L’Effet papillon, de la guerre à l’humanitaire !

© UNRWA Ashraf Amra

« Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Cette phrase du météorologue Edward Lorenz est à l’origine de la théorie de l’Effet papillon. Celle-ci peut-elle aujourd’hui s’appliquer à la géopolitique et avec quelles conséquences pour l’aide humanitaire ? Notre propos, dans cet éditorial, est d’être autant que possible lucide.

Quant à l’issue de la Conférence Internationale de soutien à l’Ukraine qui a réuni 21 chefs d’Etat et de Gouvernement à l’Elysée le 26 février, le Président de la République, Emmanuel Macron, déclare que « rien ne doit être exclu » et qu’il évoque l’éventualité d’un déploiement de troupes occidentales en Ukraine même, s’agit d’un Effet Papillon ?

Celui-ci est-il déclenché par un rapport de force qui devient dangereusement défavorable aux Ukrainiens ainsi que par les déclarations provocatrices de Trump sur la faiblesse de l’effort de guerre des pays Européen ?

Quand Vladimir Poutine répond dans son discours annuel à la nation russe « Cela constitue une réelle menace de conflit avec une utilisation d’armes nucléaires, ce qui signifie la destruction de la civilisation », est-on là encore dans l’Effet Papillon et jusqu’où cela pourrait-il conduire quand l’on sait que cet Effet Papillon est aussi nommé la théorie du chaos !

Méditons la fameuse phrase de Carl Von Clausewitz, général, philosophe et historien militaire prussien, dans son livre « L’art de la guerre » quand il écrit que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Et nous sommes en guerre aujourd’hui sur le continent européen ou de nombreuses organisations humanitaires sont actives en Ukraine pour secourir les victimes d’une guerre de haute intensité. Après avoir échoué à préserver la paix sur le continent, sommes-nous condamné à voir cette guerre durer, s’intensifier, s’élargir à d’autres territoires, voire à une escalade vers l’emploi d’armes non conventionnelles.

Il y a des chiffres qui en dise long.  

Le budget de la défense en France est passé en 2017 de 32,3 milliards d’euros à 47 en 2024 et il devrait être de l’ordre de 70 milliards d’euros en 2030 ! La tendance générale est similaire au niveau mondial. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’année 2022 représente la huitième année consécutive de hausse pour la défense dans le monde estimée à 2340 milliards de dollars. Les dépenses en Europe ont dépassé (480 milliards d’euros en 2022) leur niveau de la fin de la guerre froide.

« Si tu veux la paix prépare la guerre » dit l’adage antique et c’est bien ce qui pourrait se produire maintenant en passant en économie de guerre quand l’Europe et les Etats-Unis ne parviennent pas à ravitailler l’Ukraine en obus. La Russie produit 2 à 2,5 millions d’obus par an quand l’engagement des occidentaux de fournir un million d’obus s’est limité à 300.000 en 9 mois sur un engagement d’un an.

Des experts évoquent maintenant le risque d’une situation de bascule dans la guerre en Ukraine avec une victoire finale possible de la Russie. Face à ce risque et à l’inquiétude relatives aux élections américaines en fin d’année, les pays de l’Europe s’accordent pour l’essentiel « Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre ».

Voilà un long cheminement pour en arriver aux causes et aux conséquences qui vont impacter l’aide humanitaire et ses acteurs. L’Effet Papillon géopolitique s’est-il aujourd’hui étendu à toute la planète ? L’ordre international qui prévalait depuis la disparition de l’URSS est révolu et nous voilà entrés dans une phase de fragmentation qui fait dire au général français Michel Yakovleff « Nous sommes parti pour 20 ans de chaos ».

Dans un tel contexte, posons-nous la question suivante. Y a-t-il un lien entre la guerre en Ukraine et l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh ou Artsakh en septembre 2023 ? Les menaces actuelles de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie conduisent-elles des pays comme l’Inde et la France à fournir aujourd’hui de l’armement à ce pays ?

Soldats arméniens devant les 50 blindés livrés par La France à l’Arménie pour se défendre.

