Impact humanitaire : comment conjuguer qualité et innovation ?

RCA – distribution alimentaire dans le cadre du mécanisme de réponse d’urgence – 2021

Afin de couvrir au mieux les besoins des populations affectées par une crise, Solidarités International (SI), s’efforce de mettre en œuvre quotidiennement des solutions qualitatives et innovantes. La Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP) est garante de l’équilibre optimal entre qualité et innovation programmatique : renforcer la qualité des programmes mis en œuvre et développer de nouvelles modalités d’intervention et des activités adaptées sont la clef de l’agilité et la durabilité des réponses mises en œuvre.

1/ Quels sont les leviers qualitatifs les plus efficaces pour améliorer les programmes et la mise en œuvre des activités ?

La DOAP dispose de plusieurs leviers qualitatifs sur lesquels agir afin de garantir une qualité programmatique.

Le tout premier levier qualitatif se situe sur le plan stratégique : une bonne réponse humanitaire est avant tout une réponse qui résout des problèmes souvent complexes car multifactoriels. L’élaboration du plan de réponse doit donc reposer sur une analyse situationnelle précise et holistique, qui met en exergue les besoins non couverts, les manques dans la réponse existante et l’impact différencié de la crise sur les populations selon une analyse fine des vulnérabilités. La logique d’intervention, inspirée de la Théorie du Changement, permet de lier cette analyse situationnelle menée au niveau Pays et/ou Base, et de développer une stratégie de réponse orientée sur la résolution du problème (au lieu d’une approche sectorielle). Elle pousse les équipes programmes à toujours se poser la question du rationnel de l’intervention et de la modalité choisie en répondant à la question : « pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? ». La DOAP appuie les équipes en développant et en formant sur ces méthodologies d’analyse situationnelle et de théorie du changement.

Une bonne réponse est aussi et avant tout une réponse technique : la couverture des besoins de base tels que « manger, boire, s’abriter » dans 18 contextes de crises aussi différents que complexes, exige la maîtrise d’un panel de compétences techniques très variés, allant de la réhabilitation de forages et de puits, l’analyse de l’eau potable, l’analyse physico-chimiques et microbiologique des eaux usées, la gestion des déchets, les réseaux d’eau potable et d’assainissement, le contrôle vectoriel, les mesures de prévention et de contrôle des infections, l’assistance à la maîtrise d’ouvrage…, pour la partie sectorielle Eau, hygiène et Assainissement ; au maraîchage, arboriculture, agroécologie, agriculture urbaine, santé animale, élevage de petit et gros bétail, pêche, pisciculture, technique de transformation et de valorisation des produits, approche filières et chaînes de valeurs… pour la partie sécurité alimentaire et moyens d’existence. Cette liste impressionnante – et pourtant non exhaustive -doit être complétée par les compétences en génie civil, construction et réhabilitation de petites et grandes infrastructures… La réalité des expertises techniques sectorielles est également complémentaire de compétences plus transverses tels que l’irrigation, la gestion intégrée des ressources en eau, le changement climatique, les systèmes de surveillance ou encore l’approche basée sur les marchés et les transferts monétaires.

Vidangeurs en action dans une latrine d’un camps de réfugiés du Bangladesh ®Solidarités International

La DOAP assure donc la garantie du respect des standards techniques par l’élaboration de documents techniques de référence et la création d’expertise. L’équipe apporte, en plus du support technique quotidien, la vision globale et la prise en compte des enjeux liés à l’environnement, la santé publique, la cohésion sociale et la protection afin de maîtrise l’impact négatif de ses actions.

Dans le but de couvrir le plus largement possible le panel d’expertises techniques requises pour mener à bien les activités, et reconnaissant qu’une approche partenariale et multi acteurs de qualité est essentielle à la bonne réalisation des activités sur les terrains d’intervention et à la montée en compétences de l’organisation, la DOAP a recours régulièrement à ses partenaires techniques privilégiés.

Enfin, l’un des piliers centraux de l’approche qualité de SI repose sur le support méthodologique au pilotage des programmes et à l’apprentissage. La DOAP promeut ainsi une approche d’apprentissage dynamique et continue tout au long du cycle de projet, ainsi que des méthodologies participatives, de suivi et d’évaluation qui doivent garantir une action humanitaire orientée vers la réalisation de changements concrets dans la vie des populations pour et avec lesquelles nous travaillons.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une qualité effective de nos programmes.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

2/ Innovation et action humanitaire sont-ils réellement compatibles ?

