe URD est un de nos partenaires proches donc CartONG essaie de se projeter depuis longtemps dans cette logique de Nexus, notamment à travers notre approche sur la localisation des données. On constate que les exemples d’outils innovants et impactants sur la donnée proviennent généralement de pays où l’écosystème du numérique et des données était déjà mature avant une crise (par exemple au Liban, au Népal, au Kenya…). Pour les pays qui n’ont pas de tels écosystèmes, il va falloir que les acteurs de l’humanitaire réfléchissent à ne pas interférer à son développement via leurs interventions (que ça soit en « volant » les talents ou en construisant leur système parallèle aux statistiques publiques), et faire le lien avec les acteurs du développement pour que ceux-ci s’intéressent à l’intérêt de leurs données en cas de crise.

L’action anticipatoire nous semble un bon exemple, en réconciliant l’approche urgentiste (on anticipe la distribution d’aide) et la vision de long terme (on construit les indicateurs de déclenchement, mais aussi le type de réponse, avec les acteurs et communautés locales).

 

  • Quel message souhaite-tu adresser, pour conclure, à vos partenaires, aux ONG d’humanitaire et de développement, et à nos lecteurs ?

Le secteur de la donnée programme, tout comme le numérique en général, évolue constamment. Cette rapidité, couplée aux multiples défis que nous identifions dans notre étude, peut sembler décourageante. Mais il y a aussi des exemples de belles réussites que nous mettons en avant ! L’essentiel est que les ONG, et tous les acteurs humanitaires, continuent de s’investir sur le sujet, d’avoir un regard critique et lucide. Il serait pour cela bien sûr aidant que les bailleurs appuient un peu plus leurs initiatives et leur structuration. D’ailleurs l’étude d’ALNAP que je citais sur l’innovation humanitaire établit des résultats encourageants, malgré l’absence de financements pour le passage à l’échelle, et le fait que le budget innovation de notre secteur soit en proportion plus faible que par exemple celui de l’industrie du papier…

Et nous encourageons les acteurs à participer aux espaces d’échanges à ce sujet, comme les journées d’échange qu’anime CartONG : ensemble, on peut faire beaucoup ! Nous continuerons de jouer ce rôle de catalyseur et de liant, en restant fidèles à notre mission, qui est de permettre aux ONG d’être plus efficaces dans l’aide qu’elles apportent aux communautés affectées par les crises et la construction de leur résilience.

 

Camille Brunet, Responsable du Pôle SERA (Suivi, Evaluation, Redevabilité et Apprentissage) & Approches Qualité à SOLIDARITES INTERNATIONAL

« Ces dernières années, de plus en plus de données sont générées par nos activités opérationnelles, majoritairement pour servir une redevabilité ascendante, nécessitant, entres autres, une meilleure structuration. Solidarités International (SI) porte ainsi la responsabilité d’une gestion sûre et responsable de ses données, particulièrement de ses données programmes, aussi et surtout pour une redevabilité descendante, vers les personnes aidées… Ce positionnement est essentiel afin d’assurer un pilotage de qualité de nos activités et une redevabilité envers les différentes parties prenantes.

L’appui de CartONG a commencé dès 2015 et un accord de partenariat a été établi en 2019, afin de soutenir nos équipes sur ces questions méthodologiques, techniques et éthiques autour des données programmes. Dernièrement, CartONG a accompagné nos équipes en Syrie dans l’amélioration de la gestion de ses données avec deux objectifs prioritaires : rationaliser, centraliser les données et créer une carte interactive permettant d’assurer une meilleure circulation de l’information, et renforçant la coordination et réactivité… pour in fine maximiser notre impact humanitaire ».

 

Propos recueillis par Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

 

Martin Noblecourt

Après une formation en sciences sociales et en gestion & politiques de la solidarité internationale, Martin Noblecourt intègre CartONG en 2012, d’abord en tant que chargé d’administration, puis en tant que chef de projet.

