Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?

© Photo Gérard Payen

Depuis 2015, les statistiques mondiales s’efforcent de dénombrer les personnes dont le droit humain à l’accès à l’eau potable n’est pas satisfait. Un nouvel indicateur statistique, l’accès à des services d’eau gérés en toute sécurité (accès dit GTS), inclut des paramètres qui reflètent des critères de ce droit humain, en particulier la potabilité ou la contamination de l’eau. Les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable mesurent enfin l’accès à de l’eau véritablement potable ! Après quelques années de démarrage, l’équipe OMS-UNICEF qui gère cet indicateur est maintenant en mesure de publier des statistiques tous les 2 ans avec suffisamment de valeurs par pays pour estimer une valeur mondiale statistiquement signifiante.

La dernière mise à jour est toute récente. Le rapport « Progrès en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène des ménages, 2000-2022 : Gros plan sur les questions de genre[i] » date de juillet 2023. Il fournit et analyse les valeurs nationales et mondiale à fin 2022. Les principaux enseignements de ce rapport ont été présentés par Camille Chambon en septembre 2023 dans Défis Humanitaires[ii] n°80.

Mais la mise à jour à 2022 des données statistiques a aussi fait l’objet d’une publication de ces données sur le site www.washdata.org, ce qui fournit beaucoup plus d’informations. Il faut louer cet effort de transparence qui permet de mieux comprendre comment sont établies les différentes estimations. Et puis ces données permettent des analyses qui vont plus loin que ce que l’OMS et UNICEF ont publié dans leur rapport. C’est l’objet de cet article : que nous apprennent ces nouvelles statistiques au-delà de ce qui a été publié ?

Camion-citerne approvisionnant un quartier non raccordé à Delhi © C. Guillais

Un rapport OMS-UNICEF 2023 qui privilégie toujours les taux de couverture

En mars 2023, j’avais écrit dans Défis Humanitaires un article[iii] décrivant les habitudes tenaces des Nations Unies de rapporter les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable en donnant beaucoup de place aux détails et analyses relatifs aux progrès des « taux de couverture » et peu de place aux « nombres de personnes sans accès satisfaisant ». Cette attitude assez technocratique ne respecte pas bien l’objectif politique d’accès universel et dans certains cas peut conduire à cacher des reculs par rapport à cet objectif. Elle est peu cohérente avec les statistiques sur la faim dans le monde qui sont exprimées habituellement en nombre de personnes qui souffrent de la faim. Personne ne s’intéresse au nombre ou à la proportion de ceux qui mangent à satiété !

Le rapport OMS-UNICEF 2023i ne déroge pas à cette habitude. Pour l’indicateur ODD, sa page de synthèse sur l’accès à l’eau potable fournit 30 taux de couverture et un seul nombre de personnes sans accès ! Ce dernier, les 2,2 milliards de personnes sans accès satisfaisant en 2022, a été largement médiatisé mais sans détails et aucune information sur son évolution dans le temps contrairement aux taux de couverture. Par ailleurs, si le chapitre sur l’eau potable fournit les évolutions des populations rurales et urbaines ayant accès à l’eau potable, il ne donne ni les nombres ni les évolutions des populations rurales et urbaines sans accès satisfaisant.

Pourtant, ce rapport fait des progrès notables en dénombrant dans les différentes régions du monde les populations sans accès basique à l’eau. Espérons que la prochaine édition fasse de même pour l’accès à de l’eau véritablement potable, un besoin d’ampleur trois fois plus grande.

En ce qui concerne l’évolution des besoins depuis 2015, l’ONU a publié des informations complémentaires dans son rapport annuel 2023 sur les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Notes méthodologiques

Avant d’aller plus loin dans l’analyse des statistiques 2022, je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur plusieurs points de méthode statistique.

Tout d’abord, il ne faut pas comparer les valeurs 2000, 2015 ou 2021 publiées en 2023 avec les valeurs publiées en 2021. En effet, la base statistique  2023 utilise les données récentes pour recalculer toutes les valeurs antérieures. Les évolutions dans le temps ne peuvent donc être analysées qu’avec les données de la base 2023.

Ensuite, l’excellent travail statistique de l’équipe OMS-UNICEF est contraint par le fait que tous les pays ne sont pas en mesure de fournir des estimations nationales. Les estimations mondiales et régionales contiennent ainsi des extrapolations qui sont faites rigoureusement mais qui créent des incertitudes.

