Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

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Trump provoque un tsunami humanitaire.

Le président Donald Trump signe des décrets © Maison Blanche

La décision de l’administration Trump pilotée par Elon Musk est tombée comme un couperet sur l’aide humanitaire et au développement entrainant un effet de sidération. Après un gel de tous les programmes durant 90 jours, s’en est suivi le licenciement immédiat de la presque totalité des salariés d’USAID et de ses agences (BHA, BPRM).

Puis, dans la nuit du 26 au 27 février, les acteurs humanitaires ont reçu des lettres d’interruption soudaine des financements dans des pays où l’urgence des secours est pourtant vitale, Soudan, Syrie, Niger, Yémen, Mozambique notamment.

Ce qui frappe, c’est la soudaineté et la brutalité de la décision et on ne peut qu’être pessimiste pour la suite quand nous apprenons que c’est plus de 10.000 programmes qui sont sacrifiés et 92% du budget d’USAID, selon des indications à confirmer.

C’est un tremblement de terre, un raz de marée, un tsunami, un cataclysme, du jamais vu car, les budgets n’ont fait qu’augmenter depuis plus de 35 ans, même si la courbe des moyens baissait comparée à celle des besoins, selon un effet ciseau que nous avons ici analysé récemment.

La chute n’en sera que plus dure quand l’on sait qu’en 2023, si l’Aide Publique au Développement (APD) mondiale a atteint 223 milliards de dollars US, la contribution des Etats-Unis, premier contributeur, a représenté 64,7 milliards USD dont 14,5 milliards d’assistance humanitaire. Sans connaître le sort qui sera réservé par ailleurs au budget du département d’Etat dans ce domaine, on mesure l’hémorragie de l’aide quand des observateurs indiquent que l’aide américaine représente 42% de l’aide internationale.

Les conséquences humanitaires sont immédiates quand les financements américains représentent selon les organisations parfois entre 20 et 50% de leur budget ! Telle ONG doit interrompre immédiatement un programme d’approvisionnement en eau potable pour 650.000 déplacés au Darfour, quand une autre organisation doit cesser son programme de 850.000 consultations médicales en Afghanistan.

Distribution de kits d’hygiène dans la localité de Kulbus à 300km de Al Geneina au Darfour 2 ©Solidarités International

Il est certain que cette décision de l’administration Trump va provoquer une dégradation des conditions de survie et conduire à terme à une augmentation de la mortalité parmi les populations vulnérables ainsi que beaucoup de désespoir quand l’aide s’interrompt aussi brusquement sans même avoir eu le temps de s’organiser pour limiter le choc. Il faudrait pouvoir évaluer ses conséquences humaines terribles que cela va entrainer, sans oublier toutefois la responsabilité des Etats et des protagonistes des conflits à l’égard de leur population.

Franchement, quel que soient les motifs de cette décision de l’administration Trump, il n’est pas responsable de mettre ainsi en danger la vie de tant d’êtres humains et d’organisations partenaires qui les secourent. Que vaut la parole et la crédibilité d’un pays qui se conduit comme cela à l’égard de l’aide humanitaire et de développement ? On parle ici de sauver des vies et de sortir de pauvreté extrême, ce n’est ni un luxe ni une action contraire à la défense ou à la promotion les Etats-Unis que l’on ne reconnait plus aujourd’hui dans cette décision !

Un tsunami humanitaire.

Il nous faut comprendre et agir rapidement. Nous sommes confrontés à une réduction drastique de l’aide humanitaire et au développement de la part des Etats-Unis mais également d’autres pays qui réduisent dorénavant leur Aide Publique au Développement et à l’humanitaire, malgré quelques contre exemples rares.

Ainsi, l’Allemagne a déjà annoncé une baisse drastique de 53% en 2025 de son aide humanitaire d’un montant initial de 2,77 milliards d’euros. De même, la France, qui avait programmé un budget d’un milliard d’euros d’aide humanitaire en 2025 n’en consacrera que la moitié alors que dans le même temps son Aide Publique au Développement va perdre plus de 2 milliards d’euros cette année.

Le cas de l’Angleterre est emblématique de cette tendance lourde et durable. Ce pays avait montré l’exemple en consacrant 0,7% de son PIB à l’APD jusqu’à la fin des années 2010. Déjà en 2020, Boris Johnson, alors premier ministre conservateur, avait réduit l’APD de 0,7% à 0,5% du produit intérieur brut (PIB). Il devrait maintenant passer à 0,3%. « Ce n’est pas une annonce qui me réjouit » s’est défendu le nouveau premier ministre travailliste Keir Starmer.