Y a-t-il un effet d’imitation entre le bras de fer de l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la guerre qui a repris de plus belle en République Démocratique du Congo (RDC) entre l’armée et le mouvement rebelle M 23 soutenu militairement par le Rwanda face à une coalition réunissant l’Angola, l’Afrique du Sud, le Burundi ?

Est-il nécessaire d’évoquer la situation à Gaza pour comprendre, comme en Ukraine, qu’il s’agit aussi d’une guerre régionale à dimension mondiale, qui nous plonge dans l’incertitude de ses conséquences dans la durée. En tout cas, disons-le ici nettement, l’aide humanitaire à la population de Gaza est une urgence immédiate de survie et une obligation morale absolue.

Dans un contexte de dérégulation des relations internationales, d’affaiblissement de l’ONU, de mise en cause du magistère occidental, il y a un moment favorable à saisir, une opportunité, pour des pays et des acteurs qui voudraient en profiter pour s’emparer par la force de territoires.

Dans un article, des journalistes (Stéphane Aubouard et Alain Léauthier dans Marianne) ont calculés que si l’on additionnait les populations des pays en guerre avec un Etat, ceux en guerre civile, en guerre hybride ou en guerre civile, cela représentait 48% de la population mondiale. Même si nous devons relativiser ce chiffre, ces conflits sont autant de risques d’aggravation et d’extension dans un moment et un environnement favorable à toute remise en cause de l’ordre établi.

Quel Effet Papillon pour l’humanitaire ?

Les besoins humanitaires vont-ils augmenter, se stabiliser ou décroître ? Telle est la question à se poser pour se préparer à l’hypothèse qui semble la plus probable. La fragmentation est porteuse de conflits comme on le voit avec les tensions en Moldavie avec la Transnistrie ainsi que dans les Balkans.

Si les conséquences des conflits représentent aujourd’hui la part la plus importante de l’aide humanitaire, n’oublions pas que le dérèglement climatique et ses catastrophes, le stress hydrique, la faim, l’épuisement progressif des ressources naturelles sur fond de croissance démographique et de l’augmentation exponentielle de la consommation vont amplifier et accélérer les besoins de réponse humanitaire.

Quelle sera la tendance des années à venir en matière d’accès des populations aux secours. Amélioration, stabilisation ou régression ? Les exemples de Gaza, du blocus du Haut-Karabakh, de l’Ukraine et des territoires en guerre dans les pays du Sahel illustrent-ils la tendance ?

Les financements seront-ils à la hauteur des besoins vitaux des populations victimes d’une guerre, d’une catastrophe ou d’une épidémie ? L’alarme a sonné en 2023 avec le pire déficit de financement, selon OCHA et Martin Griffiths, quand face à des besoins évalués en fin d’année à 56,7 milliards USD, seulement 19,9 milliards USD ont été réunis ! Qu’en sera-t-il en 2024 et dans les années à venir ?

La France, qui avait augmenté son Aide Publique au Développement (APD) de moins de 10 milliards d’euros en 2017 à plus de 15 milliards en 2022, vient de diminuer l’APD 2024 de 746 millions d’euros dans le cadre d’un plan de réduction de la dépense publique d’un montant de 10 milliards d’euros, faute d’une croissance suffisante ! Comment compenser cette perte, comment la rattraper en 2025.

Alors, la grande question est de savoir si le nouveau contexte international de conflictualité et de course aux armements, du passage possible à une économie de guerre qui provoquerait des contraintes et des pénuries dans certains secteurs, verra l’APD et l’aide humanitaire sanctuarisées à la hauteur des besoins ou au contraire réduite.

Sans parler du risque de politisation de l’humanitaire, tant de la part de certains Etats que de diverses organisations. La récente publication d’un article intitulé « La folle dérive des ONG » dans la revue Franc-tireur mettant en cause l’impartialité d’ONG droits de l’homme devrait nous inciter à la réflexion pour garder la confiance du public et des donateurs et renforcer l’accès aux populations en danger.

Pour un aggiornamento humanitaire.

© UNWRA. Camions de ravitaillement pour Gaza en attente pour entrer.