Les terrains de crises et fragilités dans lesquels nous agissons sont particulièrement propices à l’innovation car la diversité des contextes et des besoins ainsi que les contraintes de mise en œuvre (sécuritaires, techniques, foncières, administratives, temporelles, contextuelles…) fortes que nous rencontrons quotidiennement n’autorisent pas la mise en place d’une solution unique et standard aux problèmes complexes rencontrés. Par ailleurs, l’impératif humanitaire de répondre aux besoins vitaux et de faciliter l’accès aux services de base et aux droits fondamentaux aux populations les plus vulnérables affectées par les crises, nous amène à sortir des sentiers battus et toujours chercher des réponses plus intégrées, plus adaptées et plus durables.

Ainsi, la DOAP revendique le rôle de coordinateur interne de l’approche recherche et innovation comme levier à part entière de l’approche qualité : de l’identification des solutions innovantes émergeant à la fois du siège comme des terrains, à l’évaluation et capitalisation, en passant par l’accompagnement au développement et au suivi de la phase pilote, la DOAP veille à l’éclosion et à la réplication des bonnes pratiques.

Cependant, il est parfois tentant de céder et de baisser les bras devant les nombreux paradoxes qu’impliquent la juxtaposition des termes « humanitaire » et « innovation » :

  • L’aversion aux risques et à l’incertitude de la part des bailleurs ne laisse que peu de possibilité de financement sur les phases d’amorce et de démarrage d’un nouveau projet, d’une nouvelle approche ou la mise en place d’une solution innovante. Mais, paradoxalement, le secteur humanitaire se voit doté de plus en plus d’enveloppes dédiées à la mise en place de solutions innovantes ayant déjà fait leur preuve sur des terrains variés.
  • La culture humanitaire et la nécessité d’une mise en œuvre rapide et efficace reste encore éloignée de la culture de l’innovation, de la recherche et de l’apprentissage qui lui est inexorablement lié. L’effort à mettre sur l’étape clef d’évaluation et de diffusion des bonnes pratiques et nouvelles solutions n’est, elle aussi, encore que très peu financée par les bailleurs.
  • Nos secteurs d’expertise technique sont propices aux différents type d’innovation (innovation produit, innovation approche ou recherche action). L’approche innovation permet alors une mise en valeur de notre expertise technique et la montée en crédibilité et notoriété dans le secteur. Or, la technicité et la nécessaire adaptation de la solution sont à la fois le plus grand frein à la capacité de répliquer la solution à l’identique dans un autre contexte, et donc le passage à l’échelle de l’innovation.
  • Enfin, la temporalité longue du cycle de l’innovation (multiannuel, incluant une phase dite d’idéation et de développement préliminaire longue) ne peut être compatible avec la nécessaire efficacité des solutions mises en œuvre à court terme dans les phases de réponse au choc (repenser un mécanisme de réponse rapide dont les cycles de réponses court terme se répètent pendant de longues années en contexte de chocs à répétition et que la tentation est grande de chercher une solution plus durable, est extrêmement difficile). Quand la vie de personnes est en jeu, est-on prêt à prendre le risque de répondre non à la question « la solution mise en œuvre a-t-elle fonctionné » ?

Toutes ces contraintes augmentent le risque que les organisations se concentrent sur l’innovation « siège » / globale (par ex. très technologique) qui apporte plus de communication que d’impact sur les personnes. Alors, pour que l’innovation permette de résoudre le passage de la théorie à la pratique, il faut encourager le développement de l’innovation sur le terrain, pour des solutions durables et faciles à développer et répliquer.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une innovation réussie.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

3/ Se donner les moyens pour être à la hauteur des exigences du mandat humanitaire et porter la voix des populations au niveau global

En plus d’être une plateforme de mobilisation de ressources pour renforcer la double approche qualité et innovation de l’organisation, la DOAP a le mandat de porter la voix des populations au niveau global dans les instances de coordination humanitaire. La DOAP représente ainsi SI dans les comités de pilotage du Cluster EAH, du Cluster SAME et du réseau d’évaluation de l’action humanitaire ALNAP.

