Trump, Poutine, la France et l’Europe, l’humanitaire !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

En signant un décret gelant brusquement les budgets de l’aide internationale des Etats-Unis et mettant fin à l’agence USAID, le président Donald Trump a provoqué la sidération suivie d’une tempête dans les organisations humanitaires doublée par l’incertitude sur l’avenir en assortissant mesures d’exonération pour certains programmes suivies d’ordre et de contre ordre contradictoires semant la confusion.

La grande question que l’on se pose est celle du pourquoi cette décision assortie du comment et des conséquences désastreuses qu’elle provoque.

D’autant que cet affaissement de l’aide publique au développement des Etats-Unis, premier financeur mondial, a été précédé de peu par des baisses significatives dans nombre de pays en Europe. J’avoue être surpris par le grand silence des institutions à ce sujet comme on a pu le constater lors du 10ème anniversaire du CNDSI (Conseil National du Développement et de la Solidarité Internationale) à Paris ou dans le programme du prochain Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 à Bruxelles.

Comment le grand retour de la géopolitique à laquelle nous assistons s’explique t’-il et dans quelle nouvelle période entrons-nous à l’aveugle ?

Quelles sont les conséquences pour l’aide humanitaire et au développement pour les populations et, bien au-delà, pour les Etats Nations et la communauté internationale qui les représente à l’ONU, elle-même bousculée, déséquilibrée, divisée.

N’est-on pas entré dans un climat d’avant-guerre qui se manifeste déjà dans le cyberespace, les sanctions et la guerre commerciale, dans l’augmentation accélérée des budgets de défense et des armées, le renforcement de la résilience des populations face à la montée des périls.

Manuel suédois de survie en temps de crise ou de guerre

Les conséquences humanitaires

Pour prendre la mesure du séisme provoqué par l’administration américaine le 24 janvier quand elle a par courrier signifié à ses partenaires le gel immédiat de ses financements pour 90 jours pour évaluation dans 158 pays où USAID est présente, il  est utile de rappeler les chiffres.

En 2023, année pour laquelle nous disposons des chiffres officiels de l’OCDE, ceux-ci indiquent que l’Aide Publique au Développement mondiale s’est élevée à 233,3 milliards de dollars USD dont 64,7 milliards pour les Etats-Unis.  Ce montant comprend 14,5 milliards pour l’aide humanitaire sur un budget humanitaire total de 43,6 milliards cette année-là.

C’est tout l’écosystème humanitaire mondial et de développement qui a été instantanément ébranlé, ce qui a entrainé alors une cascade d’interruption de programmes ou de ralentissement forcé.

On prend mieux la mesure du choc quand l’on sait que les budgets du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et de l’Organisation Internationale des Migrations (IOM) sont financés à 40% chacun par les Etats-Unis. Allen Maima, responsable santé publique du HCR témoigne que 520.000 déplacés en RDC sont exposés aux risques de mortalité du aux maladies infectieuses car le budget santé 2025 à été réduit de 87% par rapport à 2024. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est contrainte de réduire son budget et ses programmes de 20% comme toutes les Agences des Nations-Unies, dans des proportions diverses.

Dans l’est du Tchad, le PAM distribue des vivres aux nouveaux arrivants du Soudan. Photo PAM / Jacques David

La Secrétaire générale de l’ONG Danish Refugee Council (DRC), Charlotte Slente, témoigne avoir reçu le 26 février plus de 20 avis de résiliation de subventions de l’USAID et du Département d’Etat américain concernant 12 pays pour un montant de 130 millions de dollars USD ! Le Norvegian Refugee Council (NRC) déclare de son côté n’avoir jamais connu une telle rupture de financement en 79 ans d’histoire de l’association.

Du côté des ONG humanitaires en France, Manuel Patrouillard, directeur général de Handicap International/Humanité et Inclusion (HI) déclare que sur un budget de 270 millions d’euros en 2024, 36 millions venaient de l’USAID et qu’ils ont été obligé d’arrêter 36 projets du jour au lendemain.

