Un livre Magnifique

Interview de Jean-Félix de La Ville Baugé, auteur de « Magnifique »

AB : Jean-Félix tu viens de publier un livre, « Magnifique » qui se déroule au Rwanda. Comment l’idée du Rwanda t’est-elle venue ? Tu sembles bien connaitre le pays et ce qui s’y est passé, quelle est l’origine du roman d’un point de vue personnel ?

Réponse : Il est toujours difficile de connaitre l’origine d’un roman, je suis toujours surpris par les romanciers qui savent pourquoi ils ont écrit telle chose à tel moment pour telle raison… Je crois que tout cela est mystérieux, je ne sais qu’une seule chose : j’étais au Rwanda à l’été 1994, j’y effectuais une mission pour Solidarités International. Je sais également une deuxième chose : j’écris en me mettant sur un canapé, en fermant les yeux et en attendant que quelque chose se passe, qu’une voix me parle. En écrivant, je retranscris en fait la voix qui me parle. Depuis 30 ans, entre chacun de mes quatre romans, il y avait une voix, liée au Rwanda qui me parlait ; ce fut à un moment une femme rwandaise, à un autre moment un officier français, un prêtre hutu ou un officier tutsi. Ces voix furent de toute sorte mais elles se turent et puis, à un moment, la voix de Magnifique s’est exprimée et ne s’est pas tue. J’ai écrit vingt-six projets de livres sur le Rwanda et le vingt-septième, c’était la voix de Magnifique qui me parlait de la première à la dernière page, sans se taire. C’est comme cela que le livre est né.

AB : Tu as fait beaucoup de missions pour des associations humanitaires dans différents pays en crise. Est-ce que le génocide au Rwanda, ton expérience là-bas, t’ont permis de comprendre ce qui s’était passé et de le faire comprendre dans ton livre ? Cette mission a joué un rôle plus particulier par rapport aux autres ?

Réponse : C’est vrai que j’ai commencé au Rwanda, avec Solidarités, puis au Cambodge dans les zones Khmer Rouge donc un autre génocide, puis deux ans au Darfour, zone où le génocide n’a pas été caractérisé mais où des massacres de grande ampleur ont eu lieu et ensuite en Tchétchénie, pas besoin de décrire cette crise… Deux choses m‘ont frappé au Rwanda. D’abord, c’est un génocide pratiqué à l’arme blanche. Il y a une différence entre appuyer sur une manette dans une chambre à gaz, commander un bombardement sur l’Ukraine ou prendre sa machette et couper en morceau une personne que souvent on connaissait. La deuxième chose qui m’a beaucoup marqué, c’est l’incroyable efficacité de ce génocide. Elle est liée à la première. En 100 jours, à l’arme blanche, on a réussi à tuer entre 800 000 et 1 million 200 000 personnes, c’est-à-dire une efficacité bien supérieure à celle des nazis avec leurs chambres à gaz, leurs camions et leurs machines.

AB : Sans dévoiler l’histoire, il y a deux personnages principaux : Magnifique, qui est le titre du livre et Jérôme, ce délégué du CICR qui rencontre Magnifique, une victime du génocide. Comment présenter leur histoire aux lecteurs ?

Réponse : Mon premier roman, c’était l’histoire d’un Français qui se perdait en Asie, le deuxième d’un enfant violé dans les années soixante en France, le troisième celle d’un grand-duc Russe en exil, le quatrième l’histoire de Marilyn Monroe, on me dit qu’au fond ce sont des livres où l’espoir n’est pas très présent… Ce livre, « Magnifique » est un tournant dans mon œuvre car il est porteur d’espoir. Quel espoir ? Est-ce que l’espoir c’est simplement une histoire où un homme et une femme construisent une vie ensemble ? Non, l’espoir ce n’est pas ça.

L’espoir, c’est qu’un jour, un délégué du CICR, qui a une vie d’humanitaire classique où l’on passe finalement beaucoup de temps dans des bureaux, s’ennuie. Pour se distraire, il a des papiers à aller signer à l’hôpital. Un jour, il est en train de signer des ordres d’admission à l’hôpital et il voit un camion qui descend une femme sur une civière. Il se précipite immédiatement sur cette femme sans raison et il va la suivre. Elle est inconsciente, ne dit pas un mot, mais pendant des semaines il lui raconte des histoires. Pour moi, elle est là l’espérance. C’est-à-dire qu’on ne se sait pas pourquoi, un homme est tombé dingue d’une fille, dans un endroit improbable et l’histoire a continué. Peut-être que l’image que je garde de cette espérance, c’est le fait que cette femme se réveille de temps en temps et aperçoit une chevelure au-dessus d’elle, elle ne comprend pas du tout ce que cette chevelure fait là. Elle se rendort et à chaque fois qu’elle se réveille, elle voit ce type qui lui dit « Bonjour Mademoiselle ! Comment-allez-vous ? » et elle se rendort… pour moi, l’espoir est là !