Pour passer de la théorie à la pratique également au niveau global et être un acteur du changement dans le secteur humanitaire et ainsi promouvoir sa double approche Qualité et Innovation comme garantie de l’impact humanitaire, SI a été l’incubateur de 2 projets financés d’abord par des fonds d’innovation, puis par des financements institutionnels : le premier, développe un système de renforcement de la qualité et de la redevabilité bénéficiaires dans le secteur de l’EAH (AQA) et le second, OCTOPUS, permet l’amélioration des bonnes pratiques et le suivi de la mise en œuvre de solutions innovantes en lien avec l’assainissement en urgence. Ces deux projets sont en passe d’être transmis au secteur EAH pour être intégrer comme outil et approche de coordination globale.

 


OCTOPUS                                                

Développée par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en 2018, la plateforme OCTOPUS (Operational Collaborative Tool Of Ongoing Practices in Urgent Sanitation) est un outil collaboratif en ligne relatif à l’élimination et au traitement des boues fécales dans les contextes d’urgence. Il a pour objectif l’amélioration des pratiques d’assainissement via le partage de connaissances et d’expériences par les acteurs et les experts de la gestion des boues de vidange. Des études de cas présentent ainsi des informations techniques et contextuelles détaillées dont les praticiennes et praticiens de l’assainissement peuvent s’inspirer pour adapter leurs interventions aux crises auxquelles elles et ils sont confrontés.

AQA

                                                                                                                                       Depuis la fin de l’année 2018, l’Initiative pour la responsabilité et l’assurance qualité (the Accountalibilty and Quality Assurance Initiative – AQA) vise à accroître la capacité des organisations humanitaires à répondre de manière efficace et efficiente aux crises en fournissant aux personnes décisionnaires les informations dont elles ont besoin pour s’adapter en permanence à l’évolution des contextes. S’inspirant de la méthodologie industrielle Définir-Mesurer-Analyser-Améliorer-Contrôler, cette initiative repose sur la collecte de données simples permettant de soutenir une prise de décision axée sur les résultats et fondée sur des preuves, dans le but final de garantir le respect et l’amélioration des normes de qualité et de redevabilité au fil du temps. Ce projet est mené dans le cadre d’un partenariat entre Oxfam, Solidarités International, l’Université de Tufts et l’UNICEF, avec le soutien du Global WASH Cluster (Cluster Eau, Hygiène et Assainissement) et du secteur « eau, hygiène et assainissement).


Le mot de la fin

Le fait d’avoir une instance au cœur des opérations qui porte cette double approche est un réel atout organisationnel et qui permet à une structure de taille moyenne de mettre en œuvre Qualité et Innovation au même titre que les grandes.

La prise de risque inhérente à la partie innovation et au développement de nouvelles approches, n’est possible qu’avec la garantie d’un suivi, d’un support technique et d’un contrôle qualité. Qualité et Innovation sont donc intrinsèquement liées et leurs effets se bénéficient mutuellement.

L’approche multiacteurs et la capacité de mobilisation de partenaires contribuent à la richesse de l’approche et à réduire les paradoxes.

Derrière deux mots et deux approches que l’on pourrait juger comme trop conceptuels, la spécificité de SI est de rester un acteur opérationnel de terrain, toujours animé par la volonté de rester au plus près des populations affectées par les crises.

Tous les leviers qualitatifs sont activés dans un seul souci : garder le sens de l’action et de l’engagement pour et au plus près des personnes dans les zones fragiles et les plus reculées.

2004_SI_Dépliant-6p_LogiqueIntervention_PageParPage-web-mail

 


Qui est Anne-Lise Lavaur ?

Après des études de sciences politiques et de droits de l’enfant, Anne-Lise Lavaur s’engage dans des organisations internationales (Médecins du Monde Argentine, Bureau International Catholique de l’Enfance), et devient coordinatrice de programme et chargée de plaidoyer.

En 2014, elle intègre SOLIDARITÉS INTERNATIONAL au sein du département technique et qualité des programmes dont elle prend la coordination huit mois plus tard. En 2018, ce département évolue en Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP). A travers la coordination de l’équipe de référents techniques et programmes, ce département au cœur des opérations garantie l’approche Qualité et Innovation de l’organisation.


Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire ?