Le fait que les mêmes limitations existent quelles que soient les années permet de donner davantage de crédit aux variations temporelles qu’aux valeurs absolues des estimations. Ainsi, le nombre de personnes sans accès à l’eau potable dans le monde est-il de l’ordre de 2 à 2,2 milliards après avoir été estimé à 2,1 milliards il y a 3 ans. Ce n’est pas encore très précis car l’Inde et la Chine ont du mal à faire leurs dénombrements. Mais la baisse de 6% entre 2015 et 2022 calculée dans les mêmes conditions est probablement signifiante.

La lenteur des progrès pour l’eau potable

Cela fait plusieurs années que l’ONU alerte sur la lenteur des progrès. Le rapport OMS-UNICEF 2023 dit qu’il faudrait augmenter le rythme des progrès d’un facteur 6 pour atteindre l’objectif d’accès universel en 2030. Le graphe ci-dessous montre les évolutions entre 2015 et 2022 des populations sans accès à différents services essentiels :

  • l’accès à l’eau potable au sens des ODD, c’est-à-dire l’accès GTS ;
  • l’accès « basique » à l’eau potable qui ne garantit pas ni la potabilité ni la régularité d’approvisionnement de l’eau mais est cependant utilisé pour la cible ODD 1.4 d’accès aux services essentiels pour les personnes pauvres ou vulnérables. Il s’agit de l’accès à des sources « améliorées » nécessitant moins de 30 minutes pour s’approvisionner.
  • l’accès à l’assainissement de base, c’est-à-dire à des toilettes décentes saines et non partagées avec des voisins. Cet indicateur est proche de celui des Objectifs du Millénaire (2000-2015) en y ajoutant que le critère de non-partage des toilettes. L’indicateur GTS de la cible ODD 6.2 est quant à lui beaucoup plus ambitieux car il inclut en outre la nécessité de dépolluer les rejets. Comme il traduit ainsi bien davantage les taux d’épuration des effluents domestiques que l’accès des personnes à l’assainissement, il n’est pas étudié ici;
  • l’accès à l’électricité, indicateur de la cible ODD 7.1.

Pour chacun de ces services la composante rurale est dessinée en couleur claire tandis que la composante urbaine est dessinée en couleur foncée.

Figure 1: Populations mondiales sans services essentiels (en milliards) et évolutions entre 2015 et 2022 (en %)

Ce graphe met en lumière plusieurs réalités utiles pour évaluer les politiques publiques :

  • Le progrès moyen de l’accès à l’eau potable est très lent : les besoins n’ont baissé que de 6% en 7 ans alors que dans le même temps les besoins d’accès basique à l’eau baissaient de 19%, ceux d’accès à l’assainissement de base de 24% et ceux d’accès à l’électricité se réduisaient de plus de 30% ! En d’autres termes, les politiques d’accès à l’eau potable sont bien moins performantes que les politiques d’accès à l’assainissement et que celles de l’accès à l’électricité. Les populations qui manquent de ces services sont classées dans le même ordre. 2,2 milliards ont besoin d’eau potable, 1,5 milliard d’assainissement et seulement 0,7 milliard d’électricité. Cela donne à penser qu’en moyenne les Etats privilégient l’électricité dans leurs priorités nationales et consacrent bien moins de ressources financières à l’eau qu’à l’électricité.
  • Les zones de couleurs claires figurent les populations rurales. Qu’il s’agisse d’eau potable, d’assainissement, d’eau ou d’électricité, le nombre de ruraux qui en manquent baisse plus rapidement que pour l’ensemble de la population.
  • Les zones de couleurs foncées figurent les populations urbaines. On voit que l’accès aux services essentiels y progresse bien moins vite qu’en zones rurales pour l’électricité (-27% en 6 ans) et pour l’accès à l’assainissement de base (-14% en 7 ans). Pour l’eau, c’est catastrophique : le nombre d’urbains sans accès basique à l’eau stagne tandis que le nombre d’urbains sans eau potable (accès GTS à de l’eau véritablement potable) est en croissance de 9% en 7 ans !
  • Tant que le nombre d’urbains sans eau potable augmente il est mathématiquement impossible d’atteindre l’accès universel à l’eau potable. Or la courbe des besoins urbains en eau potable est quasiment une droite. On ne distingue aucune accélération depuis des années malgré les alertes de ONU-Eau. La réalité des résultats des politiques publiques diverge par rapport à l’objectif politique clair d’accès universel à l’eau potable.
Eau vendue dans un sentier d’un bidonville au Kenya (Photo G. Payen) 

Où sont les 2,2 milliards de personnes sans eau potable ?