Les humanitaires sont aujourd’hui confrontés à de multiples défis dont certains dépendent d’eux et d’autres peu ou pas du tout. L’humanitaire doit se reposer la question de ses capacités qu’elles soient humaines, financières, logistiques, en matière d’innovation, de soutien de l’opinion publique, d’influence.

Influence plus que jamais indispensable pour faire vivre, élargir, approfondir l’espace humanitaire dans les politiques publiques. Qu’il s’agisse de l’APD, des financements humanitaires, de l’accès à l’eau, à l’alimentation, aux abris et aux soins et tous les facteurs qui interagissent tels le climat, l’eau, les ressources naturelles, l’environnement que je ne peux ici tous citer.

Que l’on me comprenne bien, je crois en une influence en matière de politique publique humanitaire et pas en une quelconque idéologie partisane utilisant l’humanitaire et qui affaiblirait immanquablement notre influence et à terme notre action. D’autres peuvent le faire, mais le mélange des genres est contraire aux principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui constituent la condition majeure de l’accès humanitaire, certes souvent malmenés, parfois bloqués mais toujours essentiels.

Dans cet éditorial, malgré la description d’un paysage géopolitique assez sombre, mon propos est d’être réaliste. Si le pire n’est heureusement jamais sûr, pour l’empêcher il faut agir en conséquence et le monde actuel recèle aussi beaucoup de signes d’espoir dont celui, précieux, de l’optimisme de la volonté pour éviter le chaos et préserver l’humanisme.

Cet article est une illustration de la politique éditoriale de la revue en ligne Défis Humanitaires. Analyser, anticiper, proposer, débattre pour un humanitaire plus intelligent et plus efficace.  Débattre comme nous le faisons ici à nouveau sur la dramatique situation à Gaza et comme nous allons continuer de le faire pour l’avenir de l’humanitaire.

 

Alain Boinet

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Nous sommes heureux de vous proposer des articles et interviews sur Gaza, l’Arménie, le Kurdistan ainsi que des articles sur l’eau à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Eau du 22 mars. En vous remerciant pour votre soutien (faireundon). Edition 86 :

HUMANITAIRE 2022, LES CHIFFRES DE L’AIDE PUBLIQUE AU DEVELOPPEMENT.

Un article de Cyprien Fabre

© Yashas Chandra / AFD

Les données annuelles de l’Organisation pour la Coopération et le Développement (OCDE) sur l’Aide Publique au Développement (APD) sont généralement attendues avec impatience. Ces données agrègent l’Aide publique au développement (APD) c’est-à-dire l’ensemble des apports financiers des organismes publics à un certain nombre de pays et qui ont vocation à soutenir leur développement.[1] Les plus gros fournisseurs d’APD sont réunis au sein d’un comité, le Comité d’Aide au développement, ou CAD, qui siège à l’OCDE. Certains pays, ainsi que la plupart des organisations internationales, choisissent également de notifier leur aide, et les chiffres présentés par l’OCDE donnent ainsi une bonne idée des flux financiers publics internationaux dédiés au développement, et les financements humanitaires en font partie.

Produire ces données est un long processus d’un an qui analyse chaque projet de chaque bailleur qui rapporte à l’OCDE son APD de l’année écoulée. Il ne s’agit donc pas là d’un outil de mesure immédiate des réponses aux crises, mais d’un outil permettant d’analyser les tendances sur une base commune. Que nous disent les – nombreux – chiffres de 2022 ?

Les tendances générales de l’APD en 2022

L’APD globale a augmenté de 22%, passant de 235 milliards USD en 2021 à 287 milliards USD en 2022. La proportion de l’APD mobilisée par les 32 pays du CAD est restée à peu près stable à 63%.

Les données 2022 étaient d’autant plus attendues qu’elles montrent l’impact de la guerre en Ukraine sur l’ensemble des budgets d’aide en général et d’aide humanitaire en particulier. L’Ukraine a reçu à elle seule 29,4 milliards USD (figure 1), presque exclusivement de la part des membres du CAD, et représentant 10,2 % de l’APD totale en 2022. Tout juste 10% de cette aide était comptabilisée comme aide humanitaire. L’Ukraine est ainsi une des rares crises récentes pour laquelle le taux d’aide au développement est si important, notamment dû à un soutien budgétaire important.