Cet article ne marque pas la différence entre l’humanitaire et le développement. Pourtant ces deux champs d’action s’inscrivent dans des temps et objectifs différents. Alors que l’action humanitaire vise à répondre aux besoins vitaux des personnes les plus vulnérables, le développement pense son action dans la durée avec la volonté d’accompagner le changement social.

Les remarques qui suivent sur l’intérêt de l’anthropologie et les façons de l’intégrer dans les actions humanitaires et de développement sont donc à adapter en fonction de la situation du terrain – plus ou moins urgente, conflictuelle, instable. Pour l’humanitaire, l’anthropologie trouve peut-être tout son intérêt lorsque l’urgence devient chronique et dans les phases de sortie de crise et de reconstruction.

Les termes aide internationale/ action internationale/ acteurs de l’aide sont utilisés pour désigner de manière générale les acteurs et l’action de développement et humanitaire. Il est toutefois important d’être conscient de la distinction qui existe entre ces acteurs et ces modes d’action à la lecture de cet article.


Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire ?

L’anthropologie a depuis longtemps intégré les mécanismes de développement et les actions humanitaires dans son champ d’étude. Elle apporte un regard souvent critique des logiques de pouvoir propres à l’action internationale des ONG. De nombreux anthropologues se sont penchés sur ces questions et il est aujourd’hui convenu qu’il existe bel et bien une « anthropologie du développement » ou « anthropologie de l’humanitaire ». L’inverse – l’intégration de l’anthropologie dans l’action humanitaire – est également vrai, mais dans une moindre mesure.

En effet, l’anthropologie n’est pas toujours intégrée dans le montage des programmes d’aide ou dans la réflexion des ONG sur leur propre action. Pourtant, l’intérêt de cette discipline pour l’action humanitaire fait largement consensus[i]. L’étude anthropologique des populations ciblées par l’action internationale permettrait de mieux comprendre les populations, les logiques de pouvoirs au sein des groupes, les savoirs et les pratiques en place. Ces informations, une fois prises en compte par les acteurs de l’aide, permettraient de mieux cibler les projets et de renforcer leur adoption par les personnes ciblées. Alors, qu’est-ce qui freine son intégration et quelles sont les solutions qui s’offrent aux acteurs humanitaires ?

Hôpital régional d’Ati, région de Batha, Tchad – août 2018, ©Solidarités International

1. Ce qui freine l’utilisation de l’anthropologie dans l’humanitaire

a. Des modalités d’intervention opposées

L’anthropologie et l’humanitaire ont des modalités d’intervention tout à fait différentes. Alors que la première vise à décrire le monde en altérant le moins possible son objet d’étude, le secteur de l’aide assume une modification de son terrain d’action et, dans le cas du développement, vise à accompagner le changement social.

Ces deux disciplines s’inscrivent dans des temporalités opposées. L’étude anthropologique, de par sa méthode ethnographique, s’inscrit dans le temps long. Il faut comprendre les logiques d’acteurs en profondeur, et partager leurs expériences. A l’inverse, le développement et l’humanitaire s’inscrivent dans un temps plus court, souvent défini par les financements accordés par les bailleurs de fonds. L’action se doit d’être efficace – atteindre ses objectifs en un temps court – puisque l’ONG est redevable à la fois aux bailleurs institutionnels ou privés, aux donateurs et aux bénéficiaires.

Enfin, de par ces deux caractéristiques, l’anthropologie et l’humanitaire ont des approches de la réalité qui sont distinctes. L’anthropologie, qui essaye de comprendre la complexité des rapports sociaux, se place depuis les logiques d’acteurs. A l’inverse, l’humanitaire voit la réalité depuis ses logiques programmatiques. Ces dernières nécessitent parfois une simplification et une homogénéisation de la réalité sociale.

Ces fonctionnements si différents rendent le travail conjoint difficile. Il existe parfois une incompréhension entre ces deux cultures de travail et leurs acteurs respectifs. L’anthropologue serait trop académique et détaché de la « réalité terrain » des humanitaires. Son travail ne s’inscrit pas dans le temps du développeur et n’est pas assez opérationnel. L’humanitaire, lui, est au service de l’action et ne peut prendre le recul nécessaire pour des réflexions plus abstraites et éloignées du terrain.

b. Une logique de projet qui empêche le temps long

L’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire est rendue difficile par le fonctionnement même du secteur de l’aide. Les ONG disposent de peu de temps entre l’appel à projet et la première réponse qu’elles doivent apporter. Ce laps de temps ne permet pas de mener une réelle étude des besoins en amont de la définition des activités et des résultats escomptés.