La base de données OMS-UNICEF fournit des taux de couverture en services d’eau potable gérés en toute sécurité pour la plupart des grandes régions du monde. Avec ces taux, on calcule facilement le nombre d’habitants de ces régions qui n’ont pas accès à de l’eau potable. La figure 2 ci-dessous présente ces différentes populations avec des surfaces qui sont à peu près en proportion. Les valeurs attribuées à l’Asie méridionale et à l’Asie de l’Est sont peu précises car calculées par extrapolation en l’absence d’estimations pour l’Inde et la Chine. Pour une raison mathématique non encore identifiée, le total des populations manquant d’eau potable dans chaque région excède la valeur de 2,2 milliards calculée pour le monde. Les valeurs présentées ci-dessous sont en conséquence peu précises mais leurs ordres de grandeur et leurs variations dans le temps donnent à réfléchir.

Figure 2 : répartition géographique des personnes sans accès à l’eau potable (surfaces proportionnelles aux estimations de nombres de personnes calculées à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF)

Cette figure 2 fait apparaître un énorme problème en Afrique sub-saharienne où 69 % de la population n’a pas accès à l’eau potable au sens de l’objectif mondial.

La figure 3 montre les évolutions 2015-2022 en pourcentage des populations qui n’avaient pas accès à l’eau potable en 2015. Si les régions d’Asie apparaissent progresser depuis 2015 avec un nombre de personnes sans accès en diminution, les autres grandes régions du monde sont en recul avec un accroissement des besoins. La dégradation la plus importante en vitesse et en nombre est en Afrique sub-saharienne où la population sans accès satisfaisant a augmenté de 90 millions soit 13% en 7 ans.

Figure 3: Evolutions 2015-2022 des estimations du nombre de personnes manquant d’eau potable (GTS) dans les différentes régions du monde (calculs effectués à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF).

Un progrès moyen qui cache des reculs inquiétants

Si l’estimation mondiale du nombre total de personnes sans accès à l’eau potable baisse légèrement entre 2015 et 2022, ce progrès apparent cache des reculs dans deux populations importantes : l’Afrique subsaharienne et la moitié urbaine de la population mondiale. Dans les deux cas, le suivi en termes de taux de couverture laisse croire à un progrès, de 27% à 31% pour l’Afrique, de 80% à 81% pour la population urbaine. Mais ces progrès modestes en taux de couverture ne sont pas suffisants pour compenser la croissance démographique du continent africain et la croissance urbaine d’un très grand nombre de pays. La figure 4 présente les nombres de personnes manquant d’eau potable dans ces deux populations et leurs évolutions entre 2015 et 2022. Là encore, les nombres sont peu précis en raisons des extrapolations utilisées mais les variations dans le temps sont crédibles car elles comparent des valeurs calculées en 2015 et 2022 selon les mêmes procédures.

Figure 4 : Populations sub-sahariennes et urbaines sans accès satisfaisant à l’eau potable (accès GTS) en 2015 et 2022 (en millions) et variations 2015-2022 (en %) . (valeurs calculées à partir de la base de données OMS-UNICEF)

Ces graphes montrent que si les efforts actuels conduisent à des progrès incontestables en taux de couverture ces progrès sont insuffisants par rapport aux croissances des populations. Tant que les nombres de personnes sans eau potable ne se réduiront ni en Afrique ni dans les villes, l’objectif d’accès universel sera complètement hors de portée.

 

 

 

Le manuel de référence de l’International Water Association pour la mise en œuvre opérationnelle du droit de l’homme à l’eau potable

 

 

 

 

Prise en compte de ces informations statistiques dans les politiques publiques

Lors de la Conférence historique des Nations Unies sur l’Eau à New York en mars 2023, il a été reconnu une crise mondiale de l’eau. Les appels d’ONU-Eau à accélérer les efforts pour l’eau ont été rappelés mais aucune décision d’action a été prise. D’ailleurs depuis l’adoption des ODD, aucune accélération n’est perceptible dans les statistiques mondiales relatives à l’eau véritablement potable. On dirait que la plupart des politiques nationales ne cherchent pas à atteindre l’objectif d’accès universel et continuent sur leurs lancées antérieures comme si les objectifs ODD n’existaient pas.