En 2016, il a initié l’implication de CartONG dans le projet international de cartographie Missing Maps et a depuis été un avocat d’OpenStreetMap et des approches collaboratives à la fois en interne et en externe. Il a géré de nombreux projets de cartographie participative et de données ouvertes, avec un fort intérêt pour la construction de partenariats en particulier avec des organisations locales, et la promotion de nouvelles approches (cartographie sensible, collaborations sur l’open data, etc.). Il met aujourd’hui son expérience au service du fundraising de CartONG et du développement de l’organisation, et contribue à ses activités de recherche & capitalisation. En-dehors de CartONG, Martin est élu local, premier adjoint au maire de Chambéry.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Aperçu de la situation humanitaire mondiale 2024 – OCHA

Le rapport annuel du Bureau des Nations Unies pour la coordination humanitaire (OCHA) sur la situation humanitaire mondiale analyse les besoins humanitaires à l’échelle mondiale, offrant une vue d’ensemble des tendances, des défis et des besoins prioritaires. En aidant les décideurs, les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds à comprendre et à répondre aux crises les plus pressantes, ce rapport établit une base cruciale pour la formulation des appels de fonds de l’OCHA, démontrant ainsi le lien essentiel entre la compréhension approfondie des besoins humanitaires et les actions concrètes nécessaires pour y répondre. Le rapport rend également compte des réalisations de l’année précédente.

Le dernier aperçu de la situation mondiale humanitaire, publié le 1er décembre 2023, présente un bilan de l’année 2023 ainsi que les objectifs et perspectives pour l’année 2024.

I. Appel 2024 – contexte humanitaire

Chiffres et contexte

Ce nouveau rapport est publié dans un contexte humanitaire mondial particulièrement complexe. Les chiffres révélés témoignent de situations alarmantes : un enfant sur cinq vit dans une zone de conflit ou est contraint de fuir. Le nombre de personnes déplacées est actuellement à son niveau le plus élevé du siècle, avec une personne sur 73 forcée de quitter son foyer, principalement en raison des conflits et catastrophes climatiques. Par ailleurs, la prévalence de l’insécurité alimentaire aiguë touche 58 pays à travers le monde, exposant 258 millions de personnes à des conditions de vie précaires. Les épidémies de choléra demeurent un défi majeur de santé publique, signalées dans 29 pays, mettant en danger la vie de nombreuses communautés vulnérables. Ces chiffres témoignent de l’ampleur et de la gravité des défis auxquels sont confrontées les populations les plus vulnérables à travers le monde, nécessitant une action humanitaire urgente et coordonnée.

L’appel de fonds pour 2024

Cette année, l’aperçu de la situation humanitaire mondiale identifie 299,4 millions de personnes nécessitant une forme d’assistance humanitaire, un chiffre inférieur à celui de 2023, où le nombre de personnes dans le besoin s’élevait à 363,2 millions à la fin de l’année. L’objectif établi est d’apporter une aide à 180,5 millions de ces personnes, ce qui représente environ 60% du nombre total de personnes dans le besoin. Le montant de l’aide financière pour parvenir à ces objectifs s’élève à 46,4 milliards de dollars.

Une diminution du nombre de personnes dans le besoin

En dépit de ces données préoccupantes, une tendance positive émerge : le nombre de personnes identifiées comme étant dans le besoin cette année est en déclin par rapport à l’année précédente. Cette amélioration peut être attribuée à trois facteurs clés, détaillés dans le rapport. Cette évolution suggère des avancées potentielles dans la réponse aux besoins humanitaires, mais elle souligne également l’importance d’analyser attentivement ces facteurs pour une compréhension approfondie du contexte.

  1. Interruption par plusieurs pays des plans/appels de fonds humanitaires. Quatre pays ont interrompu leurs plans humanitaires à la suite d’améliorations pour 2024 : le Burundi, le Kenya, le Malawi et le Pakistan.
  2. Améliorations de la situation humanitaire dans plusieurs pays. L’amélioration des crises, une assistance humanitaire considérable, ainsi que la réduction des dommages causés par les catastrophes naturelles sont autant de facteurs qui ont contribué à une amélioration de la situation humanitaire dans plusieurs pays. Le rapport cite, à titre d’exemple, la situation en Somalie et au Yémen.
  3. Nouvelle méthodologie pour l’analyse des besoins. Le Cadre d’analyse conjointe et intersectorielle (JIAF) 2.0[1] introduit et établit de nouvelles normes internationales pour évaluer et analyser les besoins humanitaires ainsi que les risques de protection à l’échelle mondiale.

