Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

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