AB : C’est « Magnifique », merci Jean-Félix !

 

Maison d’édition : Télémaque

Livre disponible en librairie ou en ligne

Jean-Félix de La Ville Baugé

Jean-Félix de La Ville Baugé a publié quatre romans dont Dieu regardait ailleurs (Plon, 2013) et Votre fils (Plon, 2004). À l’été 1994, il est envoyé par Solidarités International au Rwanda dans la région de Gikongoro. De 2004 à 2008, il dirige Solidarités International au Darfour puis Médecins sans frontières en Tchétchénie. En 2009, il prend la tête d’un journal à Moscou. En 2023, une nouvelle mission pour MSF le mène en Irak.

Artsakh : entretien avec Hovhannès Guevorkian, Représentant de la République d’Artsakh en France

KORNIDZOR, ARMÉNIE – 26 SEPTEMBRE : Une famille traverse les voitures garées en attendant de visiter les tentes de la Croix-Rouge arménienne le 26 septembre 2023 à Kornidzor, en Arménie.  (Photo by Astrig Agopian/Getty Images)

Où en sont les négociations et le cessez-le-feu au Nagorno-Karabakh et qu’en attendez-vous ? Quels sont les risques pour la population ?

Il n’y a pas de cessez-le-feu ni de négociations. L’Azerbaïdjan a annexé de force l’Artsakh. Restées seules face à la puissance militaire de la dictature azerbaïdjanaise, les forces d’autodéfense d’Artsakh ont fait acte de reddition en déposant les armes. L’Azerbaïdjan ne s’arrête pas pour autant étant vainqueur. Il est inutile de parler des risques. L’exode de la population d’Artsakh a commencé. Exode forcé car la population fuit les atrocités des soldats azerbaïdjanais. On est face à un nettoyage ethnique.

 

Quelle est la situation humanitaire au Nagorno-Karabakh/Artsakh et que faut-il faire selon vous pour secourir la population ?

On ne peut plus parler de situation humanitaire au Haut-Karabagh dans la mesure il n’y aura plus de population arménienne sur place bientôt. Il faut dans ces conditions se concentrer sur les besoins de cette population qui trouve refuge dans la République d’Arménie. Il faudra trouver des abris, subvenir à leurs besoins premiers et surtout réfléchir à leur intégration pour éviter qu’en tant que réfugiés, ces personnes ne deviennent cible de l’exutoire de la haine.

 

Dans ce contexte de crise et de danger extrême, qu’attendez-vous de la communauté internationale (ONU, UE, Russie, France, USA, etc.) ?

L’Artsakh, en tant que formation collective, a été conquis par l’Azerbaïdjan. Aucun Etat, aucune structure internationale ne s’est engagé à prévenir l’emploi de la force et l’épuration ethnique des Arméniens qui en résulte. Non pas parce que les mécanismes de prévention n’étaient pas performants mais parce qu’il y a eu défaut de volonté politique contre le projet déclaré d’une oblitération du Haut-Karabagh. Sur ce point ces acteurs se valent. C’est une tendance dangereuse car elle peut générer dans le monde le sentiment qu’on peut résoudre les problèmes par la force sans égards pour les moyens employés, tel un crime international qu’est le génocide.

Après cette agression militaire de l’Azerbaïdjan au Nagorno-Karabakh, pensez-vous que l’Arménie soit maintenant en sécurité ?

Non, la désarménisation du Haut-Karabagh brise l’Arménie. Il est difficile de croire aux assertions, soient-elles faites d’un ton affirmé et certain, que cette amputation de l’Arménie sert à renforcer celle-ci. D’autant que les forces œuvrant à cette amputation le font motivées précisément par l’affaiblissement de l’Arménie et non pas par son renforcement.

 

 

Hovhannès Guévorkian

Depuis 2003, la République d’Artsakh en France est représentée par M. Hovhannès Guévorkian. M. Guévorkian est est né le 22 février 1974. Il est marié et père de trois enfants.

En 1996, il est sorti diplômé de la faculté de Relations internationales de l’Université d’État d’Erevan en Arménie. En 2001, il a obtenu obtient le DEA de Sciences politiques et de Relations internationales de l’Université Paris 2 Panthéon Assas.

Entre 1996 et 1998, M. Guévorkian a travaillé au sein de différentes organisations internationales en Arménie et en Artsakh. En 1998, il a été titularisé au ministère des Affaires Étrangères de la République d’Artsakh. Avant sa prise de fonction comme Représentant de la République en France, il a occupé la fonction d’adjoint à ce poste.

 

 

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