De même chez Première Urgence Internationale (PUI) quand Thierry Mauricet, directeur général, explique que les financements américains représentent autour de 30% sur un budget annuel de 130 millions. Chez Solidarités International, la proportion est de l’ordre de 36% selon son directeur général, Kevin Goldberg. Il en est de même pour Action Contre la Faim, ACTED, Triangle Génération Humanitaire (TGH) et bien d’autres ONG humanitaires.

Mais, au-delà de ces coupes, c’est l’incertitude qui règne encore puisque des projets qui ont obtenu des exemptions (waiver) pour continuer ont ensuite été annulées puis reconduites de manière contradictoire.

Des ONG ont récemment reçu des courriers le 21 mars leur indiquant qu’elles pouvaient reprendre les divers programmes de type « sauvez des vies »  (Life saving) sans savoir si ceux-ci se poursuivront si nécessaire quand ils arriveront à échéance. En conséquence, des ONG envisagent de terminer ces programmes à la date prévue sans prévoir de suite par manque d’engagement américain à ce stade.

Enfin, l’administration américaine doit beaucoup d’argent à ses partenaires, qui ont avancés les fonds nécessaires à la mise en œuvre de l’aide, sans être remboursé depuis le mois de décembre. Ainsi, il est dû environ 200 millions d’euros à 6 ONG françaises et le montant augmente chaque mois.

Si la Cour Suprême des Etats-Unis a bien statué que cet argent devait leur être remboursé, nul ne sait quand cela se fera. Ainsi, des ONG auxquelles il est dû 25 ou 30 millions USD pourraient se retrouver en cessation de paiement si les remboursements n’intervenaient pas d’ici le mois de juin ! Il y a donc aussi une grande inquiétude qui touche à la trésorerie des organisations.

US Department of Defense. U.S. Marine Corps photo by Cpl. Isaac Ibarra/Released)

Les origines du séisme

L’administration américaine expose sa position dans un document d’une vingtaine de pages intitulé « Concevoir une nouvelle architecture de l’aide internationale des Etats-Unis ». Celui-ci déclare que « l’appareil américain d’aide internationale est inefficace et fragmenté » et qu’il manque « d’un système de mise en œuvre unifié et coordonné ».

Il y est stipulé que « Comme l’a clairement déclaré le secrétaire d’Etat Rubio, toutes les initiatives d’aide internationale des Etats-Unis devraient rendre l’Amérique plus sûre, plus forte et plus prospère ».

Selon la nouvelle administration américaine « Les Etats-Unis disposaient d’un système archaïque qu’il fallait démanteler » et les « actions décisives du président Trump » sont une opportunité pour « restructurer le système et établir une architecture de coopération internationale qui respecte le contribuable et obtienne des résultats mesurables, en particulier par le biais du secteur privé, et s’aligne sur les intérêts stratégiques de l’Amérique.

En fait, il s’agit de restructurer en profondeur l’aide américaine et cela semble avoir été pensé à l’avance quand on découvre la feuille de route très précise et détaillée pour sa mise en œuvre. Retenons notamment que USAID devrait changer de nom, après des modifications statutaires, pour s’appeler « Agence américaine pour l’assistance humanitaire internationale (IHA) ». De même, le Bureau d’Aide Humanitaire (BHA) devient l’Office d’Aide Humanitaire ».

Nous sommes manifestement en présence d’un vaste plan qui vise à redéfinir les objectifs, les priorités, les partenaires et les modalités organisationnelles et opérationnelles de mise en œuvre de cette politique.

Conférence de presse du Président des Etats-Unis © OTAN

Mais il faut comprendre que ce séisme américain de leur aide humanitaire et au développement s’inscrit dans une perspective beaucoup plus large et profonde que l’on peut résumer par le projet politique de Donald Trump de l’illibéralisme. Celui-ci entend dépasser les limites d’une démocratie libérale jugée trop lente, contradictoire dans ses compromis et inadaptée aux enjeux du monde d’aujourd’hui. Projet qui remet en cause la séparation des pouvoirs et la hiérarchie des normes au nom d’un suffrage populaire incarné par un leader exerçant beaucoup de pouvoir.

A ce stade, je me suis demandé si l’Amérique de Donald Trump ne serait pas la conséquence, voire la riposte, aux régimes autocratiques, voire totalitaire, de Vladimir Poutine, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan et d’autres ou une copie américaine d’une tendance mondiale qui voit, par ailleurs, s’affirmer et s’opposer un Sud global diversifié dans une compétition mondiale exacerbée.