II. Baisse du pourcentage des personnes ciblées en 2024

La diminution des besoins ne traduit pas nécessairement une amélioration.

La réduction des besoins ne doit pas automatiquement être interprétée comme une amélioration globale de la situation. La proportion de personnes ciblées parmi celles identifiées dans le besoin est actuellement à son niveau le plus bas (60%). Cette baisse s’explique par la nécessité de prioriser les besoins humanitaires les plus urgents, imposant ainsi des choix difficiles dans l’allocation des ressources. Cette année, l’objectif est d’établir des plans de réponse clairement définis et hiérarchisés, dans le but qu’ils soient entièrement financés. Cela permettrait de maximiser l’impact des actions humanitaires en répondant efficacement aux besoins les plus criants.

 

            L’appel à d’autres acteurs

« La situation est également un signal d’alarme. L’aide humanitaire ne peut être la seule solution ; nous devons partager la charge. » – Martin Griffiths[2]

L’année en cours met en lumière la reconnaissance croissante de la nécessité de collaborer avec d’autres parties prenantes pour répondre efficacement aux besoins humanitaires. Le rapport insiste à plusieurs reprises sur l’importance stratégique d’investir dans le développement afin de soutenir la trajectoire positive des pays ayant précédemment été touchés par des catastrophes. Cette approche met en avant la nécessité d’adopter une vision à long terme pour renforcer la résilience des communautés et prévenir les crises futures. En reconnaissant l’interdépendance entre le développement et l’action humanitaire, il devient essentiel de promouvoir des solutions durables et intégrées qui favorisent la reconstruction et la croissance économique, tout en répondant aux besoins immédiats des populations vulnérables.

III. Principaux plans de réponse 2024

Plans de réponse Humanitaire – 9 principaux pays :

(Classés par montant des besoins)

 

Plans de réponse Régionaux – 5 principaux pays :

(Classés par montant des besoins)

 

Plans d’intervention : Vue d’ensemble pour 2024 par région :

 

            Pour conclure,

Les perspectives pour l’année 2024 mettent en évidence la nécessité pressante de prioriser les situations les plus urgentes. La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord se démarque en tant que zone où les besoins sont les plus élevés, s’élevant à 13,9 milliards de dollars. Cette année, le Bureau des Nations Unies pour la coordination humanitaire (OCHA) lance également un appel aux acteurs du développement pour changer leur approche et orienter leur assistance vers les personnes les plus nécessiteuses. Une idée centrale est développée : en s’attaquant aux causes sous-jacentes des crises actuelles, telles que le réchauffement climatique et les conflits, on pourrait contribuer significativement à la réduction des crises humanitaires mondiales. Il s’agit d’un appel à une plus grande participation et collaboration de la part de tous les acteurs concernés.

L’avant-propos du rapport se conclut sur l’idée inspirante selon laquelle, bien que les défis soient immenses, une conviction persiste : « ensemble, nous avons le pouvoir d’inverser la tendance ». Cela souligne l’importance de l’engagement collectif et de la collaboration pour relever les défis humanitaires complexes qui se présentent en 2024.

 

[1] Pour en savoir plus sur le JIAF : https://www.jiaf.info/wp-content/uploads/2023/10/JIAF-2.0-Technical-Manual-French_Oct-12.pdf?_gl=1*oubfpy*_ga*MTQ1ODk1MjI4MC4xNjg1MDg0NjQ0*_ga_E60ZNX2F68*MTY5NzY0MjQ2Ni4xMy4xLjE2OTc2NDI0NjkuNTcuMC4w

[2] Avant-propos du Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies dans l’aperçu de la situation humanitaire mondiale 2024, Martin Griffiths

 

Rapport complet

 

Une synthèse rédigée par Betty Bianchini