Lors du Sommet des ODD de septembre 2023, les Etats membres de l’ONU ont adopté une résolution politique qui redit leur volonté d’atteindre un accès universel à l’énergie mais ne rappelle pas leurs objectifs d’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement en dépit des besoins bien supérieurs et de leurs statuts de droits de l’homme. Pourtant, cette déclaration avait fait l’objet de rapports préalables du système ONU qui mentionnaient la croissance du nombre d’urbains sans eau potable. C’était même dans le titre du paragraphe eau du rapport ONU 2023 sur les ODD. Mais quel gouvernement a vu cette information jamais discutée ni communiquée dans les médias ? Est-ce que cette mention de l’électricité et l’omission de l’eau potable traduisent des différences d’influence de lobbys ou des différences de communication et de visibilité des besoins ? A noter que ces rapports disaient également que c’est l’Afrique sub-saharienne qui « connait le plus grand retard » mais sans mentionner de dégradation de l’accès.

Un grand mérite de l’Agenda 2030 et de ses ODD est d’avoir permis l’établissement de statistiques mondiales sur des sujets majeurs. Malgré leurs imperfections de jeunesse, les estimations qui en résultent sont de plus en plus fiables. Pour l’accès à l’eau potable, nous disposons aujourd’hui de connaissances bien plus nombreuses et pertinentes qu’avant 2015.

En particulier, comme présenté ci-dessus, ceux qui prennent le temps d’analyser ces nouvelles connaissances savent que :

– les progrès pour l’eau potable sont très lents en moyenne, bien plus lents que pour l’électricité ou l’assainissement de base.

– l’accès universel à l’eau potable est totalement hors de portée tant que la dégradation de l’accès n’est pas stoppée dans certaines populations, en particulier dans celles des villes et celles d’Afrique sub-saharienne où habitent au total près des deux tiers de la population mondiale.

Mais ces connaissances nouvelles ne sont pas étudiées, médiatisées ni même discutées. Il y a urgence à ce que la communauté internationale s’en empare et enclenche l’indispensable sursaut politique qui conduira à changer les politiques publiques pour l’eau potable et donnera davantage de priorité à l’eau dans les programmes gouvernementaux.

 

[i]   https://washdata.org/report/jmp-2023-wash-households-fr

[ii] ONU eau potable : quelques progrès, beaucoup de retard à rattraper ! Résumé du Rapport du JMP UNICEF-OMS (2020-2022), Camille Chambon, Défis Humanitaires n°80.

https://defishumanitaires.com/2023/09/01/titre-a-modifier-urgence-et-progres-de-lacces-a-leau-potable/

[iii] Accès à l’eau potable : le changement majeur d’objectif mondial en 2015 se heurte à des habitudes technocratiques tenaces, Gérard Payen, Défis Humanitaires, mars 2023 https://defishumanitaires.com/2023/02/21/acces-a-leau-potable/

 

Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 35 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille simultanément les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.

 

L’innovation humanitaire à l’épreuve du terrain : l’exemple du purificateur d’eau Orisa

L’action humanitaire est faite d’engagement, et de réponses concrètes, sans lesquelles elle n’est que mots. Pour apporter celles-ci de façon efficiente, et répondant aux besoins des personnes secourues, les solutions techniques innovantes jouent un rôle déterminant, démultipliant le temps gagné, le nombre de personnes assistées, et l’impact de l’aide. Cette notion d’innovation est présente dans tous les domaines de notre action (sécurité alimentaire, santé, abris, résilience, etc.), et bien sûr dans celui, technique par nature, de l’EHA (Eau, Hygiène et Assainissement).

Le changement de paradigme consiste parfois, sans révolutionner la solution technique elle-même, à mettre à disposition des acteurs et bénéficiaires de terrain une réponse simple d’utilisation, fiable, adaptée à l’ensemble du spectre des interventions, de l’urgence au développement, en termes d’accès individuel, familial ou collectif, à une eau potable. C’est l’idée du purificateur d’eau Orisa proposé par la société Fonto De Vivo, co-fondée par Anthony Cailleau, spécialisé en R&D, et David Monnier, ancien humanitaire ayant travaillé pendant 14 ans sur des terrains difficiles autant que variés : Libéria, Irak, Comores, Guinée, Afghanistan… Il y a pu mesurer le besoin en moyens faciles et sûrs d’accès à l’eau pour les populations impactées par des crises sécuritaires, climatiques ou épidémiques. Le développement du purificateur Orisa s’est fait, à partir de 2017, en partenariat avec des chercheurs des universités de Nantes (où Anthony Cailleau et David Monnier se sont rencontrés, et ont décidé de fonder Fonto De Vivo) et de Vendée. Un « focus group » de six ONG françaises a été mis en place, afin de spécifier leurs besoins en termes de purification et de logistique liée. Puis un cabinet de designers nantais, et un bureau d’étude en Vendée spécialisé dans la plasturgie ont finalisé le produit, qui a commencé à être commercialisé en 2021.