En tout cas, ce changement d’époque implique que le monde humanitaire et du développement le prenne en compte complètement pour se positionner au-delà de ce qui l’affecte immédiatement.

Donald Trump vient confirmer et achever ce changement d’époque dans lequel la guerre en Ukraine aura joué un rôle déclencheur. Dans un monde plus conflictuel et imprévisible qui perturbe la mondialisation des échanges, la géopolitique s’affirme à nouveau comme la « reine des batailles ».

Le monde change d’époque

Quand Donald Trump s’éloigne de l’Europe et de sa défense, il poursuit la politique américaine initiée par Barak Obama et poursuivie par Joe Biden de recentrage stratégique des Etats-Unis sur l’Asie-Pacifique, face aux ambitions désormais planétaires de la Chine.

Ce faisant, il nous met face à nous-mêmes devant la Russie et notre désarmement en l’absence possible du parapluie américain qui prévalait depuis la création de l’OTAN.

L’opinion publique en France ne s’y trompe quand trois personnes sur quatre soutiennent le réarmement de notre défense selon un sondage récent (Sondage Odoxa). De même, quand une étude (Etude #MoiJeune réalisé par OpinionWay) montre que 50% des jeunes de 18 à 30 ans seraient prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. C’est ce que dit Brice Teinturier, délégué général d’Ipsos, quand il constate qu’aujourd’hui « la stricte séparation entre le national et l’international est révolue ».

Cela se concrétise quand l’on sait que le budget consacré à la défense était de 32 milliards d’euros en 2017 ; il est de 50,5 milliards en 2025, il sera de 67 milliards dans 5 ans. Mais le rythme augmente parallèlement aux risques et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille dorénavant à la demande du Président de la République, Emmanuel Macron, sur un budget de 100 milliards d’euros soit 4% du Produit Intérieur Brut.

Cette tendance emporte tous les pays en Europe et les sommets de Chefs d’Etat et de gouvernement, mais également des chefs d’Etat-Major des armées, se succèdent rapidement à Paris comme à Londres pour faire face à la menace qui en Ukraine pourrait affecter à terme les pays Baltes et la Pologne et, par conséquent, l’ensemble de l’Europe.

© Ministère de la Défense ukrainien
Défilé de la victoire à Moscou © mos.ru

Face à la menace que fait peser sur nous Vladimir Poutine soutenu par la Chine, face à l’abandon de l’Amérique de Donald Trump, l’Europe relativement désarmée semble redécouvrir la vision du Général de Gaulle de l’indépendance stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire ultime. Dans le chamboulement généralisé des repères habituels, ajoutons que le même Général de Gaulle était partisan d’une Europe des Etats Nations comme garantie de son enracinement et de sa force comme l’Ukraine le prouve en se battant pour sa liberté et son indépendance.

Conclusion humanitaire

Le changement d’époque que nous vivons ressemble à ceux que nous avons connu lors de la chute du mur de Berlin ou de l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York avec les conséquences planétaires que l’on connait.

L’avenir nous dira comment s’agencera dans le temps l’interdépendance de ces ruptures et recompositions.

Dans l’immédiat, si l’aide humanitaire doit d’abord faire face à la dislocation d’USAID, le changement d’époque est donc profond et général et c’est dans ce nouveau monde que nous devrons poursuivre notre mission avec je crois deux convictions.

La première c’est qu’être citoyen français, et cela est vrai pour d’autres nationalités, est compatible avec une aide internationale au nom de l’humanisme, de la solidarité, de l’histoire et même d’une » certaine idée » de son pays, de ses responsabilités dans le monde.

La seconde, c’est que quel que soit le monde qui vient, la solidarité entre les êtres humains et les nations est toujours urgente pour sauver des vies et pour sortir de la misère par le développement durable utile à tous dans le monde.

Le véritable enjeu humanitaire à relever maintenant est de savoir comment nous allons faire pour secourir et développer avec moins de moyens face à plus de besoins. Ce défi reste à relever.

Alain Boinet.

 

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Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

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