Dans le même temps, Le budget de la défense britannique va passer de 2,3% du PIB à 2,5% dès 2027 et doit progresser jusqu’à 3% en 2030. Ainsi, le budget de la défense britannique qui était de 77 milliards d’euros en 2024 va augmenter à partir de 2027 de 16,1 milliards d’euros chaque année pour faire face au risque de guerre en Europe.

Le choc pour l’humanitaire est violent et massif. A part les ONG qui disposent d’une majeure partie de fonds provenant de la générosité du public et qui ont la trésorerie nécessaire, pour les autres qui sont la majorité cela signifie fermeture de programmes, de missions pays ainsi que des licenciements sur le terrain et au siège pouvant aller de 20 à 50% des effectifs.

Ce processus a déjà débuté parmi les ONG et va se poursuivre d’autant qu’il est encore difficile d’évaluer les conséquences indirectes telles que l’interruption des financements américains aux agences des Nations-Unies qui font appel aux ONG internationales et nationales. On évoque même le retrait des Etats-Unis de diverses organisations multilatérales et Elon Musk va jusqu’à soutenir une sortie de l’ONU !

Femmes et enfants recueillant de l’eau insalubre au Kenya, provoquant des maladies hydriques parfois mortelles © Water.org

Nous publions dans cette édition deux articles à l’occasion de la Journée Mondiale de l’eau du 22 mars. L’accès à l’eau potable et à l’assainissement, l’eau pour l’agriculture répondent à des besoins vitaux pour les populations. Que vont devenir les 17 Objectifs de Développement Durables 2015-2030 dont l’Objectif 6 pour l’eau dans ce contexte ?

Quelles alternatives pour les acteurs humanitaires ?

Si les effets sont globaux, ils se feront sentir de manière diverse selon le niveau de partenariat avec USAID, BHA, BPRM et selon le modèle économique propre à chaque ONG.

Face à une réduction drastique du financement de l’aide humanitaire et au développement, les conséquences sont donc massives, rapides et durables. La priorité est de sauvegarder autant que possible l’aide aux populations tout autant que le cœur opérationnel des organisations de secours.

Dans ce contexte, il faudra autant compter sur ses propres forces, remobiliser le potentiel interne de chaque organisation et de ses soutiens, qu’optimiser la mutualisation des moyens pour les économiser et construire des alliances avec d’autres organisations et avec les pays et institutions publiques ou privées qui resteront mobilisés sur la sécurité humanitaire.

Dans l’immédiat nous faisons face à une double injonction contradictoire. Réduire les capacités des organisations tout en préservant le cœur opérationnel de celles-ci comme moteur de l’action et de la relance. Chaque organisation devra apporter une réponse calibrée dans le temps. Les coordinations d’ONG porteront un plaidoyer global adapté et convaincant sortant des éléments de langage habituels.

Résumons ici les axes d’effort identifiés que chacun optimisera :

  • Mobilisation de toutes les ressources internes, gouvernance, siège, terrain.
  • Optimisation de la mutualisation des achats et de l’innovation opérationnelle de l’aide.
  • Mobilisation des donateurs particuliers, des partenaires entreprises, fondations, collectivités.
  • Optimisation du partenariat avec les partenaires institutionnels, de la France et des pays membre de l’Union Européenne, de l’ONU.
  • Prospection et développement d’autres partenaires comme les pays membres de l’OCDE non européens (Canada, Japon, Australie, Corée du Sud, …) et les pays du golfe.

Plus concrètement, des solutions comme le Prêt Garanti par l’Etat (PEG) sont à explorer comme une réponse de sécurité transitoire et de redéploiement des ONG humanitaires.

En France, le Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) regroupant les ONG humanitaires et Coordination Sud avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sera un vecteur majeur de la mobilisation et un relais avec l’Europe et les Nations-Unies. Ce travail a déjà commencé.

VOICE devant la Commission du Développement au Parlement européen avec le CICR, MSF et la Croix Rouge UE.

Le niveau Européen est essentiel, tant pour le budget 2025 de la DG ECHO, dont la Réserve d’Aide d’Urgence (EAR) pourrait être augmenté significativement. Le Cadre Financier Pluriannuel (2028 -2035 de la nouvelle Commission Européenne constituera le test décisif de la volonté politique de renforcer la sécurité humanitaire au moment ou les Etats-Unis s’en retire.