Le projet validé par le bailleur est déjà complet et présente à la fois une analyse des besoins, les données de référence (baseline study), les activités prévues, les délivrables et les résultats visés. Une fois les fonds débloqués, le projet peut commencer. L’étude anthropologique, lorsqu’elle arrive à s’insérer dans le projet, est souvent située dans la phase d’évaluation des besoins, intégrée au projet. C’est ici tout le problème : la phase d’évaluation se déroule une fois les activités déjà définies et approuvées. Or, une fois les termes du projet validées, il n’est pas aisé de les modifier.

Les réajustements sont pourtant parfois essentiels, comme le montre cet exemple au Tchad, détaillé par Florence Chatot[ii], chargée de recherche au groupe URD, lors d’un entretien téléphonique. Le Groupe URD travaille en partenariat avec une ONG qui combat les mutilations génitales féminines et a réalisé une recherche opérationnelle axée sur l’analyse des dynamiques et des normes sociales liées à cette pratique. L’une des activités prévues par cette ONG visait la reconversion professionnelle des exciseuses par la mise en place d’AGR sensées compenser la perte de revenu liée à l’abandon de la pratique. L’étude a révélé qu’une telle stratégie était bien trop simpliste pour répondre à une problématique aussi complexe que la pratique d’excision. En réalité, loin de se restreindre à une interaction strictement féminine « exciseuse / excisée », l’étude a mis au jour l’existence d’une réelle économie de l’excision rassemblant de multiples acteurs communautaires aux intérêts divergents et qui légitiment, par leur fonction sociale dans la pratique, sa persistance. De fait, l’une des recommandations de l’étude était de réinvestir dans des activités de prévention le budget initialement alloué aux AGR.

Cet exemple pointe la nécessité des études précises, menées par des personnes ayant déjà connaissance de la thématique, en amont de la définition des activités afin d’éviter des réajustements dont on peut imaginer les coûts – organisationnels, humains, financiers.

Certaines associations ont la capacité de mener des études socio-anthropologiques en amont des appels à projet. Médecins du Monde, par exemple, a même intégré une compétence anthropologique au sein de son siège dans un service « Recherche et Apprentissage ». L’infographie ci-dessous, tirée de leur site internet, indique l’emplacement de l’étude socio-anthropologique dans le cycle des programmes de l’association. Cette organisation est rendue possible grâce à la relative liberté de Médecins du Monde qui possède des fonds propres non affectés à un projet particulier.

2. De quelle anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ?

L’intérêt du milieu humanitaire pour l’anthropologie est réel, mais la rencontre entre les deux disciplines n’est pas si simple. Le chercheur est présenté comme un universitaire trop souvent critique et non force de proposition ou idéalisé comme le « sauveteur » d’un projet en échec.

De quel type d’anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ? L’argument avancé dans cet article est qu’il faut que l’anthropologie soit au service de l’action. Elle ne doit pas y être inféodée, mais doit garder pour objectif l’amélioration de l’action humanitaire.

a. Rendre intelligible les logiques d’action locales pour l’action internationale

L’anthropologie s’intéresse à des fonctionnements sociaux précis en essayant toujours de saisir la vision des personnes qui vivent le phénomène pour le comprendre. L’action humanitaire est souvent portée par des acteurs multinationaux – l’ONU et ses agences – ou non gouvernementaux qui agissent hors de leurs frontières – les ONG internationales. L’intérêt de l’anthropologie est ici de faire le lien entre cette échelle locale et ces acteurs internationaux. Elle rend intelligible les échanges sociaux des uns pour les autres. Elle peut être mobilisée à la fois pour aider le « global » – les acteurs internationaux – ou pour soutenir le « local » – les populations ciblées par les programmes de d’aide.

C’est ce qui est mis en avant par Sharon Abramowitz dans son article « Ten Things that Anthropologists Can Do to Fight the West African Ebola Epidemic » (2014). Elle y énonce 10 actions que les anthropologues peuvent mettre en place pour être utile aux humanitaires, dans le cadre de la lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. J’utiliserai ici trois de ses propositions.