Figure 1 : Allocation à l’Ukraine de 2012 à 2022, Humanitaire, Développement, paix

Corolaire de la crise en Ukraine, les coûts des réfugiés pris en charge par les donateurs (In-Donor Refugee costs, comptabilisant la prise en charge des personnes s’étant réfugiés dans un pays donateur pendant les 12 premiers mois de leur séjour) ont fortement augmenté, passant de 12,9 milliards USD en 2021 à 33,3 milliards USD en 2022.  Ces couts représentent 14,7 % de l’APD totale des pays du CAD en 2022.

L’APD globale en faveur des contextes les plus fragiles[1] a diminué en volume. L’APD fournie par l’ensemble des donateurs aux contextes fragiles[2] a connu une baisse régulière, passant d’un pic de 103,5 milliards USD en 2020 à 95,7 milliards USD en 2021 et 93,1 milliards USD en 2022. Cela représente une baisse de 10 % sur une période de deux ans. (Figure 2).

C’est l’aide humanitaire qui est la plus touchée par cette diminution dans les contextes les plus fragiles. De 2021 à 2022, les diminutions les plus importantes concernent l’APD humanitaire (de 24,3 milliards USD à 20,8 milliards USD) et l’APD pour la paix[3]. À l’inverse, l’APD pour le développement dans les contextes fragiles a connu une légère augmentation (de 62,7 milliards USD en 2021 à 64 milliards USD en 2022).

L’APD a diminué dans les contextes fragiles les plus difficiles. L’APD destinée aux contextes extrêmement fragiles a diminué de 37,2 à 31,2 milliards USD entre 2021 et 2022. Parmi les 15 contextes extrêmement fragiles, quatre ont connu des baisses importantes du montant de l’APD reçue, notamment le Soudan (baisse de 3,3 milliards USD), la Syrie (baisse de 1,46 milliard USD), l’Afghanistan (baisse de 676 millions USD) et la Somalie (baisse de 623 millions USD). Seule la République du Congo a bénéficié d’une augmentation significative de l’APD entre 2021 (222,6 millions USD) et 2022 (765,8 millions USD).

  • La diminution de l’APD au Soudan entre 2021 et 2022 ne doit pas nécessairement être considérée comme une anomalie, car le montant de l’APD alloué au Soudan en 2022 reste plus élevé que pour toutes les années individuelles de 2014 à 2018. L’anomalie statistique s’explique surtout par les 5 milliards USD fournis au Soudan en 2021. Ce montant élevé s’explique en grande partie par le soutien budgétaire du FMI (1,4 milliard USD) et par un ensemble de mesures de réengagement et de réforme de la politique de développement de la Banque mondiale (1,3 milliard USD). Ce montant peut être interprété comme ayant été déboursé à la suite de la révolution soudanaise et en soutien à l’évolution temporaire à cette époque vers une gouvernance plus démocratique. Les revers enregistrés en 2023 avec l’éclatement d’une guerre civile suggèrent que les décaissements vont probablement continuer à diminuer. Cela devrait se refléter dans les chiffres de l’APD pour les années à venir.
  • La Syrie et le Yémen ont tous deux connu une baisse de l’APD globale en 2022 en raison de la diminution de l’APD humanitaire, notamment de la part des pays non-membres du CAD, baisse partiellement compensée par une augmentation de l’APD liée au développement.
  • Première année commencée sous contrôle Taliban, l’Afghanistan a reçu en 2022 des montants similaires d’APD humanitaire entre 2021 et 2022 (2,2 milliards USD contre 2,1 milliards USD). Cependant, les montants de l’APD pour la paix ont fortement diminué, tandis que l’APD pour le développement a également diminué dans une moindre mesure.