C’est là que VOICE, la coordination des ONG humanitaires européennes, aura à jouer un rôle majeur pour promouvoir dès cette année des propositions à la hauteur des enjeux auprès de la Commission Européenne. Cette action gagnera en efficacité si elle est coordonnée avec les Etats alliés, les ONG, la famille Croix Rouge et les agences des Nations-Unies. Dans cette perspective VOICE « appelle l’Union Européenne à prendre la tête d’un dialogue stratégique mondial afin d’élaborer un nouveau système humanitaire ».

Dans un contexte de dette des Etats, de balance des paiements déficitaire, d’instabilité politique et sociale, d’incertitude identitaire et sur l’avenir, de lâchage des Etats-Unis et de réduction de l’APD, les acteurs humanitaires doivent aussi revoir de fond en comble leur communication et leur plaidoyer qui sont déjà datés.

L’aide va être questionnée, interpelée, mise en cause tant sur le plan politique que comparativement à d’autres priorités. Qu’est-ce qui est prioritaire, qu’est ce qui ne l’est pas, qu’est ce qui devient superflu. Quelle est la raison d’être humanitaire et quelle est sa valeur ajoutée réelle. En quoi est-elle nécessaire si ce n’est indispensable. Que fait-on de l’argent ? Comment convaincre maintenant ? Comme me le disait un ami, comment convaincre un électeur du Wisconsin ou du Massif central d’aider l’Ukraine, Haïti, le Myanmar ou le Soudan ?

Vers un nouveau Yalta ?

Un tsunami géopolitique.

Par-delà la question essentielle du financement, les humanitaires vont devoir vivre et s’adapter à une rupture géopolitique majeure. Donald Trump renverse la table des relations internationales et met fin à deux fondamentaux de l’Union Européenne et au-delà, le lien transatlantique (OTAN), le multilatéralisme et le droit international. Nous revenons aux rapports de force avec d’anciens empires qui se réveillent.

Cela a commencé avec la guerre de la Russie en Ukraine qui ouvre la porte à d’autres conflits possibles en Europe même. Mais c’est aussi la voie empruntée par la Chine quand elle menace Taïwan et qu’elle veut occuper tout l’espace de la mer de Chine méridionale et des détroits, la voie de la Turquie en méditerranée orientale et aujourd’hui en Syrie, la voie de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, la voie du Rwanda et du M 23 en RDC. La loi du plus fort. D’autres suivront !

Le vote du 24 févriers aux Nations-Unies sur la résolution réaffirmant le « soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale » donne une idée des bouleversements en cours quand les Etats-Unis votent contre avec la Russie et que le nombre de contre et d’abstention (18 et 65) augmente de manière considérable par rapport au vote précédent du 2 mars 2022 (5 et 35).

Après 3 ans de guerre, l’Ukraine est toujours en danger. Borodianka, Kyiv Oblast, 6 April. Photo: Oleksandr Ratushniak / UNDP Ukraine

Le rapprochement des Etats-Unis et de la Russie renoue avec le condominium du temps de la guerre froide et laisse l’Europe surprise et en danger. Face au risque que fait peser une guerre possible en Europe, au-delà de l’Ukraine, pour la liberté, l’indépendance, la souveraineté, l’augmentation rapide et massive des budgets de défense en Europe va s’imposer dans la durée. L’Union Européenne va devoir revoir ses fondamentaux pour faire face au nouveau monde qui s’affirme avec force. Elle devra s’appuyer sur ses racines, ses réalités historiques, ses peuples pour exister, être forte, car le risque est grand entre le démantèlement et/ou la vassalisation.

Conclusion.

L’humanitaire est pris dans un ensemble plus vaste, plus puissant qui rythme sa marche et ses priorités. Comment l’humanitaire va-t-il survivre et se renouveler dans ce tsunami ? C’est la question existentielle qui lui est posée aujourd’hui.

Sa raison d’être qui est de sauver des vies est toujours sa mission légitime face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies. Le développement des pays fragiles est toujours la meilleure réponse aux besoins élémentaire des populations et à l’équilibre du monde. Et notre expérience nous enseigne que ne pas le faire génèrera de l’instabilité de proche en proche selon la théorie de l’effet papillon ou l’effet domino créateur de chaos et de souffrances humaines.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

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