1/ Les anthropologues peuvent observer, rapporter, interpréter et expliquer les perspectives locales sur l’action extérieure. Il s’agit ici de ne pas comprendre pour comprendre, mais bien d’opérationnaliser sa compréhension afin de proposer des arrangements, adapter l’action humanitaire et la rendre acceptable pour les populations locales.

2/ Les anthropologues peuvent identifier les capacités locales de santé et les structures locales pouvant participer à la réponse épidémique (ici, Ebola). Il s’agit pour l’anthropologue non seulement de partager des connaissances « objectives » des structures sanitaires existantes, mais aussi sa connaissance des constructions sociales qui pourraient être utiles à la réponse humanitaire en place. Les populations, face à une catastrophe, inventent et mettent en place des moyens d’y répondre et de pallier ses effets. L’intérêt de l’anthropologie est d’identifier ces structures, de les mettre en avant pour que l’action internationale travaille en les intégrant à sa stratégie de réponse.

3/ Les anthropologues peuvent partager leurs contacts locaux avec les experts en santé mondiale qui coordonnent la réponse. Qu’ils soient des chercheurs, des membres de la société civile ou des dirigeants des secteurs publics ou privés, ces personnes peuvent venir en aide et communiquer avec les acteurs de l’action internationale. La réponse humanitaire cible différentes échelles et a donc besoin de contacts appartenant à ces différents niveaux – locaux, nationaux, internationaux.

Les anthropologues peuvent aussi rendre intelligible la réponse humanitaire internationale auprès des populations locales. Ils ont un rôle de « médiateurs culturels »[iii] auprès des populations ciblées.

Ce travail peut permettre de désamorcer des tensions sociales, comme Faye l’a montré dans le cas de l’enterrement des femmes mortes enceinte en Guinée[iv]. Chez les Kissi, en Guinée forestière, il est interdit d’enterrer une femme enceinte avec son enfant dans son abdomen. Il est prévu que le fœtus soit retiré du corps de la femme et que les deux soient enterrés séparément. Dans le contexte épidémique d’Ebola, il n’était pas envisageable d’opérer la femme pour mener à bien cette séparation. Faye explique que « s’il était impossible, pour une raison ou pour une autre, d’extraire le fœtus du ventre de la mère il [faut] sacrifier à un rite de réparation consistant en des offrandes et en divers cérémonies ». C’est ainsi que l’enterrement a eu lieu.

b. La recherche opérationnelle permet d’émettre des recommandations.

La « recherche-action », ou « recherche opérationnelle / participative » permet de faire collaborer les acteurs de l’action internationale (développement et humanitaire) et les chercheurs. Il ne s’agit pas d’effacer les spécificités de ces deux disciplines. Au contraire, comme précisé par Jean-Pierre Olivier de Sardan « toute recherche-action doit se soumettre simultanément aux règles de la recherche et à celles de l’action, sous peine de n’être qu’une mauvaise recherche et une mauvaise action »[v].

Ainsi, la recherche-action doit respecter les critères académiques que sont la reconnaissance de l’implication du chercheur dans son objet étude et la prise en compte des biais personnels et subjectifs. Cela est d’autant plus pertinent, que l’anthropologie valorise l’observation participante, dans laquelle le chercheur a une place active dans ce qu’il observe.

De nouvelles contraintes s’appliquent à la « recherche-action » : la délimitation d’un sujet plus restreint, un temps plus court et un écrit plus accessible.

Jean-Pierre Olivier de Sardan met en avant que la recherche est soumise aux mêmes principes de sélection et de détournement que les projets de développement. Les personnes ciblées par l’étude sélectionnent ce qu’elles partagent afin de servir au mieux leurs objectifs. Le chercheur doit pouvoir identifier et intégrer ces processus.

La recherche-action permet de guider l’action de manière à ce qu’elle soit en accord avec les logiques des populations ciblées.

Le cas détaillé lors d’un séminaire[vi] de Médecins du Monde à propos des grossesses non désirées en Côte d’Ivoire montre la façon dont le projet a été guidé par l’étude socio-anthropologique qui lui avait précédé.