L’APD humanitaire

Figure 3 : APD humanitaires par type de bailleur 2012-2022

L’APD humanitaire globale provenant de tous les donateurs officiels est restée relativement stable en volume entre 2021 (36 milliards USD) et 2022 (36,7 milliards USD). Ce plafonnement est principalement dû à une baisse  importante de l’aide humanitaire fournie par les pays non membres du CAD, qui est passée de 8,2 à 6,1 milliards USD entre 2021 et 2022 (- 2,1 milliards USD), compensée par l’augmentation continue de l’aide fournie par les membres du CAD, qui est passée de 25 milliards USD en 2021 à un nouveau montant record de 26,9 milliards USD en 2022 (+ 1,8 milliard USD), L’engagement multilatéral, est également passé de 2,9 milliards USD en 2021 à 3,7 milliards USD en 2022 (soit une augmentation d’environ 870 millions USD)

Le CAD en tant que groupe reste le principal fournisseur d’aide humanitaire, représentant 73,2 % de l’APD humanitaire totale en 2022, la part la plus élevée depuis 2016. La réponse humanitaire globale reste principalement une affaire du CAD, avec un niveau encore jamais atteint de 26,9 milliards USD en 2022. Cela représente une augmentation importante de 7,8 % par rapport à 2021 en termes de volume et une augmentation encore plus substantielle par rapport à 2020 (+27,8 %).

Les principaux bailleurs humanitaires restent les mêmes : les États-Unis (42,9 %), malgré une baisse de volume, suivis par l’Allemagne (13,5 %) qui passe pour la première fois devant les institutions de l’UE (11,8 %). Ensemble, ces trois donateurs fournissent environ 68,2 % de toute l’aide humanitaire du CAD. Cette extrême concentration est dangereuse car des baisses apparaissent. Les baisses les plus importantes concernent de gros fournisseurs d’aide humanitaire : les États-Unis (- 714 millions d’USD) et le Japon (- 286 millions d’USD). La France se démarque ici avec une augmentation substantielle d’APD humanitaire, passant de 92 à 340 millions USD entre 2021 et 2022. Cette augmentation est conforme aux différents engagements de la France dans ce domaine, notamment au CICID 2018. Dans ce cadre fortement haussier, c’est à souligner, la réponse française aux besoins humanitaires en Ukraine en 2022 ne s’est pas menée au détriment d’autres crises.

Cependant, L’effort humanitaire du CAD a diminué.  En 2021 et les années précédentes, l’APD humanitaire représentait environ 15% de l’APD totale des membres du CAD, jusqu’à 33% pour les États-Unis.  Cette proportion est descendue en 2022 à 12,4 % en 2022, soit à peu près le niveau de 2015. Parce qu’elle partait d’une base très basse, l’augmentation substantielle de la réponse humanitaire française fait évoluer cet effort humanitaire de 0,7% en 2021 à 2,3% d’APD en 2023, ce qui reste encore bien au deçà de la moyenne des pays du CAD et place la France comme le 14ème bailleur humanitaire du CAD en 2022.

Dans l’ensemble, l’APD humanitaire fournie par les pays non-membres du CAD a diminué, passant de 8,2 milliards USD en 2021 à 6,1 milliards USD en 2022, une première baisse après plusieurs années de relative stabilité (2018-2021). Ces pays ont tout de même fourni 16,6 % de l’APD humanitaire en 2022, mais cela représente la proportion la plus faible depuis 2015 : ces pays fournissaient 22,8 % de l’APD humanitaire globale en 2021. Une tendance prononcée pour ces bailleurs est la diminution importante du montant alloué au Yémen, qui passe de 661,7 millions d’USD en 2021 à 100,9 millions d’USD en 2022.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont tous deux diminué les montants d’APD humanitaire qu’ils ont alloués en 2022 par rapport à 2021, de 49,1 % et 79,1 % respectivement. Le Qatar, deuxième pays non-membre du CAD en termes d’allocations d’aide humanitaire en 2022, a lui augmenté son APD humanitaire de 367 millions USD en 2021 à 443 millions USD en 2022.