Concrètement, il s’agit d’un purificateur portable et autonome, de taille modeste (42,5 x 17 x 12cm), d’un poids de 2,1 kg, fonctionnant par pompage manuel, intuitif, conforme aux directives de qualité pour l’eau de boisson de l’OMS. L’ultrafiltration se fait par des membranes en fibres creuses à travers lesquelles passe l’eau. Le purificateur est adaptable à différents types de récipients, de réservoirs, et traite les eaux de surface (puits, cours d’eau…).

Le banc d’essai, pour un outil destiné à un usage humanitaire, c’est sa mise en œuvre sur le terrain. A ce titre, l’intervention menée par l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo, au Burkina-Faso (programme d’urgence), est significative, quant au potentiel du purificateur Orisa. Le contexte particulier de la ville de Djibo, soumise à un blocus par des groupes armés, y a transformé une situation critique en urgence humanitaire. Djibo, avant même ce blocus, était impactée par la raréfaction de la ressource eau due au changement climatique, et concentrait une grande partie des déplacés au Sahel. Au 31 / 03 / 2002, selon l’organisme d’état burkinabé enregistrant les déplacés internes, on y comptait 283.428 déplacés, pour une population résidente d’environ 50.000 personnes. En janvier, les groupes armés y ont déplacé de force les habitants des villages alentour ; selon OCHA, 36.532 personnes sont arrivées en moins de deux mois. La tension sur la ressource en eau potable y était maximale. Puis le blocus a été déclaré le 17 février, en posant des mines sur les routes d’accès et en attaquant tout véhicule ou personne tentant d’entrer ou de sortir de la ville. Enfin, un sabotage, par les groupes armés, des points d’eau et infrastructures d’accès à l’eau, fut mené, entre le 21 février et le 13 mars : destruction d’un groupe électrogène du réseau de l’Office National de l’Eau et de l’Assainissement (qui alimentait 2/3 de la population), de deux des trois générateurs alimentant les stations de pompage desservant le réseau public (réduisant de 80 % la production d’eau), et de six des douze adductions à énergie solaire, mises hors service par des tirs sur les réservoirs de stockage… Selon les estimations du cluster WASH, au moins 220.000 personnes ont perdu l’accès à des sources d’eau protégées au 17/03/2022 en raison de ces attaques. La population de Djibo, comme le raconte Sébastien Batangouna, chef de chantier EHA SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, « fut réduite à creuser à la main des trous de fortune dans le lit du barrage à sec, extrayant des quantités insuffisantes d’eau trouble, ou d’aller puiser dans quelques puits ou des eaux de surface stagnantes ». Par ailleurs, de nombreuses agressions de personnes allant puiser l’eau ont eu lieu. L’accès à l’eau est devenu pour les groupes armés un enjeu de pression sur la population.

Photo prise à Djibo par Sebastien Batangouna Banzouzi, chef de chantier EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina FASO @SOLIDARITES INTERNATIONAL

Dans ce contexte, et dans une ville qui n’est plus reliée que par hélicoptère au reste du pays, les réponses classiques en EHA, comme l’explique Lise Florin, Coordinatrice EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, ne sont plus adaptées : « Trop dangereux d’effectuer des réparations des points d’eau et des groupes électrogènes vandalisés, water-trucking inenvisageable car points d’eau inaccessibles et ravitaillement en carburant limité par le blocus, installation de bladders (réservoirs souples) écartée, car une station de traitement eut été trop visible et le pompage difficile dans des trous de fortune, enfin accès limité au barrage pour des raisons de sécurité ». Ne restait que la solution d’un traitement domiciliaire et / ou communautaire, en utilisant au besoin des sources d’eau non conventionnelles (eau de surface éparses dans la ville). Solution « discrète » et sûre, donc, qui a consisté à « détourner », pour reprendre la formule de Baptiste LECUYOT, Responsable du pôle EHA – Expertise Technique et Qualité des Programmes au siège de SOLIDARITES INTERNATIONAL, « l’usage de purificateurs normalement plus adaptés au traitement d’eau à domicile, en mettant en place des points de filtration collectifs où les gens viendraient chercher de l’eau filtrée, sans avoir à mettre en place des installations plus importantes ». 242 volontaires communautaires furent recrutés et formés, 64 points de filtrations mis en place, et une équipe mobile de 50 volontaires fut chargée d’aller sensibiliser les ménages à l’hygiène et au traitement de l’eau à domicile. A ce jour 500 purificateurs Orisa ont été déployés à Djibo par SOLIDARITES INTERNATIONAL.