L’étude visait à « comprendre les difficultés d’adhésion des collégiens et lycéens ivoiriens face aux messages de prévention distribués dans les écoles »[vii]. Elle a montré la coexistence de deux discours opposés qui enfermaient les lycéens et réduisaient leur capacité d’action. Le premier, véhiculé par les paires et les réseaux sociaux, incite à une sexualité « précoce et à une multiplication des partenaires ». Le second, porté par les adultes et certaines institutions ivoiriennes, fait de la sexualité un sujet tabou et présente de nombreuses barrières à l’accès à la contraception.

L’approche décrite a permis d’impliquer tous les acteurs (social, éducatif, santé) dans un questionnement sur leur perception de la sexualité, en prenant en compte leur positionnement dans la société et leur capacité d’action. Les jeunes ont été intégrés au projet en animant des émissions de radio pour accompagner le changement des comportements. Des agents communautaires ont été recrutés pour réduire le décalage entre la sexualité vécue des jeunes et la perception que les communautés en ont.

Goundam, région de Tombouctou, Mali. L’association Solidarités International est présente au Mali depuis 2012 et travaille au plus proche des populations. / ©Solidarités International

3. Comment articuler anthropologie et humanitaire ? L’exemple du « modèle contractuel » de Jean-Pierre Olivier de Sardan

a. Trois zones d’interactions préférentielles

Afin de lier et faire coopérer l’anthropologie et le développement, J.-P. Olivier de Sardan présente la solution du « modèle-contractuel » où « chercheurs et opérateurs s’accordent pour définir une zone nettement circonscrite d’interaction et de collaboration, sans renoncer à leurs identités spécifiques »[viii]. Cette façon de réfléchir à l’articulation anthropologie/humanitaire est à la fois plus large et plus spécifique que la recherche action. L’auteur détaille trois « zones d’interactions préférentielles ».

D’abord, la formation des agents de développement à la méthode de l’enquête ethnographique, qui permettrait de les prémunir de certains clichés. Ensuite, la préposition des anthropologues au suivi des dérives des projets. Enfin, l’apport de nouveaux types d’enquête ni tout quantitatif ni tout qualitatif.

b. Quel type d’enquête ?

i. Anthropo experts

J.-P. Olivier de Sardan propose trois façons de pallier ces problèmes d’enquête. La première méthode est de faire appel à des socio-anthropologues comme à des « experts ». Ces chercheurs sont spécialistes au long cours d’une thématique ou d’une région dans un cadre recherche et apportent ces compétences au cadre développement et les contraintes qui l’accompagnent – sujet contraint, rapidité d’action, rendu efficace. La richesse et la justesse de leur apport dans le monde du développement est nourri par leur connaissance longuement construite dans un cadre académique.

C’est ce que décrivent Desclaux et Anoko (2017) lors de l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. L’OMS fait appel à des anthropologues, notamment à certains d’entre eux déjà mobilisés lors de l’épidémie de 2000-2001 en Ouganda, de 2003 au Congo etc. Les scientifiques mobilisés lors de ces différents épisodes récoltent et créent des connaissances sur « les aspects médicotechniques [de la maladie], les contraintes de biosécurité, l’histoire des réactions des populations lors d’épidémies antérieures, les dimensions institutionnelles »[ix].

Lorsque l’épidémie a démarré en Guinée, l’OMS a fait appel immédiatement à ces experts pour « mettre en œuvre l’humanisation des mesures de santé publique, expliciter les interprétations de la maladie par les populations ainsi que les logiques sociales sous-jacentes à leurs réactions »[x].

ii. Recherche mixte

J.-P. Olivier de Sardan propose ensuite de mettre en place des thématiques de doctorats dans lesquels les acteurs du développement et de la recherche s’investissent. Ils définiraient conjointement la thématique de recherche et les acteurs du développement s’engageraient à mettre un terrain à disposition du doctorant.

Ces techniques de recherche ont prouvé leur efficacité. Ce fut le cas pour la chargée de recherche, Florence Chatot, qui a travaillé au Niger sur un programme d’accès à l’eau. En amont du projet, elle a mené une étude de besoins en binôme avec un ingénieur en eau, assainissement et hygiène. L’étude a montré l’importance des puits traditionnels pour les personnes ciblées et mis en avant les difficultés, notamment financières, liées à la maintenance des forages.