L’aide humanitaire multilatérale

L’IDA de la Banque mondiale devient le plus grand donateur multilatéral d’APD humanitaire en 2022, avec 1,4 milliard USD contre 824 millions en 2021. La banque mondiale représente désormais 37,4 % de l’APD humanitaire multilatérale à elle seule. Ce taux est significatif et illustre l’implication accrue des banques multilatérales de développement et des institutions financières internationales dans la réponse aux crises et même les affaires humanitaires. Les projets plus importants se concentrent ici sur les catastrophes liées au climat (par exemple, au Pakistan, en Inde et au Bangladesh) ainsi que sur la croissance et la reconstruction dans les zones touchées par les conflits (par exemple, dans le nord-est du Nigeria et en Éthiopie).

L’engagement de la Banque mondiale est suivi par celui du CERF (760,6 millions USD ; 20,4 % du total humanitaire multilatéral) et plusieurs agences des nations unies avec une augmentation globale de 2021 à 2022 (par exemple, +9,3 % pour le HCR, +10,6 % pour le PAM, +21,9 % pour l’UNICEF et +41,1 % pour le FNUAP).

Allocations géographiques

Sans surprise, la crise en Ukraine a modifié les priorités d’allocation puisque la proportion de l’APD humanitaire totale destinée à l’Europe est passée de 3 % à 12 % du total.  À l’inverse, les proportions de l’APD humanitaire destinée à l’Asie (de 51 % à 41 %) et dans une moindre mesure à l’Afrique (de 29 % à 27 %) ont diminué (figure 9).

Figure 4 : allocations humanitaires par région, tous bailleurs officiels, 2021-2022

Malgré la diminution de la proportion, les volumes d’APD humanitaire vers l’Afrique sont restés stables, passant de 10,3 milliards USD en 2021 à 10,1 milliards USD en 2022. L’APD humanitaire vers l’Asie a diminué de 18,3 milliards USD à 15,1 milliards d’USD, principalement en raison d’une diminution de 2,3 milliards d’USD des allocations humanitaires à la Syrie et d’une diminution de 500 millions USD des allocations au Yémen.

L’augmentation de l’APD humanitaire vers l’Europe est due presque exclusivement à l’Ukraine, qui a reçu 2,9 milliards USD en 2022.  La majeure partie de cette aide humanitaire a été fournie par les membres du CAD (95 %), dont beaucoup ont soutenu l’Ukraine pour la première fois en 2022. Les organisations multilatérales ont également augmenté leur aide à l’Ukraine, en particulier les Nations unies, essentiellement par le biais d’une allocation du CERF de 62,6 millions USD.

L’APD humanitaire à destination de l’Ukraine n’a pas probablement été entièrement additionnelle. L’APD humanitaire totale a augmenté d’environ 700 millions USD, tandis que l’APD humanitaire destinée à l’Ukraine représentait à elle seule 2,9 milliards d’USD. Toute l’APD humanitaire à l’Ukraine ne peut donc pas être considérée comme additionnelle à l’aide humanitaire vers d’autres zones de crise.

Cette suite de chiffre et de pourcentage est peut-être un peu sèche. Cela nous raconte pourtant quelque chose. D’abord une crise majeure proche géographiquement ou politiquement des principaux bailleurs a bien naturellement un impact sur la répartition des volumes. D’autre part, les principaux bailleurs historiques de l’humanitaire continuent de soutenir l’effort. Cela dit la concentration de l’aide reste dangereuse. Le système actuel reste statique, il ne représente pas une solidarité globale de tous pour tous. Une baisse possible des budgets d’aide, associée à une recomposition politique globale va imposer de repenser notre façon d’aider les pays et les populations pendant des périodes de crises. Un humanitaire redéfini doit-il s’étendre encore à d’autres secteurs pour devenir l’instrument de réponse aux crises par défaut, ou au contraire se resserrer sur les seules situations qui demandent la mobilisation des principes humanitaires ? Le débat est ouvert depuis longtemps, mais il prend de plus en plus d’acuité.

Cyprien Fabre

 

Retrouvez les articles de Cyprien Fabre sur Défis Humanitaires :

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.