Même si l’intervention de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo est toujours en cours, on peut d’ores et déjà constater que, comme le souligne Sébastien Batangouna, « La prise en main, l’utilisation, l’entretien et la réparation des purificateurs Orisa s’est révélée facile, tout comme la formation du personnel national et des journaliers ». Simplicité renforcée, comme le rappelle Lise Florin, « par les tutoriels mis à disposition sur Internet par Fonto De Vivo ». Lise Florin ajoute que, outre la discrétion et la simplicité « ces purificateurs se sont montrés plus rapides que le traitement chimique « PUR » : entre 120 L/H et 180L/H pour les filtres ORISA contre 40L/H pour le PUR. Également moins volumineux : il faut 4 fois moins de seaux de 20L pour couvrir le même nombre de bénéficiaires, le transport et le stockage sont donc facilités et moins couteux. Enfin, l’eau est de meilleure qualité pour les personnes secourues, car elle est simplement chlorée après filtration pour éviter la recontamination de l’eau dans le transport/stockage ». A Djibo, ces purificateurs ont subi une utilisation intensive, de 4 à 6 h par jour, en produisant environ chacun 100 L/H, soit 4 jours de besoins d’une famille « normale ». Bien sûr, le pompage requiert un minimum de force physique, mais, compte tenu du contexte et de l’urgence, cette réponse s’est montrée la plus pertinente, efficiente et discrète. Il faut toutefois mentionner que des cas de non-conformité (liés à un fournisseur) ont été constatés à Djibo, sur un certain nombre de purificateur Orisa. Le problème a été immédiatement reconnu par Fonto De Vivo, qui a mis en place des solutions, les purificateurs étant réparables : de nouvelles pièces (bagues) ont été testées et envoyées en express au Burkina Faso ; et, en plus du stock de membranes déjà sur place, de nouvelles sont en cours d’acheminement, afin de changer celles qui ont connu un problème (avec l’appui à distance de Fonto De Vivo, et sachant que ces membranes doivent de toute façon être changées au bout d’un certain temps d’utilisation).

SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui avait déjà utilisé de façon limitée le purificateur Orisa au Niger dans des centres de santé), l’a également déployé en Haïti dans les écoles, et prévoit de l’utiliser au Mali pour des réponses d’urgence. Allassane Traore, coordinateur EHA Dakar, souligne d’ailleurs que cet outil est intéressant « pour les interventions auprès des populations transhumantes ou affectées par les déplacements récurrents, souvent oubliées des réponses humanitaires et particulièrement à risque sur les enjeux d’accès à l’eau potable ».

@MSF, Madagascar, avril 2022

Outre SOLIDARITES INTERNATIONAL, d’autres ONG utilisent le purificateur Orisa, comme MSF en Ukraine (dans des structures de soin) et à Madagascar (auprès de communautés). Ses très bonnes performances en filtration des bactéries (99,999999%, soit LOG 8) et virus (99,999%, soit LOG 5) en font un outil de prévention d’infections évident, mais, comme le souligne Jérôme Leglise, Référent Eau et Assainissement au Pôle Opérationnel de Support de MSF, une innovation technique spécifique a particulièrement intéressé MSF : son système de rétrolavage utilisant l’eau purifiée, limitant la contamination pendant le lavage. L’ONG médicale considère que ce purificateur est particulièrement adapté pour les missions exploratoires, les petites bases ou structures de santé isolées, les communautés spécifiques loin des réseaux urbains, et les personnes à risque (femmes enceintes, immunodéprimés, enfants en bas âge, cas de rougeole) en « kit de sortie » post consultation ou hospitalisation.

Enfin, le CDCS (Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) a commandé 405 purificateurs Orisa, afin de constituer un stock de contingence permettant de répondre à de potentielles urgences (catastrophes naturelles, conflits, pandémies…).

Au final, cet outil montre que, entre pari du développement d’un produit et épreuve du terrain, l’innovation humanitaire est – aussi – une forme de prise de risque…nécessaire…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire  


Pour aller plus loin : 


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Pierre Brunet

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.