Grâce à l’intégration des sciences sociales dans la technique et vice versa, l’association a adapté ses activités en proposant des puits traditionnels améliorés qui ne répondent pas forcément aux standards internationaux mais correspondent aux besoins exprimés par les personnes interrogées.

Lier technique et sciences sociales permet de trouver des innovations techniques et adaptées au terrain.

iii. Combinaison d’enquêtes

Enfin, il est possible de mettre en œuvre une combinaison d’enquêtes individuelles et collectives à moyen et court terme afin de dégager des observations pertinentes en un temps acceptable pour les acteurs de l’aide. L’enquête ethnographique qui privilégie l’individuel sur un temps long, peut être menée conjointement avec des enquêtes collectives rapides de type MARP (Méthode Accélérée de Recherche Participative).

J.P. Olivier de Sardan propose avec Thomas Bierschenk la méthode ou « canevas » ECRIS (Enquête Collective Rapide d’Identification des Conflits et des groupes Stratégiques)[xi]. Cette approche d’analyse comparative sur plusieurs sites vise à saisir « de l’intérieur » les conflits, contradictions et enjeux locaux afin de construire des indicateurs qualitatifs adaptés au terrain et à la thématique d’enquête.

Cette méthodologie permet d’introduire des indicateurs qualitatifs non standardisés et des pistes de travail communes qui orientent ensuite le terrain individuel des chercheurs.  Elle est utile pour comparer plusieurs sites, mais répond aussi à des besoins liés « à la préparation, au suivi ou au bilan d’opérations de développement ».

Les propositions exposées dans cet article afin de faciliter l’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire répondent à un objectif constant de l’humanitaire d’améliorer la qualité de ses programmes. L’anthropologie, avec sa méthode ethnographique, et l’anthropologue, avec un regard extérieur, permettent de mettre en avant la complexité du monde sur lequel l’humanitaire et le développeur se penchent. L’anthropologie apporte ainsi un regard nouveau utile à l’action humanitaire, bien que parfois difficile à intégrer.

Madeleine Trentesaux

En raison de son intérêt, nous republions cet article de Madeleine Trentesaux paru dans l’édition n°49 du 12 janvier 2021.

Qui est Madeleine Trentesaux ?

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux finit actuellement le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre. Elle a travaillé un an en tant que stagiaire à la Fondation Mérieux et a participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde.


[i] De nombreuses publications existent sur l’intérêt de l’anthropologie pour l’humanitaire. Pour exemple, le dossier « Anthropologues et ONG : des liaisons fructueuses ? » piloté par Laëtitia Atlani-Duault.

[ii] Chatot F., 2020, « Dynamiques et normes sociales liées aux mutilations génitales féminines dans le Mandoul » [accessible en ligne], Groupe URD, URL : https://www.urd.org/wp-content/uploads/2020/09/PASFASS_Rapport-Etude-MGF_FINAL.pdf.

[iii] Anoko J., Desclaux A., 2017, « L’anthropologie engagée dans la lutte contre Ebola (2014-2016) : approches, contributions et nouvelles questions » [accessible en ligne], in. Santé Publique, Vol. 29, n°4, pp.477-485. URL: https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2017-4-page-477.htm.

[iv] Fassasi A., 2014, « Ebola : les anthropologues, composante clé de la riposte » [accessible en ligne], URL : https://www.scidev.net/afrique-sub-saharienne/sante/article-de-fond/ebola-les-anthropologues-composante-cl-de-la-riposte.html.

[v] Jean-Pierre Olivier de Sardan, 1995, « Conclusion », in. Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social, Paris, éd. Karthala, p.192.

[vi] « Les recherches socio-anthropologiques à Médecins du Monde : quelle utilité dans l’action ? », 2019, Accessible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=GkC9jwTUNT4&list=PLo2mlOZ6tXWu11oMUMLAkVkSO6EAsVRNe.

[vii] Magali Bouchon, 2019, « Innover dans les pratiques humanitaires par la recherche en socio-anthropologie », in. Alternatives Humanitaires, n°10, p.3.

[viii] J.P. Olivier de Sardan, ibid., p.194.

[ix] Anoko J., Desclaux A., ibid., p.479.

[x] Ibid.

[xi] Jean-Pierre Olivier de Sardan, ibid., « Arènes et groupes stratégiques », p.180.